La querelle du bonnet.--Son origine d'après Saint-Simon.--La garde
des bancs.--Le «débourrage» et le «surbourrage» des banquettes.--Les
paravents en forme de dais.--Examen de la thèse des «Mémoires».--Les
«Écrits inédits» de Saint-Simon.--L'«État des changements arrivés à la
dignité de duc et pair».--Le «Mémoire abrégé au roi».--Conséquences a
tirer du rapprochement de ces documents.
Qui, des ducs ou des présidents, allait être l'instigateur de la
querelle?
A en croire Saint-Simon, qui ne cesse de le répéter, le doute
ne serait pas possible. Le coupable, c'est Novion. Son but?
Satisfaire ses propres rancunes et celles de la robe qui,
ne pouvant se consoler de l'arrêt de 1664, soupirait après
une revanche. C'est pourquoi son principal souci, en prenant
possession de son siège, aurait été de chercher «des prétextes»...
Oh! ses débuts n'eurent rien d'un coup d'éclat. Ce ne furent
d'abord que «d'apparentes ténuités» dont il était difficile de
préciser l'origine. Mais bientôt, par leur répétition et leur
enchaînement, ces menues tracasseries devenaient «des usurpations
de la dernière indécence»... La première, en date et en gravité,
serait celle-là même qui donna à ce litige la dénomination sous
laquelle il est devenu célèbre...
On sait qu'il existait au Parlement deux sortes d'assemblées:
les assemblées royales, dites _lits de justice_, où, sauf les
conseillers, toute l'assistance se tenait aux hauts sièges; les
assemblées ou audiences ordinaires, où tout le monde s'asseyait
aux bas sièges. Les récriminations des ducs visaient exclusivement
les audiences aux bas sièges et, parmi celles-ci, les audiences
à huis-clos, où il était d'usage de recevoir leur serment. Dans
ces solennités, le Premier Président, soit de sa place, soit en
allant de groupe en groupe, recueillait l'avis des assistants qui
répondaient à tour de rôle et tête nue. Lui-même restait couvert
lorsqu'il s'adressait aux conseillers. Au contraire, il ôtait son
bonnet,--le fameux bonnet[54],--lorsqu'il interpellait les princes
du sang, les présidents à mortier et, assure Saint-Simon,--c'est
le nœud du litige,--les ducs[55]. Princes du sang, présidents
et ducs formaient ainsi une catégorie privilégiée... Le crime
de Novion aurait été d'en exclure les ducs et, en vue de les
rabaisser au rang des conseillers, de rester couvert devant eux.
[Note 54: Le mot bonnet est pris ici dans son sens générique;
la coiffure des présidents se nommait en effet le mortier.]
[Note 55: Les pairs laïcs et ecclésiastiques étaient
interpellés par le nom de leur pairie, M. le duc de Reims, M. le
comte de Noyon, M. le duc d'Uzès... Les princes du sang étaient
interpellés par le nom qu'ils portaient d'ordinaire.]
Ces sortes de révolutions ne sauraient s'accomplir avec la
rapidité qu'on met à détrôner un roi ou à gagner une bataille.
Elles veulent être méditées et préparées de longue main. Écoutez
plutôt Saint-Simon, en un de ces récits où il excelle: «Novion,
dit-il, commença par mettre négligeamment son bonnet sur le
bureau, tantôt au commencement, tantôt au milieu, quelquefois à
la fin de l'appel des noms des conseillers, et il évita toujours
de l'ôter au moment qu'il nommoit le premier des pairs. De là,
il poussa plus loin l'affectation de son inadvertance, demeura
couvert en nommant les premiers des pairs à opiner, puis se
découvroit comme ayant oublié de le faire, et achevoit d'appeler
les noms des autres. Les pairs furent, quelque temps, assez
simples pour n'y pas prendre garde: leurs réceptions étoient
rares. Après s'en être aperçus, cela s'oublioit jusqu'à la
première, qui produisoit la même surprise, et toujours avec la
même incurie. Ce prélude auroit dû, néanmoins, les réveiller;
d'autant mieux qu'ils ne pouvoient penser que les présidents, ni
la compagnie même, fussent revenus du dépit de l'arrêt de 1664
et qu'ils avoient eu, depuis, une autre occasion de pique dont
j'expliquerai le fait après celui-ci. A la fin, l'évêque-comte
de Châlons, si connu depuis sous le nom de cardinal de Noailles,
archevêque de Paris, fut reçu au Parlement en 1681, et ce fut à
sa réception que Novion, levant le masque, demeura couvert, en
appelant tous les noms des pairs, et ne se découvrit que lorsqu'il
en fut aux princes du sang. Le duc d'Uzès perdit patience, enfonça
son chapeau et opina couvert avec un air de menace[56].»
[Note 56: _Mémoires de Saint-Simon_, t. X, p. 424.]
Un salut refusé aux ducs: c'est toute l'affaire du bonnet, ou, du
moins, son incident le plus grave, celui qui agita si longtemps et
si vivement l'opinion.
Cependant une seconde usurpation,--«l'autre occasion de
pique»,--allait bientôt être relevée. Elle avait trait à «la
garde des bancs»... Un jour que les pairs vinrent prendre séance
à la Grand'Chambre, leur étonnement fut vif de voir un conseiller
assis à l'extrémité de chacune des trois banquettes qu'ils avaient
l'habitude d'occuper. Que faisaient là ces intrus? On le leur
demanda. Ils répondirent qu'ils étaient chargés de garder le
banc...
--Contre qui et pour qui? fulmine Saint-Simon. Craint-on par
hasard qu'on ne les enlève et retient-on des places ailleurs qu'au
sermon?
C'est encore Novion qui faisait des siennes. Il imposait aux ducs
cette promiscuité honteuse, afin d'établir de plus belle qu'entre
eux et les conseillers il n'existait aucune différence: cela,
en vue d'associer, «par le profit d'amour-propre» qu'elle était
appelée à en recueillir, la Compagnie entière aux usurpations du
grand banc.
Puis venaient deux autres entreprises, «qui n'avoient pas de
nom», relatives: l'une au _débourrage_ et au _surbourrage_ des
banquettes; l'autre à l'installation de paravents, en forme de
guérites, destinés à messieurs les présidents.
La Grand'Chambre,--telle qu'elle existait à cette époque, avec son
plafond en bois de chêne et ses lambris décorés de culs-de-lampe
à l'emblème du porc-épic,--affectait la forme d'un rectangle
allongé, coupé, vers le milieu, par une séparation à hauteur
d'homme. On avait ainsi deux carrés. Celui qui s'ouvrait sur la
salle des pas perdus, appelée la Grand'Salle, était réservé au
public. L'autre carré constituait «l'autel de justice». Dans
l'un des angles du fond de ce second carré se dressait le trône,
surmonté d'un dais et recouvert de l'étoffe bleue, fleurdelisée
en jaune, qui couvrait les murs. Dans l'angle faisant vis-à-vis,
était ménagé un passage donnant accès sur le premier carré,
c'est-à-dire vers l'auditoire. Chacun des deux autres angles
était occupé par des tribunes que l'on désignait sous le nom de
lanternes: ici la lanterne de la cheminée, là celle de la buvette.
Enfin, sur trois côtés de ce quadrilatère, régnaient deux étages
de gradins, le long desquels s'espaçaient de petits bureaux
affectés, l'un au Premier Président, les autres au doyen, aux
rapporteurs, au greffier et à l'interprète. Le quatrième côté,
celui qui servait de barrière au public, comprenait plusieurs
rangées de bancs consacrés aux gens du roi, aux avocats et aux
parties.
De cet ensemble, envisagé dans ses grandes lignes, Saint-Simon
produit, avec plan à l'appui, une interminable description dans
laquelle il ne néglige aucun détail... Il n'y a, pour le moment,
qu'une chose à en retenir, à savoir qu'aux audiences ordinaires,
où tout le monde s'asseyait aux bas sièges, les bancs placés à la
droite du fauteuil royal étaient réservés aux princes du sang et
aux pairs, tandis que le banc inférieur de gauche était affecté
aux présidents. Et ces sièges avaient même hauteur à gauche et à
droite: chacun d'eux se présentait avec ses avantages naturels,
sans coussins ni tabourets.
Il va sans dire que, de l'un et de l'autre côté, ces banquettes
étaient garnies d'un rembourrage de même épaisseur, ainsi que
l'exige une exacte distribution de la justice. Or c'est là
qu'éclata la perversité du Premier Président. Disposant, à sa
convenance, des tapissiers du Palais, il leur prescrivit de
débourrer la banquette de droite sur une longueur de huit pieds,
dans la partie avoisinant le coin du roi, et, du _débourrage_
ainsi obtenu, il fit surélever la banquette des présidents. On
voit,--si le récit des _Mémoires_ est exact,--la scène qui se
produisit à la première assemblée des pairs: ceux-ci obligés
de prendre séance sur un banc tellement rapetissé «que qui s'y
asseoiroit seroit si bas qu'outre l'incommodité de la simple
planche, le haut de sa tête n'atteindroit pas l'épaule, à taille
égale, de celui qui seroit sur le banc opposé»... Et pendant
que les ducs se consumaient de dépit, messieurs les présidents,
bouffis d'orgueil, se prélassaient «sur leur surbourrage»
et occupaient des manières de trônes... La chose n'allait
pas d'ailleurs sans quelques inconvénients. Pour ceux que la
Providence avait doués d'une belle stature, cet excès de capiton
formait un piédestal qui leur donnait l'apparence de statues
romaines. Mais les petits, courts de jambes, prêtaient à rire, car
on les voyait, dans une pose grotesque, «gambiller» pour atteindre
au sommet de l'édifice!... Saint-Simon n'avait-il pas le droit de
dire, en une exclamation plus voisine du jargon de nos jours que
de la langue du grand siècle, que «cela étoit aussi curieux que
dégoûtant»? Mais ce qui excite le plus son indignation, c'est que
les princes du sang, lesquels, se trouvant les plus rapprochés du
coin du roi, étaient les premiers, sinon les seuls, à souffrir
du _débourrage_, ne parurent même pas le remarquer. Et voyez
leur grandeur d'âme, confinant à l'abdication, quand on leur fit
toucher du doigt l'outrage, aucun d'eux ne jugea à propos de
s'en plaindre: de sorte qu'il serait resté inaperçu si les ducs
n'eussent été là pour le relever!
Passe encore si cette incartade avait été la dernière! Mais,
avec Novion, il fallait s'attendre à tout. Cet astucieux robin
avait le génie des inventions désobligeantes. N'allait-il pas
imaginer le paravent en forme de guérite ou de cabriolet! Le
grand banc, occupé par les présidents et situé au fond de la
salle, était une place enviable durant la canicule, mais mortelle
pendant la saison froide. Elle se trouvait, en effet, dans le
courant d'air qui régnait entre les portes, fréquemment ouvertes,
des deux lanternes. C'était la fluxion de poitrine à l'état de
menace permanente: d'autant mieux que la grand'chambre, percée
de nombreuses ouvertures, ne recevait de chaleur que par une
seule cheminée. C'est dans ces circonstances que Novion aurait eu
l'idée de la malencontreuse «machine», laquelle, manœuvrée sur
des tringles, à l'aide de cordons, et se levant ou s'abaissant
à volonté, avait l'avantage de mettre à l'abri des atteintes
d'Éole les têtes chenues de la présidence... Attentat inexcusable!
Aux yeux des ducs et pairs, cette guérite ou capote avait une
forme de dais. Les ducs, qui passaient des années sans mettre le
pied au Palais[57], ne pouvaient rester _taisants_. Personne,
déclaraient-ils, hormis Sa Majesté, n'avait le droit d'y opérer
une modification quelconque.
[Note 57: Saint-Simon déclare (t. VII, p. 327) que, dans le
cours de sa pairie, il n'y alla qu'une fois «sans nécessité»,
c'est-à-dire qu'il n'assista qu'à une seule audience, en dehors
des lits de justice et des réceptions de pairs.]
Est-ce tout? Oui, en ce qui touche les empiétements personnels à
Novion. Il ne nous reste plus qu'à examiner les abus anciens dont
il se faisait un malin plaisir de maintenir l'usage. Mais, avant
d'en dresser la nomenclature, une halte nous semble nécessaire
en vue de rechercher si, réellement, Novion est bien le grand
criminel qu'on vient de nous montrer.
Une première remarque de nature à inspirer quelque défiance, c'est
que le personnage représenté par les _Mémoires_,--cauteleux,
calculant ses gestes, se dépensant en manœuvres sournoises, jouant
enfin une comédie indigne des fleurs de lis,--n'a rien de celui
que nous avons vu à l'œuvre, cassant, «hault à la main», incapable
de temporisation, ne craignant pas de tenir tête à Condé et
cinglant Beaufort de son mépris.
Autre remarque: l'hypothèse d'une agression de la robe, au
lendemain de la mort de Lamoignon, n'entre guère dans le domaine
des vraisemblances. Le moment n'était rien moins que bien choisi
pour une aussi hasardeuse entreprise. On se trouvait, en effet,
à une époque encore voisine de l'arrêt de 1664, lequel avait
été précédé et suivi de mesures répressives ne laissant aucun
doute sur les dispositions du roi à l'égard du Parlement:--1661,
interdiction de rendre des arrêts contraires à ceux du Grand
Conseil;--1665, suppression du titre de cour souveraine;--1667,
obligation d'enregistrer les édits sans que des remontrances
pussent en suspendre l'exécution;--1668, lacération de la
partie des registres relative à la période de la Fronde où se
trouvaient couchées des décisions incompatibles avec la dignité
de l'État;--1673, nouvelles injonctions, témoignant de la
persistance de sentiments hostiles nettement caractérisés...
Sans parler des exils qui avaient frappé plusieurs magistrats
et de l'ordre donné à certains autres de se démettre de leurs
charges!--Il est difficile d'admettre que, dans des circonstances
aussi défavorables, la robe, sortant de la réserve à laquelle elle
était astreinte, ait, de gaîté de cœur, assumé la responsabilité
d'une campagne qui risquait d'attirer sur elle les foudres de
Sa Majesté. Maintenir les positions acquises, soit. Vouloir en
conquérir de nouvelles? cette pensée ne pouvait venir à l'esprit
d'une personne raisonnable, si téméraire qu'on la suppose.
Une vérification attentive est donc nécessaire: les témoignages
nombreux émanant des contemporains la rendent facile.
D'autant plus que Saint-Simon lui-même va fournir un large
tribut d'indications précieuses. Ses _Mémoires_, rédigés et
mis en ordre après sa retraite de la Cour, ne sont pas, en
effet, les seuls documents qu'on ait de lui. Il a également
laissé un monceau énorme de pièces diverses, notes, factums,
rapports, correspondances, généalogies, recherches historiques,
monographies, où sont traitées à nouveau, parfois avec un grand
luxe de détails, les questions qui lui tenaient le plus à cœur.
Ce sont les _Écrits inédits_, dont l'autorité est infiniment
plus grande que celle des _Mémoires_. Ceux-ci, destinés à une
publication posthume, c'est-à-dire à des lecteurs d'un autre
âge, incapables d'exercer un contrôle efficace, se prêtaient à
toutes les supercheries. Il n'en est pas de même des _Écrits
inédits_, dont une partie, rédigée en vue de polémiques et mise en
circulation par l'auteur pendant la période militante de sa vie,
s'adressaient, non à une postérité facile à induire en erreur,
mais à des contemporains, au regard desquels tout mensonge, sur
des faits actuels ou de date récente, eût été impossible. Or, dans
ce vaste amoncellement de matières, les documents abondent sur les
démêlés de la pairie avec la robe. Et voilà qu'il suffit de les
parcourir pour constater des divergences capitales avec la version
des _Mémoires_...
Ouvrons notamment le factum qui porte ce titre suggestif: _État
des changements arrivés à la dignité de duc et pair depuis
may 1643_[58] _jusqu'en may 1711_[59]. Il doit inspirer toute
confiance: destiné au duc de Bourgogne, alors dauphin de France
et roi présumé de demain, revu d'ailleurs par les ducs de
Beauvilliers et de Chevreuse, il contient le relevé fidèle des
réparations que la pairie se croyait en droit d'attendre d'un
nouveau régime. Or, dans ce cahier de doléances, que Saint-Simon
avait d'autant moins oublié qu'il lui rappelait la plus belle peur
de sa vie[60], un article spécial est réservé au capitonnage des
banquettes. Mais--ô surprise--il n'est fait aucune mention du
_débourrage_, de l'odieux _débourrage_, condamnant Messieurs de
la pairie à «l'incommodité de la simple planche». Tout se réduit
au _surbourrage_ qui, cela va de soi, est attribué à l'ambition
présidentielle. Mais quant à la date de ce _surbourrage_, quant
aux circonstances relatives à son établissement, quant à son
éditeur responsable,--silence complet: c'est un _surbourrage_
anonyme, qui se perd dans la nuit des temps... Tel est l'état de
la question en 1711: c'est seulement lors de la rédaction des
_Mémoires_ que, pour accabler la robe et rendre la pairie plus
intéressante, l'auteur, inaugurant un procédé qui lui deviendra
coutumier, imaginera les détails piquants que l'on sait.
[Note 58: Date de l'avènement de Louis XIV.]
[Note 59: _Écrits inédits_, t. III, p. 87.]
[Note 60: Présenté au duc de Bourgogne quelques mois avant
sa mort, l'_État des changements_ se trouvait, avec d'autres
documents du même genre, dans une cassette dont, au décès du
prince, Louis XIV se fit remettre la clef. Quel n'allait pas être
son courroux lorsqu'il prendrait connaissance de ce volumineux
travail où la louange était loin d'alterner avec la critique!
«On n'imagine pas de pareille catastrophe!» soupire l'imprudent
écrivain. Heureusement le duc de Beauvilliers, qui s'était un
peu compromis dans cette affaire, fut chargé du dépouillement
de la cassette. Il parvint à fatiguer l'attention de son maître
par la lecture de pièces sans intérêt, à le convaincre que le
reste ne valait pas davantage, et finit, avec l'agrément du roi,
par jeter au feu le monceau de paperasses, y compris l'_État des
changements_, dont seul--mais c'était assez--le brouillon devait
survivre.]
Mêmes observations pour «la garde du banc»,--une pratique qui,
suivant toute apparence, remontait au temps où les pairs furent
appelés à remplir un office analogue à celui des conseillers.
C'est ce qui se dégage de l'_État des changements_. Novion n'y est
pas représenté comme ayant pris une initiative quelconque dans
cette affaire, et son nom n'est même pas cité.
Quant aux fameuses «machines», en forme de guérites, de capotes
ou de dais, qu'en pourrait-on dire? Les pairs eux-mêmes jugèrent
cette réclamation si ridicule qu'ils ne la firent jamais figurer
au chapitre de leurs revendications... On nous saura gré d'imiter
leur réserve.
Et nous arrivons à la seule question relativement sérieuse: à
l'affaire du bonnet... Procédons par ordre et voyons d'abord ce
que rapportent les contemporains. Les contemporains répondent
par une dénégation absolue à cette indication des _Mémoires_ que
le refus du bonnet fut une innovation. C'était, déclarent-ils,
un usage ancien observé «même en un temps où la pairie,
moins commune, était possédée par les princes et les grands
du royaume[61]»,--usage auquel les prédécesseurs de Novion
ne manquèrent jamais de se conformer[62]. Aussi bien cette
affirmation ne rencontrait-elle, de la part des pairs, aucune
contradiction. L'un des arguments que la robe ne cessait de
faire valoir était celui-ci:--Si vos prétentions, disait-elle,
présentaient quelque apparence de fondement, que ne les
formuliez-vous en 1664, au moment où vous saisissiez Sa Majesté de
réclamations de même nature, que vous avez eu la bonne fortune de
faire accueillir?... A quoi les ducs ne répliquèrent jamais qu'il
leur était impossible de protester, en 1664, contre un abus né
seulement en 1681...
[Note 61: Ce passage est extrait d'un manuscrit de la fin du
dix-septième siècle, analogue à ceux que possédaient la plupart
des magistrats de l'ancien régime.]
[Note 62: On lit dans le _Journal d'Olivier d'Ormesson_, sous
la date du 14 décembre 1771 (t. II, p. 621), l'indication suivante
relative à la prestation de serment de l'archevêque de Reims:
«Lorsque le Premier Président demanda l'avis, il n'osta point son
bonnet aux ducs, qu'il nommoit par le titre de leur duché, mais
seulement aux princes du sang, qu'il ne nommoit point.» Dix-huit
pairs assistaient à la séance; pas un ne protesta.]
Mais ce qu'il y a de plus décisif encore, c'est l'aveu du
coupable. Qu'on veuille bien se reporter au _Mémoire abrégé_ que
Saint-Simon rédigea, le 11 novembre 1714, en vue de rappeler au
roi les grandes lignes de la querelle. Pas un mot de Novion, en
tant qu'instigateur du conflit. En revanche, le mémoire explique
que c'est en 1643, époque où les ducs cessèrent d'être reçus en
audience publique, que commença l'abus. «Telle est, déclare-t-il,
l'origine du bonnet, sur lequel on objectera deux choses: la
première, _la tolérance depuis 1643_...». Cette «tolérance»
constituait une grave présomption en faveur des présidents.
Saint-Simon s'en rend bien compte. Aussi s'empresse-t-il
d'expliquer l'inaction de ses collègues par «les troubles qui
ont accompagné la minorité et les commencements de la majorité,
les guerres qui occupèrent le roy dans la suitte et les pairs
à son service et mille autres raisons semblables». Il ajoute
que, dès qu'ils en eurent le loisir, les intéressés protestèrent
avec énergie. Ils étaient même à la veille d'obtenir gain de
cause lorsque,--détail à retenir,--«la mauvaise conduite de M.
d'Uzès[63] à la réception de M. de Noailles, cardinal-évêque de
Châlons, en 1680[64]», modifia les dispositions du roi et arrêta
le cours de sa justice[65].
[Note 63: Allusion à ce fait que M. d'Uzès «enfonça son
chapeau et opina couvert avec un air de menace».]
[Note 64: Saint-Simon dit tantôt 1680, tantôt 1681.]
[Note 65: _Écrits inédits_, t. III, p. 375.]
1643!--Trente-cinq ans avant l'élévation de Novion à la Première
Présidence... N'est-ce point le cas de rappeler certain vers bien
connu:
Comment l'aurais-je fait si je n'étais pas né?
La contradiction avec les _Mémoires_ est si violente qu'on
se demande si on a bien lu. Mais voici, dans l'_État des
changements arrivés à la pairie_, un second aveu qui dissipe
toute incertitude: Saint-Simon confirme sans ambages que c'est
bien à la date sus-indiquée, 1643, que l'abus s'est établi. S'il
discute, c'est uniquement pour démontrer que la robe en impose
lorsqu'elle fait remonter à une époque antérieure le refus du
bonnet. «Le premier vestige, déclare-t-il, qui paraît de cette
usurpation si indécente, se trouve sur les registres du Parlement,
à la réception du premier duc de Valentinois, en 1643. Les
Premiers Présidents, qui sont les maîtres absolus de registres et
très soigneux d'y insérer tout ce qui peut être à leur avantage,
et, après eux, les présidents à mortier, non moins vigilants,
n'auroient pas manqué d'y marquer plus tôt cette usurpation si,
plus tôt qu'en ces temps de besoin d'eux et de misères publiques,
ils eussent osé commencer[66].»
[Note 66: _Écrits inédits_, t. III, p. 87.]
Les conséquences à tirer de cette double reconnaissance sont si
claires qu'il serait puéril d'insister. Ces trois points peuvent
être tenus pour acquis: l'affaire du bonnet remonte à une époque
antérieure à 1680, au moins à 1643; elle ne fut point une revanche
de l'arrêt de 1664; ce n'est pas Novion qui l'engagea.
Que se passa-t-il donc à la réception du cardinal de Noailles?
Il n'est pas besoin d'être grand clerc pour le deviner. Enhardis
par leurs succès antérieurs, jaloux d'obtenir davantage, excités
peut-être,--l'hypothèse n'a rien d'inadmissible,--par l'attitude
acerbe de Novion, escomptant sans doute une de ces impatiences
dont il était coutumier, les ducs engagèrent les hostilités sans
avoir, au préalable, pris l'agrément du roi. Mais ils avaient
trop présumé de leurs forces et mal jugé leur adversaire.
Quoique peu endurant de sa nature, celui-ci était trop avisé
pour compromettre par une algarade intempestive les intérêts de
sa Compagnie. Il sut, en opposant une résistance aussi courtoise
qu'opiniâtre, infliger à l'ennemi une de ces défaites dont les
battus n'aiment guère à perpétuer le souvenir. Se taire eût été
une preuve de sagesse; mais la sagesse n'était point le fait de
Saint-Simon. Il estima qu'il importait, non de dissimuler un
incident, dont d'autres que lui pouvaient parler, mais de le
raconter à sa manière, en intervertissant les rôles: de telle
sorte que la robe, qui fut troublée dans une possession, sinon
légitime, au moins ancienne, paisible, non équivoque, parut être
l'usurpatrice. Les choses ainsi réglées, M. d'Uzès, que les
_Écrits inédits_ représentent sous les traits d'un délinquant dont
ils blâment «la mauvaise conduite», est, dans les _Mémoires_,
transformé en sympathique redresseur de torts; tandis que
Novion qui, contre toute attente, fut, ce jour-là, un modèle de
longanimité, devient une façon d'hypocrite qu'il sera désormais
permis de charger de tous les péchés d'Israël. Cette combinaison,
organisée avec une désinvolture qui paraîtrait inadmissible si,
dans la suite de ce travail, on n'en rencontrait pas de nouveaux
et fréquents exemples, était d'autant plus tentante qu'elle
fournissait l'heureuse occasion d'accabler le détracteur acharné
des ducs, le bourgeois «infecté de l'amour du bien public», le
factieux du cabinet de la «première des Enquêtes», le rédacteur
d'impertinentes remontrances adressées à une reine, le champion,
jadis si vibrant, de ces doctrines parlementaires dont la pairie
avait horreur!
A ne considérer que le but à atteindre, la perfidie était
peut-être excusable. Malheureusement elle ne pouvait résister
à la publication du _Mémoire abrégé_, de 1714, et de l'_État
des changements_, de 1711. Mais aussi, comment prévoir que ces
pièces malencontreuses auraient l'honneur d'être classées dans
nos archives, exhumées de la poussière à la fin du dix-neuvième
siècle et imprimées par un chercheur aussi indiscret que zélé!...
Quoi qu'il en soit, la morale à tirer de ces constatations, c'est
que le rôle prêté par les _Mémoires_ à Nicolas de Novion est de
pure fantaisie. De pure fantaisie, également, la mise en scène où
on le représente déposant son bonnet sur le bureau, le replaçant
ensuite sur sa tête, l'ôtant à la première alerte, le reprenant
encore comme par inadvertance, levant enfin le masque à la manière
de Tartuffe, et le tableau tout entier si vivant, si coloré, si
pittoresque... C'est dommage; car, dans l'œuvre du maître, il est
parmi les mieux venus.