s'obtenaient par l'élection. Le Prévôt des marchands, les Échevins, au
nombre de quatre, les Conseillers, étaient tous élus pour _deux_ ans, et
tous aussi rééligibles trois fois de suite, mais non plus. Pour
prétendre à cet honneur, il fallait (notez ces conditions) qu'ils
_fussent nés à Paris_, bourgeois de la ville, et membres d'une des
confréries des marchands. Ajoutons que le père et le fils, les deux
frères, l'oncle et le neveu, les deux cousins germains, soit par
alliance, soit par consanguinité, ne pouvaient être élus ensemble, et
siéger simultanément dans le _Parloir aux Bourgeois_.
Maintenant voici comment il était procédé à l'élection pour le Prévôt
des marchands et les Échevins. Le scrutin avait lieu le lendemain de la
Notre-Dame d'août. Quelques jours auparavant, le Prévôt des marchands et
les Échevins enjoignaient aux Quartiniers[84] de réunir les
Cinquanteniers[85] et Dizainiers[86] sous leurs ordres, avec _six_
bourgeois notables du quartier. Ces électeurs désignaient parmi eux
_quatre_ personnes au scrutin secret, et les noms de ces quatre élus
étaient remis par chaque Quartinier au Prévôt des marchands. Ce dernier
choisissait, avec l'aide des Échevins et des _vingt-quatre_ Conseillers,
_deux_ de ces élus; puis le Prévôt des marchands, les Échevins, les
Conseillers de ville, les Quartiniers et les Bourgeois élus, formant un
nombre total de _soixante dix-sept_ personnes, procédaient à la
nomination des nouveaux magistrats après avoir prêté serment d'agir dans
l'intérêt de l'État et de la municipalité. Tous, aussi, avant de se
rendre au bureau de l'Hôtel-de-Ville, assistaient à une messe solennelle
du St-Esprit. Pour le dépouillement du scrutin secret, on choisissait,
avant le vote, quatre scrutateurs, mais ceux-ci nommés de vive voix.
Les vingt-quatre conseillers étaient pareillement nommés à l'élection,
entourée, comme la précédente, de toutes les garanties désirables. Les
Quartiniers étaient nommés par les Cinquanteniers et Dizainiers,
eux-mêmes élus par les Bourgeois. Ne pouvaient prendre part aux
élections que les _Parisiens de naissance_ et jouissant depuis trois
années du droit de bourgeoisie.
Ce droit, d'après un édit de l'an 1286, s'acquérait de la manière
suivante: «Si quelqu'un veut entrer en une bourgeoisie ou commune, il
doit aller trouver le Prévôt en se faisant assister de deux ou trois
bourgeois et s'engager à bâtir ou acheter, dans l'espace d'un an, une
maison de la valeur de soixante sous parisis.»
Le Prévôt des marchands, dont les attributions se rapprochaient beaucoup
de celles du préfet d'aujourd'hui, devenait noble (s'il ne l'était
déjà) par le fait même de son élection et jouissait d'autres singulières
et très-honorables prérogatives. Aussi l'on ne s'étonne pas qu'un
illustre magistrat ait pu dire: «Que le plus beau rêve que puisse faire
un enfant de Paris, c'est de songer qu'il est Prévôt des marchands.»
Il faut se garder de confondre, comme l'ont fait quelques historiens, le
Prévôt de Paris avec le Prévôt des marchands élu par les notables,
tandis que le premier (sorte de préfet de police), tenait du Roi seul
toute son autorité.
[81] Saint-Victor. _Tableau historique et pittoresque de Paris._
[82] Prévôt, de _præpositus_, préposé.
[83] _Recherches sur Paris._
[84] Commandant un quartier de la ville.
[85] Cinquantenier: qui commandait à 50 hommes.
[86] Dizainier: qui commandait à 10 hommes.
II
Il nous est tombé récemment sous la main, à propos de nos anciennes
institutions municipales, un document des plus curieux et très
intéressant comme très utile à reproduire: «Car, dit très bien un
judicieux historien[87], dans ce discours si honnête, si habile sont
exposés des principes qui ont le privilége de ne pas vieillir.»
Sa date pourtant n'est pas récente; il y a tantôt un siècle et demi (146
ans) que ce discours fut prononcé par le Prévôt des marchands, messire
de Castagnère qui, presque octogénaire, croyait devoir en conscience se
démettre d'une fonction «qu'il sentait, vu son grand âge, ne pouvoir
remplir dans toute la sincérité du devoir.»
On ne peut assez admirer l'indépendance et la noble fierté de ce
langage, à une époque qui ne passe point précisément pour _libérale_,
comme on dit à présent. Nous croyons cependant que bien des gens
aujourd'hui pourraient faire leur profit des conseils de ce magistrat
d'autrefois, qui comptait _quarante-cinq_ années d'études
administratives. Voici donc comment s'exprimait messire de Castagnère,
le 27 août 1725, en assemblée générale des échevins, conseillers,
quartiniers et dizainiers de la ville de Paris:
«Assez parlé de moi, c'est chose plus utile de vous entretenir de cette
noble et belle institution municipale que l'Europe vous envie.
«Or donc, écoutez, mes enfants, et faites profit des conseils d'un
vieillard. Dieu, croyez-moi, accorde à ceux qui vont mourir un dernier
rayon de sagesse qui fait que le jugement s'éclaire et que l'âme
s'épure.
«Voilà plus de cinq siècles que la Prévôté existe sans avoir subi de
grave altération. Comme à ses premiers jours, elle est pleine de sève; à
quoi cela tient-il?
«À la stricte observance de nos devoirs.
«Nos devanciers ont tous compris qu'ils devaient se renfermer dans leurs
attributions.
«Chercher à les étendre, ce _serait nous briser et nous perdre_.
«Quand vous entrez dans ce palais, n'oubliez jamais, alors que vous
endossez vos costumes d'échevins ou de conseillers, de _laisser au
vestiaire_, avec vos habits de ville, _toutes vos opinions politiques et
philosophiques_. En mettant le pied dans ce palais, vous êtes les
magistrats, les tuteurs de la ville. Ces titres sont assez beaux pour
contenter une honnête ambition.
«Aimez et respectez vos rois, _sans être les courtisans du pouvoir_;
faites du bien aux pauvres, _sans être les flatteurs du peuple_.
«En améliorant d'abord, comme c'est votre devoir, les quartiers
malsains; en augmentant ensuite la prospérité des quartiers riches, ne
sollicitez pas, ne briguez pas la reconnaissance de vos administrés;
laissez-la monter plus haut, jusqu'à Celui qui a consacré vos décisions,
afin que l'amour de son peuple rende sa tâche plus facile et,
conséquemment, plus heureuse.
«Sous peu de jours, vous allez procéder à l'élection de mon successeur.
Portez vos voix, non sur le plus habile, mais avant tout sur le plus
honnête.
«Que le prévôt que vous allez choisir soit d'humeur conciliante et de
manières distinguées et polies.
«Si cette robe de satin et ce manteau de velours couvraient des formes
vulgaires, on rirait d'abord du magistrat, puis on se moquerait de
l'institution. En France, ne l'oubliez pas, le ridicule tue plus
sûrement que le glaive.
«Lorsque la ville donne des fêtes, comme ce n'est pas le Prévôt qui paye
les violons, mais bien ses administrés, faites que le premier magistrat
honore la cité en conviant ses enfants les plus dignes.
«Comme dernière recommandation du plus grand intérêt, évitez, mes
enfants, de choisir pour magistrat un homme qui aurait figuré dans nos
discordes civiles. L'homme politique nuirait au magistrat, et puis _les
gens de désordre sont incapables d'administrer_. Finalement, en ce qui
concerne le Prévôt, tâchez qu'il réunisse trois qualités, qui sont:
_honnêteté_, _talent_ et _courtoisie_.
«Passons maintenant aux _conseillers de ville_, qui doivent être les
_contrôleurs_ des actes du Prévôt.
«Bien que les conseillers susdits tiennent les cordons de la bourse, il
ne faut pas qu'ils soient les cerbères hargneux du trésor de la ville,
mais bien les _dispensateurs éclairés de ses finances_.
«Pour remplir ces fonctions, il faut, non des hommes à petites idées
étroites et mesquines, mais des magistrats à vues larges et élevées. On
n'administre pas une ville comme Paris de la même façon qu'un marchand
de la rue aux Lombards gère son commerce de pruneaux ou de pistaches.
Quand on a l'honneur d'être conseiller, il faut élever son âme à
l'unisson de la grandeur et de l'importance d'une ville qui a son poids
dans les destinées du monde...
«Or, quels sont les hommes qu'il faut que vous choisissiez de l'oeil ou
touchiez de la main?
«Il m'est de science certaine que les hommes de loisir et _indépendants
de fortune et de position_ sont ce qu'il y a de mieux. Des preuves, j'en
ai les mains pleines.
«Si l'on prend un conseiller faisant le commerce, par exemple, dans le
coeur du magistrat il y aura deux affections: ses chers intérêts et ceux
de la ville. Dans cette position, il y a toujours lutte, et souvent le
marchand, trop occupé, sacrifie l'administrateur.
«Si l'on choisit un médecin en exercice, qu'un de ses clients tombe
subitement malade, par devoir il appartient à l'administration. Placer
un magistrat entre deux obligations aussi saintes, c'est l'exposer à
n'en remplir aucune.
«Si vous jetez les yeux sur des financiers, tamisez leurs antécédents;
il y a un vieux proverbe qui dit: _Quand la main touche trop à l'argent,
le coeur devient métal._»
«Mes enfants, les malheurs causés par le déplorable système de Law ne
sont pas si éloignés que vous n'en ayez souvenance.
«Je le rappelle avec douleur: deux conseillers de ville, hommes de
finance, eurent des accointances avec l'Écossais.
* * * * *
«Loin de moi la pensée de jeter une défaveur quelconque sur ces
professions qui, loyalement exercées, concourent à la prospérité de
l'État. Ces principes administratifs, je les applique d'ailleurs à
toutes les professions, sans en excepter aucune.
«Et puis, il est une vérité devant laquelle nous devons tous nous
incliner chapeau bas; cette vérité, la voici: _Pour faire un conseiller,
il faut dix années d'études en travaillant pour la ville six heures par
jour._ C'est par un tel labeur qu'on acquiert son prix.
«Impossible, à mon avis, à un magistrat d'accommoder les intérêts de sa
profession avec ceux de la ville et de les _dorloter_ sur le même
oreiller.
«Mais, me direz-vous, je suis bien pointilleux, et il faudrait une
lanterne de Diogène pour trouver des conseillers. Mon Dieu! Paris est
assez riche en hommes de loisir et de coeur pour ne pas être embarrassé.
Choisissez, si vous voulez, pour conseillers d'anciens marchands,
d'anciens médecins et d'anciens banquiers, devenus libres; mais
n'enlevez pas le marchand à son comptoir, le médecin à ses malades et le
banquier à ses écus.
«Adieu, mes chers enfants; en vous quittant votre magistrat vous fait
une dernière recommandation: «Vivez dans la crainte de Dieu et le
respect du roi.--J'ai dit.»
D'après tout ce qu'on vient de lire, on comprend le langage du vieil
auteur (Corrozet) au sujet de la Prévôté et de l'Échevinage: «Je ne veux
passer sans vous déclarer la manière et quels sont les échevins de cette
notable ville; je dis que nul ne peut parvenir à la dignité de Prévôt
des marchands, ni d'échevin, qui ne soit enfant des habitants et né en
icelle ville, afin que les étrangers ne soyent instruits aux secrets de
la ville, et que la communication d'iceux ne soit préjudiciable à la
communauté et de mauvais exemple à la postérité. Mais encore y a-t-il
une autre observation qui est qu'on épluche de si près la vie de ceux
qui aspirent à ces dignités qu'il est impossible qu'homme y puisse
parvenir qui soit le moins du monde marqué de quelque note d'infamie,
ressentant dénigrement de renommée, ou qui, pour quelque méfait, et
fût-il léger, aurait été mis en prison, tant est sainte cette autorité
et honneur de l'Échevinage, que la seule opinion de vice lui peut donner
empêchement.»
[87] M. Louis Lazare.
À PROPOS DE LA RUE DES ROSIERS
Il a été beaucoup question, récemment de cette rue des _Rosiers_, à
Montmartre où, le 18 mars 1871, furent assassinés, de la façon que l'on
sait, les généraux Lecomte et Clément Thomas. Détachons du rapport si
remarquable de M. le commandant Rustant, un passage relatif à la mort
des deux nobles victimes. «Car de cette catastrophe comme de plusieurs
autres, écrivait naguère un journaliste, une haute moralité, une grande
leçon se dégageront, espérons-nous, et dont pourront faire leur profit
ceux qui, dans leur présomption insensée, pensent qu'on peut impunément
agiter et déchaîner les multitudes et qu'il est toujours facile de faire
rentrer dans son lit le torrent dont on a rompu les digues.»
Maintenant laissons la parole au commandant: «... Vers cinq heures,
dit-il, une poussée du dehors fit envahir la chambre des prisonniers par
les portes et par les fenêtres en même temps.... Un caporal du 3e
bataillon des chasseurs, et quelques autres soldats ont remarqué plus
spécialement que les gardes nationaux crièrent: «À mort! qu'on les
fusille, sinon ils nous feront fusiller demain!»
»À ces mots, le général Clément Thomas fut saisi, expulsé de la chambre
et poussé à coups de crosse et à coups de poing dans le jardin. Pendant
le trajet, quelques coups de fusils tirés à bout portant l'atteignirent
et le couvrirent de sang; il ne tomba cependant pas. Il put se tenir
debout jusqu'à ce qu'on l'eût acculé le dos au mur. Le général était
debout, tenant son chapeau de la main droite et essayant de garantir son
visage avec le bras gauche.
«De nouveaux coups de fusil, tirés de toutes parts, finirent par
l'abattre sur le côté droit, la tête au mur et le corps plié en deux.
Des scélérats s'approchèrent encore et tiraient toujours à bout portant
ou frappaient sur le cadavre à coups de pied ou à coups de crosse.
«Pendant ce temps, le général Lecomte était encore dans la chambre; il
entendait les coups de feu et comprenait que lui aussi allait mourir de
cet horrible mort. Il conserva tout son calme; il remit son argent au
commandant de Poussargues, lui fit des recommandations pour sa famille
et marcha devant ses assassins avec une dignité si ferme que plusieurs
officiers le saluèrent; il leur rendit leur salut. Une résignation aussi
sublime aurait trouvé grâce devant des barbares; elle ne toucha pas les
modernes civilisés de Montmartre.
«À peine avait-il fait une dizaine de pas dans le jardin qu'un de ses
bourreaux lui tira par derrière un coup de fusil qui le fit tomber sur
les genoux. Aussitôt un groupe le releva à moitié et le fit approcher du
cadavre de Clément Thomas. Ce fut là qu'il fut achevé par une dizaine de
coups tirés à bout portant et que son cadavre fut mutilé, fouillé, et
que deux soldats--l'exécration de l'armée--vinrent décharger leurs armes
sur lui.»
Ce récit n'a pas besoin de commentaires.
La rue _des Rosiers_, à Montmartre est de création récente tellement
qu'elle ne se trouve pas mentionnée, dans le _Livret-Choix des Rues de
Paris_, de l'année 1869. La seule qui soit indiquée dans ce recueil,
d'ailleurs assez exact, est l'ancienne rue des _Rosiers_ du quartier du
Temple dont _Jaillot_ nous dit:
«Elle aboutit d'un côté à la vieille rue du Temple et de l'autre à celle
des Juifs: elle portait ce nom dès l'année 1233. Nos historiens nous ont
conservé le souvenir de l'attentat commis sur une statue de la
Sainte-Vierge qui fut mutilée, la nuit du 31 mai au 1er juin 1528:
elle était placée _en la rue des Rosiers_. François Ier fit faire une
autre statue d'argent qu'il plaça _au lieu même où était l'ancienne de
pierre_. Cette cérémonie se fit, le 12 du dit mois, à la fin d'une
procession générale ordonnée à cet effet. Cette statue ayant été volée
en 1545, on en substitua une autre de bois qui fut brisée par les
Hérétiques, la nuit du 13 au 14 décembre 1551. On fit une semblable
procession et on remit une statue de marbre. Les actes qui constatent
ces différents faits indiquent que ces réparations furent faites _rue
des Rosiers_ devant l'huis de derrière du petit Saint-Antoine.»
Il existait naguère aussi dans le faubourg St-Germain une rue _des
Rosiers_, maintenant disparue: «Elle traverse, dit Saint-Victor, de la
rue Saint-Dominique à celle de Grenelle. Il paraît qu'elle fut ouverte
au commencement du XVIIe siècle. On la nommait alors rue
_Neuve-des-Rosiers_. Il est probable qu'elle fut percée sur un terrain
où les roses étaient abondantes, ce qui lui aura fait donner ce nom.»
Puisque nous tenons la plume et que l'occasion ne s'en est pas offerte
ailleurs, donnons un souvenir, souvenir d'admiration et de sympathie, à
d'autres nobles victimes ou plutôt martyrs de la Commune. Car, comme le
disait l'un d'eux, l'héroïque père Captier, en tombant sous les balles
des fédérés: «_Mes amis, c'est pour le bon Dieu!_»
Et cependant n'auraient-ils pas dû être sacrés entre tous pour les
bourreaux ces généreux prêtres, ces dignes frères qui, pendant tant de
mois, infatigables, s'étaient dévoués pour soigner dans leur ambulance
d'Arcueil les gardes nationaux blessés comme plus tard les fédérés. Chez
ce pauvre peuple qui, livré à lui-même, serait si différent, c'est un
prodige que cette haine sauvage du prêtre, et cette monstrueuse
ingratitude qui ne s'expliquent que par sa malheureuse crédulité aux
prédications scélérates des meneurs, journalistes et autres. Comment,
après tant d'expériences, en est-il encore à comprendre qu'il n'a pas de
pires ennemis que ces détestables flagorneurs?
Il n'avait que trop raison ce ministre d'une République qui disait en
1798, à l'ambassadeur de France, Lombard: «Que les grands mots de
progrès, de liberté ne vous fassent pas illusion; de tout temps les
jongleurs politiques ont mis les mots à la place des choses. Ils
fourvoient la multitude, trompent les coeurs généreux, renversent
l'idole pour s'approprier l'offrande et l'encens. Le peuple sera
toujours peuple: il lui faut un fétiche, il y aura donc toujours des
charlatans.»
ANGLAIS ET PRUSSIEN
Dans le Prologue de son livre, le bon Corrozet, avant de venir «aux
raretés de ce qui se voit de grand et remarquable à Paris,» nous donne,
à la louange de cette grande et illustre cité, deux pièces de vers des
plus curieuses, encore qu'elles laissent un peu à désirer au point de
vue de la poésie et même de la prosodie. Mais elles ont ceci de
particulier, surtout pour l'époque, que les deux auteurs «qui se sont
employés à singulariser cette ville mère et nourrice des bonnes
lettres,» sont _deux étrangers_, d'abord un Anglais, nommé _Architen_,»
homme de singulière érudition et poète fort ingénieux, lequel, décrivant
Paris, l'effigie avec ses vers en telle sorte:
...... C'est Paris, la rose de la terre,
Où le baume flairant de l'univers s'enserre:
Qui en son ornement imite la grandeur
Des Sidons, et l'apprêt des banquets pleins d'honneur.
Paris riche en ses champs et en vins abondante,
Courtoise au laboureur, les moissons recueillante
À foison, où les champs ne sont point offensés
De halliers épineux: là, l'on voit entassés
Ses raisins, comme ès-bois les feuilles épandues:
Tu y vois les forêts de verdeur revêtues
Fourmiller en gibier et toute venaison;
Elle a un puissant roi et fort en sa maison,
Auquel elle obéit, qu'elle sert et caresse.
Là est l'air bon et doux, et l'assiette sans cesse
Pleine de tout bonheur: car tout y est plaisant,
Tout est joyeux et beau, si l'heur n'était nuisant
Aux bons qui sont pressés d'une faute commune,
Ayant toujours au dos les rigueurs de fortune.
Les deux derniers vers ne manquent pas d'à-propos si, pour une bonne
partie, on n'en peut dire autant de la description; car le Paris
d'aujourd'hui ne ressemble guère à la cité champêtre que nous dépeint
Corrozet et dans laquelle le paysage tient une si large place.
Moins plaisante sous ce rapport semble la seconde pièce de vers quoique
beaucoup plus longue. Ni gazons ni verdure, ni vignes ni raisins!
L'auteur prend plaisir surtout à décrire ce qu'un peintre appellerait
«les fabriques», c'est-à-dire les constructions et monuments de la
ville, par exemple les Ponts, et il le fait avec un certain bonheur
d'expression:
Hé! Dieu! que de maisons, que de beaux bâtiments!
À peine dois-tu rien, Paris, aux ornements
De celle qui jadis commanda sur l'empire
De tout cet univers: et ce que plus j'admire
Sont les Ponts, cinq en nombre et tellement dressés
Qu'on y voit des maisons les fondements haussés,
Et le tout si bien fait qu'on jugerait à peine
Que ce fussent des ponts, que dessous fût la Seine,
N'était que l'on le sait, car les rangs des logis,
Les places, les cantons se voient vis-à-vis,
Tout ainsi disposés, en même rang et terme
Qu'on bâtit les maisons en pleine terre ferme.
Le coup de crayon, dans ce fragment, ne manque ni de précision ni
d'agrément. L'auteur ensuite ne marchande pas les compliments à la cité,
près de laquelle Éphèse, Corinthe, Athènes seraient des bourgades.
Je ne sais qui premier fonda le plant (plan) aimable
De Paris, la cité sur toute autre admirable.
Il s'en faut rapporter au recteur des hauts cieux,
Qui de nous, plus que nous, est ami et soigneux.
...............
Rien ne désire l'oeil, et rien ne veut le coeur
Qu'acheter on n'y puisse, car ce que le labeur,
Ce que la terre et l'air produisent, on en fine (trouve)
En cette cité grande et province divine,
Seule, la France on voit si riche et de tel heur
Qu'elle-même ne sait sa force ou sa valeur.
Passons sur les hiatus et autres menues fautes en faveur de la bonne
intention, et de l'accent si sympathique qui se trahit même dans les
incorrections de la langue. D'ailleurs, pour être indulgent à cet égard,
il suffit de nous rappeler que le poète est un étranger, et que cet
étranger est... un Allemand, bien plus un Prussien, oui, vraiment, un
Prussien, lequel, en 1561, Corrozet nous l'affirme: «a composé ces vers
pour loz et recommandation de cette notre ville, afin que ses louanges
se voient épandues et au chaud midi et à l'humide occident, au levant
tempéré et au gelé et froidureux septentrion.»
Il faut avouer, hélas! que les temps sont bien changés; nous n'avons pas
à nous louer aujourd'hui de messieurs les Prussiens autant que nos
aïeux de cet excellent seigneur _Eustache de Knobelstorff_, qui sut si
bien, lui, reconnaître l'hospitalité de la bonne ville de Paris.
FIN DU TROISIÈME ET DERNIER VOLUME.
TABLE
L'abbé de la Salle 1
Eustache Le Sueur 13
Michel-Ange et Titien 32
Toustain 65
Trémouille (La) 67
Vaucanson 73
Victor (Saint) 81
Ville-Hardouin 90
Vincent-de-Paul (Saint) 96
LES VIEILLES RUES (Le Vieux Paris). 113
Après les Deux Siéges 119
Les Vieilles Rues (suite) 128
VARIA 334
Hospice des Enfants-Trouvés id.
La Bastille (Place de) 338
L'Église des Carmes 340
Les Catacombes 358
Cimetière du Père La Chaise 362
Sainte-Geneviève (l'Église) 365
Saint-Germain-des-Prés (l'Église) 370
Saint-Eustache (l'Église) 373
Notre-Dame et l'Hôtel-Dieu 375
Les Boues de Paris 385
La Colonne de la Grande Armée 388
Cour des Miracles 394
Le Prévôt des Marchands 398
La Rue des Rosiers 409
Anglais et Prussien 413
FIN DE LA TABLE DU TROISIÈME ET DERNIER VOLUME.
CAMBRAI.--IMPRIMERIE DE A. RÉGNIER-FAREZ, PLACE-AU-BOIS, 28.
OUVRAGES DU MÊME AUTEUR.
=La France héroïque=, vies et récits dramatiques d'après les
chroniques et les documents originaux, 3e éd. 4 vol. in-12. 10 fr. »»
=Les Marins Français=, suite et complément de la France
héroïque, 2 fort vol. in-12. 6 fr. »»
=Les Combats de la vie=, 2e édit. 4 vol. 8 fr. »»
=À l'Ombre du Drapeau=, 3e édit. 4 vol. in-12. 2 fr. »»
=Le Soldat=, chants et récits, 3e édit. 1 vol. in-18 » fr. 60
=La filleule d'Alfred=, 2e édit. 1 vol. in-12. 2 fr. »»
=La Caverne de Vaugirard=, 1 vol. 2 fr. »»
=Quand les Pommiers sont en fleurs=, 1 vol. 2 fr. »»
=La joie du Foyer=, (3e édit.) 1 vol. in-18 1 fr. 50
=Les soirées du dimanche=, (2e éd.) 1 Vol. 1 fr. 50
=La Femme=, ses vertus et ses défauts, (Tiré des écrits du
P. Caussin), 1 fort vol. in-12 3 fr. 50
=Je Politique=, (Récits et portraits), 1 vol. in-12. 3 fr. 50
CAMBRAI.--IMP. DE RÉGNIER-FAREZ, PLACE-AU-BOIS, 28.