«La suite justifia la prédiction de la Sainte; Attila changea sa marche

et n'approcha pas de Paris.» Cette ville, quelques années après, fut

assiégée par les Francs que commandait Chilpéric. Bientôt les vivres

manquèrent et la famine se faisait vivement sentir lorsque sainte

Geneviève, s'étant rendue à Arcis-sur-Aube et à Troyes, en ramena

plusieurs grands bateaux chargés de blé qu'elle fit entrer dans la ville

à la vue des ennemis qui vainement tentèrent de s'y opposer. Chilpéric

néanmoins s'empara de Paris dont il fit sa capitale et, quoique païen,

ce prince témoigna pour la Sainte d'une vénération singulière au point

de ne jamais rien lui refuser. Certain jour cependant «résolu à employer

la dernière sévérité contre des criminels condamnés à mort, il sortit de

la ville dont il fit fermer les portes, pour se mettre à couvert des

sollicitations de la Sainte.» Mais celle-ci, parvenue à s'échapper de la

ville dont les portes s'ouvrirent d'elles-mêmes pour lui donner passage,

arriva jusqu'au roi qui ne put lui refuser la grâce des condamnés.

C'est au zèle de sainte Geneviève qu'on dut, sous le règne du même

Chilpéric, la construction d'une église; «la première que l'on sache

avoir été élevée sur la sépulture de saint Denis et de ses compagnons.»

D'après d'autres historiens cependant, une chapelle existait en cet

endroit avant l'invasion des Francs.

«Sainte Geneviève, quoique très âgée et usée d'austérités, vécut encore

plusieurs années pendant lesquelles elle eut la joie de voir le grand

Clovis, fils de Chilpéric, renoncer au culte des idoles pour embrasser

la religion chrétienne.... Enfin, comblée d'années et de mérites, elle

mourut à Paris le 3 janvier de l'an 509.» Clovis, qui avait eu toujours

pour la Sainte une profonde vénération, voulut qu'une grande église ou

basilique s'élevât sur le lieu même de sa sépulture où déjà les fidèles

s'étaient empressés d'ériger un petit oratoire en bois. Cette église fut

dédiée sous l'invocation des apôtres St-Pierre et St-Paul.

L'église de _Sainte-Geneviève_, qui la remplace, commencée en 1757,

d'après les dessins de Soufflot, ne fut terminée que vers 1789 ou 1790,

et, l'année suivante, un décret de la Convention décida qu'elle

servirait, sous le nom de _Panthéon_, à la sépulture des grands hommes.

En 1806, un décret de Napoléon Ier rendit l'édifice au culte

catholique, et pendant la Restauration, des travaux considérables furent

exécutés à l'intérieur pour la décoration de l'église qui n'en fut pas

moins, après les évènements de 1830, de nouveau transformée en Panthéon.

Ce scandale heureusement a cessé.

Dans la basilique, au-dessus d'un autel à droite, se voit la châsse

renfermant les reliques de la Sainte. «Cette châsse, dit le chanoine

Godescard, se portait en procession dans les calamités publiques, et on

a plusieurs fois éprouvé les effets sensibles de la puissante protection

de la servante de Dieu auprès du Seigneur. On lui dut surtout la

cessation de la cruelle maladie, connue sous le nom de _Mal des

Ardents_, parce qu'elle consumait ceux qui en étaient attaqués par un

feu secret et meurtrier.»

Le village de Nanterre où la Sainte naquit, vers l'an 422, reste le lieu

d'un pèlerinage célèbre qui, chaque année, à l'époque de la fête, attire

un grand concours de fidèles comme plus tard de curieux pour le

couronnement de la Rosière. Près de l'église on montre encore le puits

témoin d'un miracle que racontent tous les hagiographes. Geneviève qui,

âgée de sept ans à peine, déclarait à saint Germain ne vouloir pas

d'autre époux que Jésus-Christ, ne s'estimait jamais plus heureuse que

quand elle pouvait aller à l'église. Sa mère un jour refusant de l'y

conduire, elle ne put retenir ses larmes, et la supplia de la façon la

plus pressante de ne pas lui refuser cette grâce. La mère, obstinée à

dire non, voyant que l'enfant insistait, perdit patience, et emportée

par la colère, elle donna à Geneviève un soufflet. La punition fut

prompte, car à peine le coup était porté, que Géronce sentit un voile

s'étendre sur ses yeux; la clarté du jour devint pour elle comme les

plus profondes ténèbres de la nuit; et maintenant c'était elle qui

devait emprunter la main de l'enfant pour la conduire non pas seulement

à l'église ou au village, mais même au jardin. «Ce ne fut que près de

deux ans après, dit Godescard, qu'elle recouvra la vue en se frottant

les yeux avec de l'eau que sa fille avait tirée du puits et sur laquelle

elle avait fait le signe de la croix[76]».

[76] _Vies des Saints_, T. Ier.

ST-GERMAIN-DES-PRÉS (ÉGLISE DE)

Cette église est sans contredit une des plus anciennes de Paris,

puisqu'elle fut construite par le roi Childebert au retour de son

expédition en Espagne. Quoique pas très-heureux dans cette campagne, le

roi des Francs en avait rapporté de grands trésors enlevés aux Visigoths

de l'Ebre, et, ce qu'il regardait comme plus précieux, la tunique de

saint Vincent, à lui donnée par les habitants de Sarragosse. L'église,

destinée à recevoir la sainte relique, fut élevée, vers la fin de son

règne, par Childebert, et consacrée sous la vocable du saint. «L'édifice

était magnifique, dit un docte écrivain moderne; il avait la forme d'une

croix latine; il était soutenu par de grandes colonnes de marbre, percé

de nombreuses fenêtres, et couvert d'un lambris doré. Des peintures à

fond d'or embellissaient les murs; une riche mosaïque formait le pavé,

et des lames de cuivre doré, qui formaient la toiture, jetaient un si

vif éclat que le peuple ne tarda pas à surnommer cette basilique

Saint-Germain le Doré[77].»

Le nom de Germain lui était donné, concurremment avec celui de Vincent,

à cause de Germain, le saint évêque de Paris, enterré dans cette église

près de laquelle s'éleva un monastère qui, par diverses donations des

rois et des particuliers, devint une des abbayes les plus considérables

de France. Les religieux qui l'habitaient et que saint Germain avait

fait venir d'Autun, suivaient d'abord la règle de saint Antoine et de

saint Basile, à laquelle fut substituée celle de saint Benoît le grand

réformateur de la vie monastique en Occident.

Dans cette église fut enterré Childebert et jusqu'à la fondation de

l'abbaye de Saint-Denis au septième siècle, elle servit de sépulture aux

rois et reines de la dynastie mérovingienne.

Lors des grandes invasions des pirates normands, l'église de

Saint-Germain et Saint-Vincent fut, en 853, le jour même de Pâques,

pillée par les barbares qui, de plus, avant de s'éloigner, y mirent le

feu; mais il put être éteint par les religieux cachés dans les environs,

et qui promptement accoururent. En 886, l'église fut de nouveau envahie

et pillée par les Normands, «et, dit un vieil historien, mise quasi rès

pied rès terre.» Elle se releva cependant grâce au zèle et à la piété

des religieux, aidés par le roi de France, mais s'appela dès lors du nom

de saint Germain seul «Saint-Germain-des-Prés, à cause qu'elle est

située proche des prés que l'on nommait des Prés-aux-Clercs.»

Au neuvième siècle, d'après un inventaire laissé par Irmion, abbé de

Saint-Germain-des-Prés, l'abbaye comptait dans ses domaines ou _manses_

plus de 10,000 personnes qui relevaient d'elle, hommes libres, colons,

lides (demi-serfs), serfs et esclaves, ces derniers au nombre de six

cents seulement. Les sujets de l'abbaye n'avaient pas à se plaindre de

leur condition, relativement très-heureuse, car comme le dit très-bien

l'écrivain déjà cité: «Alors que l'Église exerçait sur le pauvre une

autorité pleine de mansuétude et disputait le terrain aux envahissements

de la force brutale et du sabre, cette grande puissance territoriale

attestait, quoiqu'on puisse dire, un incontestable progrès social.

L'Église, en effet, assurait seule aux masses un peu de sécurité et de

paix; elle stipulait pour le faible et pour l'opprimé, et ne cessait de

transformer l'esclavage en servage, le servage en colonat.»

L'église Saint-Germain-des-Prés, restaurée assez récemment à

l'intérieur, est ornée de remarquables peintures d'Hippolyte Flandrin à

qui, par reconnaissance, un petit monument commémoratif, orné du buste

de l'artiste, a été érigé dans une travée latérale (celle de gauche).

Disons un mot, avant de terminer, du fameux _Pré-aux-Clercs_, dont il

est fort parlé dans les vieilles histoire et qui a donné son nom à l'une

de nos rues. Le Pré-aux-Clercs était un grand terrain appartenant à

l'abbaye Saint-Germain-des-Prés et qui d'abord, se déroulant en forme de

plaine, occupait tout l'espace compris entre la rue Mazarine et les

Invalides. Il fut réduit peu à peu par les constructions qui s'élevèrent

de divers côtés; dans le champ qui restait, très-vaste encore, les

étudiants de l'Université avaient pris l'habitude de se donner

rendez-vous «pour s'esbattre» et par le long temps, une sorte de

prescription s'établit en leur faveur. Ce qui n'était qu'une tolérance

devint un droit que l'abbaye Saint-Germain-des-Prés volontairement et

gracieusement leur reconnut.

[77] Gabourg: _Histoire de Paris_, t. 1er.

SAINT EUSTACHE (ÉGLISE)

«C'était, dit Sauval, une chapelle dédiée à Sainte-Agnès et qu'avait

fait édifier Jean Alais à qui la conscience reprochait d'avoir mis un

impôt d'un denier sur chaque panier de poisson.»

Cette chapelle existait avant le XIIe siècle, puisque, sous

Philippe-Auguste, elle devint une annexe de St-Germain l'Auxerrois; ce

ne fut que longtemps après, au XVIe siècle, qu'on l'érigea en paroisse

sous le vocable de St-Eustache. Mais la chapelle, tombant en ruines,

avait fait place à la magnifique église que nous admirons encore

aujourd'hui, et qui fut rebâtie en 1532, «d'une architecture gothique

mais délicate et fort exhaussée. Il semble que David n'en était pas le

premier architecte et ait voulu faire revivre l'architecture gothique

que nous avons vue mourir en France» dit Sauval, ayant contre ces

merveilles du moyen-âge tous les préjugés de son temps. Car il ne parle

pas autrement que La Bruyère, et chose plus inconcevable que Fénelon,

dont le savoir égalait la piété, doué au plus haut degré du sens

artistique, et qui pourtant, tout à fait aveugle relativement à cet

admirable art gothique, écrivit sur ce sujet des énormités.

Faut-il s'étonner après cela d'entendre Sauval nous dire

sentencieusement: «Du Breul, Corrozet et les _bonnes gens_ disent

merveilles tant de son architecture que des piliers grêles et chargés de

colonnes en l'air. Cette grande élévation de colonnes et un tas de

moulures qu'ils ne voient point ailleurs, cette prodigieuse longueur de

pilastres et exhaussement des voûtes, _qui sont toutes les parties

vicieuses de l'architecture_ (_sic_), les ont surpris. Véritablement il

y a quelques chapiteaux de colonnes au portail de l'aile droite dont les

feuilles sont fort tendres et qui seraient des plus beaux de Paris et

des meilleurs, s'ils n'étaient un peu gothiques par en haut. Il y en a

de pareille manière et aussi bonne au côté gauche; et c'est _la seule

bonne chose_ qui se trouve dans cette église.»

Voilà! et ces sottises, l'honnête Sauval, qui n'était point un _sot_

certes, les débite en toute sûreté de conscience et de l'air le plus

content du monde. À quel point le préjugé, sucé dès l'enfance, peut-il

épaissir ce bandeau que la cécité nous met sur les yeux, puisque Sauval

les fermait complètement alors à ce qui nous semble aujourd'hui «niais

d'évidence» comme eût dit Toppffer! Qui de nous, maintenant, en entrant

dans cette magnifique basilique, n'est saisi d'une émotion religieuse

mêlée d'admiration et presque de stupeur, devant cette immensité,

j'allais dire cette _vastitude_ de l'édifice, ces colonnes qui montent à

une si prodigieuse hauteur, soutenant des voûtes qui semblent plus près

du ciel que de la terre? Dirai-je la majestueuse simplicité du style et

ce je ne sais quoi de mystérieux, qu'on sent partout dans l'enceinte et

que favorise la lumière vague et voilée tamisée par les vitraux. Cette

impression profonde que de fois ne l'ai-je pas ressentie dans cette

église qui fut longtemps ma paroisse, impression de recueillement et de

piété qu'on ne s'attend pas à éprouver à la vue de cette déplorable

façade d'un style si différent et qui jure tellement avec tout le reste.

Il avait été question naguère de faire disparaître cet anachronisme

grossier et de mettre la façade en harmonie avec le style de l'édifice.

Combien n'est-il pas à regretter que, par des motifs d'économie sans

doute, ce projet si raisonnable n'ait pu être réalisé.

Il paraît qu'anciennement dans l'église on voyait le tombeau du

fondateur de la chapelle et que sur la pierre sépulcrale on lisait cette

curieuse épitaphe que nous n'avons pas retrouvée:

Ci gist Alain de la rue de Grenelle,

À qui Dieu doint (donne) vie sempiternelle

En paradis, où sont harpes et luts,

Non en enfer où damnés sont bouluts.

Que dirons-nous de ce grand purgatoire?

Il en est un, ouy dà, tredame voire (vraiment)!

On remarque, dans cette église, le grand autel du choeur en marbre blanc

artistement travaillé, et la chapelle de la Sainte-Vierge, une des plus

belles qu'on voie à Paris, même en dépit de peintures assez étranges,

faites, à ce qu'on prétend, pour l'orner.

NOTRE DAME ET L'HOTEL-DIEU

I

NOTRE DAME.

«Ce chef-d'oeuvre d'architecture gothique, dit un judicieux historien,

est situé dans l'île de la Cité, à la place d'une chapelle consacrée à

la Vierge, à St-Denis et à St-Étienne, mais dont l'origine est inconnue.

Un second temple, qui y avait été élevé au VIe siècle par les soins de

Childebert, fut réduit en cendres par les Normands en 867. Robert dit le

Pieux résolut la reconstruction de Notre-Dame; son fils, Henri, commença

l'exécution de ce projet, et, en 1161, Maurice de Sully, évêque de

Paris, aidé des fidèles, fit poursuivre les travaux avec diligence.

Continuée par ses successeurs, l'église arriva enfin à son achèvement

vers 1257 ou 1259: les constructions en étaient alors dirigées par

l'architecte Jean de Chelles. On croit que le pape Alexandre III en a

posé la première pierre. Bâtie en forme de croix latine, l'église

Notre-Dame a 390 pieds de long dans oeuvre, 144 pieds de large et 104

pieds de haut; 120 gros piliers soutiennent les voûtes principales. La

nef et le choeur sont accompagnés de doubles bas-côtés écrasés par de

spacieuses galeries qui règnent tout autour de l'édifice. La façade

principale se fait remarquer par son imposante architecture, son

élévation, sa sculpture pleine de détails. Elle est terminée par deux

grosses tours carrées ayant 280 pieds de haut: on y monte par 380

degrés, et les deux tours sont liées entre elles par deux galeries hors

d'oeuvre que soutiennent des colonnes gothiques d'une délicatesse

surprenante. Dans la tour du sud est la fameuse cloche nommée _bourdon_

qui pèse près de 32 milliers. Fondue en 1682 et refondue en 1685, elle

eut Louis XIV et la reine pour parrain et marraine. Son battant pèse 976

livres. Il faut 16 hommes pour la mettre en branle. La façade de

l'église est percée de trois portes, pratiquées sous des voussures en

ogives et chargées de sculptures[78]».

Quelques passages de cet article tendraient à faire croire que Maurice

de Sully ne fit que donner une impulsion plus vive aux travaux tandis

qu'en réalité c'est à lui que Paris doit sa cathédrale; car, pendant les

33 années de son épiscopat, il ne cessa de consacrer tous ses soins à

cette grande entreprise. L'édifice sans doute ne s'acheva que sous Eudes

ou Odon, son successeur, et même certaines parties ne furent construites

que plus tard, mais ce qui ne paraît pas moins certain, c'est que déjà

l'on couvrait le choeur lorsque Maurice de Sully mourut dans l'abbaye

Saint-Victor qu'il habitait depuis quelques mois seulement.

Ce prélat se distinguait entre les plus pieux et les plus savants de son

temps, et ses contemporains avaient en très grande estime ses vertus,

encore qu'il n'ait pas joué un rôle important dans les affaires de

l'époque et que la construction de la cathédrale ait surtout donné

l'illustration à son nom. Voici un trait de sa vie qu'on nous saura gré

de rappeler et qui est tiré d'un sermon attribué par quelques-uns à

saint Bonaventure et par d'autres à un théologien du XVe siècle nommé

Godescal Hollen:

Maurice était né de parents très pauvres dans le village de Sully

(_Solliaco_) sur les bords de la Loire. Réduit dans son enfance et sa

jeunesse à vivre d'aumônes, il trouva moyen, en mendiant, de gagner

Paris où, d'abord étudiant émérite, il ne tarda pas à monter lui-même

dans l'une des chaires comme professeur et ses éclatants succès dans

l'enseignement lui valurent un canonicat à Bourges, puis à Paris même,

où il fut promu également à la dignité d'archidiacre. C'est alors qu'eut

lieu l'évènement auquel il est fait allusion plus haut.

Un matin, une femme âgée, vêtue d'une robe de bure usée et rapiécée, un

bâton blanc à la main, arrive dans la capitale et s'informe où demeurait

le docteur Maurice dont elle se déclare la mère. Sans doute elle en

fournit la preuve; car de pieuses dames s'empressèrent de lui donner

l'hospitalité, et, craignant que l'archidiacre ne fût humilié s'il

voyait sa mère dans un si pauvre costume, ils habillèrent la voyageuse

de vêtements neufs couverts d'un manteau également neuf, puis, dans cet

état, la conduisirent à son fils. Mais à leur grande stupéfaction,

celui-ci, quoiqu'il eût paru vivement ému d'abord, se remit vite et

froidement il répondit:

--Que me voulez-vous et que prétend-on? Je ne connais point cette femme

et je ne saurais l'avouer pour ma mère; car ma mère, qui se fait gloire

de la pauvreté si chère à Notre-Seigneur, ne porta jamais que des

vêtements grossiers et dédaigne tous les vains ornements du siècle.

Puis, non sans qu'il parût lui en coûter, baissant les yeux et

détournant la tête, il s'éloigna pendant que l'étrangère, interdite, le

regardait avec une stupeur douloureuse; bientôt de ses yeux on vit

couler des larmes et les sanglots gonflaient sa poitrine.

--Ne pleurez pas ainsi, bonne et digne femme, reprit l'une des dames qui

l'accompagnaient. Ne croyez pas surtout que le docteur rougit de vous,

non, pas plus qu'il ne vous méconnaît. Son émotion d'abord en vous

voyant a trahi son coeur de fils. Mais, par sa grande vertu et sa haute

sagesse, dominant même les mouvements les plus vifs de la nature, il a

voulu sans doute nous donner une leçon, à nous, mais non pas à vous, sa

mère. Venez, nous lui prouverons que nous avons compris.»

La voyageuse suivit ses protectrices qui, après lui avoir fait reprendre

ses premiers et humbles vêtements, en lui rendant son bâton, la

ramenèrent vers Maurice qu'elles trouvèrent au milieu d'une nombreuse et

brillante assemblée. La pauvre femme tremblait plus que jamais en

approchant de ce cercle composé des personnages les plus importants de

la ville; mais du plus loin que Maurice l'aperçut, quittant sa place et

courant à elle à travers la foule, il la serra tendrement dans ses bras

et s'écria avec l'accent d'une émotion profonde:

--Oh! cette fois, je la reconnais, c'est bien ma mère, ma chère bonne et

vénérable mère!

D'après les auteurs qui croient authentique cette anecdote, elle

contribua tout particulièrement à rendre populaire l'archidiacre et à

lui mériter le plus grand nombre des suffrages lorsque le siége de Paris

devint vacant par la mort de l'évêque Pierre Lombard (1160).

Un mot encore avant de terminer relatif aux constructions de l'église

Notre-Dame. «L'évêque Maurice, dit Sauval, la rehaussa sur treize

grandes marches qu'on fut contraint d'enterrer sous Louis XII et tout de

même de rehausser la rue de la Juiverie sitôt que le Petit-Pontet le

pont Notre-Dame qu'on rebâtissait eurent été achevés. Jusque-là Paris

n'avait été qu'une ville fort basse et sujette en hiver à souffrir

beaucoup de l'eau quand la rivière était haute.»

Corrozet, le bon vieil auteur, avait sans doute fourni ce renseignement

à Sauval, car on lit dans sa _Fleur des antiquités et singularités_ de

la ville de Paris (1552): «On montait jadis treize degrés pour entrer

dans cette église, lesquels sont sous le pavé à cause que les rues de la

cité ont été haussées pour obvier à l'inondation de la Seine.»

Il nous dit de l'église: «Ce temple est la merveille de France pour sa

grandeur et sa forme.... Au plus haut se présentent en vue deux hautes

tours carrées, de grandeur merveilleuse, mieux ressemblantes à deux

forteresses de défense sur un rocher qu'à des clochers lesquelles ont

trente-quatre toises de hauteur. Les cloches sont si grosses qu'il faut

dix-huit ou vingt hommes pour ébranler la plus matérielle appelée

_Marie_, le son de laquelle en temps coi et de nuit se peut entendre de

sept lieues loin de la ville.

«À l'entour des deux tours sont doubles galeries à deux étages dont la

plus haute est soutenue de colonnes ayant leur piédestal dessus la

première; tout au plus haut il y a une plate-forme le regard de laquelle

en bas fait sembler les hommes aussi petits qu'un oiseau... Brief, c'est

le spectacle le plus grand et le mieux bâti de la chrétienté.» Est-il

besoin de rappeler, que pendant la Commune, ce monument des vieux âges

n'a échappé que par miracle et grâce au dévoûment des internes de

l'Hôtel-Dieu, à l'incendie allumé par des mains sacriléges.

[78] Louvet.

II

L'HOTEL-DIEU.

La fondation de cet hospice est attribuée à saint Landry d'après une

légende insérée au Bréviaire de 1492, mais qui, paraît-il, ne s'appuie

sur aucun document très-certain. Il y a plus.

«Saint Landry est mort vers l'an 656, et tout porte à croire, dit le

judicieux Saint-Victor[79], qu'à cette époque l'Hôtel-Dieu n'existait

point encore. On trouve même qu'en 690, il y avait sur l'emplacement où

il est situé un monastère de filles dont Landetrude était abbesse. Alors

c'était la maison de l'évêque qui était l'asile des malheureux, de la

veuve et de l'orphelin. Le pauvre et le malade y trouvaient des secours

et des consolations; elle servait encore de retraite aux pèlerins et aux

voyageurs; et les annales de l'église, celles de la monarchie, les

actes, les récits les plus authentiques nous représentent les évêques de

Paris, dignes successeurs des apôtres, livrés par dessus tout à ces

pieux devoirs. On les voyait, excitant le clergé par l'ardeur de leur

zèle et de leur charité, se faire un plaisir et une gloire de recevoir

tous ceux que leur affliction ou leurs besoins conduisaient vers eux,

leur laver les pieds, les servir eux-mêmes à table, leur administrer les

sacrements et leur prodiguer ainsi tous les secours de l'âme et du

corps.»

Tel était saint Landry, qu'il ait ou non fondé l'hospice connu depuis

sous le nom de l'Hôtel-Dieu qui certainement existait déjà sous le règne

de Charlemagne puisque nous voyons, par un acte de l'an de grâce 829,

que l'évêque Inchade assigne à cette maison les dîmes des biens dont il

avait gratifié son chapitre, ce qui prouve que l'Hôtel-Dieu existait

antérieurement et que l'évêque et son chapitre y avaient certains droits

soit pour l'avoir fondé, soit pour avoir contribué à le doter.

Le nombre des pauvres et des malades allant en augmentant avec la

population, l'établissement dut s'accroître en proportion. Nous voyons

qu'en 1217, d'après les nouveaux statuts dressés par Étienne, doyen de

Paris, de concert avec le chapitre, il est établi, pour l'administration

de cette maison, quatre prêtres, quatre clercs laïques, et vingt-cinq

soeurs; tous doivent garder la chasteté, vivre dans la pauvreté et en

commun, soumis au Chapitre, aux proviseurs et à celui des prêtres que

l'on qualifiait du titre de _Maître de la maison de Dieu_.

Au commencement du seizième siècle, l'hôpital ou l'hospice (car il fut

longtemps l'un et l'autre) fut mis sous la direction des chanoines

réguliers de saint Augustin et dès lors desservi par des soeurs dites

_augustines_ dont le nombre, dans le siècle suivant, s'élevait à plus de

_cent_ «occupées à soigner les malades de tout âge, de toute condition,

de tout pays, de toute religion qui y étaient admis» dit un écrivain du

temps; il s'en trouvait d'ordinaire plus de 3,000 sans les pauvres.

Voici l'admirable portrait qu'un témoin oculaire (Helyot) nous fait de

ces saintes filles:

«Le cardinal de Vitry a sans doute voulu parler des religieuses de

l'Hôtel-Dieu lorsqu'il dit qu'il y en avait qui se faisaient violence,

souffraient avec joie et sans répugnance l'aspect hideux de toutes les

misères humaines et qu'il lui semblait qu'aucun genre de pénitence ne

pouvait être comparé à cette espèce de martyre.

Les Rues de Paris, tome troisième Biographies, portraits, récits et légendes · 第 23 / 25 段