PREMIÈRE PARTIE

I

Motifs de querelles entre la pairie et le Parlement.--La formule du

serment des pairs.--La «préopinion» aux lits de justice.--Arrêt du

Grand Conseil et lit de justice du 29 aout 1664.--Mort du Premier

Président de Lamoignon.

L'antagonisme qui existait au dix-septième siècle entre la pairie

et la robe n'était pas de date récente. Il remontait à l'époque

déjà ancienne où, pour la première fois, les deux groupes se

trouvèrent face à face dans l'enceinte du Parlement. Entre

gens d'origine, de tendances, d'intérêts si opposés, la bonne

harmonie ne pouvait être durable. Aux défiances de la première

heure succéda bientôt une sourde hostilité. Puis ce furent des

froissements, des brouilles, des «riottes», à la suite desquels

s'échangeaient des regards courroucés, des mots perfides, des

allusions injurieuses, dégénérant parfois en voies de fait...

Souvent même, la lutte prenait un caractère si aigu que

l'autorité royale se voyait contrainte d'intervenir.

Seules, nos discordes civiles avaient le privilège d'amener

une suspension d'armes. Attachés à la fortune des partis qui

se disputaient le pouvoir, divisés entre eux par des rivalités

personnelles, retenus dans les provinces où se développaient les

intrigues auxquelles ils participaient, les ducs avaient mieux

à faire qu'à se dépenser en stériles débats. C'est ainsi que

la régence d'Anne d'Autriche marqua d'un temps d'arrêt leurs

querelles avec les parlementaires. Mais elles reprirent de plus

belle, dès que l'habile politique de Mazarin eut rétabli l'ordre

dans le royaume. Les conflits de préséance demeurant désormais

les seuls qui ne leur fussent point interdits, les ducs se

retournèrent contre la robe avec l'impétuosité de grands seigneurs

qui, arrachés à leurs occupations guerrières, ne trouvent pas un

meilleur emploi de leur activité.

Ajoutons que l'impatience n'était pas moins vive chez les

officiers du Parlement. Écartés des affaires publiques par un

prince jaloux de se soustraire à tout contrôle, il ne leur

déplaisait pas de consacrer leurs loisirs à des polémiques dans

le développement desquelles la connaissance de notre ancien droit

public leur assurait une incontestable supériorité.

Deux questions divisaient alors les belligérants:

La première avait trait à la formule du serment que les ducs

prêtaient en entrant en fonctions, formule les invitant «à

se comporter comme un magnanime pair de France et comme _un

bon officier de cour souveraine_». Ces derniers mots, qui les

assimilaient à de simples conseillers issus de marchands, de

commis, voire de partisans enrichis dans la maltôte, sonnaient

mal aux oreilles de gens gratifiés du titre pompeux de _cousins

du roi_ et se disant «nés successibles de droit à la Couronne».

C'était, assuraient-ils, une invention du duc de Guise,--celui de

la Ligue,--qui, dévoré du désir d'accéder au trône, avait tenu

à se concilier les bonnes grâces de la bourgeoisie, devenue si

puissante par la possession des charges de judicature qu'aucun

changement politique ne pouvait s'effectuer sans son concours. La

bourgeoisie ne s'était pas d'ailleurs montrée insensible à ces

agaceries, et le Lorrain, non content d'attribuer la préséance

aux conseillers d'État de robe sur les conseillers d'État d'épée,

n'avait pas craint de «prostituer la pairie» en ajoutant au

libellé du serment ancien «l'accolement de la dignité de pair de

France avec la qualité de conseiller de cour souveraine,»--un

précédent qui, par la ténébreuse industrie des bénéficiaires,

était passé à l'état d'usage et dont il importait à l'honneur de

l'institution de faire disparaître les traces.

Tout cela, répondait la robe, n'est que fantaisie d'esprits

inquiets et jaloux. Si MM. les ducs connaissaient mieux leur

histoire, ils sauraient que jamais les Guise n'accordèrent

de faveurs au Parlement et que celui-ci, loin de leur être

secourable, les traita toujours en factieux; qu'en 1527, lorsque

leurs domaines furent érigés en duché-pairie, il n'enregistra les

lettres royales qu'après de pressantes remontrances; que, plus

tard, quand le titre de prince fut brigué par eux, il repoussa

leurs prétentions; que, pendant les discussions de la Ligue, il

fut l'adversaire déclaré de leur politique et que le Premier

Président de Harlay, «qui avoit les fleurs de lys gravées bien

avant dans le cœur», repoussa avec indignation leurs ouvertures...

Aussi bien les Guises n'avaient rien à voir dans le litige. La

formule incriminée remontait, en effet, à une époque antérieure

à leur fortune. Sans doute ce n'était pas celle de l'origine;

mais, loin de porter tort aux ducs, elle avait fait à leur orgueil

de larges concessions, car celle qui l'avait précédée, ayant un

caractère purement professionnel, était encore bien moins de

nature à les satisfaire. Et cependant, en bonne justice, c'est

cette rédaction primitive qui eût dû l'emporter[10]...

[Note 10: «Je jure de m'acquitter en conscience du jugement

des procès, de ne révéler les délibérations de la Cour et de lui

porter honneur.»]

On disputait ainsi depuis un nombre considérable d'années et la

querelle menaçait de tourner au tragique, quand, un beau jour,

cédant sans doute à l'influence du Premier Président Guillaume de

Lamoignon, dont l'esprit conciliant contrastait avec l'obstination

batailleuse de ses contemporains, la robe, avec une grandeur d'âme

qui ne lui était pas habituelle, se départit de sa rigueur. Il

lui plut même de couronner par un beau mouvement cette mémorable

condescendance.--Foin des vétilles! déclara-t-elle. La mention

finale du serment trouble votre sommeil. Qu'il n'en soit plus

question et reposez en paix[11].

[Note 11: Saint-Simon, _Mémoires_, t. X, p. 409, attribue à

Harlay le mérite de cette suppression. Il dit, au contraire, dans

son _Mémoire secret_ de 1714, que c'est en 1680, sous la première

présidence de Nicolas de Novion, «que le serment fut remis en

son ancienne pureté». La vérité paraît être que la formule

ancienne fut abolie officiellement sous la présidence d'Achille

III de Harlay, ainsi que l'indique le _Mémoire du Parlement_

d'avril 1716, mais qu'en fait on ne l'exigeait plus depuis de

longues années. Il est à remarquer cependant que, le 15 décembre

1663, les quatorze pairs reçus à cette date, en présence de Sa

Majesté, jurèrent «de se comporter... comme un conseiller de Cour

souveraine doit faire». _Journal d'Olivier d'Ormesson_, t. II, p.

65.]

Le règlement de la seconde difficulté ne devait pas être aussi

facile. Il s'agissait de «la préopinion aux lits de justice»:

les pairs donneraient-ils leur avis avant les présidents, ou

continueraient-ils, comme par le passé, à opiner après eux?...

Grave problème dont l'examen exige quelques explications.

Le Parlement tenait des assemblées de deux sortes: les lits

de justice, solennités très rares présidées par le roi; les

audiences proprement dites, auxquelles le roi n'assistait pas,

et que dirigeait le Premier Président ou l'un des présidents à

mortier. En fait, qu'il s'agît de lits de justice ou d'audiences

ordinaires, les voix du Premier Président et des présidents à

mortier,--on disait d'un mot _les présidents_, comme on disait

_les ducs_,--étaient recueillies avant celles des pairs. Ceux-ci

ne pouvaient s'y résigner. Passe encore de rester au second

plan, hors la vue de Sa Majesté; mais subir, sous ses yeux, un

traitement d'infériorité, c'était un crève-cœur dont rien ne

pouvait atténuer l'amertume. Aussi guettaient-ils une circonstance

favorable qui leur permît d'y mettre fin.

Louis XIV, à ce moment, prenait la direction des affaires. Il

avait, de son enfance, gardé un souvenir ineffaçable: celui des

troubles de la Fronde. Il n'oublia jamais les sombres journées

d'émeute, les mousquetades de la rue, l'envahissement du Louvre

par la foule, les hasards d'une fuite précipitée au milieu de

la nuit, la longue procession des hommes rouges qui tenaient en

échec les décisions de la Régente et lui adressaient de factieuses

remontrances. Ces hommes rouges! «de la canaille!» s'écriait Anne

d'Autriche... Ainsi que celle de la reine, la rancune du roi à

leur égard était tenace. Ils auraient eu beau déclarer, comme le

comte de Grammont: «Sire, en ce temps-là, nous servions Votre

Majesté, contre le Mazarin...», l'explication, loin de paraître

satisfaisante, n'eût fait qu'envenimer les choses. Justement, à

cette époque, Louis XIV, escorté de gardes du corps l'épée au

poing, faisait, comme en ville conquise, une entrée solennelle à

Paris. La date choisie étant celle du 27 août, jour anniversaire

des Barricades, le peuple n'hésita pas à croire que Sa Majesté

avait à cœur d'imprimer à la cérémonie le caractère d'une

expiation. Ainsi en était-il, surtout, à l'égard du Parlement qui

reçut l'ordre de se rendre au-devant du prince, en robe écarlate,

monté sur des chevaux caparaçonnés de housses en velours noir,

avec interdiction de suivre la rue Saint-Antoine restée célèbre

par ses manifestations en faveur de Blancmesnil et de Broussel[12].

[Note 12: Pensez-vous, écrit Guy Patin le 25 août 1660,

«que la démarche que feront demain Messieurs du Parlement à

cette belle entrée ne soit point pour une espèce d'expiation et

d'amende honorable?» De son côté, faisant allusion à ces visites

menaçantes, Olivier d'Ormesson (t. II, p. 470) déclare: «Cette

nouveauté fait discourir le monde.»]

Jamais occasion plus propice ne pouvait se présenter. Les ducs

s'empressèrent de la saisir pour soumettre au roi leur requête

touchant «la préopinion». Celui-ci, ne voulant point paraître

trancher seul le litige, le déféra à son Conseil. Ce fut alors un

procès en règle dans lequel la Compagnie judiciaire, «avec toute

la robe en croupe», prit fait et cause pour les présidents.

Suivant ces derniers, le Parlement, lors de sa fusion avec la cour

des pairs, ne s'était pas borné à recueillir l'héritage de cette

cour. Non seulement il avait reçu mandat de remplacer la Couronne

dans l'exercice de la plus haute de ses attributions, celle qui

consiste à rendre la justice; mais,--privilège plus précieux

encore,--il avait, en vue de faire échec à la puissance féodale,

été investi du droit de représenter, en l'absence du souverain, sa

personne et son autorité. C'est le Parlement, assemblé en corps,

qui représentait l'autorité du prince; ce sont les présidents

qui représentaient sa personne... Et c'est pour cette raison

qu'à partir de cette époque les conseillers furent revêtus de la

robe écarlate, celle-là même que portait Charlemagne, tandis que

les présidents joignaient à cette robe le manteau d'hermine qui

complétait le costume royal[13].

[Note 13: «Le Parlement a l'honneur d'avoir le roi pour chef.

M. le chancelier, quand il y vient, y tient la première place, et

le Premier Président en son absence. Sa puissance et son autorité

est représentée en ce corps, principalement quand il est orné

de son pourpre. C'est la marque de cette royauté qui ne meurt

point, que l'on porte même aux enterrements des rois, afin que les

sujets, après leur mort, ne puissent présumer que cette majesté

est éteinte.» _Mémoires de Mathieu Molé_, t. III, p. 13... Du

«droit de représentation» le Parlement tirait cette conséquence

que personne, fût-ce le dauphin, ne pouvait, en l'absence du roi,

prendre sa place et, par suite, précéder la Compagnie judiciaire.

Une lettre de Louis XIII, du 8 avril 1642, datée de Narbonne,

rapportée page 21 des mêmes _Mémoires de Mathieu Molé_, confirme

ces prétentions à l'encontre du prince de Condé.

En ce qui touche l'origine du costume judiciaire, on trouvera des

précisions dans le _Recueil des Mémoires_ publiés à l'occasion du

procès de 1664, dont il va être question un peu plus loin.]

Quant à l'assimilation des présidents à mortier avec le Premier

Président, elle tenait à la raison suivante, qui était aussi

d'ordre historique. Le Parlement n'avait, à l'origine, qu'un

président[14]. La Couronne lui ayant, dans un intérêt fiscal,

donné un collaborateur, puis plusieurs collaborateurs, on

considéra qu'il s'était effectué entre ces divers magistrats,

décorés du même titre, un partage de la fonction et de ses

avantages honorifiques[15]... C'est en vertu de cette double

fiction que «le grand banc»,--ainsi désignait-on les présidents à

mortier[16],--opinait avant les pairs, les princes du sang, les

fils de France et les reines régentes[17].

[Note 14: Jusqu'au quatorzième siècle, ce président porta

le titre de _premier maître_, ou celui de _souverain_, qui,

l'un et l'autre, semblent bien confirmer la théorie de «la

représentation».]

[Note 15: Il importe de ne pas confondre les présidents à

mortier, qui seuls siégeaient «au grand banc», avec les présidents

des enquêtes et des requêtes. Ces derniers étaient assimilés

aux simples conseillers. Quand, par ordre d'ancienneté, leur

tour était venu de passer à la Grand'Chambre, ils devaient, pour

profiter de cet honneur, renoncer à leur titre de président.]

[Note 16: D'après la place qu'ils occupaient à la

Grand'Chambre.]

[Note 17: Il y eut une interruption sous le ministère de

Richelieu; mais, après la mort du cardinal, l'ancien ordre de

choses ne tarda pas à être rétabli.]

Ces explications n'avaient pas le don de convaincre les ducs. Ils

s'élevaient surtout contre la doctrine «de la représentation» et

l'argument tiré de «la livrée judiciaire»...

--Que parlez-vous d'hermine! s'écriaient-ils: Vous n'avez droit

qu'au petit-gris... Examinez «les vieilles images» de nos anciens

rois: ils ne portaient ni l'hermine ni la robe rouge, mais un

manteau de couleur brune, tirant sur le violet «tanné» et parsemé

de lys...

Donc aucune analogie justifiant les dires du «grand banc». Au

contraire,--et c'était là sa condamnation,--il y avait presque

identité entre le manteau à traîne des Carolingiens et celui des

pairs aux cérémonies du sacre... sans compter que rien ne se

rapprochait plus de la couronne royale qu'une couronne de duc,

tandis que rien n'y ressemblait moins qu'un vulgaire mortier[18].

[Note 18: _Recueil des écrits qui ont été faits sur le

différend d'entre messieurs les pairs de France et messieurs les

présidents au mortier du Parlement de Paris, pour la manière

d'opiner aux lits de justice._--Paris, 1664.]

Cependant les principes invoqués par la robe étaient si

généralement admis, que les pairs n'osaient pas pousser leur

raisonnement jusqu'au bout. Ils se bornaient à faire une

distinction.--Que messieurs «du grand banc», disaient-ils,

représentent, au cours des audiences ordinaires, Sa Majesté qui

est absente, nous voulons bien le concéder. Mais, dans les lits de

justice, présidés par Sa Majesté elle-même, pourquoi serait-elle

représentée? Les présidents, perdant alors la qualité de

mandataires sur laquelle reposent leurs droits, nous devons opiner

avant eux si la dignité dont nous sommes revêtus prime celle des

magistrats-légistes... Sur quoi, c'étaient, en vue d'établir

la supériorité de la Cour des Pairs sur la Cour de Parlement,

d'interminables dissertations qui dénotent de la part de leur

auteur,--un fureteur de bibliothèque tenu en haleine par le duc

de Luynes,--une érudition profonde jointe à une rare subtilité

d'esprit.

Ce fut dans ces conditions que le litige fut porté devant la

juridiction la plus élevée du royaume: _le Grand Conseil_ ou

_Conseil d'en haut_, comme on disait quelquefois.

La séance se tint au Louvre, le 26 avril 1664, dans l'après-dînée.

L'assemblée se composait du roi, de la reine mère, du duc

d'Orléans, du prince de Conti, de M. le prince, du chancelier,

du ministre Colbert, des secrétaires d'État de Brienne, Le

Tellier et de Lionne, des conseillers d'État d'Alègre et André

d'Ormesson,--le père du chroniqueur. Le roi et la reine s'assirent

au bout d'une table, autour de laquelle se rangea l'assistance.

MM. de Lionne et Le Tellier, debout et tête nue, lurent à haute

voix, pendant deux heures, les deux mémoires des présidents

et les trois mémoires de la pairie... Que le roi, la reine

et les membres de la famille royale aient trouvé des raisons

décisives dans ce fatras aussi indigeste que confus, hérissé de

citations contradictoires, de réticences calculées, de déductions

aventureuses, il n'en faut pas douter, la Providence, qui veille

sur la destinée des princes, leur ayant accordé «un surcroît de

lumières». Mais que les autres juges se soient fait une opinion

bien nette, la question reste plus délicate. Toujours est-il que,

cette lecture achevée, Louis XIV, se substituant au chancelier,

s'empressa de recueillir les voix. Colbert opina le premier. Son

avis, longuement développé, parut, en droit, si favorable aux

présidents,--dont les pouvoirs, déclara-t-il, étaient ceux de Sa

Majesté,--qu'on put croire qu'il allait leur donner gain de cause.

Mais, après cet hommage à la vérité juridique, il tourna court

et admit les prétentions de la pairie. Les motifs qu'il donna

sont de ceux qu'on peut appeler d'ordre extra-judiciaire. Ils

s'inspiraient de l'attitude des présidents qui, durant la régence

d'Anne d'Autriche, avaient abusé de leur autorité, au lieu de

l'employer au service du roi. Peut-être à ces griefs, de date déjà

ancienne, fallait-il en ajouter de plus récents: la résistance du

Parlement aux édits fiscaux et l'indépendance de certains de ses

membres dans le procès Fouquet, indépendance qui venait de faire

exclure de la chambre de justice le Premier Président de Lamoignon

et l'avocat général Denis Talon. Ces raisons, exprimées en

sous-entendus, parurent sans réplique et le Conseil, «qui sçavoit

l'intention» de Louis XIV, opina à l'unanimité dans le même sens.

Seul, le vieux d'Ormesson,--un naïf,--formula timidement quelques

réserves. La contestation lui apparaissant «très considérable»,

il estima qu'il y avait lieu à plus ample informé, en accordant

d'ailleurs «la provision aux ducs[19]».

[Note 19: Olivier d'Ormesson, qui tenait ces indications de

première main, les a consignées dans son _Journal_, t. II, p. 125.

A la page suivante se trouve le texte de l'arrêt du Conseil.]

C'était moins un arrêt qu'un acte de représailles. Les conditions

dans lesquelles il allait être enregistré n'étaient pas de nature

à en atténuer la rigueur. Cette formalité fut accomplie trois

jours après, dans le lit de justice du 29 avril 1664, en présence

de tous les dignitaires de la Couronne et d'un public de choix

attiré par l'éclat d'une séance sensationnelle. Le principal

objet de cette réunion consistait, en effet, dans la condamnation

des doctrines jansénistes, pour lesquelles on disputait depuis

si longtemps et que chacun savait être chères au Parlement. Pour

cette solennité, les _lanternes_[20] étaient bondées de personnes

de distinction, surtout d'ecclésiastiques. Parmi ceux-ci, «on

remarquait les pères Annat et Ferrier, de la Compagnie de Jésus,

le cardinal Moldachini et un envoyé spécial du Saint-Siège,

l'abbé Rospigliosi.» S'entendre, pour les motifs que l'on sait,

déposséder d'un droit honorifique, en présence du plus hostile des

auditoires, était un châtiment cruel. Aussi y avait-il du dépit

dans l'air. Les harangues prononcées sur la question janséniste

par le Premier Président et par Denis Talon, parlant au nom des

gens du roi, n'en furent pas moins respectueuses. Tous deux, en

louant le zèle de Sa Majesté, conclurent à l'enregistrement de

la déclaration royale entachant d'hérésie les cinq propositions

extraites du livre de Jansénius. Mais l'un et l'autre

proclamèrent à l'envi l'excellence des maximes gallicanes qui,

cependant, recevaient ce jour-là un coup si rude. Quant à Denis

Talon, sa mauvaise humeur s'exhala en attaques violentes contre

les doctrines ultramontaines. Il assura qu'il fallait tenir

pour une vérité constante «que le pape estoit autant au-dessous

des conciles qu'il estoit élevé au-dessus des évêques, que non

seulement il n'estoit pas infaillible en question de fait, mais

même qu'il ne l'estoit pas en question de droit», proclama qu'il

fallait distinguer «ceux qui considéroient cette déclaration comme

un remède nécessaire contre un abus, de ceux qui ne la désiroient

que par esprit de vengeance pour insulter leurs ennemis» et, s'il

ne nomma point expressément la Compagnie de Jésus, la désigna

si clairement que personne ne put s'y tromper[21]... Ne pouvant

atteindre l'arrêt du Conseil, Denis Talon s'acharnait sur les

adversaires du gallicanisme: ainsi voit-on parfois, dans la

distribution de la justice humaine, l'innocent payer pour le

coupable.--Manifestation qui, à quelques-uns, parut d'autant plus

déplacée que, dans l'espèce, l'innocent, représenté par les pères

Annat et Ferrier et par les envoyés de Rome, se trouvait dans la

lanterne du greffe, juste en face de l'orateur!

[Note 20: C'est ainsi qu'on nommait les tribunes.]

[Note 21: _Journal d'Olivier d'Ormesson_, t. II, p. 131.]

Ce fut la seule satisfaction que le Parlement put s'offrir. Le

procès-verbal de la séance, dressé par le greffier en chef,

constate que l'arrêt du Conseil reçut ce même jour sa première

application, «M. le chancelier ayant pris l'avis de MM. les pairs

avant de prendre celui de MM. les présidents».

Détail curieux qui donne la mesure de l'acharnement déployé:

tandis que la Compagnie judiciaire gardait un silence humilié, les

ducs continuaient à jeter feu et flammes. L'écrivain mis par eux

à contribution poursuivait, nuit et jour, ses investigations et

rédigeait un quatrième mémoire qui arrivait un mois après l'arrêt.

Ce n'était pas assez encore. Non contents de triompher dans le

présent, les ducs préparaient leurs armes pour l'avenir. A cet

effet, ils organisaient une agence permanente de recherches en vue

d'établir la prééminence de la pairie et de fournir des documents

à ceux de ses membres qui pourraient en avoir besoin pour leurs

procès personnels. La direction de ce bureau, qui fonctionnait

encore sous la Régence, fut confiée à un érudit estimé, l'abbé

Le Laboureur, auquel on attribua un traitement annuel de mille

écus[22].

[Note 22: _Écrits inédits de Saint-Simon_, t. III, p. 508. La

même fonction fut, le 5 octobre 1704, conférée à l'abbé Legrand.

Il y a tout lieu de croire que c'est l'abbé Le Laboureur qui

rédigea les mémoires dont il vient d'être question.]

On peut croire que, de son côté, la robe ne resta pas inactive.

Toujours est-il que le régime des taquineries, des récriminations,

des combinaisons artificieuses continua à sévir. La situation

était si tendue que, de peur d'un scandale, les tiers prenaient

des précautions pour éviter tout contact entre les parties. Quand

l'une d'elles devait assister à quelque cérémonie, on avait grand

soin de ne pas inviter l'autre. Le vieux d'Ormesson étant mort,

son fils n'eut garde de convier les ducs aux obsèques, «afin

d'éviter la contestation avec les présidents[23]».

[Note 23: _Journal de Lefèvre d'Ormesson_, t. II, p. 320 et

322.]

Cependant les années s'écoulaient sans qu'il se produisît un

nouvel éclat.--Ce résultat invraisemblable ne peut être attribué

qu'à l'influence de Guillaume de Lamoignon. C'était, dans ce

milieu profondément troublé, le porteur de la parole de paix.

Ses collègues avaient beau l'accuser d'être timide, irrésolu,

«incapable d'une action de vigueur», il trouvait, en dépit des

critiques, le secret de contenir les plus ardents. On ne saurait,

sans admiration, supputer ce que, pour éviter de nouvelles

rencontres, il fallait à ce galant homme d'exhortations émues, de

réprimandes amicales, de trésors de diplomatie. Des belles actions

qu'il accomplit durant le cours de sa carrière, celle-ci n'est

sûrement pas la moins méritoire, et il est permis de dire que

c'est l'une des plus ignorées. Malheureusement, sa mort, survenue

en décembre 1677, marquait la fin de l'armistice. Aussi bien

semble-t-il que, pour son repos, il était temps qu'il disparût...

La patience des belligérants était à bout.

L'affaire du bonnet et les Mémoires de Saint-Simon · 第 15 / 53 题