Appréciation de Saint-Simon sur Harlay, démentie par les documents de
l'époque.--Le dépôt de Ruvigny.--L'arlequin Dominique.--L'affaire de
Fargues.
Nous ne croyons pas qu'il existe d'œuvre historique où un
personnage,--quels qu'aient pu être ses forfaits,--subisse une
avalanche d'injures comparables à celles dont Achille III de
Harlay, pour avoir soutenu les prétentions de la robe, est accablé
dans les écrits de Saint-Simon. A celles que nous avons relevées,
il faut en joindre bien d'autres, et de quelle nature!... Harlay
est «le cynique» par excellence, «insolent et entreprenant par
audace, bas et rampant,--comme on l'a déjà dit,--devant ses
besoins», doué de talents merveilleux qu'il réserve au service
«du crime». Cruel mari, père barbare, père tyran, ami uniquement
de soi-même, c'est une façon de monstre «sans honneur effectif,
sans mœurs dans le secret, sans probité qu'extérieure, sans
humanité même, en un mot un hypocrite, sans foi, sans loi, sans
Dieu, sans âme[129].»... On se figure que c'est fini! Mais à
la page suivante, les diatribes recommencent, accompagnées
de malédictions: vil courtisan, pharisien, bouffon, juge
prévaricateur, dépositaire infidèle, parjure... Le vocabulaire est
inépuisable: on en ferait un volume, comme des fameuses reparties.
[Note 129: _Annotations au journal de Dangeau_, t. XI, p. 339.]
Nous l'avons déclaré: Harlay n'eut pas la bonne fortune de naître
sans défaut. Nous savons que «c'étoit un homme à sarcasmes» et,
si l'on en juge par ses rapports avec Novion, un neveu dépourvu
d'égards. Ajouterons-nous, en tenant pour authentique une anecdote
assez répandue, qu'il lui arriva de manquer de galanterie
vis-à-vis de celle qui lui avait fait l'honneur de le choisir
pour époux[130]? Ses travaux pouvaient ne pas rendre toujours
son commerce fort agréable. Mais de là à conclure que ce fut «un
bourreau domestique», il y a loin. Le silence gardé à ce sujet
par les contemporains est un sûr garant de l'inexactitude ou du
grossissement démesuré de cet ordre d'accusations.
[Note 130: «Elle lui dit un jour qu'elle voudroit être un
livre, parce qu'elle en seroit plus souvent avec lui.--Et moi
aussi, répondit-il gravement, je le voudrois, car on en change
souvent.» Note de Saint-Simon au _Journal de Dangeau_, t. XI,
p. 340. Cette note est aussi reproduite dans les _Souvenirs_ du
président Bouhier.]
Mais si les renseignements font défaut sur sa vie intime, ils
foisonnent, en revanche, sur sa vie publique. Là, il n'y a aucune
réserve à faire. On peut tenir pour certain que Harlay fut un très
galant homme,--«un génie élevé et d'une grande intégrité», dit
l'abbé Legendre[131], un magistrat illustre entre tous, «le fléau
de l'injustice et de la chicane», assure l'auteur des _Causes
célèbres_[132].
[Note 131: _Mémoires de l'abbé Legendre_, p. 31.]
[Note 132: _Causes célèbres et intéressantes_, Paris, 1752, t.
IX, p. 676.]
Mme de Sévigné, qui eut l'avantage de le bien connaître, en
parle avec enthousiasme. «Une belle action du procureur général!
écrit-elle, le 13 octobre 1675. Il avoit une terre, de la maison
de Bellièvre, qu'on lui avoit fort bien donnée[133]. Il l'a
remise dans la masse des biens des créanciers, disant qu'il
ne sauroit aimer ce présent quand il songe qu'il fait tort
aux créanciers qui ont donné leur argent de bonne foi. Cela
est héroïque[134].»--Lorsque Harlay est appelé à la Première
Présidence, la joie de la spirituelle marquise déborde. C'est
une belle âme! s'écrie-t-elle,--«un peu difficultueuse»,
ajoutera-t-elle ailleurs. Elle ne cesse d'admirer les mesures
prises par le nouveau dignitaire pour assurer le bon ordre dans
son entourage: doublement du salaire de ses domestiques, afin
de les soustraire à toute tentation; doublement aussi des gages
de son secrétaire, auquel il donne, en outre, deux mille écus
«d'entrée de jeu».
[Note 133: La mère de Harlay était une Bellièvre. La famille
de Bellièvre, à cette époque, tomba en déconfiture.]
[Note 134: On trouvera, dans les _Mémoires du marquis de
Sourches_ (t. III, p. 470), un autre exemple non moins remarquable
du désintéressement de Harlay.]
Et voilà qu'au cours de cette instructive correspondance,
apparaît un détail intéressant ce foyer familial qu'on nous a
dit si troublé. Mme de Mouci, une prétendue victime, s'inquiète
du surcroît de dépenses que va occasionner au barbare qu'est son
frère la grande fonction dont il est investi. Sa tendresse se
traduit par le don de douze mille livres de vaisselle et d'une
tapisserie représentant la décollation de saint Jean «valant bien
deux mille pistoles». Et Mme de Sévigné de reprendre sur le mode
lyrique: «Franchement, ma fille, voilà ce que j'envie, voilà ce
qui me touche fort au cœur de voir des âmes de cette trempe...
Je mandois aussi à Mme de Mouci qu'il falloit écrire au roi, au
Parlement, à la France pour se réjouir de voir un tel homme dans
une telle place[135].»
[Note 135: Lettre du 9 octobre 1689.]
Cette attestation si décisive est corroborée par celle, non moins
précieuse, de l'abbé de Rancé, le célèbre réformateur de la
Trappe[136], au témoignage duquel nous ajouterons ceux de Colbert,
de Catinat, de Condé, de Louis XIV lui-même, qui, tous, tenaient
le Premier Président en rare estime, si l'on en juge du moins par
les lettres qu'ils lui adressaient[137].
[Note 136: _Correspondance administrative sous Louis XIV_, t.
II, p. 263.]
[Note 137: Pour plus amples détails on peut se reporter à
_Saint-Simon envisagé comme historien de Louis XIV_, par Chéruel,
p. 607 et suiv.]
Ces choses-là, et beaucoup d'autres, Saint-Simon ne peut les
ignorer: elles étaient de notoriété publique. Aussi bien ne les
nie-t-il pas. A quoi bon! Il a son explication toute prête.--Ces
belles paroles, affirme-t-il, ces beaux sentiments auxquels
vous vous laissez prendre: affectation dolosive d'honnêteté,
désintéressement hypocrite, sacrifices calculés pour mieux tromper
son monde!... Inutile d'insister: on n'obtiendrait rien de plus
de cet esprit buté, réfractaire à tout ce qui contrarie «les
chimères» créées par son imagination.
Faut-il, d'autre part,--comme il le répète à satiété, en formules
de plus en plus violentes,--voir en Harlay un vil courtisan,
«esclave de la faveur et du crime»?--Courtisan, peut-être,
comme chacun l'était à cette époque, mais sans accompagnement
d'épithètes flétrissantes. Sans doute possédait-il, en même temps
que les facultés maîtresses du diplomate, certaine aptitude à
saisir les occasions et à en tirer avantage. Mais cette dextérité
n'allait pas sans une véritable indépendance. Ce n'est point un
flatteur de profession qui eût, contre l'avis du roi, soutenu la
nécessité de lier les mains au pape. Il fallait aussi quelque
courage pour parler comme il le fit, du haut de son siège, en
1707. L'heure était tristement critique. Mis à sec par des
exigences d'ordre privé qui se joignaient aux charges de la
guerre, le Trésor ne pouvait suffire aux dépenses. Chaque année
voyait surgir des taxes nouvelles, de ruineuses spéculations sur
les monnaies, des emprunts forcés sur les officiers de robe et
autres moyens vexatoires de se procurer des ressources. Quoi qu'il
pensât de ces procédés, le Parlement enregistrait en silence. Un
jour, cependant, Harlay crut devoir s'en expliquer. Sachant, mieux
que personne, l'inutilité de la résistance, il n'eut garde de
pousser ses collègues dans cette voie; mais il protesta contre les
mesures fiscales imposées à leur ratification, et cela avec une
mâle éloquence et une liberté de langage dont, depuis longtemps,
le Palais avait perdu le souvenir... Une témérité qui, vingt
ans plus tôt, aurait été châtiée avec rigueur et qui, du reste,
assurent les _Mémoires_, lui valut l'humiliation de recevoir son
congé[138].
[Note 138: «Peu après, on commença à se dire à l'oreille que
ce cynique ne demeureroit pas longtemps en place. Il dura pourtant
encore quatre mois; mais, à la fin, il fallut céder, pour sortir
par la belle porte, en faisant semblant de vouloir se retirer.»
_Mémoires de Saint-Simon_, t. II, p. 164. Rien ne nous paraît
moins certain que cette prétendue disgrâce. Il importe cependant
de constater que la munificence royale fut moins prodigue à
l'égard de Harlay qu'elle ne l'avait été vis-à-vis de Novion.]
Mais cet esprit de noble indépendance, Harlay se serait bien
gardé d'en faire usage, lorsqu'il s'agit d'attribuer aux fils
adultérins de Mme de Montespan un état civil qui, au mépris des
ordonnances, les introduisait au sein de la famille royale!...
Nous inclinons à penser que, suivant son habitude, l'auteur
des _Mémoires_ exagère le rôle joué dans ce débat par «le
cynique». L'intervention de celui-ci fut-elle aussi spontanée
que l'affirme son détracteur? On pourrait en douter en voyant
avec quelle sérénité Louis XIV lui faussa parole pour la charge
de chancelier[139]. Sa docilité, d'ailleurs, n'est pas niable.
Répréhensible, assurément, si on ne l'envisage qu'au point
de vue moral, elle l'est beaucoup moins si l'on tient compte
des ambiances. Vivant dans un milieu où on ne rencontre pas
une figure qui n'eût subi comme une empreinte de domesticité,
Harlay reçut un ordre. Il eut la faiblesse,--que n'aurait sans
doute pas eue Michel de L'Hospital,--de ne point formuler de
protestations. Sa faute, il faut le dire, fut partagée par tous
les hauts dignitaires de l'État. La requête présentée en son nom
reçut du Parlement, présidé alors par Guillaume de Lamoignon, un
respectueux accueil. Et lorsque, plus tard, il s'agit d'attribuer
à M. du Maine ce fameux rang intermédiaire qui provoqua tant de
murmures, tous les pairs, tant laïcs qu'ecclésiastiques,--sauf
deux,--rehaussèrent par leur présence, par leur vote et par leurs
acclamations, l'éclat de la cérémonie[140]. Quant à Saint-Simon,
s'il n'y assista point, c'est qu'il n'avait pas encore prêté
serment... Dieu merci! s'écrie-t-il, démontrant par cette parole
même qu'il n'eût, pas plus que ses collègues, fait preuve
d'indépendance... Il ne faudrait pas, d'ailleurs, se laisser
prendre à ses transports d'indignation. Ce qui le scandalisait,
lui et son entourage, dans la fortune des légitimés, ce n'était
ni l'atteinte à la morale et au respect de la famille, ni la
violation des lois civiles et religieuses, c'était la création
d'une nouvelle catégorie de privilégiés ayant sur les ducs un
droit de préséance. Ces privilégiés eussent été placés _à la
suite_ des ducs, au lieu de se trouver _devant_, tout aurait paru
pour le mieux et les applaudissements de Saint-Simon auraient
éclaté.
[Note 139: M. Louis Vian, dans son ouvrage sur _les
Lamoignon_, émet l'avis que c'est Colbert qui suggéra à Louis XIV
l'idée de «la légitimation».]
[Note 140: _Mémoires de l'abbé Legendre_, p. 330.]
Mais voici la pièce de résistance de ce long réquisitoire: Harlay,
parjure à la foi jurée et délateur odieux, se serait «couvert
d'infamie» en abusant d'un dépôt confié à son honneur par un
gentilhomme huguenot, du nom de Ruvigny...
Ruvigny était, depuis longtemps, le député de sa religion à la
Cour. En 1685, lors de la révocation de l'édit de Nantes, le
roi, qui professait pour lui quelque estime, lui laissa la libre
disposition de ses biens et, de plus, l'autorisa à rester à
Paris. Ruvigny refusa cette dernière faveur et, avant de passer
en Angleterre, où il ne tarda pas à mourir, remit à Harlay une
cassette contenant deux cent mille livres, «restant des fonds de
l'agence des Églises réformées[141].» Cependant son fils, qui
avait pris du service dans l'armée du prince d'Orange, et était
devenu comte de Galloway, se signalait par son hostilité à l'égard
de la France. Louis XIV lui fit adresser des représentations et,
comme il n'en tenait aucun compte, confisqua tous ses biens, y
compris la fameuse cassette dont le contenu, destiné à l'entretien
d'un culte aboli, fut versé au Trésor public.
[Note 141: Indication fournie par le Père Léonard. _Archives
nationales_, MM. 825, fol. 82.]
Telles sont, dans leur matérialité, les circonstances de cette
affaire.--Que devient-elle sous la plume de Saint-Simon?
Le brillant chroniqueur en parle, pour la première fois, dans une
note au _Journal de Dangeau_. Deux lignes seulement: «Harlay,
intime ami de Ruvigny, ne se «lava jamais d'avoir révélé au roi
le dépôt qu'il lui avoit confié, ni moins encore d'en avoir
_profité en partie_[142]».--Voilà la glose initiale. Mais
lorsqu'il a l'heureuse fortune de mettre la main sur un méfait
imputable à Messieurs du bonnet, Saint-Simon n'est pas homme à
lâcher prise. Il revient donc sur celui-ci, longtemps plus tard,
dans ses _Mémoires_, et alors, comme toujours, se livre à ses
pratiques d'amplification. Harlay ne se borne plus, comme jadis, à
_profiter d'une partie_ de la somme; maintenant c'est la totalité
du dépôt que «cet hypocrite de justice, de désintéressement et
de rigorisme n'a pas honte de s'approprier». Là, d'ailleurs, ne
se limite pas le profit qu'il retire de son zèle. Louis XIV, en
effet, trouvant la récompense insuffisante, le gratifie d'une
pension de vingt mille livres, «qui est celle des ministres», et,
en outre, donne à son fils[143], «lequel se déshonoroit tous les
jours dans la charge d'avocat général, la place de conseiller
d'État vacante par la mort de Pussort».--Et le farouche justicier
de conclure par cet apophtegme vengeur: «Ainsi les forfaits sont
récompensés en ce monde![144].»
[Note 142: _Annotations au journal de Dangeau_, t. VI, p. 59.]
[Note 143: Achille IV de Harlay.--Celui-ci était également un
cynique, mais «un autre genre de cynique épicurien». _Mémoires de
Saint-Simon_, t. V, p. 165.]
[Note 144: _Mémoires de Saint-Simon_, t. I, p. 397.]
Heureusement, Dangeau est là pour rétablir la vérité. «Le roi,
indique-t-il, étoit dans la confidence de ce dépôt là, dès que
milord Galloway et M. de Ruvigny sortirent de France. Et tandis
qu'il a été seul à le savoir, il n'a pas voulu faire saisir
le bien pour ne pas abuser du secret. Mais, ayant été averti
par beaucoup d'autres endroits et, en dernier lieu, par M. de
Barbezieux, il a cru devoir confisquer le bien de ses sujets
dont il a grande raison de se plaindre[145]...» Pas un mot, pas
une allusion qui soient de nature à incriminer la délicatesse de
Harlay. Saint-Simon ignore-t-il cette déclaration si différente
de la sienne? Il l'ignore si peu qu'il la fait suivre d'un
commentaire,--celui-là même qui constitue sa première version,
rapportée plus haut... Mais de Dangeau il n'a cure, bien qu'il
connaisse l'exactitude de ses renseignements. Il a un plan bien
arrêté et n'en démordra pas. Et, désormais, dans le système qu'il
édifie, tout va rouler sur ces deux faits qu'à une époque voisine
de la confiscation, Harlay fils fut nommé conseiller d'État et que
Harlay père reçut une pension de vingt mille livres. Faits exacts,
qu'on le remarque; mais travestis, et de quelle façon! On va s'en
rendre compte.
[Note 145: _Journal de Dangeau_, t. VI, p. 58. Le dépôt avait
été effectué en 1685 et la saisie eut lieu en 1687. La somme resta
donc deux ans entre les mains de Harlay.]
Il est certain que Harlay fils fut, à cette époque, nommé
conseiller d'État; mais il n'est pas vrai qu'il l'ait été «en
remplacement de Pussort». Pussort, conseiller d'État _ordinaire_,
fut remplacé par Basville, conseiller d'État _semestre_, lequel
eut Harlay fils comme successeur. Ce dernier n'était donc appelé
qu'à la charge de conseiller _semestre_ et, en cette qualité,
devait recevoir mille écus d'appointements, au lieu des dix
mille livres que touchaient les conseillers _ordinaires_[146].
Distinction essentielle que Dangeau a bien soin de faire[147],
mais que néglige Saint-Simon. Il importait, en effet, au succès
de sa thèse que Harlay fils parût avoir été l'objet d'une faveur
considérable, alors que, en réalité, quittant une place très
en vue, il en recevait une autre moins décorative: à peine un
équivalent.
[Note 146: Les conseillers _ordinaires_ étaient au nombre de
huit, les conseillers _semestres_ au nombre de dix. Il y avait
aussi treize conseillers _quatrimestres_ qui recevaient deux mille
livres de gages.]
[Note 147: _Journal de Dangeau_, t. VI, p. 75.]
Même supercherie en ce qui touche Harlay père. «J'appris, écrit
Dangeau le 8 février 1697, que le roi avoit donné, le mois passé,
une gratification de vingt mille livres à M. le Premier Président,
et l'on croit que cette gratification deviendra pension. D'autant
mieux que la pension de vingt mille livres, que le roi donne aux
ministres, ne s'appelle que gratification[148].» On peut discuter
sur les termes: gratification ou pension. Mais ce qui est hors
de doute, c'est qu'il n'y eut pas tout à la fois gratification
et pension, pas plus qu'il n'y eut prélèvement sur les fonds de
la cassette. Or Saint-Simon, qui s'est manifestement inspiré de
Dangeau[149], trouvant que le cumul de la pension de vingt mille
livres et de la gratification, représentée par l'attribution «du
bien confisqué[150]», renforce son accusation de félonie, n'hésite
pas, comme on vient de le voir, à déclarer, ou du moins à laisser
comprendre, que Harlay a reçu les deux... En réalité, c'est une
pension qui a été allouée: la pension qui, de tradition constante
depuis la seconde moitié du dix-septième siècle jusqu'à la fin de
l'ancien régime, fut affectée au chef de la Compagnie judiciaire.
Et si une chose peut surprendre, c'est que Harlay, en fonctions
depuis huit ans, ne l'eût point encore reçue.
[Note 148: _Journal de Dangeau_, t. VI, p. 75.]
[Note 149: On peut même dire qu'il l'a copié; qu'on remarque,
en effet, chez Dangeau, l'expression suivante: «la pension
de vingt mille livres que le roi donne aux deux ministres».
Saint-Simon reproduit presque textuellement «... la pension de
vingt mille livres, qui est celle des ministres»...]
[Note 150: Saint-Simon écrit «_sien_ confisqué».]
Un tissu d'inexactitudes, tel est le bilan de cette aventure dont
les _Mémoires_ mènent si grand tapage... Chose incroyable: ce
besoin de falsification à jet continu, qu'éprouve l'historien du
bonnet, ne se limite pas aux événements d'importance. Il s'étend
même aux faits les plus futiles, pour peu qu'ils lui fournissent
l'occasion de satisfaire ses rancunes. En voici un exemple
caractéristique.
Il y avait, à la Comédie italienne, un arlequin, du nom de
Dominique Biancoletti. C'était, en dehors des tréteaux, un homme
sérieux, estimable, instruit, fréquentant avec assiduité la
bibliothèque Saint-Victor où le Premier Président allait aussi
quelquefois. Ils se rencontrèrent, échangèrent quelques propos et,
émerveillé des connaissances de son interlocuteur, Harlay l'invita
à venir chez lui. Dominique, après s'être fait prier, accéda à
ce désir; mais, à sa première visite, il déclara qu'il était...
Arlequin! Quelle bonne fortune!... Aussitôt,--c'est Saint-Simon
qui nous l'assure,--le Premier Président de fermer sa porte et de
faire exécuter par le célèbre acteur les farces, souvent salées,
de son répertoire. Puis, saisi de belle humeur, d'entrer en
scène à son tour, de donner la réplique à Arlequin, de singer ses
mouvements et «de lutter à qui mieux mieux»! Et les entrevues
se succèdent, chacune d'elles comportant de nouveaux exercices
auxquels participe le maître du logis, comme s'il n'eût eu d'autre
ambition que d'être juge le matin et bouffon le soir!
On ne voit guère, dans cette posture de mime, se livrant à
des cabrioles, l'élève sexagénaire du vertueux Hamon, le
magistrat austère dont chacun s'accorde à dire que la face ne
se dérida jamais. C'est pourquoi, bien que contée gravement,
l'anecdote inspire quelque défiance. Ravi du ridicule qu'il
inflige à son adversaire, Saint-Simon a, d'ailleurs, réponse
à tout. Pour peu qu'on lui demande: «Votre histoire est-elle
bien vraie?--Authentique, déclare-t-il: je la tiens de source
sûre.--Mais encore?--Des valets de la maison.--Comment ont-ils
pu voir, puisque tout se passait à huis-clos?--Par le trou de la
serrure[151]...»
[Note 151: _Annotations sur le journal de Dangeau_, t. XI, p.
341.]
Le malheur, c'est que, là aussi, il y a eu deux versions. Et
la première,--celle qui toujours s'éloigne le moins de la
vérité,--présente l'aventure sous un jour bien différent. Revenons
en arrière, de neuf volumes, dans les notes sur Dangeau. Qu'y
trouve-t-on? Un récit fort innocent: «Le contraste du nom et de
l'homme charma tellement M. d'Harlay qu'il l'embrassa et lui
demanda son amitié, et, depuis ce temps là jusqu'à la mort de
ce rare acteur, M. d'Harlay le reçut toujours en particulier,
avec une estime et une distinction particulières. Le monde,
qui le sut, prétendit qu'Arlequin le dressoit aux grimaces et
qu'il étoit plus savant que le magistrat, mais que celui-ci
étoit aussi bien meilleur comédien que Dominique[152].» Et
c'est tout: une inoffensive plaisanterie sur un fait dénotant
que, chez Harlay, l'austérité s'alliait à une grande largeur
de vues. Des gambades, avec dialogues assortis, offertes à la
malice des laquais «qui s'en donnoient la farce par le trou de la
serrure», il n'est nullement question... C'est un enjolivement
éclos durant l'intervalle qui sépare la première version de la
seconde. Heureusement, d'ailleurs, que cette seconde version n'est
pas suivie d'une troisième... On frémit, en effet, en songeant
aux postures grotesques dans lesquelles, poussant plus loin sa
fantaisie, l'imagination de l'écrivain eût pu prendre plaisir à
représenter le chef de la Compagnie judiciaire!
[Note 152: _Annotations sur le journal de Dangeau_, t. II, p.
156.]
Et c'est toujours le même parti pris. Le «cynique» ne peut ni
faire un pas ni ouvrir la bouche sans que ses actes ou ses paroles
ne soient dénaturés. Diffamé, il ne cessera jamais de l'être. Et
cette persécution s'attache non seulement à sa personne, mais
aussi à la personne de ses proches. Aucun d'entre eux ne trouve
grâce aux yeux d'un juge aussi prévenu: ni Achille IV, son fils
unique, ni son beau-père, Guillaume de Lamoignon, le parlementaire
courtois, conciliant, débonnaire, qu'une bouche amie se plut à
appeler le Fénelon de la magistrature.
Guillaume de Lamoignon, il faut du reste le reconnaître,
possédait, à la haine de Saint-Simon, d'autres titres que son
alliance avec Harlay. A cette fâcheuse qualité il joignait celle
de père de Chrétien et d'aïeul de Guillaume-Chrétien de Lamoignon,
tous deux présidents à mortier, par suite acteurs et parties dans
la querelle. Enfin, grief non moins sérieux, il avait occupé la
Première Présidence!...
Assurément, on ne pouvait méconnaître ses brillantes facultés,
les grâces de sa personne, sa beauté, le charme de son commerce,
le soin qu'il prit de se faire aimer, la protection qu'il accorda
aux lettrés et aux savants. Mais tous ces avantages s'effaçaient
devant la matérialité d'une rigoureuse constatation: «Il est
pourtant vrai qu'à lui commença la corruption de cette place qui
ne s'est guère interrompue jusqu'à aujourd'hui[153]!»--Somme
toute, il ne valait pas mieux que les autres. Saint-Simon veut
bien, d'ailleurs, tout en laissant entendre qu'il en sait long à
son sujet, ne relever contre lui qu'un trait de scélératesse. Il
s'agit de l'affaire de Fargues: un conte qui commence comme celui
de la Belle au bois dormant et s'achève à la façon des mélodrames.
[Note 153: _Mémoires de Saint-Simon_, t. IV, p. 310.]
A une chasse, à laquelle assistait le roi, quatre jeunes gens,
MM. de Guiche, de Lude, de Vardes et de Lauzun, s'égarèrent dans
la forêt de Dourdan. Ils marchèrent une partie de la nuit et
arrivèrent exténués à la porte d'un château perdu au milieu de
futaies séculaires. Ils frappèrent et furent bien accueillis par
un hôte aimable qui vivait, mystérieux, au fond de cette retraite.
C'était un gentilhomme, du nom de Fargues, jadis célèbre par ses
exploits contre le Mazarin; mais cette peccadille, maintenant
lointaine, était couverte par une amnistie. Après un souper
improvisé, une nuit réparatrice et un déjeuner plantureux, les
quatre courtisans rentrèrent à Saint-Germain où ils n'eurent
rien de plus pressé que de conter leur aventure. Elle parvint
aux oreilles du roi et de la reine mère, qui, n'ayant oublié ni
Fargues ni ses agissements, complotèrent aussitôt sa perte. Ils
mandèrent Lamoignon, le chargèrent «d'éplucher secrètement la
vie et la conduite» de l'ancien frondeur, et ne dissimulèrent
pas la nature du service qu'ils se croyaient en droit de
réclamer. Lamoignon, «avide et bon courtisan, résolut bien de
les satisfaire et d'y trouver son profit». Il se mit en campagne
et finit par découvrir un meurtre commis, à Paris, au moment
des troubles. Il y impliqua Fargues, le décréta de prise de
corps, mena son procès en toute hâte, et lui fit trancher la
tête. Tout cela s'accomplissait en un tour de main. Le roi en
éprouva un si vif contentement qu'il s'empressa de récompenser
le magistrat instructeur, en lui faisant cadeau de la terre du
décapité, laquelle, appelée Cinq-sols ou Courson, se trouvait
par hasard contiguë au domaine de Basville appartenant aux
Lamoignon. «Ainsi, s'écrie Saint-Simon, le beau-père et le gendre
s'enrichirent successivement dans la même charge: l'un du sang
de l'innocent,»--c'est Guillaume de Lamoignon,--«l'autre, du
dépôt que son ami lui avoit confié à garder»,--c'est Harlay, le
spoliateur de Ruvigny[154]!
[Note 154: _Mémoires de Saint-Simon_, t. IV, p. 310 et suiv.]
Tel est le récit des _Mémoires_... Or Fargues ne ressemblait
en rien au portrait tracé de lui: c'était un de «ces gens de
rapière», propres à toutes les besognes louches, qui battent le
pavé durant les guerres civiles. Il ne fut point arrêté dans sa
gentilhommière de Cinq-sols, mais dans la ville de Hesdin dont il
s'était emparé, à la faveur des troubles, et où il se maintenait
en dépit des injonctions royales. Ce n'est pas pour des faits
anciens qu'il fut poursuivi, mais pour des actes de malversation
et, sans doute aussi, pour le meurtre d'un de ses officiers
qui avait eu le tort de blâmer sa conduite. Ce n'est point le
Parlement qui connut de l'affaire, l'instruisit et statua: c'est
une chambre de justice réunie à Abbeville, sous la présidence de
Machault, intendant d'Amiens. Fargues, enfin, n'eut pas l'honneur
d'avoir la tête tranchée: il fut pendu, comme un vulgaire
malfaiteur[155]... Quant à Guillaume de Lamoignon, jamais il ne
reçut d'ordres touchant la poursuite et jamais ne connut celui
qui en était l'objet. Le rôle qui lui est prêté, «dans ce trait
historique et curieux,[156]» est, d'un bout à l'autre, purement
imaginaire,--sauf, cependant, sur un point, à savoir que la terre
de Courson lui fut donnée par le roi. Mais à quelle date? En 1668,
trois ans après la confiscation, trois ans après le supplice: en
récompense du travail qu'il venait d'accomplir pour la réforme de
la législation civile.
[Note 155: _Journal d'Olivier d'Ormesson_, t. II, p. 299, 313,
337 et suiv. Voir aussi une lettre de Guy Patin, de fin mars 1665.]
[Note 156: _Mémoires de Saint-Simon_, t. IV, p. 310.]
La fantaisie elle-même a des bornes. Ici, elle dépasse la mesure,
et l'atténuation tirée de visions maladives, de fantômes, de
démence, peut difficilement être admise. Aussi bien Saint-Simon
éprouve-t-il le besoin de mettre sa responsabilité à couvert,
en déclarant que c'est Lauzun, son beau-frère, qui lui a conté
cette aventure. Admirable référence! Lauzun, qu'il représente
méchant, vindicatif, vaniteux, hâbleur, aimant à se moquer des
gens, riche sans doute en anecdotes variées, mais confus et
s'embrouillant si bien dans des digressions infinies «qu'il
n'étoit pas possible de rien apprendre de lui et d'en rien
retenir[157]». C'est à ce personnage, suspect à tant de titres,
qu'il s'en rapportera les yeux fermés, pour accabler un homme qui
fut la probité même, alors, d'ailleurs, que la vérification eût
été si facile! Le premier venu au Palais,--magistrat, avocat,
greffier,--lui eût répondu: l'affaire Fargues, on ne la connaît
pas ici. N'entretenait-il pas enfin des relations étroites
avec le procureur général Joly de Fleury, auprès duquel il se
renseignait souvent? Une simple question, et il eût été édifié.
Mais voilà: édifié, il ne voulait pas l'être, de peur de se voir
enlever un grief dont il attendait merveilles... M. Chéruel,
auquel nous renvoyons pour plus amples détails, estime que la
prétendue histoire de Fargues est un roman inventé pour jeter
l'odieux sur une famille respectable «et couvrir d'infamie deux
noms vénérés, dans le Parlement, les noms de Lamoignon et de
Harlay[158]».--Cette opinion, mûrement réfléchie, ne nous paraît
pas susceptible d'une contradiction sérieuse.
[Note 157: _Ibid._, t. XIX, p. 195.]
[Note 158: _Saint-Simon considéré comme historien de Louis
XIV_, p. 499.--Il est fâcheux que Sainte-Beuve, qui a écrit une
remarquable préface pour l'édition des _Mémoires_ publiée par
M. Chéruel, n'ait pas lu, du même auteur, l'ouvrage auquel nous
nous référons. Il eût peut-être hésité à ranger, sur la foi de
Saint-Simon, Achille de Harlay dans la catégorie des faux Caton,
«des coquins, des hypocrites, des âmes basses et mercenaires, des
courtisans plats et intéressés». _Mémoires_, t. I, p. V.]
Sur ce chapitre «des victimes», on ne tarirait pas, si l'on
voulait suivre les _Mémoires_, dans tous leurs développements;
mais il convient de se borner. Aussi bien est-on fixé maintenant
sur l'intensité des haines que pouvait, au dix-huitième siècle,
faire naître dans le cœur d'un duc et pair, le refus d'un coup de
chapeau.