«Il n'y a personne qui, en voyant les religieuses de l'Hôtel-Dieu,

non-seulement panser, nettoyer les malades, faire leurs lits, mais

encore, au plus fort de l'hiver, casser la glace de la rivière qui passe

au milieu de cet hôpital, et y entrer jusqu'à la moitié du corps pour

laver leurs linges pleins d'ordures et de vilenies, ne les regarde comme

autant de saintes victimes qui, par un excès d'amour et de charité pour

secourir leur prochain, courent volontiers à la mort qu'elles

affrontent, pour ainsi dire, au milieu de tant de puanteur et

d'infection, causées par le grand nombre des malades.»

Grâce au ciel et à de continuelles améliorations, ce tableau dans

certaines parties n'est plus exact et l'on ne respire aujourd'hui ni

puanteur ni infection dans ces vastes salles de l'Hôtel de Dieu dont le

visiteur ne se lasse pas d'admirer la merveilleuse propreté. Comme au

siècle d'Helyot d'ailleurs, il voit au chevet des malades les bonnes

religieuses _augustines_, vigilantes, empressées, souriantes, donner

l'exemple de l'abnégation et du zèle, et, s'il le faut, comme dans les

temps d'épidémie, l'exemple du plus héroïque dévoûment.

[79] Tableau historique et pittoresque de Paris.

LES BOUES DE PARIS

«Tous les ans, il se lève _cent mille francs_, pour charrier les boues

de Paris, cependant il n'y a point de ville au monde plus boueuse et

plus sale; et quoique on ait assez fait de propositions pour le rendre

net, jamais elles n'ont été écoutées, ou parce que la chose passait pour

impossible, ou parce que c'est un revenu considérable pour quelques

grands qui en profitent.

«Ces boues au reste sont noires, puantes, d'une odeur insupportable aux

étrangers, qui pique et se fait sentir trois ou quatre lieues à la

ronde. De plus cette boue, outre sa mauvaise odeur, quand on la laisse

sécher sur de l'étoffe, y laisse de si fortes taches qu'on ne saurait

les ôter sans emporter la pièce, et ce que je dis des étoffes doit

s'entendre de tout le reste, parce qu'elle brûle tout ce qu'elle touche;

ce qui a donné lieu au proverbe: _Il tient comme boue de Paris_.

«Pour découvrir la cause de cette tenacité et puanteur, il faut savoir

que les salpêtriers, d'une part, y trouvent du soufre, ou du salpêtre et

du sel fixé et que les hermétiques, d'autre part, y séparent beaucoup de

sel volatil et nitreux; tellement qui si elle tache et brûle, c'est par

le moyen du soufre qui est plein de feu, et sa grande puanteur lui vient

du sel volatil qui est subtil et sent fort mauvais, et peut-être est-ce

lui qui corrompt l'eau des puits: on l'appelle volatil à cause qu'il

s'évapore, et se répand au loin: et de là vient aussi qu'on sent de si

loin les boues de Paris.... Après tout, Paris serait moins sale si les

rues avaient plus d'air, de largeur et de pente.»

Sauval, s'il revenait au monde aujourd'hui, aurait lieu de se montrer

satisfait; car ce n'est ni l'air ni la largeur qui manquent à nos rues,

non plus que le soleil, soit dit en passant. Quant aux boues, dont il se

plaignait si fort, et avec raison, elles n'existent plus, sauf dans

quelques rues étroites en petit nombre, que pour mémoire, alors que

chaque matin, des voitures spéciales enlèvent les immondices déposées

devant les maisons. Les eaux des ruisseaux entraînent le reste avec

elles dans les égoûts; ceux-ci, comme on sait, par de récents et

immenses travaux, forment sous la ville elle-même une autre cité

souterraine sillonnée en tous sens par des canaux qui ne se jettent plus

comme autrefois çà et là dans la Seine souillée de leurs impuretés, mais

vont se perdre dans le grand égoût collecteur, situé au-dessous de

Paris.

Combien cet état de choses est-il différent de celui que déplorait

Sauval, et auquel il ne fut remédié d'abord que très-insuffisamment.

Pendant longtemps, ce qu'on appelait à Paris le _grand égoût_, n'était

que le lit d'un grand ruisseau descendant de Ménilmontant, qui avec le

temps n'avait plus fait qu'un fossé boueux et profond, serpentant à

travers la ville, du faubourg du Temple jusqu'au Roule et à Chaillot, et

recevant dans ce long parcours tous les embranchements d'égoûts venant

des autres quartiers, le tout à ciel ouvert. On imagine, dans la saison

d'été, quelles odeurs répandait sur son passage ce fleuve immonde, pire

que l'Achéron ou le Cocyte. Cet état de choses dura pourtant jusqu'au

commencement du XVIIIe siècle où l'on chercha par des améliorations

successives à remédier au mal. Les plus importantes furent dues à

Turgot, prévôt des marchands en 1737; il conçut le projet de changer le

cours du grand égoût qui irait en ligne droite d'un point à un autre, ce

qui fut exécuté sous la direction de l'architecte Beausire. Le nouvel

égoût fut creusé plus profondément, dallé en pierres taillées en

caniveaux, avec des berges maçonnées. De plus, rue des Fossés du Temple,

un vaste réservoir, solidement construit et alimenté par deux grandes

machines hydrauliques, fournissant une masse d'eaux considérable, en

quelques heures, permettait de laver le grand égoût. Tout était terminé

en 1740.

Vingt ans après seulement (1760), les propriétaires des terrains

longeant le canal avisèrent à le faire couvrir d'une voûte en

établissant partout des ventilateurs. Mais alors comme longtemps après,

il n'existait pas d'autres égoûts souterrains, et les ruisseaux

continuaient de charrier à travers la ville, jusqu'au grand réceptacle,

tout ce que les eaux d'évier et autres leur amenaient. Les immenses

travaux dont nous avons parlé plus haut, et qui ont contribué si fort à

l'assainissement de Paris, ne datent que du commencement du siècle, et

les plus importants remontent seulement à quelques années. Il semble

qu'il y ait peu de chose à faire pour que la capitale de la France soit,

au point de vue de la propreté, la cité modèle. Elle a déjà tout à fait

cessé de mériter son nom de _Lutetia_, ville de Boue.

LA COLONNE DE LA GRANDE ARMÉE

Dans la rue de la Paix, au milieu de la place Vendôme qui la sépare en

deux parties, s'élève la _Colonne_ dite de la Grande Armée, érigée en

l'honneur de celle-ci par l'ordre de Napoléon Ier. Elle n'est pas

seulement une Colonne triomphale, mais un véritable trophée, puisque, de

la basse au sommet, le bronze qui servit pour les nombreux bas-reliefs,

est le bronze même des canons enlevés à l'ennemi: ce qui fait, comme on

l'a dit, de cette colonne un monument tout à fait original encore que la

forme soit imitée des colonnes triomphales antiques.

«On sait que la Colonne, écrit M. Miel, commencée en 1806 et achevée en

1810, fut un hommage de Napoléon à la Grande Armée. L'histoire de la

campagne d'Allemagne en 1805, terminée par la bataille d'Austerlitz et

la paix de Presbourg, au bout de deux mois, est écrite en bronze dans la

série des bas-reliefs qui forment le revêtement du fût. Nous

n'insisterons ni sur la grandeur homérique des images, ni sur le mérite

de la statuaire confiée à l'élite de nos sculpteurs, ni sur l'art et

l'habileté avec laquelle cette spirale se développe, ni sur

l'intelligence qui en a combiné l'exécution de manière que les saillies

et les renfoncements de la sculpture altérassent le moins possible la

pureté du galbe, la première recommandation d'une colonne. Toutes ces

qualités sont appréciées depuis longtemps. Nous nous bornerons à

quelques détails relatifs à la construction.»

L'architecte du monument fut M. Le Père. Ce n'est pas lui qu'on avait

choisi tout d'abord, mais M. Gondoin, qui, quoique homme de talent,

hésitant devant les difficultés d'exécution, proposa l'essai d'une

colonne provisoire sur laquelle on appliquerait les modèles devant

servir au moulage des bronzes. Cette idée fut peu goûtée par M. Denon

qui, se rappelant l'esprit inventif de M. Le Père, son collègue à

l'Institut d'Égypte, voulut après l'avoir consulté, qu'il fût associé à

l'entreprise. Le Père, repoussant vivement le projet d'une colonne

provisoire, fit des dessins et des plans pour un monument définitif. «Il

démontra, par des calculs rigoureux, la manière de placer les bronzes,

sans aucun scellement dans la pierre; il détermina le nombre et la forme

de toutes les pièces en tenant compte de la dilatation et de la

condensation du métal.»

Le projet fut adopté, et ce qui fait le plus grand honneur à M. Gondoin,

c'est qu'après l'avoir examiné dans tous ses détails, il dit à son

collègue.

«Mon ami, votre travail est parfait; je ne vois rien à y ajouter:

demeurez-en chargé; je m'en rapporte à vous.»

L'exécution réussit à souhait et à la complète satisfaction de

l'Empereur qui, déjà préoccupé de la pensée d'un autre monument à ériger

sur le terre-plein du Pont-Neuf, dit à plusieurs reprises:

«C'est Le Père qui fera l'obélisque.»

Mais de ce dernier monument le soubassement seul fut exécuté et même pas

entièrement. Pour en revenir à la Colonne, la figure de l'Empereur se

trouvant dans presque tous les bas-reliefs, Le Père n'était point d'avis

que la statue du grand capitaine surmontât le monument, et il déclara

qu'une figure de la Victoire serait préférable. Mais cette opinion ne

prévalut point et M. Denon, qui sans doute recevait de haut ses

inspirations, fit couler en bronze la statue de Napoléon, renversée en

1814 par les ennemis triomphants et dont le bronze servit ensuite pour

la statue de Henri IV.

Aujourd'hui, une statue, faite sur le même modèle et drapée à l'antique

par M. Dumont, surmonte de nouveau la colonne en remplacement du

Napoléon moins académique, avec le petit chapeau et la redingote

légendaires, qui s'y voyait depuis les premiers temps du règne de

Louis-Philippe. À vrai dire, on peut douter que le changement soit

heureux, et que le peuple reconnaisse aussi facilement le héros des

temps modernes, dans ce personnage dont les traits à cette hauteur ne

peuvent se distinguer, et qui nous apparaît affublé de son banal costume

d'empereur romain. Je ne puis être sous ce rapport de l'avis de feu M.

Hittorf, l'éminent architecte, qui écrivait, en 1836, dans

l'_Encyclopédie des gens du monde_:

«En fait d'art, le costume consacré des héros convenait mieux que le

vêtement ingrat de l'époque.... C'est surtout en voyant la belle tête de

Napoléon, telle qu'elle existe sur nos monnaies, telle qu'elle est

gravée dans la mémoire de ses contemporains, avec son front tout

puissant disparaître sous ce chapeau à trois pointes, la coiffure la

plus laide, comme elle est la plus insensée (oh! oh!); c'est surtout à

cette vue que tout homme de goût s'afflige et regrette que l'application

des principes les plus faux ait ainsi _déparé_ le monument le plus

populaire de la capitale.»

L'élévation totale du monument, compris la statue et le piédestal, est

de 136 pieds. L'escalier intérieur compte 180 marches. Le poids total du

bronze employé pour la construction et les différentes pièces au nombre

de 378, est de 513,920 livres.

Victor Hugo a fait une _Ode à la Colonne_ qui est assurément une de ses

meilleures poésies lyriques[80]. Il était poète alors et poète national:

Ô monument vengeur! trophée indélébile!

Bronze qui, tournoyant sur ta base immobile,

Sembles porter au ciel ta gloire et ton néant,

...............

Débris du grand Empire et de la Grande Armée,

Colonne d'où si haut parle la renommée,

Je t'aime: l'étranger t'admire avec effroi.

J'aime les vieux héros sculptés par la Victoire,

Et tous ces fantômes de gloire

Qui se pressent autour de toi.

Bravo! Et les autres vingt-sept strophes valent celle-ci.

Le poète n'avait que vingt-cinq ans! Oh! s'il fut resté fidèle à ses

premières croyances religieuses et patriotiques, à quelles hauteurs il

planerait aujourd'hui!

Voilà ce que nous écrivions en 1869 ou 1870, bien éloigné de prévoir ce

que personne alors n'eut imaginé possible, ce crime de lèse-patriotisme

qui souleva naguère d'indignation la France presque entière, trop tôt,

faut-il le dire? trop tôt calmée, trop vite oublieuse!...

On sait pourtant comment, dans quelles circonstances, par quelles mains,

des mains françaises! hélas! est tombé ce monument entre tous glorieux

et qui, grâce au vote de l'Assemblée nationale, ne tardera pas à se

relever. Seulement, d'après le décret, la statue de la France doit

remplacer au sommet celle de Napoléon Ier.

[80] _Odes et Ballades_, Livre VII.

COUR DES MIRACLES

«De tant de _Cour des Miracles_, il n'y en a point de plus célèbre que

celle qui conserve encore, comme par excellence, ce nom. Elle consiste

en une place d'une grandeur très-considérable, et en un très-grand

cul-de-sac puant, boueux, irrégulier, qui n'est point pavé; elle se

trouve entre la rue Montorgueil, le couvent des Filles-Dieu et la rue

Neuve Saint-Sauveur, comme dans un autre monde. Pour y venir, il se faut

souvent égarer dans de petites rues, vilaines, puantes, détournées; pour

y entrer, il faut descendre une assez longue pente de terre, tortueuse,

raboteuse, inégale. J'y ai vu une maison de boue à demi-enterrée, toute

chancelante de vieillesse et de pourriture, qui n'a pas quatre toises en

carré, et où logent néanmoins plus de cinquante ménages chargés d'une

infinité de petits enfants, légitimes, naturels et dérobés. On m'assura

que, dans ce petit logis et dans les autres, vivaient plus de cinq cents

grosses familles entassées les unes sur les autres. Quelque grande que

soit cette _cour_, elle l'était autrefois bien davantage, bordée d'un

côté par exemple aujourd'hui de jardins qui autrefois étaient des logis

bas, enfoncés, obscurs, difformes, faits de terre et de boue et tout

pleins de mauvais pauvres.

«.... Comme en la rue des Francs-Bourgeois, on ne savait ce que c'était

en ce lieu que de payer taxes et impositions civiles; les commissaires

et sergents n'y venaient que pour y recevoir des injures et des coups.

On s'y nourrissait de brigandages, on s'y engraissait dans l'oisiveté,

dans la gourmandise, et dans toutes sortes de vices et de crimes; là,

sans aucun soin de l'avenir, chacun jouissait à son aise du présent, et

mangeait le soir avec plaisir ce qu'avec bien de la peine, et souvent

avec bien des coups, il avait gagné tout le jour; car on y appelait

gagner ce qu'ailleurs on appelle dérober; et c'était une des lois

fondamentales de la cour des miracles de ne rien garder pour le

lendemain. Chacun y vivait, dans une grande licence; personne n'y avait

ni foi ni loi; on n'y connaissait ni baptême, ni mariage, ni sacrements.

Il est vrai qu'en apparence ils semblaient reconnaître un Dieu; pour cet

effet, au bout de leur cour, ils avaient dressé, dans une grande niche,

une image de Dieu le Père, qu'ils avaient volée dans quelque église, et

où tous les jours, ils venaient adresser quelques prières; mais ce

n'était en vérité qu'à cause que superstitieusement ils s'imaginaient

que par là ils étaient dispensés des devoirs dus par les chrétiens à

leur Pasteur et à leur Paroisse, même d'entrer dans l'église que pour

gueuser (mendier) et couper les bourses.» (SAUVAL).

Les gueux se nommaient _Argotiers_ de leur langage appelé Argot: «Ils

sont tant qu'ils composent un gros royaume: ils ont un roi, des lois,

des officiers, des états et un langage tout particulier.... Leurs

officiers se nommaient Cagoux, Archisuppôts de l'Argot, Orphelins,

Marcandiers, Rifodés, Malingreux, et Capons, Piètres, Francs-mitoux,

Narquois, Calots, Sabouleux, Hubins, Coquillarts, Courteaux de

Boutanche.» Tous ces noms leur venaient des différentes manières

d'exercer la gueuserie. Les _Narquois_ par exemple étaient des

misérables qui, l'épée au côté, et vêtus de guenilles, contrefaisaient

les soldats estropiés. Les _Marcandiers_ «grands pendards qui

d'ordinaire allaient deux à deux vêtus d'un bon pourpoint et de

méchantes chausses», se disaient de pauvres marchands ruinés par la

guerre, le feu ou tels autres accidents. De petits coquins, qu'on voyait

mendier par troupes de trois ou quatre, s'appelaient les _Orphelins_.

Les _Rifodés_ accompagnés de femmes et d'enfants, exhibaient un

certificat attestant qu'ils étaient des infortunés «brûlés avec tout

leur bien du feu du ciel ou par fortune.» Les _Malingreux_

contrefaisaient les hydropiques ou montraient leurs bras, leurs jambes

couverts de faux ulcères; les _Piètres_, ne marchant qu'avec des

potences (béquilles), simulaient d'autres infirmités, de même que les

_Francs-mitoux_ et les _Sabouleux_; ceux-ci contrefaisaient les

épileptiques, etc.

Tous ils avaient pour roi un gueux nommé le _Grand Coësre_, quelquefois

le _roi de Thumes_, «à cause d'un scélérat appelé de la sorte qui fut

roi trois ans de suite, et qui se faisait traîner par deux grands chiens

dans une petite charrette et mourut à Bordeaux sur une roue.»

N'est-il pas étrange de voir un pareil état de choses florissant encore

en plein XVIIe siècle et qu'il ait pu se perpétuer si longtemps par la

tolérance ou l'impuissance de l'administration? En 1630, les édiles du

temps avaient imaginé de faire passer une rue tout au travers de la

_Cour des Miracles_, ce qui eût forcé beaucoup de ses locataires à

déloger et détruit en tout ou partie le quartier général de la

gueuserie. Mais, quand les ouvriers arrivèrent armés de la pioche et du

marteau, ils furent reçus de telle façon, à coups de pierre et de bâton,

sans compter les injures, qu'ils prirent la fuite et ne revinrent plus.

Les choses en restèrent là pour la plus grande gloire du roi de Thumes

et de ses vassaux.

Certes il n'en pourrait plus être ainsi aujourd'hui et il faut bien

convenir que la police est autrement faite. La _Cour des Miracles_ en

particulier n'abrite plus un peuple à part, pour qui toutes les lois

divines et humaines sont lettre morte. On y paie la cote personnelle,

comme l'impôt des portes et fenêtres et aussi les autres. Pas plus de

vacarme là qu'ailleurs; le commissaire de police comme le sergent de

ville et le gendarme peuvent s'y promener tranquillement sans le moindre

risque d'être assommés. Plus d'un même leur tire en passant sa

casquette.

Faut-il ajouter en terminant que le socialisme dont il se fait

aujourd'hui tant et trop de bruit, est un mot, un grand mot, nouveau

pour une chose qui ne l'est guère, vieille comme le monde et la paresse

laquelle est née avec l'homme. Les braves _Argotiers_ avaient résolu le

problème dont force gens se tracassent la cervelle aujourd'hui: vivre et

vivre joyeusement en travaillant le moins possible ou même pas du tout.

Tous ces drôles, avec leurs industries si diverses et peu fatigantes,

faisaient du _socialisme pratique_, comme M. Jourdain de la prose sans

le savoir. Présentement au contraire, nos gens les uns charlatans et les

autres dupes, prenant la chose au sérieux, font des programmes et des

coalitions qui ruinent patrons et ouvriers; ils rédigent des journaux,

s'enrôlent dans les sociétés secrètes, exploitent leurs adhérents au

profit d'ambitions et de convoitises sournoises, qui, pour arriver à

leurs fins et réaliser leurs chimères, s'inquiètent peu de bouleverser

le monde. Et tout cela se fait avec des airs solennels de Carême-Prenant

en deuil de Mardi-Gras, et des mots longs d'une aune, et des phrases qui

sonnent creux pour le bon sens, mais font dresser des milliers

d'oreilles d'autant plus charmées que la langue est plus inconnue. C'est

une musique avec variations à laquelle chaque auditeur fait dire ce qui

lui plaît.

Franchement l'autre système valait mieux, il semble plus gai et la

langue des Argotiers plus intelligible et plus plaisante que celle de

MM. les humanitaires. Mais les _Argotiers_, au dire des nouveaux

adeptes, étaient des _feignants_, tandis qu'aujourd'hui les confrères,

qui veulent au fond les mêmes choses, _ne rien faire et joyeusement

vivre_, invoquent leurs droits et se qualifient _travailleurs_.

Je doute qu'entre ceux qu'en voit les plus zélés il soit beaucoup de

millionnaires.

LE PRÉVOT DES MARCHANDS

I

Dans les circonstances actuelles, il nous a paru qu'il était intéressant

de rechercher et de montrer ce qu'était autrefois, et ce que fut pendant

toute une longue suite de siècles, la Municipalité de Paris. Car,

d'après la manière dont s'écrit l'histoire dans les journaux comme dans

les livres d'un certain parti, que de gens aujourd'hui ne se doutent pas

de ce qu'était l'institution sous cet _ancien Régime_ trop calomnié

ainsi que l'a prouvé éloquemment et victorieusement feu M. de

Tocqueville dans un livre remarquable qui emprunte aux antécédents de

l'auteur une singulière autorité! Combien d'autres, en plus grand nombre

peut-être, dans leur naïve ignorance ne soupçonnent pas même qu'il

existât, avant 89, une institution analogue à celle dont Paris vient

d'être doté de nouveau récemment. Mais l'ancienne, sous plus d'un

rapport préférable, s'appuyait sur des bases autrement solides et

offrait à la cité comme au gouvernement de bien plus sérieuses

garanties. En dépit des flagorneries à l'adresse des contemporains et de

leurs prétentions au progrès, nous croyons, nous, fort de l'expérience

du passé, que les deux organisations mises en présence et dans la

balance, la comparaison ne serait pas toute à l'avantage du présent. Le

lecteur en jugera.

«Lorsque Paris eut enfin été subjugué par les Romains et réduit au rang

des villes tribulaires, dit un historien[81], on voit, sous la

protection immédiate du proconsul, qui était seul chargé du gouvernement

de la Gaule celtique, s'élever dans ses murs un corps d'officiers

subalternes chargé de rendre la justice en son nom, et dans des cas peu

importants, dont on pouvait même appeler encore devant ce magistrat

suprême. Ces officiers, qui prenaient le nom de _Défenseurs de la Cité_,

étaient tirés d'une société de _Nautes_ ou commerçants par eaux,

laquelle était elle-même composée des premiers citoyens de la ville. Ces

_nautes_ jouissaient d'une grande considération; on les retrouve dans

toutes les principales villes de l'empire, et plusieurs étaient même

décorés du titre de chevaliers romains.»

Ces _nautes_ devinrent, dans les premiers siècles de la monarchie, les

marchands d'eau, composés pareillement de notables de la cité et

constituèrent une sorte d'organisation municipale ayant un chef qui prit

le nom de Prévôt[82] des marchands. Philippe-Auguste, ainsi que nous

l'apprend le savant Duchesne, contribua beaucoup à développer

l'institution en lui accordant de grands priviléges et précisant les

attributions du Prévôt: «Philippe-Auguste éleva cette dignité au plus

haut étage de grandeur, et comme s'il l'eut nouvellement érigée, lui

donna tant d'autorité que nulle autre, quoique grande et élevée, n'égale

point aujourd'hui la grandeur de son lustre. Il enrichit ces magistrats

de glorieux titres, le Président de celui de Prévôt des marchands, à la

différence du Prévôt de justice qu'on qualifie simplement Prévôt de

Paris, et ses quatre assesseurs s'appelèrent les Échevins.»

De son côté, Jaillot nous dit[83]: «Nos historiens font mention de

quatre endroits où les officiers municipaux ont tenu leurs assemblées.

Le premier était situé à la Vallée de Misère, et connu sous le nom de

_Maison de la Marchandise_. Le second a été placé près de l'église

St-Leufroi et du Grand-Châtelet, et était nommé le _Parlouer aux

Bourgeois_. Le troisième, sous le même nom, était à la porte St-Michel.

Enfin, en 1357, la ville acheta une grande maison située à la place de

Grève. Elle s'appelait la _Maison de Grève_, lorsque, en 1212,

Philippe-Auguste l'acquit de Philippe Cluin, chanoine de Notre-Dame. On

la nomma ensuite la _Maison aux piliers_ parce qu'elle était portée sur

une suite de piliers. Enfin elle prit le nom de _Maison aux Dauphins_,

parce qu'elle avait été donnée aux deux derniers Dauphins du Viennois.

Charles de France, à qui elle appartenait en cette qualité, la donna à

Jean d'Auxerre, receveur des gabelles de la prévôté de Paris, qui la

vendit à la Ville par contrat du 7 juillet 1357, moyennant 2880 livres

parisis. Cette maison n'était pas alors aussi considérable qu'elle l'est

aujourd'hui; différentes acquisitions successives des maisons voisines

mirent la ville en état de la faire rebâtir. La première pierre du

nouvel édifice fut posée le 15 juillet 1533. Terminé sous le règne de

Henri IV, l'Hôtel-de-Ville, par suite d'agrandissements récents et de

plus en plus considérables, était devenu le magnifique palais que l'on

sait, étonnant de ses splendeurs les nombreux visiteurs qui ne

s'étonnent pas moins aujourd'hui devant l'immense ruine et les pans de

murs noircis attestant les ravages de l'incendie allumé par les séides

de la Commune. Revenons:

Les Rues de Paris, tome troisième Biographies, portraits, récits et légendes · 第 24 / 25 段