Nicolas de Novion succède à Lamoignon (1678).--Les Potier de
Novion.--Portrait du nouveau Premier Président.--Son passé.--Les
grands jours d'Auvergne.
Quel serait le nouveau chef de la Compagnie judiciaire? question
à laquelle les ducs ne s'intéressaient pas moins que la robe, le
choix de Sa Majesté pouvant, pour eux, être gros de conséquences.
Le nombre des compétitions était considérable. Mais la lutte ne
tarda pas à se circonscrire entre deux candidats: Achille III
de Harlay, procureur général au Parlement et gendre du Premier
Président défunt; Nicolas V Potier de Novion, doyen des présidents
à mortier, un des vétérans des luttes historiques qui, commencées
sous le couvert des États généraux de 1614, atteignirent leur
apogée pendant la régence d'Anne d'Autriche. C'est ce dernier
qui allait être appelé à l'honneur de recueillir l'héritage de
Guillaume de Lamoignon... Ce personnage joue, dans la suite de
cette étude, un rôle si important et ressemble si peu au portrait
tracé de lui par Saint-Simon que, dès son entrée en scène, nous
avons hâte de le présenter sous sa véritable physionomie. Aussi
bien un résumé de cette existence, non moins curieuse que peu
connue, permettra-t-il, mieux qu'un exposé théorique, de saisir
les divergences de toute nature existant entre les factions
rivales.
La famille des Potier, à laquelle appartenait le nouveau promu,
avait cette origine obscure que les ducs reprochaient si amèrement
à leurs adversaires. On peut, sans témérité, admettre que le
premier du nom fut un fabricant d'écuelles. Potier de terre?
potier d'étain? qu'ils façonnassent l'argile ou le métal, ses
doigts n'en accomplissaient pas moins un travail de roture. De cet
artisan naquit un gantier-fourreur qui tint boutique à l'enseigne
de _l'Échiquier_, réalisa des bénéfices et put offrir à ses
descendants le dispendieux honneur des charges publiques. L'un
d'eux devint prévôt des marchands, un autre général des monnaies,
fonction qui anoblissait son homme... Moyennant quoi, jaloux de
relier le passé au présent, les Potier introduisaient dans leurs
armes, «échiquetées d'argent et d'azur», les deux mains dextres
d'or qui pendaient à la porte de leur ancêtre[24].
[Note 24: Extrait d'un mémoire composé en 1707 par d'Hozier
pour Louis XIV et Mme de Maintenon: _Mémoires de Saint-Simon_,
édit. Boislisle, p. 600. Il semble que ce soit pour les Potier
que La Bruyère a écrit ce passage: «Il reste encore aux meilleurs
bourgeois une certaine pudeur qui les empêche de se parer d'une
couronne de marquis, trop satisfaits de la comtale. Quelques-uns
même ne vont pas la chercher fort loin et la font passer de leur
enseigne à leur carrosse.» _De quelques usages._]
A partir de cette époque, la lignée, très prolifique, fournit
sans relâche des officiers de robe. Dès que, dans l'enceinte
du Palais, il s'accomplit un fait digne de mémoire, un Potier
se trouve à point nommé pour prononcer de viriles harangues et
pousser aux décisions hardies. Et le vieux Nicolas III qui, durant
les troubles de la Ligue, étonna Paris par son inébranlable
attachement à la cause royale, c'est «l'homme juste» dont
Voltaire, dans _la Henriade_, célébrera la vertu antique. «L'homme
juste» n'en faillit pas moins payer de sa tête sa fidélité
au trône. Exaspérés de son sourire narquois[25], les Seize
l'enfermèrent au Louvre, «en une petite cahuette» et, au moment
même où les troupes du Béarnais pénétrèrent dans la place, ils
s'apprêtaient à l'envoyer à la potence[26].
[Note 25: _Journal de l'Estoille_, édit. Petitot, t. XLVI, p.
17.]
[Note 26: C'était Nicolas III, seigneur de Blancmesnil,
conseiller en 1564 et président à mortier en 1578. Il mourut en
1635, à l'âge de quatre-vingt-quatorze ans.]
Ce fut du vivant de ce robin intrépide que la maison se divisa
en deux branches. L'aînée, représentée par les Potier de Novion
et de Blancmesnil, continua à se signaler dans les emplois de
judicature. La branche cadette, représentée par les Potier de
Gesvres et de Tresmes, s'enrichit dans la finance, fournit des
secrétaires d'État, entra dans la carrière des armes, contracta
de puissantes alliances et finit par acquérir la dignité de duc et
pair.
Le premier de la branche des Novion fut un magistrat d'élite,
animé de cet esprit nouveau qui, éclos au souffle de saint Vincent
de Paul, s'efforça de répandre dans le monde plus de justice et
de pitié. Il appartenait à cette catégorie de parlementaires
que Mme de Motteville caractérise en disant «qu'ils avoient un
peu de cette teinture qui consiste à haïr les heureux et les
puissants et estiment qu'il est d'un grand cœur de n'aimer que les
misérables[27]». Quand il mourut, en 1645, ce fut un deuil général
dans la bourgeoisie parisienne dont il était devenu l'oracle[28].
[Note 27: _Mémoires de Mme de Motteville_, t. I, p. 179.]
[Note 28: Guy Patin annonce son décès dans les termes suivants
dont la formule n'a rien de banal: «Nous avons perdu, le 10 de ce
mois, un honnête homme qui méritoit beaucoup. C'est un président
au mortier nommé M. de Novion, frère de l'évêque de Beauvais.
C'étoit le plus habile et le plus hardi pour les affaires et qui
parloit pour le bien public tout autrement que tous les autres. Le
Parlement a perdu, depuis quatre mois, trois hommes qui valoient
leur pesant d'or, sçavoir M. Briquet, avocat général, M. le
président Barillon et M. le président Gayaut; mais celui-ci valoit
lui seul autant que les trois autres.» _Lettre du mois de novembre
1645._]
Nicolas V,--celui du bonnet,--était le fils de cette façon
d'apôtre et le petit-fils de «l'homme juste». Possédait-il toutes
les vertus de son père? Ce serait beaucoup dire; mais il tenait
de lui une prédilection marquée pour les humbles, avec l'horreur
des exactions du fisc et des impôts arbitrairement perçus. Nature
complexe, mobile, «prenant facilement ombrage», il apparaît sous
les aspects les plus divers. Tantôt calme, froid, réfléchi, il ne
demande rien qu'à la stricte exécution des lois. Tantôt, bouillant
et impétueux, il s'élance, visière baissée, arrachant de haute
lutte ce qu'il eût pu obtenir d'une patiente négociation. Au fond,
sa nature est celle du soldat, comme sa parole, colorée, âpre,
mordante, est celle du tribun. Tenu en grande estime au Palais,
il est redouté et haï des gens de Cour. Avec eux, en effet, il
est fier, «hault à la main», et emploie des formules «qui sont
des railleries piquantes». On dirait que, pour lui, l'oppression
féodale date d'hier. Le magistrat, affiné par une longue culture
intellectuelle, distingué de manières, d'éducation, d'habitudes,
galant, fastueux[29] et, assure Mme de Motteville, «d'infiniment
d'esprit», a gardé les rancunes de son ancêtre, le pétrisseur
d'argile. S'inspirant de ce passé, il est resté bourgeois,--par
les sentiments, les tendances, les préjugés,--et estime que le
dernier mot de la sagesse consiste dans l'abaissement de ceux qui,
par intérêt de caste, paralysent l'essor de la bourgeoisie.
[Note 29: Sainte-Beuve, _Introduction aux mémoires de
Fléchier_, p. XXIX.]
Saint-Simon insinue que cet état d'âme se révéla le jour où la
branche des Gesvres, obtenant par un coup de fortune l'érection
de sa terre en duché-pairie, se haussa à la première dignité du
royaume. «Il étoit, déclare-t-il, piqué de voir un cadet de sa
famille au rang des grands seigneurs et d'être demeuré dans celui
de son être. Et, quoique vivant en amitié avec les Gesvres et se
mettant à tout pour eux, lui et son petit-fils,--car son fils
est mort jeune,--se sont toujours plu en des respects amers et
ironiques et à se dire des bourgeois pour leur faire dépit. Telle
fut leur bizarrerie ou plutôt leur ver rongeur et la cause intime
de leurs procédés avec les pairs[30].»--Peut-être, en effet, le
sentiment qui poussait Novion à rappeler au nouveau dignitaire
son origine plébéienne n'était-il exempt ni d'un soupçon d'envie,
ni d'une pointe d'affectation. L'affirmation de l'auteur des
_Mémoires_ n'en est pas moins inadmissible. Un simple froissement
d'amour-propre ne saurait expliquer une ligne de conduite qui,
antérieure à la fortune des Gesvres, ne varia jamais. Aussi bien
était-ce là une marque de famille, ainsi que le démontre la
composition des armoiries patrimoniales. Les Potier du règne de
Louis XIV pensaient comme ceux du temps d'Henri III: témoin le
Président de Blancmesnil, incarcéré avec Broussel, et son frère
le conseiller d'Ocquerre, lesquels n'avaient pas de meilleur ami
qu'un marchand de draps du nom de Tardif-Marais[31]... Quant à
cette seconde assertion, que la jalousie inspirée à la branche
aînée par l'élévation de la branche cadette,--son «ver rongeur»,
suivant le mot de Saint-Simon,--serait également la cause de
l'hostilité qu'elle manifesta à l'égard des pairs et, par suite,
de «l'invention du bonnet», nous verrons bientôt ce qu'il en faut
croire.
[Note 30: _Mémoires de Saint-Simon_, t. X, p. 423. Saint-Simon
ne pardonna jamais aux Gesvres leur parenté avec Novion, pas
plus qu'il ne pardonna à celui-ci son opiniâtre insistance dans
l'affaire du bonnet. «Ce fut, dit-il, tant de honte pour les ducs
et un honneur si énorme pour les Potier d'en voir un fait duc et
pair, parmi les quatorze de 1663, qu'il y avoit lieu de croire que
Novion, comblé de l'un, chercheroit par sa conduitte à adoucir
l'autre.»]
[Note 31: Guy Patin, dont la correspondance reflète, avec tant
de verve, les sentiments de la bourgeoisie à cette époque, était
un familier des deux frères.]
Né en 1618, conseiller en 1637, Président en 1645, Nicolas de
Novion était dans la force de l'âge au moment où éclata la Fronde.
Il en fut l'un des premiers adeptes. Condé, qui n'avait pas encore
rompu avec Anne d'Autriche, ayant remontré au Parlement qu'il
n'avait point à se mêler des affaires de l'État, mais seulement
à juger «les différends du tiers et du quart», Novion se chargea
de lui répondre: il le fit en termes qui obtinrent l'approbation
de tous. Il ne tardait pas, d'ailleurs, à se signaler par son
attitude énergique et acquérait «une grande réputation» dans
les assemblées des Chambres[32]. A partir de cette époque, on
le trouve dans toutes les manifestations qui se produisent au
Palais ou en ville. Il prend à partie Mazarin, pousse, en vue de
l'éloigner du pouvoir, au vote de la disposition interdisant aux
étrangers l'exercice des fonctions publiques, opère la saisie de
son trésor caché, s'inscrit pour une somme de cinquante mille
livres afin de pourvoir à l'établissement d'une armée permanente,
parcourt la cité pot en tête, reçoit ici un coup de hallebarde,
là une décharge de pistolet, pénètre dans l'Hôtel de ville envahi
par l'émeute et signifie aux échevins affolés «qu'il fault aller
droit en besogne et que le premier qui bronchera sera jeté par
la fenêtre[33]»... Ce qui n'empêchera pas le rédacteur des notes
secrètes destinées à Fouquet d'écrire «qu'il est timide lorsqu'il
est poussé[34]»!
[Note 32: _Journal de Lefèvre d'Ormesson_, t. I, p. 426 et
446.]
[Note 33: _Registres de l'Hôtel de ville_, t. I, p. 98, cités
dans le _Journal de Lefèvre d'Ormesson_, t. I, p. 618.]
[Note 34: Voici le texte de cette note: «Est homme de grande
présomption et de peu de sûreté, timide lorsqu'il est poussé,
assez habile dans le Palais, y ayant sa cabale composée de
ses parents et de ses amis, MM. Le Feron, Mondat, Tubeuf, son
gendre, son fils, etc... s'appliquent tous les jours à y faire de
nouvelles habitudes. Son principal crédit est dans la deuxième
Chambre. Il est souvent brouillé en son domestique. Mme des
Brosses-Chouart a grand crédit sur luy. A de grands biens et
particulièrement sur le roy. S'est allié à M. le président Malon
de Bercy, par le moyen de son fils qui a épousé sa fille. Possède
les aides d'Arques, Frenay et Montivilliers et nouveaux droits, de
47 000 livres, de Saint-Denis, 10 000.»]
Entre temps, au cours des heures les plus calmes, il prenait
part aux débats de la déclaration de 1648 dont, pour la première
fois en France, le texte proclamait le principe de la liberté
individuelle, et, dans des remontrances restées célèbres,
reprochait à la reine la déloyauté de ses ministres qui, après
avoir signé cette déclaration, ne craignaient pas de la fouler
aux pieds[35]. Les revendications qu'il formulait alors étaient
celles-là même qu'on acclamait, dans ce cabinet de la première
des enquêtes où se réunissaient «les chefs de meute» et où, au
milieu de propositions inopportunes, égoïstes ou impolitiques,
en figuraient d'autres marquées au coin d'une libérale sagesse:
la réforme des finances, les poursuites contre les traitants
concussionnaires, la flétrissure des commissions criminelles
composées au gré du prince, les restrictions à la toute-puissance
des ministres, la limitation, en matière répressive, des droits de
l'État...
[Note 35: «Votre Majesté, déclarait-il, a le malheur commun
à presque tous les princes de la terre, de connaître la dernière
l'état de ses affaires. Les gouvernements de la Provence et de
la Guyenne ont perdu la mémoire de cette grande déclaration que
Votre Majesté accorda à ses sujets, le mois d'octobre dernier. On
vous dégage bien promptement, Madame, de la parole si publiquement
donnée et à laquelle vous ne pouvez légitimement contrevenir, à
moins qu'on ne veuille soutenir cette maxime qu'on a osé publier
en présence de Votre Majesté, qu'un roi n'est pas obligé de garder
sa foi à ses sujets!» A la suite de ce discours les Bordelais
attribuaient à Nicolas de Novion le qualificatif flatteur «de
personnage d'une vertu héroïque». _Histoire des mouvements de
Bordeaux_, p. 347.]
Un an, du reste, s'était à peine écoulé que ce hardi novateur,
si prompt à payer de sa parole, de sa bourse et de sa personne,
opérait un changement de front. Il n'avait point, en effet, tardé
à s'apercevoir que la Fronde, née d'un cri unanime d'indignation,
se transformait en œuvre de réaction seigneuriale... Cruel réveil
pour les magistrats idéologues qui rêvaient,--en y trouvant leur
profit,--de donner à la France des institutions analogues à celles
de l'Angleterre! Novion se rapprocha de Mathieu Molé et devint
son lieutenant le plus actif. Il ne se borna pas à combattre
l'émeute de la rue; il s'attaqua aux gens de haut parage qui lui
fournissaient des subsides. Ayant rencontré au Palais d'Orléans le
duc de Beaufort, que l'on accusait de soudoyer des assassins, il
lui lança cet outrage à la face: «Monseigneur, votre action est
celle d'un bandit, non d'un prince ou d'un gentilhomme[36]!...»
Bientôt, poursuivi lui-même par des meurtriers, il franchit les
remparts, se rendit à Pontoise et y devint chef d'un Parlement
«réduit» que la reine venait d'établir dans cette ville.
[Note 36: _Mémoires de Conrart_, édit. Petitot, p. 99.]
De pareilles recrues ne se dédaignent pas, surtout aux heures
de détresse. Oublieux, du moins en apparence, des procédés
discourtois dont il venait d'être l'objet, Mazarin accueillit le
transfuge à bras ouverts et proclama hautement ses mérites[37].
Il ne lui ménageait, d'ailleurs, aucune promesse, jusqu'à celle
de la Première Présidence... La Première Présidence! Quel coup du
sort c'eût été, quand on songe que Novion n'avait guère dépassé la
trentaine!... Mais aussi, quelle calamité pour les ducs, si l'on
admet,--comme l'affirment les _Mémoires_,--que, dévoré de «son ver
rongeur», il n'attendît que ce moment pour entrer en lice contre
la pairie: la funeste affaire du bonnet, née seulement en 1681,
eût éclaté trente ans plus tôt[38]!
[Note 37: _Correspondance de Mazarin_, t. V, p. 69, 82, 89.]
[Note 38: C'est seulement en 1663 que M. de Gesvres prêta
serment en qualité de duc et pair; mais sa nomination, comme celle
de presque tous ses collègues compris dans la même «fournée»,--ils
étaient quatorze,--remontait à l'époque de la Fronde et était
antérieure au fait que nous rapportons. C'est par suite de
considérations d'ordre politique que l'installation officielle de
ces quatorze pairs fut retardée aussi longtemps.]
L'engagement, sérieux et formel, devait, à brève échéance,
recevoir son exécution. Mais comme son aïeul, «l'homme juste»,
Novion, quoique ambitieux, avait la répugnance tenace. Bien
que passé, avec armes et bagages, dans le camp de la Cour, il
ne modifiait, à l'égard de Mazarin, ni ses sentiments intimes,
ni son allure cavalière. Estimant que la retraite, au moins
momentanée, du plus fervent de ses admirateurs était nécessaire à
la pacification des esprits, il la demanda dans des remontrances
conçues, assure Omer Talon, «en termes assez aigres[39]». Passe
encore pour les remontrances: l'aigreur était de trop. Mazarin
dut se résigner à prendre de nouveau le chemin de l'exil. Mais
quand il revint quelques mois après, cette fois pour toujours, son
zèle se trouva fort refroidi et il regretta d'autant plus d'avoir
donné sa parole qu'à ce moment même, Mathieu Molé, qui, depuis
deux ans, cumulait la qualité de garde des sceaux avec celle de
Premier Président, se démettait de cette dernière fonction[40].
Cruel embarras! Renier sa promesse, c'était transformer en
ennemi mortel un homme allié aux plus puissantes maisons de la
robe. L'appeler à la tête de sa Compagnie constituait, pour un
gouvernement encore bien débile, une solution grosse d'embarras.
Il s'agissait de découvrir une combinaison qui permît à la fois
d'offrir la Première Présidence à «ce cher Novion» et de le mettre
dans l'obligation de la refuser: un tour de passe-passe que,
seule, la fourberie italienne était capable de mener à bien!
[Note 39: 6 août 1652. _Mémoires d'Omer Talon_, édit. Petitot,
vol. LXII, p. 446.]
[Note 40: Mathieu Molé fut nommé garde des sceaux à deux
reprises: en avril et en septembre 1651.]
Engagée dans ce sens, l'affaire fut conduite avec un art
merveilleux. Mathieu Molé déclara se retirer, à la condition
d'obtenir gratuitement une présidence pour son fils, Molé de
Champlâtreux: d'où l'obligation de le remplacer par un président
assez riche pour consentir, sans indemnité pécuniaire, à l'abandon
de sa charge... Sacrifice énorme; car chacun de ces offices, dont
l'importance s'était démesurément accrue durant les troubles de
la Fronde, représentait la valeur d'au moins un million[41]...
C'est dans ces circonstances que le cardinal offrit à Novion la
préférence sur ses collègues. Celui-ci, s'il n'eût suivi que ses
désirs, eût peut-être accepté. Mais son «conseil bourgeois[42]»
lui fit remarquer qu'étant donné le nombre de ses enfants, ce
serait une folie... C'est bien ce qu'on espérait. Pour plus de
sûreté, on lui dépêcha les personnes en état d'exercer quelque
influence sur son esprit, jusqu'à sa maîtresse, «à laquelle on
donna gros[43]» pour le maintenir dans l'idée d'un refus... Il
refusa, en effet. La place fut accordée à Pomponne de Bellièvre
qui, n'ayant ni famille ni héritiers, se prêta à toutes les
exigences. Lorsque, trois ans après, ce dernier mourut, Mazarin,
maître incontesté du royaume, eut le courage de ses rancunes,
et Novion, qui eût sans doute payé cher pour rattraper les
termes «assez aigres» de ses remontrances, fut une seconde
fois sacrifié. Ce n'était d'ailleurs que partie remise...
Mais les ducs,--toujours en tenant pour exacts les dires de
Saint-Simon,--bénéficiaient d'un nouveau sursis[44].
[Note 41: Dongois se fait l'écho d'un bruit d'après lequel un
acquéreur aurait offert à Nicolas de Novion dix-huit cent mille
livres de sa charge.]
[Note 42: _Souvenirs de Dongois_: voir les _Mémoires de
Saint-Simon_, édit. Boislisle, t. X, p. 573.]
[Note 43: _Mémoires de Saint-Simon_, t. IV, p. 310.--Cet
incident se passait au commencement de 1653 et non en 1658, comme
l'indiquent par erreur les _Mémoires_.]
[Note 44: Novion offrit-il, comme le bruit en courut,
six vingt mille pistoles, soit douze cent mille francs, pour
rafraîchir la mémoire de son oublieux ami? C'est peu probable,
pour deux raisons: la première, c'est que «son conseil bourgeois»
ne se serait pas déjugé à si peu de distance; la seconde, c'est
que Mazarin, qui, comme cet empereur célèbre, trouvait que, quelle
que fût sa provenance, l'argent fleurait toujours bon, n'était
pas homme à laisser échapper une pareille aubaine. Guillaume de
Lamoignon, qui fut préféré à Novion, aurait lui-même, d'après le
bruit public, été soumis à d'onéreuses exigences. _Lettres de Guy
Patin_, 11 octobre 1658.]
C'est seulement après la mort du cardinal que Nicolas de Novion
rentrait en faveur. En 1665, le roi le chargeait de présider
les Grands jours d'Auvergne,--mission glorieuse qu'il accomplit
avec un entier succès. A peine arrivé à Clermont, il écrivait à
Colbert: «Nous avons quantité de prisonniers. Tous les prévôts
en campagne jettent dans les esprits la dernière épouvante. Les
Auvergnats n'ont jamais si bien cognu qu'ils ont un roy...» Ainsi
parle le justicier. Voici maintenant l'adversaire de la noblesse
qui laisse percer le bout de l'oreille: «Un gentilhomme me vient
de faire une plainte qu'un païsan, lui ayant dit des insolences,
il lui a jeté son chapeau par terre sans le frapper, et que le
païsan lui a répondu hardiment qu'il eût à relever son chapeau ou
qu'il le mêneroit incontinent devant des gens qui lui en feroient
nettoyer l'ordure... Jamais il n'y eut autant de joie entre les
faibles[45]!»--L'œuvre de répression accomplie sur cette terre
d'Auvergne, où partout régnait le brigandage, tient, du reste, du
prodige. En l'espace de quelques mois, la Commission jugea quatre
mille plaintes et frappa un nombre énorme de coupables. L'arrivée
de Messieurs du Parlement avait fait naître, dans le peuple, de
vives espérances. A l'achèvement de leurs travaux l'enthousiasme
touchait au délire. Le roi lui-même manifestait son contentement
dans les termes les plus flatteurs[46]. Quant aux Parisiens, ils
ne ménageaient pas leur admiration à cette petite troupe de robins
qui, sous la direction d'un chef déterminé, s'acharnaient à la
poursuite des gentilshommes criminels, les forçaient dans leurs
repaires et rasaient forteresses et châteaux[47].
[Note 45: _Correspondance administrative sous Louis XIV_, t.
II, p. 165.]
[Note 46: «Monsieur de Novion, il ne se peut rien ajouter
au contentement que j'ai de l'émulation avec laquelle chacun
s'applique, dans les grands jours, à bien faire son devoir.
Vous témoignerez de ma part à tous ceux qui les composent la
recommandation que leur donne auprès de moi une si louable
conduite, et vous ne douterez pas en votre particulier que,
sachant avec quel succès vous agissez dans votre place, je n'en
conserve le souvenir. Louis. Paris, 1er décembre 1665. (Appendice
aux _Mémoires de Fléchier_.)]
[Note 47: Il importe, relativement au caractère de Novion,
de se mettre en garde contre certaines appréciations des
_Mémoires de Fléchier_. Ces _Mémoires_ furent, en effet, écrits
sous l'inspiration de la jeune et séduisante Mme de Caumartin,
née de Verthanson, venue en Auvergne avec son mari, le maître
des requêtes chargé, en cette qualité, de «tenir le sceau».
Les sentiments de Fléchier, qui remplissait dans la maison
l'office de précepteur, ne pouvaient guère que refléter ceux de
la maîtresse du logis. Il résista d'autant moins à l'influence
de cette femme distinguée--dont en vers pompeux il avait déjà
célébré les grâces--qu'écrivant, non pour le public, mais pour un
cercle restreint, il n'avait pas à redouter de contradictions.
Or des difficultés s'étaient produites entre MM. de Novion et
de Caumartin sur une question de service qui avait ému les
susceptibilités des parlementaires. D'où des froissements aggravés
encore par des rivalités féminines et un antagonisme de salons,
dont on retrouve fréquemment la trace dans les explications du
futur évêque de Nîmes.]
Chose bizarre! Ce n'est pas cette note guerrière qui caractérise
la physionomie de Nicolas de Novion, telle du moins qu'en un
chef-d'œuvre l'a reproduite Robert Nanteuil. C'est, au contraire,
la sérénité, avec une pointe de mélancolie qui ne laisse pas
que de surprendre. «Dire, écrit un critique connu, la majesté,
le calme, et, en même temps, l'affabilité de ce portrait est
impossible. Le front est large et découvert. Les yeux, pleins de
douceur, ont cependant une vivacité voilée et, en quelque sorte,
intérieure. Doué d'une grande noblesse, le visage, d'un ton clair
et pâle, se détache admirablement sur un fond d'un pointillé noir
légèrement nuancé. Un nez bourbonien, des moustaches à peine
marquées au centre et touffues aux coins de la bouche, une royale
dépassant le menton, à la manière du cardinal de Richelieu, enfin
une chevelure abondante et vigoureuse, comprimée au sommet de la
tête par une calotte noire, complètent cet ensemble que relèvent
encore le manteau d'hermine du Président à mortier et une croix
du Saint-Esprit descendant sur la poitrine[48].»--En dépit du
cordon, de l'hermine et de la robe écarlate, c'est Novion intime
et au repos qu'a représenté Nanteuil. Il n'eût point été sans
intérêt de le voir aussi sous son autre aspect; dans le feu de
l'action, le regard ardent, le geste rude, la bouche ironique,
tel qu'il apparut aux émeutiers de la Fronde et aux gentilshommes
auvergnats, tel qu'on se l'imagine durant le conflit de 1664,
auquel sûrement il prit une part active, et dans l'affaire du
bonnet.--Un détail, en tout cas, à retenir, c'est qu'en 1678,
date à laquelle nous sommes parvenus, vingt années s'étaient
appesanties sur sa tête et qu'il avait atteint la soixantaine[49].
[Note 48: _Portraits historiques_, par Pierre Clément, p. 109.]
[Note 49: Le portrait de Nanteuil est de 1657.]
Il pouvait, d'ailleurs, au seuil d'une verte vieillesse, promener,
non sans quelque fierté, son regard autour de lui. Une lignée
nombreuse se groupait à ses côtés:--trois fils dont la carrière
s'annonçait brillante[50];--trois filles qui, richement dotées,
eussent pu prétendre à de hauts partis, mais que, fidèle à ses
principes, il tint à marier dans son monde[51]... Quant à sa
fortune, elle était également de nature à le satisfaire. Elle
comprenait, outre sa charge et deux hôtels patrimoniaux, des biens
fonciers considérables et cinquante-sept mille livres de rente,
rien que sur le trésor public: de quoi tenir dignement son rang.
[Note 50: L'aîné, André II, seigneur de Grignon et d'Orches,
appartenait déjà à la robe, en qualité de conseiller. Le second,
Jacques, docteur en Sorbonne, était abbé du Petit-Cîteaux, en
attendant de devenir évêque de Sisteron, puis d'Evreux. Le
troisième, Claude, colonel du régiment de Bretagne, devait
terminer sa carrière comme brigadier des armées du roi.]
[Note 51: L'aînée épousa Charles Tubeuf, maître des requêtes;
la seconde, Antoine de Ribeyre, conseiller d'État; la troisième,
Arnaud de La Briffe, un futur procureur général au Parlement.]
Il convient d'ajouter, comme contre-partie, que, s'il comptait,
au Palais et à la ville, une foule de partisans, il possédait,
en revanche, la plus belle collection d'ennemis dont un homme
pût s'enorgueillir: presque toute la noblesse, dont il avait, en
Auvergne et pays circonvoisins, traqué les parents; la pairie
entière, à laquelle il n'avait jamais épargné l'ironie de ses
lardons. A cet ensemble imposant il faut joindre certain ministre
connu pour sa perfidie et son esprit d'intrigue, celui-là même que
le comte de Grammont comparait à une fouine égorgeant des poulets:
le chancelier Le Tellier. Quel méfait Novion avait-il commis à
son égard? Le saura-t-on jamais? Toujours est-il que Le Tellier
«faisoit profession de le mépriser[52]», chose grave, au moment
d'une candidature pour la Première Présidence; car Le Tellier, en
sa qualité de grand maître de la magistrature, avait, plus que
personne, après le roi, voix au chapitre, et soutenait Harlay.
Novion courait grand risque de rester sur le carreau, pour la
troisième fois. Ce que voyant, il demanda audience à Louis XIV et
l'aborda par ces mots:
[Note 52: _Souvenirs du greffier Dongois._]
--Sire, quand le capitaine disparaît, le lieutenant est là pour
prendre le commandement!
Et, montrant ses cheveux blanchis sous le harnois, il invoqua,
avec ses quarante années de magistrature, son dévouement au prince
et au pays. Ce tempérament résolu n'était point pour déplaire au
roi. Il hésitait cependant, sans doute à cause de la réputation de
frondeur militant dont le solliciteur ne pouvait se dépouiller,
bien qu'assagi de longue date et devenu,--ainsi l'exigeaient les
mœurs nouvelles,--un courtisan fort présentable. Une allusion
ayant été faite à cette période du règne et au cabinet de la
«première des enquêtes» où s'étaient tenus tant de conciliabules
auxquels il n'était pas demeuré étranger, Novion répliqua avec
à-propos:
--Sire, j'en ai fermé la porte et j'ai, dans une poche, la clef du
cadenas[53].
[Note 53: _Souvenirs du greffier Dongois._]
Le mot,--hommage habile à l'autorité du prince qui avait su
briser toutes les résistances,--eut du succès. Le roi estima ne
pouvoir refuser à ce vieux serviteur une récompense si méritée
et, malgré les efforts de Le Tellier, signa sa nomination...
Ainsi, à un Premier Président qui possédait l'art des ménagements
et s'appliquait à la conciliation, en succédait un autre dont
l'humeur était moins accommodante et dont le nom suffisait à
exaspérer les ducs.--La crise était imminente: nous en suivrons
les développements.