Autres questions de préséance.--Le «salut en pied».--Les
huissiers d'«accompagnement».--L'entrée et la sortie.--L'échelle
de la lanterne.--Doléances des ducs et pairs.--Louis XIV s'en
désintéresse.--Le Premier Président de Novion molesté par les ducs
d'Aumont et de Coislin.--La mentalité de Saint-Simon comme chroniqueur
de l'affaire du bonnet.
Les «abus», dont nous venons de dresser la nomenclature, n'étaient
pas les seuls qui eussent le privilège d'alimenter la discorde. A
cette liste déjà longue, il faut ajouter ceux, de date ancienne,
dont Novion maintenait l'exercice avec l'âpreté d'un homme qui,
attaqué hors de propos, considère qu'il n'a plus de ménagements à
garder...
Il y avait la question des saluts «en pied».--Quand un pair
pénétrait dans la Grand'Chambre, ses collègues, les princes du
sang et les fils de France, se découvraient «et se levoient
en pied»... Les présidents et les conseillers daignaient bien
se découvrir, mais ne prenaient pas la peine de «se mettre
debout»,--honneur qu'ils n'accordaient qu'aux fils de France[67].
[Note 67: Ils le refusaient même au garde des sceaux. Ce fut
la cause de luttes mémorables dans lesquelles le roi fut obligé
d'intervenir.]
Il y avait la question des huissiers «d'accompagnement».--Chaque
président en avait deux qui l'attendaient à son entrée au palais,
lui frayaient un passage à travers la foule et, après l'audience,
l'escortaient jusqu'à son carrosse, avec le même cérémonial.--Les
ducs, au contraire, n'en avaient pas, sous prétexte que, leur
nombre étant devenu trop considérable, la corporation entière
n'eût pu y suffire. C'est à peine s'ils en pouvaient obtenir
un,--un seul «avec baguette frappante»,--le jour de leur
prestation de serment[68].
[Note 68: Les princes du sang avaient également droit à deux
huissiers à verge.]
Il y avait aussi la question «de l'entrée et de la sortie» qui,
sur le plan annexé aux _Mémoires_, est expliquée par une série de
lignes pointillées, pareilles à celles des cartes marines.
Pour l'entrée cela allait encore. Princes et présidents
franchissaient l'intervalle demeuré libre entre le carré des
banquettes et traversaient le milieu, en forme de rosace, qu'on
nommait _le parquet_[69]. Les ducs n'avaient pas le droit de
suivre ce chemin. Ainsi que les conseillers, ils devaient
rejoindre leurs places en se faufilant entre les bancs et les
bureaux: itinéraire fort incommode dont il est facile de saisir
«le caractère humiliant»!
[Note 69: _Le parquet_ fut longtemps considéré comme une sorte
de lieu sacré sur lequel, hormis les fils de France, personne ne
pouvait mettre les pieds. Un jour, le grand Condé, qui marchait
difficilement, à raison d'une crise de goutte, s'y engagea pour
raccourcir la route; son exemple ne tarda pas à être suivi par
les autres princes du sang et par les présidents à mortier. Quand
le duc du Maine sera dépossédé de la qualité de prince, on lui
enlèvera aussi le droit de traverser _le parquet_.]
Quant aux sorties, elles avaient donné lieu à presque autant de
difficultés que le bonnet lui-même. Jadis, en vertu de la fiction
qu'il représentait la personne du roi, le Parlement, en quittant
la Grand'Chambre, était suivi des princes et des ducs. Après
avoir longtemps subi cet état de choses, les princes réclamèrent.
Guillaume de Lamoignon, toujours animé de dispositions
conciliantes, n'opposa à leur requête qu'une condition: c'est
que le principe de la prééminence judiciaire demeurât intact.
Chacun y mettant du sien, on tomba d'accord sur le _modus vivendi_
suivant: les princes se levaient les premiers, échangeaient avec
l'assistance les saluts d'usage et sortaient, comme s'ils étaient
appelés au dehors avant l'issue de l'audience. L'audience, en
effet, continuait pour la forme pendant quelques secondes. Après
quoi, elle prenait fin officiellement, et la sortie s'effectuait
dans l'ordre habituel, à cette différence près, que, seuls
dorénavant, les ducs devaient accompagner la cour[70].
[Note 70: _Mémoires de Saint-Simon_, t. X, p. 426 et suiv.]
Cet arrangement n'avait qu'un défaut, celui de ne pas tenir
compte de l'orgueil de la pairie. Le rôle de «caudataires» ne
pouvait convenir à des gens aussi chatouilleux, maintenant qu'ils
n'avaient plus, pour les couvrir, «le bouclier des princes». A
leur tour, ils s'ingénièrent à trouver un expédient qui leur
permît de s'affranchir «d'une servitude aussi déshonorante».
Après de laborieuses méditations, ils s'arrêtèrent à celui-ci:
malgré la clôture des débats, les ducs resteraient sur leurs
sièges, immobiles comme des statues, se lèveraient seulement
quand la salle serait vide et prendraient alors, pour rentrer
chez eux, un chemin que n'eussent point suivi présidents et
conseillers,--le chemin aboutissant à la porte du barreau...
Combinaison merveilleuse qui donnait satisfaction aux plus
susceptibles!--Ainsi procédait-on depuis plusieurs années.
Mais voici qu'un jour cette porte du barreau se trouva
close... C'était, manifestement, une manœuvre pour obliger les
ducs à reprendre la suite de la Compagnie, du moins, ils le
crurent. Grand émoi, nouveau conseil, discussion orageuse et
délibération finale décidant qu'à l'avenir l'entrée et la sortie
s'effectueraient par «la lanterne de la cheminée». Moyennant quoi,
les ducs pénétraient dans la Grand'Chambre par le carré réservé
au public, escaladaient l'escalier étroit qui, de ce carré,
conduisait à la lanterne, traversaient ce réduit, en sortaient
_par une échelle_[71] qui débouchait sur leurs gradins, prenaient
séance en ayant soin, pour assurer leurs derrières, de veiller à
la garde de ladite échelle, et, quand l'audience était achevée,
suivaient en sens inverse la route, hérissée d'obstacles, par
laquelle ils étaient venus.--Il y avait de quoi se briser bras et
jambes; mais la dignité de la plus haute institution du royaume ne
subissait aucun dommage[72].
[Note 71: Une échelle «mobile». _Histoire du Palais de justice
de Paris_, par Rittiez, p. 368.]
[Note 72: Cette horreur du second rang était poussée à des
limites telles que la pairie renonça à participer aux jugements
criminels intéressant les nobles et les ecclésiastiques parce que,
un seul chemin existant pour se rendre à la Tournelle, «il n'y en
peut rester pour les pairs seuls, qui ne veulent pas suivre les
présidents». _Mémoires de Saint-Simon_, t. X, p. 430.]
Des causes de dissentiment, il en existait encore bien d'autres;
mais il importe de se borner. Réunies au bonnet, à la garde
des bancs, au surbourrage, aux «machines» en forme de dais ou
de cabriolet, elles constituaient un ensemble de vexations
intolérables. La certitude que Novion ne lâcherait pied sur
aucune d'elles acheva d'exaspérer les ducs. Que faire, en une
pareille détresse, sinon s'adresser à la justice du roi? Les
plaintes affluèrent, pressantes, bruyantes, indignées. Mais,--ô
déconvenue!--elles ne trouvèrent que peu d'accueil. Ce qui
démontre, de plus belle, l'inexactitude des récits de Saint-Simon.
Quelle apparence, en effet, que Louis XIV, jusque-là si sévère
pour la robe, se fût relâché de ses rigueurs si la provocation
était émanée d'elle?
La vérité est que ses sympathies à l'égard du Parlement ne
s'étaient pas accrues, mais qu'en revanche l'âge et l'expérience
avaient modifié ses sentiments vis-à-vis des ducs. Ceux-ci, à
force de présomption, avaient trouvé le moyen de se mettre tout
le monde à dos. «Ils ont», écrit Madame Palatine, qui dépasse un
peu la mesure, comme cela lui arrive quelquefois, «ils ont un
orgueil tellement excessif qu'ils croient être au-dessus de tout.
Si on les laissoit faire, ils se regarderaient comme supérieurs
aux princes du sang, _et la plupart d'entre eux ne sont pas
même véritablement nobles_[73]». Pris isolément et envisagés au
point de vue privé, c'étaient de très honnêtes gens possédant
mille qualités. On en pourrait même citer plusieurs, qui étaient
renommés à juste titre pour leur pondération, leur modestie et
leur humilité chrétienne. Mais, en tant que collectivité se
réclamant de la pairie carolingienne, ils étaient, presque tous,
franchement insupportables. Convaincus que leur institution
formait un organe essentiel de la monarchie, sans lequel celle-ci
n'eût pu fonctionner, ils ne voyaient qu'eux, considéraient
que toutes les faveurs leur étaient dues, passaient leur temps
à maugréer, à critiquer, à récriminer sur le passé aussi bien
que sur le présent. Quand ils attaquaient le chapitre «des
retranchements» dont ils se prétendaient victimes, c'était à fuir,
tant la nomenclature en était longue et fastidieuse:--suppression
des salves d'artillerie, lorsqu'ils franchissaient le seuil des
places fortes;--méconnaissance du droit exclusif aux «honneurs du
sacre», consistant à porter, dans cette cérémonie, la couronne,
la première et la deuxième bannière carrée, l'étendard de
guerre, l'épée et les éperons du prince;--exclusion du cortège
royal à certains offices religieux, tels que l'adoration de la
croix;--abolition du cadenas marqué, des couverts, du bassin, des
serviettes à laver;--interdiction aux duchesses de se faire suivre
de dames d'honneur et de confier, au cours de la procession du
Saint-Sacrement, leur parasol à un laquais;--faculté à la noblesse
_non titrée_ (comtes, barons, marquis) d'accoler le manteau aux
carrosses, de draper en housses d'impériale, de se faire éclairer
de flambeaux à deux branches;--tolérance scandaleuse concédée
aux femmes dépourvues de rang et, par suite, condamnées à rester
debout, «de ne se point trouver là où il y en a d'assises[74]»,
etc... Toutes prérogatives découlant de traditions séculaires
dont la royauté, dans son intérêt propre, eût dû assurer
la conservation. Comment, en effet, ne pas comprendre que
l'avilissement de la première dignité du royaume, envisagée
jadis comme la parure du souverain, rejaillissait fatalement sur
celui-ci: les demi-dieux ne descendent pas de leur piédestal sans
que le dieu lui-même n'y perde de son prestige.
[Note 73: _Correspondance de Madame_, t. I, p. 339.]
[Note 74: Les duchesses avaient grand soin de tenir à distance
les femmes non assises et ne leur donnaient pas la main. _Écrits
inédits de Saint-Simon_, t. III, p. 128. Cette distinction entre
femmes assises et non assises se maintiendra sous la Restauration,
ainsi qu'en témoignent les _Mémoires_ de Mme de Boigne.]
Ces sentiments de vanité, exigeants et agressifs, occasionnaient
à tout propos des conflits auxquels les duchesses se mêlaient
avec une ardeur qui ne reculait pas devant les voies de fait.
Ce qu'il y avait de plus grave, c'est qu'ils n'épargnaient même
pas les étrangers. Il n'arrivait, à la Cour de France, ni un
prince d'Allemagne ou d'Italie, ni un nonce, ni un ambassadeur,
sans que, immédiatement, la pairie ne se mît en mouvement pour
quelque dispute de préséance. Avec les Électeurs de l'Empire,
c'était une guerre permanente, et la question de savoir s'ils
avaient droit aux titres de Monseigneur, d'Altesse Sérénissime,
de Sérénissime prince, d'Altesse Électorale, revenait sans cesse
sur le tapis. Quant à la «réciprocité de main», qu'ils se disaient
en droit d'exiger, les ducs n'eussent pas craint, pour en assurer
l'exercice, de mettre l'Europe en feu!
Louis XIV avait fini par se lasser de tant d'incartades. D'autant
plus que certains de ces orgueilleux poussaient l'indiscrétion
jusqu'à violer les secrets de son intimité. Croirait-on que
l'un des derniers venus, M. de Mazarin, osa lui adresser des
remontrances, sous prétexte que ses rapports avec Mlle de La
Vallière causaient un scandale public[75]?--Il n'est pas, non
plus, interdit de croire qu'une de ces arrière-pensées d'ordre
stratégique, dont le grand roi était coutumier, contribua à
le maintenir dans une froide réserve. Saint-Simon ne cesse de
l'en accuser. «Le roi, dit-il, a, tant qu'il a pu, diminué le
rang des ducs en tout ce qui lui a été possible. Il n'étoit pas
fâché des querelles de cette nature et il aimoit à les faire
durer, en ne les jugeant point, pour maintenir les parties en
division et plus dans sa dépendance.» Quoi qu'il en soit, on
eut beau, dans les limites que commandait le respect, insister
pour obtenir réparation de tant d'insultes, Sa Majesté ne daigna
pas se départir de son calme olympien. Comme on lui rapportait
l'action de M. d'Uzès qui, outré de l'attitude du Premier
Président, avait enfoncé son chapeau jusqu'aux yeux, le roi aurait
répliqué:--«Alors, de quoi se plaint-on? M. d'Uzès n'a-t-il pas
sauvegardé les intérêts de la pairie?»
[Note 75: _Journal d'Olivier d'Ormesson_, t. II, p. 274.--Voir
aussi les _Mémoires de Conrart_.]
Donc, pas de délégation au Grand Conseil, pour trancher le litige,
comme en 1664. Pas de conclusions acerbes livrées au public. Pas
de plaidoiries retentissantes où, sous couleur de discussion, on
eût pu exhaler sa bile. Pas d'arrêt réparateur: un véritable déni
de justice!
Il fallait cependant que Novion expiât ses méfaits. Les ducs
s'arrêtèrent au parti de le pourchasser, à la Cour comme à la
ville, de le mettre à l'index, lui et les siens, de lui susciter
des embarras de toutes parts, même dans son domestique[76], de
diriger enfin contre sa personne toute une campagne d'avanies.
Aucun outrage ne fut épargné à ses cheveux blancs. Non, bien
entendu, dans l'enceinte du Palais, où l'on eût trouvé à qui
parler, mais au dehors, quand on avait la bonne fortune de le
rencontrer seul, loin des huissiers à verge et des hocquetons de
la Grand'Salle.
[Note 76: _Souvenirs de Dongois._]
L'une de ces manifestations eut pour théâtre l'appartement même
du roi et se produisit peu après l'opération de la fistule. Sa
Majesté ayant fait dire qu'elle recevrait dans son lit, le Premier
Président considéra qu'il était de son devoir de se rendre à
Versailles pour lui présenter ses vœux. Le duc d'Aumont, qui
était de service, prit un malin plaisir à faire passer avant
lui toute la théorie des visiteurs et à prolonger son attente.
Introduit enfin dans la chambre royale, il se disposa à franchir
«le balustre». Mais c'est là qu'on l'attendait. A peine avait-il
commis cette infraction à l'étiquette que d'Aumont se précipita
sur lui, le saisit avec rudesse par sa robe et le repoussa en
proférant ces paroles vengeresses:
--Où allez-vous? Sortez. Les gens comme vous n'entrent pas dans
le balustre, à moins que le roi ne les appelle.
Et le chroniqueur, dont la haine s'épanouit au récit de cette
correction manuelle, d'ajouter que l'intrus dut dévorer sa honte,
faute d'un bâtard derrière lui pour relever l'affront[77].
[Note 77: _Mémoires de Saint-Simon_, t. XI, p. 34.]
Une autre fois, les choses allèrent plus loin. C'était à la
Sorbonne. Le duc d'Albret, second fils de M. de Bouillon,
qu'on destinait à l'Église, y soutenait sa thèse. Ces sortes
de cérémonies attiraient toujours un public nombreux. Et l'on
voyait cette fois dans l'assistance, à raison de la qualité du
récipiendaire, plusieurs grands seigneurs, parmi lesquels M.
de Coislin, récemment reçu pair de France. Nicolas de Novion,
étant entré à ce moment, salua les princes de Condé et de Conti
et, désirant s'entretenir avec le cardinal de Bouillon, alla
s'asseoir auprès de lui sur le premier des sièges attribué aux
ducs. C'en fut assez pour faire bondir M. de Coislin, qui était
pourtant d'une politesse outrée, en même temps d'ailleurs que
d'une impuissance notoire,--«pourquoi il se ruinoit avec une
comédienne qui le gouverna jusqu'à sa mort[78]». Coislin s'empara
d'un fauteuil, avec une vigueur dont on eût été en droit de ne
pas le croire capable, planta ce fauteuil devant celui du Premier
Président, s'assit dessus, emprisonna, à les briser, les genoux
du malheureux, se raidit pour paralyser toute résistance et
attendit, dans la posture impassible d'un agent du guet, qui,
tenant son homme, s'est mis en tête de ne le point lâcher. Novion
eut beau pousser des cris de détresse: enfermé, comme dans un
étau, il ne pouvait faire aucun mouvement. Et plus il protestait,
plus Coislin s'acharnait à serrer... Le scandale fut si grand
qu'on dut interrompre la harangue et suspendre la séance. Le duc
de Bouillon et le prince de Condé intervinrent pour mettre fin à
cette scène que rendait plus pénible la vieillesse de celui qui
en était l'objet: ils faillirent ne pas pouvoir l'arracher aux
étreintes de cet enragé...
[Note 78: _Ibid._, t. VII, p. 329.]
Cette exécution fit, à Versailles, autant de bruit qu'une tragédie
nouvelle de Racine ou une victoire du maréchal de Luxembourg.
Saint-Simon en retrace les détails avec la minutie qui lui est
habituelle et s'applique à donner à chacun d'eux une importance
capitale. Il n'oublie ni les félicitations des princes du sang,
ni les témoignages d'estime de la Cour qui s'inscrivit en masse
à l'hôtel de Coislin. Le roi, lui-même, assure-t-il, exprima
le désir de voir le héros de cette aventure et lui demanda un
récit,--lequel, en dépit de sa prolixité, ne parut pas suffisant.
A la façon de nos magistrats modernes, qui se plaisent à
reconstituer, sur le terrain où telles se sont déroulées, les
péripéties des drames judiciaires, Sa Majesté éprouva le besoin
d'une représentation du crime. On cala congrûment, dans un
premier fauteuil, un gentilhomme destiné à tenir l'emploi de
patient. Coislin, assis dans un autre fauteuil, lui barricada les
jambes et lui fit subir, au figuré, le supplice d'une pression
ininterrompue. Il mima ensuite, avec cris à l'appui, les gestes
désordonnés du Premier Président, ne laissant dans l'ombre
aucune particularité de nature à édifier la religion du royal
spectateur... Après quoi, celui-ci aurait déclaré impertinente
l'entreprise de Nicolas de Novion, l'aurait appelé à comparaître
devant sa justice souveraine, réprimandé d'importance et condamné
à faire des excuses.
Pour M. de Coislin, ce haut fait constitua le plus beau succès
de sa carrière. Il en contait les péripéties à tout venant, avec
cette exagération de courtoisie qui était sa marque distinctive.
Sa narration, maintes fois renouvelée en présence de Saint-Simon,
ne tomba point dans l'oreille d'un sourd, et l'on peut tenir pour
certain qu'en passant par la plume du maître elle n'a perdu ni de
son acuité ni de son agrément[79].
[Note 79: _Mémoires de Saint-Simon_, t. III, p. 109.]
Tels furent, durant un intervalle de dix années, les procédés
des ducs à l'égard du descendant de «l'homme juste»:--procédés
bien anodins, d'ailleurs, si on les compare au traitement que, un
demi-siècle plus tard, lui infligera le rédacteur des _Mémoires_.
Il ne s'agira plus, en effet, de simples molestations, moins
odieuses en somme que ridicules, mais d'accusations d'une haute
gravité dont, sournoisement et à l'insu de ses collègues qui,
sans doute, ne l'auraient pas suivi dans cette voie, l'ex-vidame
de Chartres va se constituer l'artisan, le metteur en scène et
le propagateur... Mais, avant d'aborder cet ordre nouveau de
faits, il nous paraît nécessaire de dire quelques mots d'une
question qui n'est pas sans intérêt dans le débat: celle de la
valeur de Saint-Simon envisagé, non comme historien du règne
de Louis XIV,--cette lourde tâche a été accomplie de main de
maître[80],--mais comme chroniqueur... de l'affaire du bonnet.
[Note 80: _Saint-Simon considéré comme historien de Louis
XIV_, par Chéruel.]
V
Inexactitudes relevées dans le récit des «Mémoires».--Les «chimères»
de Saint-Simon.--Son appréciation sur Nicolas de Novion.--Cette
appréciation contredite par les mémoires du temps.--Retraite du
Premier Président de Novion (1689).--Ses causes.--Faveurs que lui
accorde le roi.
Des inexactitudes, nous en avons déjà relevé quelques-unes dans
le récit de Saint-Simon: combien d'autres ne rencontrerons-nous
pas en avançant en besogne!... Est-ce à dire qu'il faille le
tenir pour un imposteur inventant de toutes pièces des faits que,
pertinemment, il sait être faux? Ce serait peut-être excessif.
Sans doute le mensonge, tel que le définissent les docteurs, n'est
point pour l'effrayer. Mais on peut admettre que, même dans ce
cas, l'imagination joue chez lui un rôle considérable. Le travail
d'amplification et de grossissement, qui s'opère alors dans cet
esprit en révolte contre la réalité, échappe à l'examen lorsqu'on
se trouve en présence d'une relation unique. Au contraire, il se
révèle avec évidence quand le même fait est rapporté plusieurs
fois, à quelques années d'intervalle. Il suffit, pour apercevoir
les altérations subies en cours de route, de comparer entre elles
ces diverses versions. Particularité bien caractéristique: dans
les étapes successives de ce mensonge progressif, c'est toujours
la première version qui s'éloigne le moins de la vérité[81].
[Note 81: Cette particularité n'a pas échappé aux éditeurs
du _Journal de Dangeau_. «Il y aurait, disent-ils (t. XVIII, p.
487), un travail considérable à faire, tant pour le fond que
pour la forme, sur les différences essentielles qui existent
entre les _Additions_ au journal de Dangeau et les _Mémoires_ de
Saint-Simon. On y verrait souvent l'_addition_ plus modérée, plus
exacte, plus impartiale, plus vraie, plus près de la source, les
_Mémoires_ plus acerbes, plus passionnés, plus littéraires».]
Saint-Simon n'est pas seulement un passionné; c'est aussi
un malade. Pour peu qu'on le suive dans les manifestations
de sa vie publique, il apparaît avec les symptômes d'une
double affection,--impressionnabilité, susceptibilité,
irritabilité extrêmes, qui sont le propre des affections
nerveuses;--envahissement d'idées fixes tournant à l'obsession
et vision de dignités fabuleuses, qui caractérisent certaines
affections mentales...
Le mal datait de loin. Il remontait à son enfance, bercée de
récits héroïques sur la grandeur de sa «maison». Avant de savoir
conjuguer un verbe, le vidame de Chartres n'ignorait rien des
prétentions de la pairie. L'élévation du duc du Maine le jeta dans
une incroyable agitation, et ce fut du désespoir lorsque, en 1686,
ce favori de la fortune fut promu dans l'ordre du Saint-Esprit.
«Je n'ose dire, déclare-t-il, qu'à douze ans que je n'avois pas
encore, j'étois fort en peine et je m'informois souvent de l'état
du duc de Luynes, qui avoit la goutte, parce qu'il auroit été
parrain de M. le prince de Conti avec le duc de Chaulnes, et M. du
Maine eût échu à mon père[82].»
[Note 82: _Mémoires de Saint-Simon_, t. X, p. 221.]
Telles sont ses hantises d'écolier. A peine adolescent, le regret
des disgrâces subies par les ducs, avec le ferme propos d'en
obtenir réparation, ne cesse de le poursuivre. L'excitation qui
accompagne ce regret grandit encore avec l'âge. Elle affecte
alors un caractère si impérieux qu'il se déclare incapable d'y
résister[83] et proclame que, pour avoir satisfaction, il est prêt
à sacrifier, «avec transport de joie», sa fortune «et présente et
future[84]».
[Note 83: _Ibid._, t. III, p. 285.]
[Note 84: _Ibid._, t. XV, p. 375.]
Que l'on joigne à ces prédispositions natives une vanité
invraisemblable et un attachement inouï aux illusions les plus
manifestes,--autour de lui on disait _ses chimères_,--on verra à
quel degré d'aberration pouvait être entraînée cette intelligence
si pénétrante et si alerte. Il suffit de parcourir, dans ses
œuvres, ce qui, de près ou de loin, concerne la pairie, pour se
rendre compte qu'on a affaire à un de ces sujets que jadis la
Faculté nommait des lunatiques, et que les aliénistes modernes
classent dans la catégorie des candidats à la monomanie des
grandeurs et au délire de la persécution,--persécution visant en
sa personne la dignité qu'il recueillit en héritage.
Pour peu qu'on touche à cette corde, il s'opère dans ce cerveau,
d'ordinaire si lucide, une révolution qui lui enlève tout
sang-froid. A partir de ce moment, pondération, discernement,
logique, scrupules lui font également défaut. Ce n'est plus, comme
d'habitude, auprès des hommes d'indiscutable sincérité,--les
ducs de Chevreuse et de Beauvilliers, le ministre Chamillard, le
chancelier de Pontchartrain, le maréchal de Boufflers,--qu'il
cherche à se renseigner. C'est dans les cercles où se colportent
commérages, calomnies et médisances qu'il puise ses inspirations.
Au besoin il s'adressera à des valets... Des valets sûrs et
«très principaux», proclame-t-il... Pas toujours, nous l'allons
voir. Et, pour peu qu'au cours de cette poursuite passionnée il
ait l'heureuse fortune de saisir au vol un récit équivoque, une
anecdote suspecte, un propos d'antichambre ou d'office, sa haine
s'en empare avec délices. Il se produit dans cette tête, «qui
bout comme un volcan», une agitation analogue à celle des nuits
fiévreuses où les moindres incidents grossissent au point de
prendre des proportions monumentales. D'ordinaire, les fantômes
nés durant les heures d'insomnie ne survivent pas à l'éclat du
jour. Ceux que se forge Saint-Simon ne s'évanouissent jamais.
Il les choie, les caresse, et vit avec eux dans une intimité
étroite. Les gens les moins suspects auront beau démontrer que ce
sont de pures ombres, des créations d'une fantaisie dévoyée, de
vaines illusions... Il ne veut rien entendre et persiste dans son
erreur, en dépit de tout et de tous. «Cet homme, dira le Régent,
est d'une suite enragée!» Enragée, c'est cela même; mais, parfois
aussi, aveugle et inconsciente, «qui, dans une certaine mesure,
atténue une mauvaise foi dont il est, trop souvent, impossible de
douter.» C'est en s'inspirant de ce point de vue complexe qu'il
convient d'envisager les questions d'ordre critique que soulève ce
débat:--à commencer par celle qui concerne Nicolas de Novion...
Saint-Simon s'occupe de lui, d'abord dans ses notes _sur Dangeau_,
puis dans ses _Mémoires_.
La note qu'il lui consacre est ainsi conçue: «Le Premier Président
étoit _fort accusé_ de vendre la justice et _on prétend_ qu'il
fut, plus d'une fois, pris sur le fait, prononçant à l'audience
des arrêts dont aucun des deux côtés n'avoit été d'avis. En sorte
qu'un côté s'étonnoit de l'avis unanime de l'autre, et ainsi
réciproquement, et que, sur ces injustices réitérées, le roi prit
enfin le parti de l'obliger à se défaire[85].»--Ce sont des bruits
dont le chroniqueur se fait l'écho, sans se porter garant de
leur exactitude: le Premier Président était _fort accusé_... _On
prétend que_...
[Note 85: _Journal de Dangeau_, t. II, p. 473.]
Dans ses _Mémoires_, postérieurs de plusieurs années, il ne
s'agit plus d'une médisance sujette à controverse, mais de faits
affirmés sans réserves: «Lamoignon mourut en 1677. Novion lui
succéda qui fut chassé de cette belle place pour les friponneries
et les falsifications d'arrêts qu'il changeoit en les signant.
Les rapporteurs s'en aperçurent longtemps avant que d'oser s'en
plaindre. A la fin, les principaux de la Grand'Chambre lui en
parlèrent et l'obligèrent à souffrir un témoin, d'entre les
conseillers, à le voir signer. Il avoit encore une façon plus
hardie pour les arrêts d'audience: il les prononçoit à son gré.
Chaque côté de la séance, dont il avoit été prendre les avis,
admira longtemps comment tout l'autre côté avoit pu être d'un
avis différent de celui qui avoit été le plus nombreux du sien,
et cela dura longtemps de la sorte. Comme cela arrivoit de plus
en plus souvent, leur surprise fit qu'ils se la communiquèrent.
Elle augmenta beaucoup quand ils s'apprirent mutuellement
qu'elle leur étoit commune depuis longtemps et que ces arrêts,
qui l'avoient causée, n'étoient l'avis d'aucun des deux côtés.
Ils résolurent de lui en parler la première fois qu'ils s'en
apercevroient. L'aventure ne tarda pas, et le hasard fit que la
cause regardoit un marguilliage. Quelques-uns des plus accrédités
de la Grand'Chambre lui parlèrent comme ils en étoient convenus
entre eux et tout modestement le poussèrent. Se trouvant à bout,
il se mit à rire et leur répondit qu'il seroit bien malheureux,
étant Premier Président, s'il ne pouvoit pas faire un marguillier
quand il en avoit envie. Ces gentillesses furent rapportées au
roi, et il étoit chassé honteusement et avec éclat sans le duc de
Gesvres, premier gentilhomme de la Chambre et, de tout temps, fort
lié et fort libre avec le roi, qui en obtint qu'il donneroit sa
démission, comme un homme qui veut se retirer, et se chargea de
l'apporter au roi[86].»
[Note 86: _Mémoires de Saint-Simon_, t. X, p. 420.]
Cette seconde version doit être complétée par l'indication
nouvelle que voici: «Le Premier Président de Novion étoit un homme
vendu à l'iniquité, à qui l'argent et les maîtresses obscures
faisoient tout faire... Il vécut encore quatre ans dans l'abandon
et l'ignominie et mourut à sa campagne sur la fin de 1693[87].»
[Note 87: _Ibid._, t. III, p. 312.]
Telles sont les accusations, si différentes de ton, qu'à des
intervalles éloignés Saint-Simon a formulées contre l'adversaire
des ducs. Y a-t-il opportunité à les opposer l'une à l'autre pour
en établir l'inquiétante progression? Nous ne le pensons pas;
car il est facile de démontrer que toutes deux sont également
inexactes.
Et d'abord, quelle est l'impression qui se dégage de cet ensemble
d'imputations? Un sentiment de surprise. On a peine à concevoir
que l'ancien justicier des grands jours, tenu en haute estime
par tant de gens de bien, se soit transformé tout à coup, après
sa soixantième année, en magistrat cupide, vénal, prévaricateur
et faussaire... A la réflexion, on découvre vite que certains
détails manquent de vraisemblance: celui notamment qui a trait
aux supercheries du délibéré. Comment admettre qu'une moitié des
magistrats ait longtemps ignoré l'opinion unanime de collègues
séparés d'eux par quelques pas à peine? Il faut n'avoir aucune
notion des mœurs judiciaires pour considérer comme possible la
mise en pratique d'aussi périlleuses combinaisons[88].
[Note 88: «Ce récit, dit M. Chéruel, n'est pas admissible
et porte avec lui sa réfutation. Le vote avait lieu à haute
voix. Comment admettre que le Parlement ait été distrait au
point de ne pas s'apercevoir que le Premier Président dictait un
arrêt contraire à l'avis unanime des conseillers? Saint-Simon a
tellement dépassé les bornes du vraisemblable qu'il se réfute
lui-même.» _Saint-Simon considéré comme historien de Louis XIV_,
p. 501.]
Ces récits,--qu'il s'agisse d'une simple rumeur ou d'une
affirmation catégorique,--ne pourraient donc trouver crédit
qu'autant qu'on en aurait la confirmation dans les correspondances
et les écrits du temps. Or c'est précisément le contraire qui
arrive.
Le premier des contemporains dont il convienne d'invoquer le
témoignage, c'est Louis XIV lui-même, qu'on nous représente comme
décidé à faire un éclat, et ne mettant un frein à sa colère que
sur l'intervention du duc de Gesvres... Que Sa Majesté, sur de
pressantes sollicitations, ait pardonné à un grand coupable, on
peut facilement l'admettre. Mais qu'elle eût accablé ce coupable
de bienfaits, tout en le chassant, ce serait la plus choquante des
contradictions. La question ainsi posée, que voyons-nous? Loin
de traiter Novion en magistrat indigne, le roi lui accorde les
faveurs suivantes: attribution d'une année de gages; maintien de
sa pension de dix-huit mille livres; constitution d'un brevet de
retenue de cent mille écus; allocation d'une somme de trois cent
soixante-quatorze mille livres pour l'acquisition d'une présidence
à mortier destinée à son petit-fils, André de Novion. Les fils
sont également l'objet de promesses réalisées à brève échéance:
une abbaye à celui qui est d'Église; le grade de brigadier au
colonel du régiment de Bretagne. Enfin le gendre, M. de la
Briffe, est nommé procureur général en remplacement de Harlay...
On confessera qu'il n'y a là rien qui ressemble à une disgrâce,
encore moins à une déroute.
Interrogeons maintenant Dangeau, si bien renseigné sur les bruits
de Cour. Dangeau consigne, à sa date, la retraite de Novion,
sans lui attribuer aucune cause désobligeante. Au contraire, en
chroniqueur scrupuleux, il énumère chacune des libéralités dont
nous venons de dresser l'état et ajoute même qu'elles furent
encore accrues de cent mille livres, à la suite d'une visite de
l'intéressé au roi[89].
[Note 89: _Journal de Dangeau_, t. II, p. 475.]
Au témoignage de Dangeau, il faut joindre celui de Bussy-Rabutin.
Pour ce dernier, la démission du Premier Président est motivée
par le souci d'assurer l'avenir des siens[90]. Un arrangement
de famille: tel est aussi le sentiment du marquis de Sourches.
Même note à l'Académie, où Nicolas de Novion avait été reçu
en 1680[91]. Sa mort, survenue en 1693, y fut saluée dans des
termes qui, en faisant une large part à l'hyperbole d'usage, ne
laissent pas de place à l'équivoque. L'un des orateurs, l'abbé
Boileau, célèbre les actes publics du défunt, la fécondité de son
génie, la justesse de son discernement, la dignité avec laquelle
il prononçait les oracles de la justice. Mais, s'il admire les
talents qui le portèrent à la tête de l'un des premiers sénats du
monde, il ne tarit pas sur la sagesse de sa retraite où il n'est
pas éloigné de voir un signe de la protection divine[92].
[Note 90: _Correspondance de Bussy-Rabutin._ Lettre du 10
octobre 1689.]
[Note 91: C'est à ses bons offices qu'eut recours la docte
assemblée pour régler son différend avec Furetière.]
[Note 92: _Recueil des harangues de messieurs les
académiciens_, t. II, p. 459.]
Ces considérations avaient frappé M. Chéruel. Aussi n'hésitait-il
pas à regarder comme dénuées de fondement les imputations de
Saint-Simon[93]. Que n'eût-il pas dit s'il avait eu sous la main
les _Souvenirs_ du greffier Dongois, neveu de Boileau-Despréaux!
[Note 93: L'opinion de M. Chéruel paraît avoir été partagée
par M. de Boislisle, dans la grande édition de Saint-Simon, t. II,
p. 51.]
En vertu de ses fonctions, Dongois était préposé à la garde des
registres du Parlement. Par suite, son attention devait être
attirée d'une façon spéciale sur les agissements de nature à en
compromettre la sincérité. Toute altération de ses minutes l'eût
touché autant qu'un attentat contre sa personne. Cependant, au
cours des notes qu'il consacre à Nicolas de Novion, on ne relève
aucune allusion ni aucune réticence qui puisse éveiller le
soupçon. S'explique-t-il, en revanche, sur les relations du chef
de la Compagnie avec ces rapporteurs dont on s'est plu à signaler
l'attitude indignée et les précautions outrageantes, voici de
quelle manière il les juge: «Le Premier Président avoit une grande
facilité d'esprit et une appréhension si vive que, quelque nombre
d'affaires qu'il eût envie de communiquer, il les remettoit avec
une netteté surprenante. Il ne demandoit que le nom des parties
et aussitôt rapportoit le procès à merveille en apparence. Du
moins, les rapporteurs en étoient _très contents_...» _Satisfecit_
flatteur dont l'importance ne saurait échapper. Comment le
concilier avec le flagrant délit au cours duquel Novion, «pris
la main dans le sacq», aurait été démasqué et publiquement
flétri?... Dongois déguise-t-il la vérité? Pourquoi, et dans quel
intérêt? C'était, en même temps qu'un personnage considérable,
un galant homme d'une probité à toute épreuve[94]. Ajoutons que
ses _Souvenirs_, rédigés pour son petit-fils, Roger-François
Gilbert de Voisins, qui lui succéda en 1717, avaient un caractère
essentiellement privé[95].
[Note 94: _Mémoires de Saint-Simon_, t. XIV, p. 87.]
[Note 95: Dongois a laissé, outre les _Souvenirs_, un
_Journal_, d'un haut intérêt documentaire, composé pendant son
séjour à Clermont, où il remplissait les fonctions de greffier
près de la Chambre de justice instituée par Louis XIV. Coïncidence
curieuse: le _Journal_ défend Novion contre certaine médisance
de l'abbé Fléchier, de même que les _Souvenirs_ le protègent
contre les calomnies de Saint-Simon. Rendant compte des poursuites
dont le marquis de Pont-du-Château fut l'objet en 1665, le
futur évêque de Nîmes, après un long exposé des crimes de ce
gentilhomme, insinue qu'à raison de son alliance avec M. de
Ribeyre, gendre de Novion, il fut traité par celui-ci avec une
indulgence scandaleuse. Or Dongois, qui rapporte, avec l'autorité
attachée à son caractère officiel, les débats de ce procès,
démontre l'inanité des bruits recueillis par Fléchier et justifie
pleinement la décision rendue (voir à l'appendice les _Mémoires
de Fléchier_, p. 393):--ce qui n'empêche pas Sainte-Beuve, dans
l'étude qui figure en tête de cet ouvrage, de faire état des dires
de l'auteur, de les rapprocher des attaques de Saint-Simon et
d'émettre cet avis que le président des grands jours préludait
alors, par «une nuance légère d'iniquité», aux méfaits dont, plus
tard, il devait se rendre coupable.]
Dongois ne s'y montre pas, d'ailleurs, d'une tendresse aveugle
à l'égard de son ancien chef. C'est ainsi qu'après l'avoir
représenté comme «bon et compatissant», il expose «qu'il
changeoit aisément d'amitiés et sentiments». Il termine même ses
critiques par cette constatation peu flatteuse «qu'on ne peut pas
disconvenir qu'il manquoit de tenue». Assurément, cette formule
un peu nuageuse ne vise pas des négligences de toilette, mais
certaines faiblesses d'un ordre tout à fait intime:--ce qui nous
amène à la question «des maîtresses obscures»...
Que Nicolas de Novion eût du goût pour ce qu'un ministre de
l'empire, dans une correspondance célèbre, appelait l'_odor della
feminita_, cela n'est pas douteux. Il est certain que, dans sa
jeunesse, les succès ne lui firent pas défaut. L'âge glissa-t-il
sur lui sans calmer ses ardeurs? Il y a lieu de le croire. On doit
même admettre, d'après les dires de Dongois, qu'il négligeait de
prendre ces précautions qui, sans atténuer la gravité de la faute,
ont l'avantage d'en restreindre la publicité. Mais il importe,
sur ce point comme sur beaucoup d'autres, de se tenir en garde
contre toute exagération. Les notes rédigées, à la demande de
Fouquet, sur le personnel du Parlement, contiennent, relativement
à Novion, l'indication suivante: «Est souvent brouillé en son
domestique: Mme des Brosses-Chouart a grand crédit sur lui.» Mme
des Brosses-Chouart: une favorite, tenons-le pour acquis. Celle-ci
fut-elle suivie d'une ou plusieurs autres? C'est fort possible...
Défaillances fâcheuses, même en un siècle qui vit tout à la fois
les dernières amours de Henri IV et les liaisons scandaleuses du
Roi-Soleil. Mais, de ces habitudes de galanterie à une domination
déshonorante, exercée par des personnes de bas étage exploitant
les vices d'un vieillard et se livrant, de concert avec lui, à
un trafic honteux, il y a une distance que rien ne nous permet
de franchir.--Comment oublier d'ailleurs que, de ce vieillard,
Guy Patin a dit: «C'est un fort honnête homme[96]», et l'abbé
Legendre: «C'étoit un bon juge[97]»!
[Note 96: Lettre du 8 décembre 1665.]
[Note 97: _Mémoires de l'abbé Legendre_, p. 30.--L'édition de
Saint-Simon, publiée par M. de Boislisle, contient sur les mœurs
de Nicolas de Novion la précision suivante qui ne contredit en
rien notre opinion: «Le bruit public lui attribuait la paternité
illégitime de cette cousine de Boileau qui épousa le frère de Jean
de La Bruyère.» _Notice de M. Servois._]
Que reste t-il, en somme, des deux versions accusatrices? On
peut dire rien... La calomnie n'en subsistera pas moins avec les
conséquences cruelles que lui imprime le talent de son auteur.
Elle fera son chemin et, plus tard, sera reproduite par les
gens de lettres qui, soucieux d'aller vite en besogne, épousent
volontiers les opinions toutes faites. Parmi tant de noms qu'on
pourrait citer, nous n'en désignerons qu'un: celui de Duclos,
dont on connaît les prétentions bourrues à l'indépendance et
l'orgueilleuse affectation de sincérité. Duclos copie servilement,
sans du reste indiquer la source, les dires de l'ex-vidame de
Chartres sur Nicolas de Novion. Moyennant quoi, il libelle cette
phrase lapidaire: «On en avait fait pendre de moins coupables,
mais ce n'était pas de ceux qui font pendre!»--C'est ainsi qu'au
cours de ce grand dix-huitième siècle, qui revendiqua si haut les
droits de la libre critique, un philosophe doublé d'un moraliste
comprenait les devoirs de l'historien[98].
[Note 98: Vers la même époque, Voisenon et Marmontel eurent
aussi la bonne fortune de prendre connaissance des _Mémoires_.
Ils y puisèrent également une foule d'indications, mais, pas
plus que Duclos, ils ne songèrent, semble-t-il, à en contrôler
l'exactitude.]
Est-ce à dire qu'en haut lieu on ne trouvât point que, pour
Novion, l'heure de la retraite avait sonné? Si, on le pensait. Et
c'est là l'équivoque dont les _Mémoires_ ont si habilement tiré
parti. Il se produisit, en effet, une intervention officielle,
mais motivée par des raisons qui n'entachaient en rien l'honneur
de l'intéressé...
En 1689, l'ancien président des grands jours était parvenu au
terme de sa carrière: soixante et onze ans d'âge et cinquante-deux
ans de services. La maladie l'avait gravement éprouvé: il était
infirme et entendait à peine. Ses facultés intellectuelles
s'affaiblissaient également. La preuve en éclata dans une
circonstance qui eut un retentissement considérable. Un _Te
Deum_, en l'honneur du rétablissement de Sa Majesté, venait
d'être célébré à la Sainte-Chapelle (6 février 1687), en présence
du chancelier Boucherat, des représentants de la haute robe et
de nombreuses personnes de distinction. Avant de se rendre au
repas qu'allait lui offrir le chef de la Compagnie judiciaire,
l'assistance se réunit à la Grand'Chambre pour y entendre les
harangues d'usage, l'une du Premier Président, l'autre du
chancelier. La curiosité était vive. On s'attendait, en effet, à
un beau tournoi d'éloquence, chacun des orateurs devant briller
par des mérites divers. Mais les suffrages étaient acquis d'avance
au Premier Président qu'on savait doué d'un remarquable talent de
parole[99]... Que se passa-t-il en lui? Il serait malaisé de le
dire. Toujours est-il que, sous le coup d'une éclipse soudaine,
son cerveau ne lui fournit aucune idée et sa mémoire aucune
parole: il s'arrêta net au début de son discours et ne trouva pas
un mot pour sauver la situation. «Ce fut, dit l'abbé Legendre,
une scène désagréable pour un homme qui avoit préparé un dîner de
plus de mille écus pour régaler le chancelier et tout ce qu'il y
avoit de plus distingué dans la robe[100].» Le marquis de Sourches
indique que la réputation du Premier Président était si bien
établie que cette mésaventure ne pouvait lui causer aucun tort.
Elle ne l'en affecta pas moins au delà de toute mesure. Il se
regarda comme irrémédiablement amoindri, devint taciturne, tomba
dans une affliction profonde, qui le suivit jusqu'au tombeau, et
refusa longtemps de prendre possession de son siège[101].
[Note 99: «Il se piquoit, dit Dongois, de parler aisément
sur-le-champ et, en effet, il le faisoit avec une facilité
extraordinaire.»]
[Note 100: _Mémoires de l'abbé Legendre_, p. 36.]
[Note 101: _Souvenirs de Dongois._--Le discours qu'il ne put
prononcer n'en fut pas moins publié. Il se terminait par cette
phrase sonore, rapportée par Gilbert de Lisle. «Nous avons en
lui--c'est de Louis XIV qu'il est question--un libérateur; mais
nous n'entreprendrons pas son éloge: l'écho n'a point assez de
voix pour rendre le bruit du tonnerre».]
Des difficultés d'une autre nature lui rendaient également pénible
l'exercice de ses fonctions. Ses rapports avec le procureur
général de Harlay étaient extrêmement tendus, bien que celui-ci
fût son neveu à la mode de Bretagne. Lorsque, après la mort de
Lamoignon, la Première Présidence était devenue vacante, Harlay
avait, nous le savons, posé sa candidature. Les compétitions
furent, semble-t-il, fort ardentes. D'où une rivalité qui, avec le
temps, ne fit que s'accentuer[102].
[Note 102: En 1685, ils avaient aussi été en concurrence pour
la place de chancelier.--_Journal de Dangeau_, t. I, p. 242.]
L'un et l'autre avaient, au surplus, de ces railleries piquantes
qui n'étaient pas de nature à rétablir la bonne harmonie.--«Les
gens du roi! se plaisait à dire Novion: comme les orgues à
l'église, ils ne servent qu'à allonger la cérémonie[103]...» Mais
il avait affaire à forte partie. Pour un lardon lancé, il en
recevait quatre. Le neveu, doué d'une verve intarissable, n'avait
garde de ménager l'oncle et se montrait d'autant plus acerbe que,
désigné pour recueillir sa succession, il lui tardait qu'elle fût
ouverte. Passé maître en l'art de la procédure, et supérieur aux
plus fins limiers de la chicane, il s'ingéniait à soulever des
contestations de forme où il ne manquait jamais d'avoir le dernier
mot. S'il s'était agi d'une de ces querelles qu'on vide au champ
d'honneur, le vieil athlète, retrouvant sa vigueur ancienne, l'eût
sans doute emporté. Mais que pouvait sa fougue généreuse contre
les coups d'épingle dont on se plaisait à le harceler? L'homme,
que Mazarin avait su berner de si adroite manière, était, en dépit
de ses facultés brillantes, pourvu d'une certaine dose de naïveté.
Ajoutons que le sang-froid n'était pas sa qualité dominante.
Aussi donnait-il «dans tous les panneaux que le procureur général
lui tendoit». Dongois, qui nous donne ces détails, servait
d'intermédiaire et s'efforçait de mettre le holà. Ce manège, qui
durait depuis douze ans, n'en devait pas moins aboutir à un éclat
public, sinon à un scandale.
[Note 103: _Messagiana_, t. II, p. 210.]
Supposer que cet antagonisme, si nuisible à l'administration de
la justice, prit fin après la déconvenue oratoire du Premier
Président, ce serait faire injure à l'espèce humaine. On peut
affirmer que les partisans de Harlay profitèrent de l'occasion
pour remontrer au roi les inconvénients de cet éternel conflit,
le grand âge de Nicolas de Novion, le délabrement de sa santé, la
diminution de son prestige, l'opportunité de son remplacement
par un magistrat plus jeune et mieux en main. Ils agirent avec
d'autant plus d'ardeur qu'ils se sentaient soutenus par le parti
des ducs, heureux de satisfaire sa vengeance. C'était, d'autre
part, le moment où Harlay, n'ayant pas eu encore à prendre
parti sur le bonnet, jouissait de la faveur qui s'attache aux
héritiers du trône, dont chaque mécontent escompte le libéralisme
réparateur. Cette coalition d'intérêts et de rancunes manœuvra
si habilement que Louis XIV, convaincu, chargea le marquis de
Seignelay de faire comprendre au Premier Président que l'heure
de la retraite avait sonné pour lui; Seignelay devait, en même
temps, énumérer les faveurs qui, à titre de récompense, seraient
attribuées au démissionnaire. Celui-ci, dont cette démarche
comblait les désirs secrets, ne se le fit pas dire deux fois. Il
se hâta d'en tirer profit en se faisant gratifier «d'une rançon
de prince», manda chez lui son notaire et signa, en présence des
témoins requis, le contrat qui le déchargeait d'un fardeau devenu
trop lourd pour ses épaules.
Telle est, semble-t-il, la vérité: il importait qu'elle fût
dite[104].
[Note 104: Ajoutons, pour ne rien laisser dans l'ombre, qu'en
1702 il parut sous ce titre: _Mémoire pour servir à l'histoire
du marquis de Fresne_, un libelle qui mettait en cause la
tribu entière des Novion et dirigeait spécialement contre son
chef--Nicolas V--les imputations les plus odieuses. Ce libelle,
qui a inspiré à M. E.-D. Forgues un article publié en 1867 dans
la _Revue des Deux Mondes_, était l'œuvre d'un criminel condamné
pour meurtre, tentative d'empoisonnement et trafic de sa femme
qu'il essaya de vendre à des pirates. (Voir les _Mémoires du comte
de Rochefort_, édition de 1692, p. 237). Saint-Simon, qui n'a pu
ignorer l'existence de ce pamphlet, n'y fait aucune allusion:
c'est dire le cas qu'il mérite.]