Saint-Simon.--Sa haine pour «la robe».--Querelles de préséance au
dix-septième siècle.--Antagonisme de la pairie et de la robe.--La
sincérité de Saint-Simon.
Le 25 août 1683, Saint-Simon, qui s'appelait alors le vidame de
Chartres, reçut, à l'occasion de sa fête, la Saint-Louis, un
petit volume relié en maroquin rouge, portant sur la couverture:
au centre, les armoiries de sa maison; aux quatre coins son
initiale surmontée de la couronne de duc. Ce présent émanait du
maître,--sans doute un abbé,--préposé aux soins de son éducation.
C'était, consignées sur vélin, une série d'instructions d'une
indiscutable sagesse. L'auteur de ce travail ne laissait pas
ignorer à son élève que la dignité de pair était appelée à
se perpétuer, en sa personne, dans la race illustre dont il
avait l'honneur d'être issu. Mais là s'arrêtaient les formules
laudatives. Après cette constatation pénible que le vidame
prenait trop de libertés avec la langue latine, le recueil lui
traçait une ligne de conduite: devoirs envers Dieu et la Vierge,
qu'il convient d'honorer d'une particulière dévotion; devoirs
envers Sa Majesté, le premier du royaume par sa naissance, le
premier aussi par ses vertus; devoirs envers ses père et mère,
dont l'insigne bonté ne cessait de s'étendre sur l'héritier du
nom... Le caractère de celui-ci faisait l'objet du chapitre
suivant. Là, les critiques n'étaient pas ménagées.--Monsieur, vous
avez des passions: efforcez-vous de les dompter!--Monsieur, vous
êtes enclin à la colère: gardez-vous de chercher des querelles
et de battre vos gens!--Monsieur, vous manquez de retenue dans
vos propos: évitez tout ce qui peut sentir la médisance!...
Observations judicieuses qui se terminaient par le conseil de se
montrer respectueux à l'égard de toute une catégorie de personnes
parmi lesquelles figuraient, en bon rang, «les magistrats de
distinction et de mérite[6]».
[Note 6: _Mélanges de littérature et d'histoire_, publiés par
la Société des bibliophiles français. Paris, 1877.]
Ce pédagogue bien disant avait des intentions louables; mais il
faut croire qu'il manquait d'autorité. Certes, le vidame lui fit
honneur à plus d'un titre. Il fut catholique fervent, fidèle sujet
du roi, fils irréprochable. Il finit même par mordre au latin et
par écrire le français d'une inimitable façon. Mais le profit
qu'il tira des leçons reçues fut surtout d'ordre intellectuel.
Pour tout ce qui touche à l'amendement de sa nature, ce fut
une déroute lamentable. Tel il s'était révélé à l'heure des
déclinaisons, tel on le retrouve dans l'adolescence, dans l'âge
mûr et dans la vieillesse: passionné, hautain, entêté, colère,
médisant enfin, autant par vanité que par malice, ce qui, au
dire des moralistes, est le comble de la médisance. A quoi il
convient d'ajouter que, s'il se montra, le plus souvent, courtois
et poli vis-à-vis des gens de son monde, en revanche, à l'endroit
«des magistrats de distinction et de mérite», il manqua toujours
d'aménité.
Dire qu'il n'aimait pas la robe, ce serait un euphémisme
inacceptable. La vérité est qu'il l'abhorrait, surtout dans la
personne des parlementaires. Certains,--tel Denis Talon,--s'en
tirent avec quelques coups de griffe. Beaucoup, et des
meilleurs, sont indignement accommodés. L'intègre Lamoignon
lui-même est représenté sous les traits les plus odieux. Mais,
si l'hostilité de l'auteur des _Mémoires_ se montre aussi
partiale qu'inexactement renseignée à l'égard d'un homme qui fut
l'honneur de l'ancienne magistrature, elle poursuit, sans plus
de justice et avec moins de réserve encore, ses successeurs à la
Première Présidence: Nicolas de Novion, Achille III de Harlay
et Jean-Antoine de Mesmes. Ceux-là, il n'est point d'échappé
des galères du roi qu'il n'eût traité avec plus d'indulgence:
«Il seroit, déclare-t-il, bien difficile d'en trouver trois de
suite, en aucun tribunal, aussi profondément corrompus que Novion,
Harlay et Mesmes, et de genres de corruption plus divers par
leur caractère personnel, sans qu'on pût dire néanmoins lequel
des trois a été le plus corrompu, quoique corrompus au dernier
excès tous les trois, et chacun différemment aussi, avec tous les
talents et les qualités qui pouvoient rendre leur corruption plus
dangereuse[7]...» Qu'on ne s'y trompe pas, d'ailleurs: ce n'est là
qu'une entrée en matière, une sorte de thème dont les variations
se poursuivent au cours de longs volumes avec un incroyable
acharnement. Novion! Harlay! De Mesmes! Chacun a son compte.
Saint-Simon les tourne dans tous les sens, les soufflette d'une
main, les terrasse de l'autre; et, lorsqu'il les tient, pantelants
sous son étreinte, il éprouve une joie indicible «à leur jeter à
la face le mépris, le triomphe»...
[Note 7: _Mémoires de Saint-Simon_, édit. Chéruel. Hachette,
1873, t. X, p. 422. A moins d'indications contraires, c'est
toujours à cette édition que nos notes se référeront.]
A ces quatre victimes il faut en ajouter une cinquième qui n'est
autre qu'André III de Novion, le petit-fils de Nicolas et le
successeur de Jean-Antoine de Mesmes. Pour celui-là, à vrai dire,
la note est un peu différente; mais il n'y gagne guère et son
sort, à tout prendre, n'est pas plus enviable sous la plume de
Saint-Simon que celui de ses compagnons d'infortune, Lamoignon,
Novion, Harlay et de Mesmes. D'où, en définitive, cette conclusion
que la plus haute charge de la magistrature française aurait
été, pendant près d'un siècle, occupée par une série de robins
malfaisants qui en étaient complètement indignes!
Quelque habitué que l'on soit aux témérités de langage du fougueux
écrivain, on ne peut manquer d'être surpris. Mais l'étonnement
redouble lorsqu'on découvre que cette fureur de dénigrement a
pour cause... quoi!... _l'affaire du bonnet_, laquelle,--dégagée
des incidents multiples qui en ont grossi l'importance,--se
résume dans la formule suivante: un salut réclamé par messieurs
de la pairie et refusé par messieurs les présidents... Comment!
s'écriera-t-on: tant de tapage pour une bagatelle!--Pardon: une
bagatelle qui, durant une longue suite d'années, bouleversa
les ducs et pairs,--on disait simplement les ducs,--passionna
de graves magistrats, d'illustres capitaines, des princes de
l'Église, multiplia les brouilles et donna lieu à plus de
démarches, de coalitions, de manœuvres, de protocoles que n'en
occasionnèrent conciles œcuméniques ou conflits d'empires.
Aussi loin, en effet, qu'on remonte dans notre histoire, mais
surtout au seizième et au dix-septième siècle, toute distinction
de nature à établir la supériorité d'une personne ou d'un
corps est l'occasion de querelles sans fin. Il n'est Compagnie
judiciaire, administrative ou religieuse qui n'entretienne
précieusement quelque litige de ce genre. Ce sont de perpétuelles
levées de bouclier. On s'injurie au sein des assemblées, on
s'attaque dans la rue, on se gourme dans les églises. Parfois,
ces sortes de rivalités constituent l'intérêt de toute une vie.
Mais combien plus âpres ne devinrent-elles pas lorsque, après
le mariage de deux de nos rois avec des princesses espagnoles,
l'étiquette, avec son formalisme impérieux, s'implanta chez nous
en souveraine. Toute question de préséance et d'avancement dans
la hiérarchie des honneurs apparaît alors comme de telle gravité
qu'on pourrait croire que le sort du royaume en dépend. On voit
des gentilshommes ne reculer devant aucun sacrifice pour obtenir
«la main»; on rencontre de grands seigneurs prêts à se couper la
gorge pour l'avantage de présenter la chemise ou le chapeau; des
duchesses recourir «aux poussades et aux égratignures» en vue
d'avancer leur tabouret de la largeur d'une lame de parquet; des
gens de guerre attacher plus de prix à la conquête «des entrées»
qu'au gain d'une bataille; des évêques, ducs ou comtes-pairs, user
de violence pour maintenir, même à l'encontre de cardinaux, leur
droit à s'asseoir les premiers... La hantise est si obsédante
qu'elle souffle l'esprit de rébellion aux courtisans les plus
dociles. C'est ainsi que Louis XIV, agissant en faveur de d'Antin,
qui revendiquait la pairie d'Épernon, dont le titre lui eût
permis de précéder la plupart de ses collègues, se heurte à une
résistance opiniâtre des intéressés. Villeroy, à peine de retour
d'exil, ne craint pas d'encourir une nouvelle disgrâce. Sa Majesté
a beau lui assurer «qu'il n'y a point d'intérêt à être abaissé
ou reculé d'un rang», Villeroy riposte avec une irrésistible
conviction:
--Sire, ce rang de plus ou de moins, c'est ce qui, toujours, fut
le plus cher aux hommes!...
Et, pour la première fois peut-être, le plus puissant des princes
formula un désir sans obtenir satisfaction.
Même réduite à un conflit de préséance, l'affaire du bonnet
trouverait son explication dans les usages et les travers du
temps. Mais ce n'était là qu'un point de vue secondaire. Ce qui
en explique le caractère exceptionnellement aigu, c'est qu'elle
servait d'aliment à l'antagonisme de deux puissances, la pairie
et la robe, séparées de sentiments, de mœurs, d'aspirations,
qu'une ironie de la fortune avait confondues dans un même corps:
le Parlement. La première qui, bien que d'origine récente[8],
émettait la prétention de continuer les grands seigneurs
féodaux,--avec identité d'attributions, «de puissance législative
et constitutive» et aussi «de vocation au trône»,--voyait,
chaque jour, diminuer son prestige et n'inspirait de sympathies
à personne. Au contraire, la seconde, libérale par tempérament
et par éducation, convaincue qu'elle était investie «d'une
sorte de sacerdoce héréditaire», pour veiller «sur l'honneur et
les intérêts de la nation et des citoyens[9]», jouissait de la
confiance générale, avait foi dans l'avenir et se préparait à
ressaisir, au lendemain de la mort du roi, le rôle politique dont
celui-ci l'avait dépossédée.
[Note 8: Le titre le plus ancien, celui d'Uzès, avait à peine
un siècle d'existence: il datait de 1572.]
[Note 9: Notes du comte Molé, reproduites dans les _Mémoires
de Mathieu Molé_, t. IV, p. VI.]
L'imminence de cette double éventualité,--déchéance d'une
part, apothéose de l'autre,--ne pouvait échapper à un esprit
aussi sagace que Saint-Simon. Aussi la question du bonnet, sur
laquelle, faute de mieux, son parti concentrait ses efforts,
déterminait-elle en lui une agitation inexprimable. On ne saurait
s'imaginer tout ce que, en vue d'établir «le dogme» de la
prééminence ducale, il dépensa de temps, de paroles, de démarches,
d'intrigues, de génie. Ses recherches sur l'origine de la robe,
sur ses transformations successives, sur les pouvoirs qu'elle
revendiquait, impliquent un labeur énorme. Quand, plein d'une
exubérante ardeur, il se fait recevoir au Parlement, la première
période du conflit,--commencée longtemps avant sa naissance,--est
à la veille de prendre fin. Mais la seconde, tout entière, se
développe sous ses yeux, les yeux d'un homme à qui rien n'échappe.
Avec quelle puissance et quelle intensité de couleur ne les
dépeint-il pas l'une et l'autre! Elles prennent, sous sa plume,
les proportions d'une épopée à laquelle impriment une animation
singulière la passion de l'écrivain, ses espérances déçues, ses
révoltes, ses clameurs indignées, comme aussi l'âpreté de ses
jugements, l'acrimonie de ses attaques et, par-dessus tout, son
aptitude merveilleuse à faire revivre les gens qu'il met en scène
et à décrire leurs milieux.
D'où vient donc que cette partie de l'œuvre historique la plus
étonnante que nous ait léguée l'ancien régime soit si peu connue,
même de l'élite du public? Cela vient de ce qu'elle renferme
des longueurs et des redites, de ce qu'elle manque d'ordre et
de méthode, et s'attarde à des spéculations théoriques qui ne
brillent pas toujours par la clarté. Ajoutons qu'elle se complique
d'une foule de détails exigeant une connaissance exacte de la
topographie du Palais. Seuls, les spécialistes peuvent s'y
reconnaître. Encore ont-ils souvent besoin de se reporter au plan
de la grand'Chambre, afin d'éviter toute confusion sur les défilés
en masse ou par pelotons, marches, contremarches et autres
mouvements stratégiques des parties belligérantes.
Pour dégager de cet amas un peu obscur ce qu'il contient de
curieux, d'imprévu, de pittoresque, nous dirons aussi de plaisant,
un travail de simplification, consistant à élaguer d'une part,
à expliquer de l'autre, était nécessaire. C'est le but que nous
nous sommes proposé,--sans nous dissimuler d'ailleurs que, par la
force même des choses, nous serions entraîné au delà d'une simple
narration. Comment, en effet, ne pas joindre, au récit des luttes
mémorables que nous allons retracer, quelques notes biographiques
sur les personnages appelés à y jouer un rôle? Comment, surtout,
ne pas rechercher si les accusations,--infamantes pour la
plupart,--dirigées contre certains d'entre eux par le plus
implacable des adversaires, méritent d'être retenues?... Ainsi
comprise, notre tâche est assez lourde. Nous nous efforcerons
cependant de ne pas trop nous étendre, tout en ne négligeant
aucune des péripéties qui se déroulèrent au cours de l'aventure,
péripéties marquées au coin d'un tel acharnement que la rivalité
de la pairie et de la robe, durant ce long débat, rappelait à un
contemporain bien placé pour juger les coups, celle de Rome et de
Carthage,--moins pourtant, ajoutait ce maître railleur, le passage
des Alpes par Annibal... Critique judicieuse qui, sans méconnaître
l'importance des intérêts en jeu, faisait justice d'exagérations
dont, même à cette époque, quelques esprits ne laissaient pas
d'être choqués.
Un mot, et nous avons fini, sur l'impression qui se dégage de
cette étude: Saint-Simon,--le plus grand peintre de son temps,
bien qu'en certains de ses portraits la ressemblance soit
discutable,--n'est rien moins qu'un historien sincère... De cela,
croyons-nous, on se doutait un peu. Envisagé à ce point de vue
particulier, l'ex-vidame de Chartres n'a pas toujours, surtout
dans la seconde moitié du dix-neuvième siècle, recueilli que des
louanges. Un publiciste est même allé jusqu'à soutenir que, «si
l'on épluchait chaque page des _Mémoires_, il n'en resterait pas
dix chapitres de vérité historique». Dix chapitres... Appliqué à
l'ensemble de l'œuvre, ce verdict doit être tenu pour excessif;
mais, restreint à l'affaire du bonnet,--dont la relation fidèle
eût imposé à la vanité de l'auteur de trop pénibles aveux,--il ne
nous paraît pas, en dépit de sa sévérité, dépasser la mesure.