et n'approcha pas de Paris.» Cette ville, quelques années après, fut
assiégée par les Francs que commandait Chilpéric. Bientôt les vivres
manquèrent et la famine se faisait vivement sentir lorsque sainte
Geneviève, s'étant rendue à Arcis-sur-Aube et à Troyes, en ramena
plusieurs grands bateaux chargés de blé qu'elle fit entrer dans la ville
à la vue des ennemis qui vainement tentèrent de s'y opposer. Chilpéric
néanmoins s'empara de Paris dont il fit sa capitale et, quoique païen,
ce prince témoigna pour la Sainte d'une vénération singulière au point
de ne jamais rien lui refuser. Certain jour cependant «résolu à employer
la dernière sévérité contre des criminels condamnés à mort, il sortit de
la ville dont il fit fermer les portes, pour se mettre à couvert des
sollicitations de la Sainte.» Mais celle-ci, parvenue à s'échapper de la
ville dont les portes s'ouvrirent d'elles-mêmes pour lui donner passage,
arriva jusqu'au roi qui ne put lui refuser la grâce des condamnés.
C'est au zèle de sainte Geneviève qu'on dut, sous le règne du même
Chilpéric, la construction d'une église; «la première que l'on sache
avoir été élevée sur la sépulture de saint Denis et de ses compagnons.»
D'après d'autres historiens cependant, une chapelle existait en cet
endroit avant l'invasion des Francs.
«Sainte Geneviève, quoique très âgée et usée d'austérités, vécut encore
plusieurs années pendant lesquelles elle eut la joie de voir le grand
Clovis, fils de Chilpéric, renoncer au culte des idoles pour embrasser
la religion chrétienne.... Enfin, comblée d'années et de mérites, elle
mourut à Paris le 3 janvier de l'an 509.» Clovis, qui avait eu toujours
pour la Sainte une profonde vénération, voulut qu'une grande église ou
basilique s'élevât sur le lieu même de sa sépulture où déjà les fidèles
s'étaient empressés d'ériger un petit oratoire en bois. Cette église fut
dédiée sous l'invocation des apôtres St-Pierre et St-Paul.
L'église de _Sainte-Geneviève_, qui la remplace, commencée en 1757,
d'après les dessins de Soufflot, ne fut terminée que vers 1789 ou 1790,
et, l'année suivante, un décret de la Convention décida qu'elle
servirait, sous le nom de _Panthéon_, à la sépulture des grands hommes.
En 1806, un décret de Napoléon Ier rendit l'édifice au culte
catholique, et pendant la Restauration, des travaux considérables furent
exécutés à l'intérieur pour la décoration de l'église qui n'en fut pas
moins, après les évènements de 1830, de nouveau transformée en Panthéon.
Ce scandale heureusement a cessé.
Dans la basilique, au-dessus d'un autel à droite, se voit la châsse
renfermant les reliques de la Sainte. «Cette châsse, dit le chanoine
Godescard, se portait en procession dans les calamités publiques, et on
a plusieurs fois éprouvé les effets sensibles de la puissante protection
de la servante de Dieu auprès du Seigneur. On lui dut surtout la
cessation de la cruelle maladie, connue sous le nom de _Mal des
Ardents_, parce qu'elle consumait ceux qui en étaient attaqués par un
feu secret et meurtrier.»
Le village de Nanterre où la Sainte naquit, vers l'an 422, reste le lieu
d'un pèlerinage célèbre qui, chaque année, à l'époque de la fête, attire
un grand concours de fidèles comme plus tard de curieux pour le
couronnement de la Rosière. Près de l'église on montre encore le puits
témoin d'un miracle que racontent tous les hagiographes. Geneviève qui,
âgée de sept ans à peine, déclarait à saint Germain ne vouloir pas
d'autre époux que Jésus-Christ, ne s'estimait jamais plus heureuse que
quand elle pouvait aller à l'église. Sa mère un jour refusant de l'y
conduire, elle ne put retenir ses larmes, et la supplia de la façon la
plus pressante de ne pas lui refuser cette grâce. La mère, obstinée à
dire non, voyant que l'enfant insistait, perdit patience, et emportée
par la colère, elle donna à Geneviève un soufflet. La punition fut
prompte, car à peine le coup était porté, que Géronce sentit un voile
s'étendre sur ses yeux; la clarté du jour devint pour elle comme les
plus profondes ténèbres de la nuit; et maintenant c'était elle qui
devait emprunter la main de l'enfant pour la conduire non pas seulement
à l'église ou au village, mais même au jardin. «Ce ne fut que près de
deux ans après, dit Godescard, qu'elle recouvra la vue en se frottant
les yeux avec de l'eau que sa fille avait tirée du puits et sur laquelle
elle avait fait le signe de la croix[76]».
[76] _Vies des Saints_, T. Ier.
ST-GERMAIN-DES-PRÉS (ÉGLISE DE)
Cette église est sans contredit une des plus anciennes de Paris,
puisqu'elle fut construite par le roi Childebert au retour de son
expédition en Espagne. Quoique pas très-heureux dans cette campagne, le
roi des Francs en avait rapporté de grands trésors enlevés aux Visigoths
de l'Ebre, et, ce qu'il regardait comme plus précieux, la tunique de
saint Vincent, à lui donnée par les habitants de Sarragosse. L'église,
destinée à recevoir la sainte relique, fut élevée, vers la fin de son
règne, par Childebert, et consacrée sous la vocable du saint. «L'édifice
était magnifique, dit un docte écrivain moderne; il avait la forme d'une
croix latine; il était soutenu par de grandes colonnes de marbre, percé
de nombreuses fenêtres, et couvert d'un lambris doré. Des peintures à
fond d'or embellissaient les murs; une riche mosaïque formait le pavé,
et des lames de cuivre doré, qui formaient la toiture, jetaient un si
vif éclat que le peuple ne tarda pas à surnommer cette basilique
Saint-Germain le Doré[77].»
Le nom de Germain lui était donné, concurremment avec celui de Vincent,
à cause de Germain, le saint évêque de Paris, enterré dans cette église
près de laquelle s'éleva un monastère qui, par diverses donations des
rois et des particuliers, devint une des abbayes les plus considérables
de France. Les religieux qui l'habitaient et que saint Germain avait
fait venir d'Autun, suivaient d'abord la règle de saint Antoine et de
saint Basile, à laquelle fut substituée celle de saint Benoît le grand
réformateur de la vie monastique en Occident.
Dans cette église fut enterré Childebert et jusqu'à la fondation de
l'abbaye de Saint-Denis au septième siècle, elle servit de sépulture aux
rois et reines de la dynastie mérovingienne.
Lors des grandes invasions des pirates normands, l'église de
Saint-Germain et Saint-Vincent fut, en 853, le jour même de Pâques,
pillée par les barbares qui, de plus, avant de s'éloigner, y mirent le
feu; mais il put être éteint par les religieux cachés dans les environs,
et qui promptement accoururent. En 886, l'église fut de nouveau envahie
et pillée par les Normands, «et, dit un vieil historien, mise quasi rès
pied rès terre.» Elle se releva cependant grâce au zèle et à la piété
des religieux, aidés par le roi de France, mais s'appela dès lors du nom
de saint Germain seul «Saint-Germain-des-Prés, à cause qu'elle est
située proche des prés que l'on nommait des Prés-aux-Clercs.»
Au neuvième siècle, d'après un inventaire laissé par Irmion, abbé de
Saint-Germain-des-Prés, l'abbaye comptait dans ses domaines ou _manses_
plus de 10,000 personnes qui relevaient d'elle, hommes libres, colons,
lides (demi-serfs), serfs et esclaves, ces derniers au nombre de six
cents seulement. Les sujets de l'abbaye n'avaient pas à se plaindre de
leur condition, relativement très-heureuse, car comme le dit très-bien
l'écrivain déjà cité: «Alors que l'Église exerçait sur le pauvre une
autorité pleine de mansuétude et disputait le terrain aux envahissements
de la force brutale et du sabre, cette grande puissance territoriale
attestait, quoiqu'on puisse dire, un incontestable progrès social.
L'Église, en effet, assurait seule aux masses un peu de sécurité et de
paix; elle stipulait pour le faible et pour l'opprimé, et ne cessait de
transformer l'esclavage en servage, le servage en colonat.»
L'église Saint-Germain-des-Prés, restaurée assez récemment à
l'intérieur, est ornée de remarquables peintures d'Hippolyte Flandrin à
qui, par reconnaissance, un petit monument commémoratif, orné du buste
de l'artiste, a été érigé dans une travée latérale (celle de gauche).
Disons un mot, avant de terminer, du fameux _Pré-aux-Clercs_, dont il
est fort parlé dans les vieilles histoire et qui a donné son nom à l'une
de nos rues. Le Pré-aux-Clercs était un grand terrain appartenant à
l'abbaye Saint-Germain-des-Prés et qui d'abord, se déroulant en forme de
plaine, occupait tout l'espace compris entre la rue Mazarine et les
Invalides. Il fut réduit peu à peu par les constructions qui s'élevèrent
de divers côtés; dans le champ qui restait, très-vaste encore, les
étudiants de l'Université avaient pris l'habitude de se donner
rendez-vous «pour s'esbattre» et par le long temps, une sorte de
prescription s'établit en leur faveur. Ce qui n'était qu'une tolérance
devint un droit que l'abbaye Saint-Germain-des-Prés volontairement et
gracieusement leur reconnut.
[77] Gabourg: _Histoire de Paris_, t. 1er.
SAINT EUSTACHE (ÉGLISE)
«C'était, dit Sauval, une chapelle dédiée à Sainte-Agnès et qu'avait
fait édifier Jean Alais à qui la conscience reprochait d'avoir mis un
impôt d'un denier sur chaque panier de poisson.»
Cette chapelle existait avant le XIIe siècle, puisque, sous
Philippe-Auguste, elle devint une annexe de St-Germain l'Auxerrois; ce
ne fut que longtemps après, au XVIe siècle, qu'on l'érigea en paroisse
sous le vocable de St-Eustache. Mais la chapelle, tombant en ruines,
avait fait place à la magnifique église que nous admirons encore
aujourd'hui, et qui fut rebâtie en 1532, «d'une architecture gothique
mais délicate et fort exhaussée. Il semble que David n'en était pas le
premier architecte et ait voulu faire revivre l'architecture gothique
que nous avons vue mourir en France» dit Sauval, ayant contre ces
merveilles du moyen-âge tous les préjugés de son temps. Car il ne parle
pas autrement que La Bruyère, et chose plus inconcevable que Fénelon,
dont le savoir égalait la piété, doué au plus haut degré du sens
artistique, et qui pourtant, tout à fait aveugle relativement à cet
admirable art gothique, écrivit sur ce sujet des énormités.
Faut-il s'étonner après cela d'entendre Sauval nous dire
sentencieusement: «Du Breul, Corrozet et les _bonnes gens_ disent
merveilles tant de son architecture que des piliers grêles et chargés de
colonnes en l'air. Cette grande élévation de colonnes et un tas de
moulures qu'ils ne voient point ailleurs, cette prodigieuse longueur de
pilastres et exhaussement des voûtes, _qui sont toutes les parties
vicieuses de l'architecture_ (_sic_), les ont surpris. Véritablement il
y a quelques chapiteaux de colonnes au portail de l'aile droite dont les
feuilles sont fort tendres et qui seraient des plus beaux de Paris et
des meilleurs, s'ils n'étaient un peu gothiques par en haut. Il y en a
de pareille manière et aussi bonne au côté gauche; et c'est _la seule
bonne chose_ qui se trouve dans cette église.»
Voilà! et ces sottises, l'honnête Sauval, qui n'était point un _sot_
certes, les débite en toute sûreté de conscience et de l'air le plus
content du monde. À quel point le préjugé, sucé dès l'enfance, peut-il
épaissir ce bandeau que la cécité nous met sur les yeux, puisque Sauval
les fermait complètement alors à ce qui nous semble aujourd'hui «niais
d'évidence» comme eût dit Toppffer! Qui de nous, maintenant, en entrant
dans cette magnifique basilique, n'est saisi d'une émotion religieuse
mêlée d'admiration et presque de stupeur, devant cette immensité,
j'allais dire cette _vastitude_ de l'édifice, ces colonnes qui montent à
une si prodigieuse hauteur, soutenant des voûtes qui semblent plus près
du ciel que de la terre? Dirai-je la majestueuse simplicité du style et
ce je ne sais quoi de mystérieux, qu'on sent partout dans l'enceinte et
que favorise la lumière vague et voilée tamisée par les vitraux. Cette
impression profonde que de fois ne l'ai-je pas ressentie dans cette
église qui fut longtemps ma paroisse, impression de recueillement et de
piété qu'on ne s'attend pas à éprouver à la vue de cette déplorable
façade d'un style si différent et qui jure tellement avec tout le reste.
Il avait été question naguère de faire disparaître cet anachronisme
grossier et de mettre la façade en harmonie avec le style de l'édifice.
Combien n'est-il pas à regretter que, par des motifs d'économie sans
doute, ce projet si raisonnable n'ait pu être réalisé.
Il paraît qu'anciennement dans l'église on voyait le tombeau du
fondateur de la chapelle et que sur la pierre sépulcrale on lisait cette
curieuse épitaphe que nous n'avons pas retrouvée:
Ci gist Alain de la rue de Grenelle,
À qui Dieu doint (donne) vie sempiternelle
En paradis, où sont harpes et luts,
Non en enfer où damnés sont bouluts.
Que dirons-nous de ce grand purgatoire?
Il en est un, ouy dà, tredame voire (vraiment)!
On remarque, dans cette église, le grand autel du choeur en marbre blanc
artistement travaillé, et la chapelle de la Sainte-Vierge, une des plus
belles qu'on voie à Paris, même en dépit de peintures assez étranges,
faites, à ce qu'on prétend, pour l'orner.
NOTRE DAME ET L'HOTEL-DIEU
I
NOTRE DAME.
«Ce chef-d'oeuvre d'architecture gothique, dit un judicieux historien,
est situé dans l'île de la Cité, à la place d'une chapelle consacrée à
la Vierge, à St-Denis et à St-Étienne, mais dont l'origine est inconnue.
Un second temple, qui y avait été élevé au VIe siècle par les soins de
Childebert, fut réduit en cendres par les Normands en 867. Robert dit le
Pieux résolut la reconstruction de Notre-Dame; son fils, Henri, commença
l'exécution de ce projet, et, en 1161, Maurice de Sully, évêque de
Paris, aidé des fidèles, fit poursuivre les travaux avec diligence.
Continuée par ses successeurs, l'église arriva enfin à son achèvement
vers 1257 ou 1259: les constructions en étaient alors dirigées par
l'architecte Jean de Chelles. On croit que le pape Alexandre III en a
posé la première pierre. Bâtie en forme de croix latine, l'église
Notre-Dame a 390 pieds de long dans oeuvre, 144 pieds de large et 104
pieds de haut; 120 gros piliers soutiennent les voûtes principales. La
nef et le choeur sont accompagnés de doubles bas-côtés écrasés par de
spacieuses galeries qui règnent tout autour de l'édifice. La façade
principale se fait remarquer par son imposante architecture, son
élévation, sa sculpture pleine de détails. Elle est terminée par deux
grosses tours carrées ayant 280 pieds de haut: on y monte par 380
degrés, et les deux tours sont liées entre elles par deux galeries hors
d'oeuvre que soutiennent des colonnes gothiques d'une délicatesse
surprenante. Dans la tour du sud est la fameuse cloche nommée _bourdon_
qui pèse près de 32 milliers. Fondue en 1682 et refondue en 1685, elle
eut Louis XIV et la reine pour parrain et marraine. Son battant pèse 976
livres. Il faut 16 hommes pour la mettre en branle. La façade de
l'église est percée de trois portes, pratiquées sous des voussures en
ogives et chargées de sculptures[78]».
Quelques passages de cet article tendraient à faire croire que Maurice
de Sully ne fit que donner une impulsion plus vive aux travaux tandis
qu'en réalité c'est à lui que Paris doit sa cathédrale; car, pendant les
33 années de son épiscopat, il ne cessa de consacrer tous ses soins à
cette grande entreprise. L'édifice sans doute ne s'acheva que sous Eudes
ou Odon, son successeur, et même certaines parties ne furent construites
que plus tard, mais ce qui ne paraît pas moins certain, c'est que déjà
l'on couvrait le choeur lorsque Maurice de Sully mourut dans l'abbaye
Saint-Victor qu'il habitait depuis quelques mois seulement.
Ce prélat se distinguait entre les plus pieux et les plus savants de son
temps, et ses contemporains avaient en très grande estime ses vertus,
encore qu'il n'ait pas joué un rôle important dans les affaires de
l'époque et que la construction de la cathédrale ait surtout donné
l'illustration à son nom. Voici un trait de sa vie qu'on nous saura gré
de rappeler et qui est tiré d'un sermon attribué par quelques-uns à
saint Bonaventure et par d'autres à un théologien du XVe siècle nommé
Godescal Hollen:
Maurice était né de parents très pauvres dans le village de Sully
(_Solliaco_) sur les bords de la Loire. Réduit dans son enfance et sa
jeunesse à vivre d'aumônes, il trouva moyen, en mendiant, de gagner
Paris où, d'abord étudiant émérite, il ne tarda pas à monter lui-même
dans l'une des chaires comme professeur et ses éclatants succès dans
l'enseignement lui valurent un canonicat à Bourges, puis à Paris même,
où il fut promu également à la dignité d'archidiacre. C'est alors qu'eut
lieu l'évènement auquel il est fait allusion plus haut.
Un matin, une femme âgée, vêtue d'une robe de bure usée et rapiécée, un
bâton blanc à la main, arrive dans la capitale et s'informe où demeurait
le docteur Maurice dont elle se déclare la mère. Sans doute elle en
fournit la preuve; car de pieuses dames s'empressèrent de lui donner
l'hospitalité, et, craignant que l'archidiacre ne fût humilié s'il
voyait sa mère dans un si pauvre costume, ils habillèrent la voyageuse
de vêtements neufs couverts d'un manteau également neuf, puis, dans cet
état, la conduisirent à son fils. Mais à leur grande stupéfaction,
celui-ci, quoiqu'il eût paru vivement ému d'abord, se remit vite et
froidement il répondit:
--Que me voulez-vous et que prétend-on? Je ne connais point cette femme
et je ne saurais l'avouer pour ma mère; car ma mère, qui se fait gloire
de la pauvreté si chère à Notre-Seigneur, ne porta jamais que des
vêtements grossiers et dédaigne tous les vains ornements du siècle.
Puis, non sans qu'il parût lui en coûter, baissant les yeux et
détournant la tête, il s'éloigna pendant que l'étrangère, interdite, le
regardait avec une stupeur douloureuse; bientôt de ses yeux on vit
couler des larmes et les sanglots gonflaient sa poitrine.
--Ne pleurez pas ainsi, bonne et digne femme, reprit l'une des dames qui
l'accompagnaient. Ne croyez pas surtout que le docteur rougit de vous,
non, pas plus qu'il ne vous méconnaît. Son émotion d'abord en vous
voyant a trahi son coeur de fils. Mais, par sa grande vertu et sa haute
sagesse, dominant même les mouvements les plus vifs de la nature, il a
voulu sans doute nous donner une leçon, à nous, mais non pas à vous, sa
mère. Venez, nous lui prouverons que nous avons compris.»
La voyageuse suivit ses protectrices qui, après lui avoir fait reprendre
ses premiers et humbles vêtements, en lui rendant son bâton, la
ramenèrent vers Maurice qu'elles trouvèrent au milieu d'une nombreuse et
brillante assemblée. La pauvre femme tremblait plus que jamais en
approchant de ce cercle composé des personnages les plus importants de
la ville; mais du plus loin que Maurice l'aperçut, quittant sa place et
courant à elle à travers la foule, il la serra tendrement dans ses bras
et s'écria avec l'accent d'une émotion profonde:
--Oh! cette fois, je la reconnais, c'est bien ma mère, ma chère bonne et
vénérable mère!
D'après les auteurs qui croient authentique cette anecdote, elle
contribua tout particulièrement à rendre populaire l'archidiacre et à
lui mériter le plus grand nombre des suffrages lorsque le siége de Paris
devint vacant par la mort de l'évêque Pierre Lombard (1160).
Un mot encore avant de terminer relatif aux constructions de l'église
Notre-Dame. «L'évêque Maurice, dit Sauval, la rehaussa sur treize
grandes marches qu'on fut contraint d'enterrer sous Louis XII et tout de
même de rehausser la rue de la Juiverie sitôt que le Petit-Pontet le
pont Notre-Dame qu'on rebâtissait eurent été achevés. Jusque-là Paris
n'avait été qu'une ville fort basse et sujette en hiver à souffrir
beaucoup de l'eau quand la rivière était haute.»
Corrozet, le bon vieil auteur, avait sans doute fourni ce renseignement
à Sauval, car on lit dans sa _Fleur des antiquités et singularités_ de
la ville de Paris (1552): «On montait jadis treize degrés pour entrer
dans cette église, lesquels sont sous le pavé à cause que les rues de la
cité ont été haussées pour obvier à l'inondation de la Seine.»
Il nous dit de l'église: «Ce temple est la merveille de France pour sa
grandeur et sa forme.... Au plus haut se présentent en vue deux hautes
tours carrées, de grandeur merveilleuse, mieux ressemblantes à deux
forteresses de défense sur un rocher qu'à des clochers lesquelles ont
trente-quatre toises de hauteur. Les cloches sont si grosses qu'il faut
dix-huit ou vingt hommes pour ébranler la plus matérielle appelée
_Marie_, le son de laquelle en temps coi et de nuit se peut entendre de
sept lieues loin de la ville.
«À l'entour des deux tours sont doubles galeries à deux étages dont la
plus haute est soutenue de colonnes ayant leur piédestal dessus la
première; tout au plus haut il y a une plate-forme le regard de laquelle
en bas fait sembler les hommes aussi petits qu'un oiseau... Brief, c'est
le spectacle le plus grand et le mieux bâti de la chrétienté.» Est-il
besoin de rappeler, que pendant la Commune, ce monument des vieux âges
n'a échappé que par miracle et grâce au dévoûment des internes de
l'Hôtel-Dieu, à l'incendie allumé par des mains sacriléges.
[78] Louvet.
II
L'HOTEL-DIEU.
La fondation de cet hospice est attribuée à saint Landry d'après une
légende insérée au Bréviaire de 1492, mais qui, paraît-il, ne s'appuie
sur aucun document très-certain. Il y a plus.
«Saint Landry est mort vers l'an 656, et tout porte à croire, dit le
judicieux Saint-Victor[79], qu'à cette époque l'Hôtel-Dieu n'existait
point encore. On trouve même qu'en 690, il y avait sur l'emplacement où
il est situé un monastère de filles dont Landetrude était abbesse. Alors
c'était la maison de l'évêque qui était l'asile des malheureux, de la
veuve et de l'orphelin. Le pauvre et le malade y trouvaient des secours
et des consolations; elle servait encore de retraite aux pèlerins et aux
voyageurs; et les annales de l'église, celles de la monarchie, les
actes, les récits les plus authentiques nous représentent les évêques de
Paris, dignes successeurs des apôtres, livrés par dessus tout à ces
pieux devoirs. On les voyait, excitant le clergé par l'ardeur de leur
zèle et de leur charité, se faire un plaisir et une gloire de recevoir
tous ceux que leur affliction ou leurs besoins conduisaient vers eux,
leur laver les pieds, les servir eux-mêmes à table, leur administrer les
sacrements et leur prodiguer ainsi tous les secours de l'âme et du
corps.»
Tel était saint Landry, qu'il ait ou non fondé l'hospice connu depuis
sous le nom de l'Hôtel-Dieu qui certainement existait déjà sous le règne
de Charlemagne puisque nous voyons, par un acte de l'an de grâce 829,
que l'évêque Inchade assigne à cette maison les dîmes des biens dont il
avait gratifié son chapitre, ce qui prouve que l'Hôtel-Dieu existait
antérieurement et que l'évêque et son chapitre y avaient certains droits
soit pour l'avoir fondé, soit pour avoir contribué à le doter.
Le nombre des pauvres et des malades allant en augmentant avec la
population, l'établissement dut s'accroître en proportion. Nous voyons
qu'en 1217, d'après les nouveaux statuts dressés par Étienne, doyen de
Paris, de concert avec le chapitre, il est établi, pour l'administration
de cette maison, quatre prêtres, quatre clercs laïques, et vingt-cinq
soeurs; tous doivent garder la chasteté, vivre dans la pauvreté et en
commun, soumis au Chapitre, aux proviseurs et à celui des prêtres que
l'on qualifiait du titre de _Maître de la maison de Dieu_.
Au commencement du seizième siècle, l'hôpital ou l'hospice (car il fut
longtemps l'un et l'autre) fut mis sous la direction des chanoines
réguliers de saint Augustin et dès lors desservi par des soeurs dites
_augustines_ dont le nombre, dans le siècle suivant, s'élevait à plus de
_cent_ «occupées à soigner les malades de tout âge, de toute condition,
de tout pays, de toute religion qui y étaient admis» dit un écrivain du
temps; il s'en trouvait d'ordinaire plus de 3,000 sans les pauvres.
Voici l'admirable portrait qu'un témoin oculaire (Helyot) nous fait de
ces saintes filles:
«Le cardinal de Vitry a sans doute voulu parler des religieuses de
l'Hôtel-Dieu lorsqu'il dit qu'il y en avait qui se faisaient violence,
souffraient avec joie et sans répugnance l'aspect hideux de toutes les
misères humaines et qu'il lui semblait qu'aucun genre de pénitence ne
pouvait être comparé à cette espèce de martyre.