n'est pas de celui-ci; car il y a peu d'années, il n'existait pas non
plus que les fossés profonds qui lui servent de clôture.
Qui nous eût dit, quand nous écrivions ces lignes, que ce glorieux
monument, bientôt ne serait plus qu'une lamentable ruine, après être
devenu la proie des flammes allumées par des misérables qui n'avaient
assurément de Français que le nom!
Comme les Tuileries n'ont-ils pas incendié le palais du quai d'Orsay, la
Légion-d'Honneur, l'Hôtel-de-Ville, le Ministère des Finances, le Palais
de Justice, le Grenier d'Abondance, et combien d'autres édifices,
l'orgueil de Paris comme de la France? Et assurément, si le temps ne
leur eût manqué à ces infâmes, et que leur plan dans son ensemble eût
réussi, ils auraient pareillement brûlé la Sainte-Chapelle, Notre-Dame,
le Louvre, toutes nos églises, tous nos monuments, aussi bien les
maisons et habitations du pauvre que celles du riche. Ce Paris en un
mot, dont ils avaient fait leur conquête, on sait comment, plutôt que de
le rendre, dans leur furieux désespoir de se voir arracher ce magnifique
butin, ils voulaient tout entier le détruire!...
Paris à cette heure, sans l'héroïsme et l'indomptable élan de l'armée,
ne serait plus qu'un immense monceau de cendres, une vaste nécropole
avec des milliers et des milliers de cadavres enfouis sous les
décombres.
_Turenne_ (rue): Quel plus bel éloge et plus complet que celui qui est
contenu dans cette courte page de Madame de Sévigné écrite à propos de
la mort du grand homme:
«Ne croyez point, ma fille, que son souvenir soit déjà fini dans ce
pays-ci; ce fleuve qui entraîne tout n'entraîne pas sitôt une telle
mémoire, elle est consacrée à l'immortalité.
«.... Vous ne sauriez croire comme la douleur de sa perte est
profondément gravée dans les coeurs: vous n'avez rien par dessus nous
que le soulagement de soupirer tout haut et d'écrire son panégyrique.
Nous remarquions une chose, c'est que ce n'est pas depuis sa mort que
l'on admire la grandeur de son coeur, l'étendue de ses lumières et
l'élévation de son âme; tout le monde en était plein pendant sa vie, et
vous pouvez penser ce que fait sa perte par dessus ce qu'on était déjà;
enfin, ne croyez point que cette mort soit ici comme celle des autres.
Vous pouvez en parler tant qu'il vous plaira sans croire que la dose de
votre douleur l'emporte sur la nôtre. Pour son âme, c'est encore un
miracle qui vient de l'estime parfaite qu'on avait pour lui; il n'eut
tombé dans la tête d'aucun dévot qu'elle ne fût pas en bon état: on ne
saurait comprendre que le mal et le péché pussent être dans son coeur;
sa conversion si sincère nous a paru comme un baptême; chacun conte
l'innocence de ses moeurs, la pureté de ses intentions, son humilité
éloignée de toute sorte d'affectation, la solide gloire dont il était
plein, sans faste et sans ostentation, aimant la vertu pour elle-même,
sans se soucier de l'approbation des hommes, sa charité généreuse et
chrétienne. Vous ai-je dit comme il rhabilla ce régiment anglais? il lui
en coûta quatorze mille francs et il resta sans argent. Les Anglais ont
dit à M. de Lorges qu'ils achèveraient de servir cette campagne pour
venger la mort de M. de Turenne; mais qu'après cela ils se retireraient,
ne pouvant obéir à d'autres qu'à lui. Il y avait de jeunes soldats qui
s'impatientaient un peu dans les marais, où ils étaient dans l'eau
jusqu'aux genoux; et les vieux soldats leur disaient:
«Quoi! vous vous plaignez? on voit bien que vous ne connaissez pas M. de
Turenne; il est plus fâché que nous quand nous sommes mal; il ne songe,
à l'heure qu'il est, qu'à nous tirer d'ici; il veille quand nous
dormons; c'est notre père: on voit bien que vous êtes jeunes» et ils les
rassuraient ainsi.
«Tout ce que je vous mande est vrai; je ne me charge point des fadaises
dont on croit faire plaisir aux gens éloignés; c'est abuser d'eux, et
je choisis bien plus ce que je vous écris, que ce que je vous dirais si
vous étiez ici. Je reviens à son âme; c'est donc une chose à remarquer
que nul dévot ne s'est avisé de douter que Dieu ne l'eût reçue à bras
ouverts, comme une des plus belles et des meilleures qui soient jamais
sorties de ses mains; méditez sur cette confiance générale de son salut,
et vous trouverez que c'est une espèce de miracle qui n'est que pour
lui. Vous verrez dans les nouvelles les effets de cette grande perte.»
(Sévigné).
«La vie de Turenne, a dit quelque part Montesquieu, est un hymne à la
louange de l'humanité.» (Voir pour les détails la (_France héroïque_)).
U
_Ulrich_: Avenue, ci-devant, de l'_Impératrice_. Le nom du général
Ulrich sera désormais légendaire. Il mérite d'être inscrit en lettres
d'or dans nos annales le nom du vaillant soldat qui commandait à cette
population héroïque, ne se résignant qu'à regret, et faute de munitions
et de vivres, à capituler, alors qu'elle eut préféré s'ensevelir sous
les ruines de la cité glorieuse et si opiniâtrement défendue. Le siége
de Strasbourg est à jamais mémorable, et qui n'eut pas applaudi, avec
tout Paris ou mieux toute la France, à cet effort du patriotisme qui,
dans la défaite même, apparaît sublime et nous offre un si magnifique
exemple!
_Université_ (rue de l'): En 1639, l'Université, ayant aliéné le terrain
dit le _Pré aux Clercs_, des constructions s'élevèrent le long de
l'ancien _chemin des Treilles_, qui prit le nom de rue de
l'_Université_.
_Ursins_ (rue des): Elle doit son nom à Jean Juvénal des Ursins, le
célèbre prévôt des marchands sous Charles VI.
_Ursulines_ (rue des): Nom qui vient des religieuses de cette observance
établies autrefois dans le faubourg Saint-Jacques, et dont la fondation
offre d'intéressants détails. En 1608, Françoise de Bermont et Lucrèce
de Monte, appartenant à la congrégation des Ursulines d'Aix, vinrent à
Paris. D'abord logées à l'hôtel Saint-Jacques, et assez à l'étroit,
elles s'occupaient de l'éducation des jeunes filles. Une dame de la
paroisse, Madeleine Leullier, veuve du président Sainte-Beuve, personne
d'une grande piété et dont l'intelligence égalait le coeur, les ayant
connues, fut touchée de leur zèle et songea aux moyens de leur assurer
un établissement stable. Elle acheta un terrain près de l'hôtel
Saint-André, et fit bâtir une maison vaste et commode qu'elle donna aux
Ursulines «à la condition, disent les historiens, que ces filles, qui,
jusque-là étaient séculières et sans clôture, fussent désormais
religieuses et cloîtrées, et qu'outre les trois voeux ordinaires de
religion, elles en fissent un quatrième particulier de vaquer à
l'instruction des jeunes filles.» Elle passa, en outre, un contrat de
2,000 livres de rente perpétuelle pour l'entretien de douze religieuses.
La chapelle attenant au couvent par la suite devint trop petite et la
présidente Sainte-Beuve fit construire une nouvelle église terminée en
1627. Elle y fut enterrée l'année suivante et jusqu'à la Révolution qui
détruisit l'église, on y vit son tombeau, objet de vénération pour les
Ursulines reconnaissantes comme pour leurs élèves.
V
_Val-de-Grâce_ (église du): Cette église fut construite ou reconstruite
par les ordres d'Anne d'Autriche qui avait fait voeu, si Dieu mettait un
terme à sa longue stérilité, de lui bâtir un temple magnifique. Après
vingt-deux ans d'attente, la reine eut un fils qui fut Louis XIV.
L'église, commencée en 1645, ne put, à cause des troubles de la Fronde,
être terminée qu'en 1665. Les architectes du monument furent François
Mansard, Jacques Lemercier, Pierre Lemrut et Gabriel Leduc. Les
peintures de la coupole sont dues à Mignard.
La communauté des religieuses du _Val-de-Grâce_ de _Notre-Dame de la
Crèche_, qui avait donné son nom à l'église, fut supprimée en 1790. Les
bâtiments, que les soeurs occupaient, près de l'église, d'abord
transformés en vastes magasins, devinrent, sous l'Empire, l'hôpital
spécial des malades de la garnison.
_Valhubert_ (place): Le général Valhubert, dont le nom est inscrit sur
l'Arc-de-Triomphe de l'Étoile, fut tué à Austerlitz. Ayant eu la jambe
emportée par un boulet, il tomba de cheval. Des soldats aussitôt
s'empressent pour le relever et le porter à l'ambulance.
«Laissez, mes amis, laissez, leur dit ce martyr de la discipline;
souvenez-vous de l'ordre du jour qui défend de quitter les rangs quoi
qu'il arrive. Si vous êtes vainqueurs, vous m'enlèverez du champ de
bataille; si vous êtes vaincus, que m'importe un reste d'existence!»
Puis il ajoute après quelques instants: «Que n'ai-je perdu plutôt un
bras, je pourrais combattre encore avec vous et mourir pour mon pays.»
Valhubert succomba le lendemain à ses blessures. L'empereur, par un
décret, ordonna qu'une des rues nouvelles de Paris porterait son nom.
_Vanneau_ (rue): Ainsi nommée, en souvenir de l'élève de l'École
Polytechnique, tué à l'attaque de la caserne de Babylone (29 juillet).
_Vaugirard_ (rue de): Signifie _vallée_ de Girard. Girard de Moret, abbé
de St-Germain des Prés, avait fait bâtir dans cette rue une maison de
convalescence pour les malades.
_Vendôme_ (place): Ouverte, par suite d'un arrêt du conseil de l'année
1686 et de lettres patentes du roi (1699), sur l'emplacement qu'occupait
l'hôtel Vendôme démoli à cet effet. Mansart, le célèbre architecte, fut
chargé des nouvelles constructions. Au milieu de la place s'élevait, dès
l'année 1699, une statue équestre en bronze de Louis XIV, qui fut
renversée en 1792. Elle se voyait à l'endroit où maintenant se dresse la
Colonne en l'honneur de la Grande Armée.
_Ventadour_ (rue): Nom d'une famille qui y avait un hôtel.
_Verdelet_ (rue): Cette rue se nommait autrefois rue _Merderiau_,
_Merderai_ ou _Merderet_, expressions tant soit peu rabelaisiennes, mais
que nos pères eux-mêmes trouvaient assez mal sonnantes. Le mot fut
adouci par le changement de deux lettres et, dès le commencement du
XVIIe siècle, la rue s'appelait comme aujourd'hui: _Verdelet_.
_Vertbois_ (rue): Comme cet endroit était, au XVIe siècle, tout en
marais et en jardins, il est assez vraisemblable que le nom de
_Vertbois_ lui vient des arbres qui environnaient de ce côté l'enclos du
prieuré St-Martin avant qu'on eût percé la rue.
_Verrerie_ (rue de la): Primitivement (1386) de la Voisie, puis de la
Verrerie sans doute à cause de plusieurs verreries qui s'y trouvaient.
_Verneuil_ (rue de): Doit son nom à Henri de Bourbon, duc de Verneuil,
abbé de Saint-Germain des Prés, qui la fit ouvrir en 1640.
_Vertus_ (rue des): Ce nom lui fut donné par antiphrase à cause de
certaines dames ou demoiselles qui l'habitaient et dont la conduite ne
faisait point honneur au sexe.
_Vero-Dodat_ (passage): L'un des premiers construits à Paris, ce passage
doit son nom au propriétaire qui avait fait une grande fortune dans la
boutique de charcuterie établie à l'angle de la rue Croix-des-Petits-
Champs et de la rue Montesquieu.
_Victoires_ (place des): Elle fut construite par François, vicomte
d'Aubusson, de la Feuillade, maréchal de France, qui fit, dans ce but,
abattre, en 1684, une partie de l'hôtel de la Ferté qu'il avait acheté.
«Ayant reçu de la cour des bienfaits extraordinaires, il a voulu laisser
à la postérité une marque éclatante de sa reconnaissance» dit G. Brice.
Pour ce motif, il fit ériger au milieu de la place une statue de Louis
XIV, renversée pendant la Révolution et dont voici la description faite
par un contemporain:
«La statue est élevée sur un grand piédestal de marbre blanc veiné, de
vingt-deux pieds de hauteur en y comprenant un soubassement de marbre
bleuâtre, avec des corps avancés du même profil. Sur ce piédestal, le
Roi est représenté dans les habits dont on se sert aux cérémonies du
sacre à Reims, et que l'on conserve dans le trésor de Saint-Denis. Il a
un Cerbère à ses pieds, et la Victoire derrière lui, montée sur un
globe, qui semble d'une main lui mettre une couronne de laurier sur la
tête, et de l'autre, elle tient un faisceau de palmes et de branches
d'olivier dans une attitude noble et hardie. Toutes ces choses ensemble
font un groupe de treize pieds de hauteur, d'un seul jet, où l'on a
employé près de trente milliers de métal. Et ce qui rend encore ce
monument d'une apparence plus magnifique, quoique bien des gens de bon
goût n'en soient pas contents, c'est qu'on l'a doré entièrement pour le
faire paraître et briller plus loin.»
Sur le piédestal de la statue on lisait cette inscription:
VIRO IMMORTALI.
_Notre-Dame-des-Victoires_, (rue): Elle s'appelait anciennement le
_chemin Herbu_ «mais, depuis qu'une enseigne haute en couleur eût été
pendue à l'une de ses maisons, enseigne où, sous le nom de
Notre-Dame-des Victoires, la Vierge est représentée, aussitôt elle
quitta son premier nom pour celui-ci», dit un historien. On la nomme
aussi des _Petits Pères_ ou des _Petits Augustins_ à cause des
Augustins déchaussés qui y avaient un couvent.
On sait que, depuis vingt ou vingt-cinq ans, ce sanctuaire est devenu un
lieu de pèlerinage des plus célèbres. Qui de nous n'y va pas de temps en
temps prier?
_Victoire_ (rue de la): S'appelait d'abord _Chantereine_, nom qu'elle
échangea contre celui de la _Victoire_ quand le général Bonaparte, au
retour de la première campagne d'Italie, vint l'habiter.
_Vierge_, (rue de la): Ce nom vient d'une statue de la sainte Vierge qui
se voyait à l'une des extrémités de la rue.
_Vignes_ (impasse des): Ce nom lui fut donné parce que les maisons
s'élevèrent dans un grand clos de vignes appartenant aux religieuses de
Sainte-Geneviève.
_Hôtel-de-Ville_ (l'): En 1357, le Prévôt des marchands et les Échevins
de la Ville de Paris achetèrent, au prix de 2,880 livres, la _Maison de
Grève_, autrement la _maison aux piliers_, parce qu'elle était soutenue
par devant sur des piliers. Elle avait appartenu aux deux derniers
dauphins du Viennois; Charles V, n'étant que dauphin, y avait demeuré,
et l'avait donnée à Jean d'Auxerre, receveur des gabelles, en
considération des services que le dit Jean lui avait rendus. Ce fut sur
l'emplacement de cette maison et de plusieurs autres qui l'environnaient
que l'on commença à bâtir l'Hôtel-de-Ville en 1553; il ne put être
achevé qu'en 1605. Dans ces derniers temps, il a été fort augmenté et en
partie reconstruit.
Pourquoi maintenant nous faut-il ajouter: ce monument si superbe, ce
palais splendide, il y a si peu de mois encore, incendié comme tant
d'autres par les sectaires de la Commune et les séides de
l'Internationale, n'est plus qu'une ruine, ruine imposante d'ailleurs et
que nous serions assez d'avis (comme on l'a proposé) de laisser dans cet
état pour l'enseignement des générations à venir. Mais de cet
enseignement, de ces leçons si formidables, profiteront-elles quand sur
les contemporains il semble que l'impression en ait été trop fugitive?
Quel miracle de la Providence faudrait-il pour guérir ce malheureux
peuple de la cécité comme de la surdité?
_Ville-l'Évêque_ (rue de la): Son nom lui vient du territoire sur lequel
elle est située et qui appartenait à l'Évêque et au chapitre.
_Léonard de Vinci_ (rue): Peintre, poète, écrivain, cet illustre Italien
(1459-1519) est connu de nous surtout par ses tableaux et ses dessins et
aussi par une précieuse et ancienne copie de la _Cène_, cette fresque
célèbre, hélas! aujourd'hui presque entièrement effacée. Le portrait de
la _Joconde_ (Monna Lisa) une des merveilles de l'art, suffirait, seul,
à la gloire du maître. Dans cette figure étrange on ne sait ce qu'il
faut admirer davantage ou la finesse prodigieuse et l'intensité de
l'expression, ou la touche si savamment dissimulée et le modelé qui
tient du miracle. Quel étonnant visage! et la main donc, la main!
_Vivienne_ (rue): Elle a pris ce nom d'une famille connue au XVIe
siècle et qui fit bâtir les premières maisons de la rue. Louis Vivien,
seigneur de Saint-Marc, était échevin de la ville de Paris en 1599, sous
la prévôté de Jacques Danès.
_Trois-Visages_ (rue des): «Le nom qu'elle a maintenant, dit Sauval,
vient de _trois têtes_ ou _trois visages_ de pierre et tous trois de
relief que j'ai vus autrefois à l'une de ses maisons. Présentement il en
reste encore une.»
_Volta_ (rue): Volta, physicien célèbre par la découverte de
l'électro-moteur, naquit à Côme en 1745. Appelé à Paris en 1801 par
Bonaparte qui l'avait connu en Italie, il répéta devant l'Académie des
Sciences ses curieuses expériences sur l'électricité. Comblé d'honneur
par Napoléon Ier, fait sénateur et comte, Volta jouit paisiblement de
sa gloire à laquelle, dès lors, il parut peu soucieux d'ajouter. Il
mourut, octogénaire, le 6 mars 1826.
_Voltaire_ (rue et quai): Joubert, dont feu Ste-Beuve faisait si grand
cas et qu'il a loué pour son goût exquis comme pour sa modération,
n'hésite pas à dire de Voltaire: «Voltaire avait le jugement droit,
l'imagination riche, l'esprit agile, le goût vif et _le sens moral
détruit_. .... Voltaire est l'esprit le plus débauché, et ce qu'il y a
de pire, c'est qu'on se débauche avec lui. La sagesse, en contraignant
son humeur, lui aurait incontestablement ôté la moitié de son esprit. Sa
verve avait besoin de licence pour circuler en liberté. Et cependant
jamais homme n'eut l'âme moins indépendante. Triste condition,
alternative déplorable, de n'être, en observant les bienséances, qu'un
écrivain élégant et utile, ou d'être, en ne respectant rien, un auteur
charmant et funeste. Ceux qui le lisent tous les jours s'imposent à
eux-mêmes, et d'une invincible manière, la nécessité de l'aimer. Mais
ceux qui, ne le lisant plus, observent de haut les influences que son
esprit a répandues, se _font un acte d'équité, une obligation rigoureuse
et un devoir de le haïr_.... Voltaire a, comme le singe, les mouvements
charmants et les traits hideux. On voit toujours en lui, au bout d'une
habile main, un laid visage.»
Quand le sage critique parle ainsi, faut-il s'étonner d'entendre le
poète satirique qu'on vît:
Fouetter d'un vers sanglant les grands hommes du jour,
faire tonner, lui victime infortunée de la secte, contre l'Idole son
alexandrin énergique?
Sous peine d'être un sot, nul plaisant téméraire
Ne rit de nos amis et surtout de Voltaire.
On aurait beau montrer ses vers tournés sans art,
D'une moitié de rime habillés au hasard,
Seuls et jetés par ligne exactement pareille;
De leur chute uniforme importunant l'oreille,
Ou, bouffis de grands mots qui se choquent entre eux,
L'un sur l'autre appuyés, se traînant deux à deux;
Et sa prose frivole, en pointes aiguisée,
Pour braver l'harmonie incessamment brisée;
Sa prose, sans mentir, et ses vers sont parfaits;
Le _Mercure_, trente ans, l'a juré par extraits;
Qui pourrait en douter? Moi, cependant j'avoue
_Que d'un rare savoir à bon droit on le loue_;
Que ses chefs-d'oeuvre faux, trompeuses nouveautés,
Étonnent quelquefois par d'antiques beautés;
Que par ses défauts même il peut encore séduire.
Talent que peut absoudre un siècle qui l'admire[67].»
À propos du vers souligné par nous, on peut rappeler ce passage de
l'éminent critique déjà cité: «Mépriser et décrier, comme Voltaire, les
temps dont on parle, c'est ôter tout intérêt à l'histoire qu'on écrit.»
_Vosges_ (place des): Autrefois _Place Royale_, commencée eu 1604 par
l'ordre de Henri IV, et terminée en 1612. Au milieu de la place ou
plutôt du jardin, se voit une statue équestre de Louis XIII qui rappelle
en partie celle que le cardinal de Richelieu fit ériger, le 27 septembre
1639, en l'honneur du roi. «Elle était élevée sur un piédestal de marbre
blanc, dit Saint-Victor. Le prince y était représenté le casque en tête,
vêtu à la romaine, retenant d'une main la bride de son cheval et
étendant l'autre en signe de commandement.»
Sur les diverses faces du piédestal on lisait de longues inscriptions en
français et en latin, et entre autres un curieux sonnet de Desmarets de
Saint-Sorlin qui n'y fut gravé, il est juste de le dire, qu'après la
mort du roi et de son ministre.
Que ne peut la vertu? Que ne peut le courage?
J'ai dompté pour jamais l'hérésie et son fort;
Du Tage impérieux j'ai fait trembler le bord,
Et du Rhin jusqu'à l'Ebre accru son héritage.
J'ai sauvé par mon bras l'Europe d'Esclavage;
Et si tant de travaux n'eussent hâté mon sort,
J'eusse attaqué l'Asie, et d'un pieux effort
J'eusse du saint Tombeau vengé le long servage.
Armand, le grand Armand, l'âme de mes exploits,
Porta de toutes parts mes armes et mes lois,
Et donna tout l'éclat aux rayons de ma gloire.
Enfin il m'éleva ce pompeux monument
Où, pour rendre à son nom mémoire pour mémoire,
Je veux qu'avec le mien il vive incessamment.
La grille qui entoure la place ne fut placée qu'en 1685. On la dut à la
libéralité des propriétaires des 35 pavillons qui composent ce
quadrilatère et qui souscrivirent chacun pour une somme de 1,000 livres.
Au commencement de XIXe siècle, Saint-Victor écrivait: «Ces maisons,
regardées naguère comme les plus grandes et les plus superbes de Paris,
servaient autrefois de demeure à ce qu'il y avait de plus illustre à la
cour et à la ville, elles sont aujourd'hui presque abandonnées ainsi
qu'une partie de celles qui les environnent, ou du moins elles sont
devenues l'asile de la médiocrité ou même de l'indigence.»
Il n'en est plus ainsi maintenant, et il ne faut pas être pauvre pour
habiter même l'étage le plus élevé de l'un de ces pavillons.
[67] Gilbert: _Mon Apologie_.
W
_Watt_ (rue de): James de Watt, né à Greenock en Écosse, le 19 juin
1736, mourut le 25 août 1819. «On l'a surnommé, dit un biographe, le
_Christophe Colomb_ de la mécanique.»
_Watteau_, (rue): Antoine Watteau, né à Valenciennes, en 1684, mourut à
Paris en 1721. Le fameux connaisseur Mariette a dit de ce maître:
«Quoique la vie de Watteau ait été fort courte, le grand nombre de ses
ouvrages pouvait faire croire qu'elle aurait été très-longue, au lieu
qu'il montre seulement qu'il était très-laborieux. En effet, ses heures
même de récréation et de promenade ne se passaient point sans qu'ils
étudiât la nature et qu'il la dessinât dans les situations où elle lui
paraissait plus admirable.»
La nature cependant qu'il nous montre d'habitude est une nature toute de
convention; Taillasson a donc eu raison de dire: «Il a surtout bien
saisi l'esprit des hommes qui portaient ces costumes, leur gaîté de
comédie, leur finesse recherchée, leur sensibilité de masque; se
revêtant d'habits de bal, ils prenaient aussi une âme de bal; c'est
cette âme que Watteau a parfaitement sentie.»
_Waterloo_ (passage): Je comprends qu'à Londres, une rue, un passage, un
pont, porte ce nom si pénible à des oreilles françaises, je ne le
comprends pas à Paris.
X
_Xaintrailles_ (rue): Bien placée entre la rue de _Domrémy_ et la place
_Jeanne d'Arc_.
Z
_Zacharie_ (rue): S'appelait autrefois _sac-à-lie_.
_Zouaves_ (sentier des): Conduit à Vanves et... à la gloire.
VARIA
HOSPICE DES ENFANTS TROUVÉS
Nous voyons dans les historiens que, de toute ancienneté «on avait senti
la nécessité de créer un asile pour ces pauvres et innocentes victimes.
Ce fut encore l'Église qui en donna les premiers exemples: l'Évêque et
le chapitre de Notre-Dame destinèrent à cet usage une maison située au
bas du port l'Évêque, et l'on mit dans l'église une espèce de berceau où
l'on plaçait ces enfants pour exciter la pitié et la libéralité des
fidèles, coutume qui s'est conservée jusqu'aux temps qui ont précédé la
Révolution.... Par un arrêt du 13 août 1552, le Parlement ordonna que
les enfants seraient mis à l'hôpital de la Trinité, et que les seigneurs
de Paris contribueraient d'une somme de 960 livres par an, répartie
entre eux à proportion de l'étendue de leur justice.» (_Saint-Victor._)