maître et un grand maître que ce Flamand, pour les jeunes gens plus à
admirer qu'à imiter et dont il faut un peu se défier, mais pas au point
que voulait feu Ingres qui rondement l'excomunie en le déclarant
hérétique. D'ailleurs quelle palette plus riche pour l'éclat et la
fraîcheur des tons, encore que la couleur de Pierre Paul n'ait pas la
solidité de celle du Titien! On peut regretter sans doute, dans ces
pages étonnantes par l'ampleur de la composition et la vigoureuse
exécution, l'abus de certaines formes qui pèchent, même et surtout chez
les femmes, au point de vue de l'élégance. Mais pourtant les têtes de
ces corpulentes viragos sont rarement vulgaires; on dirait autant de
reines. Puis quelle vie dans ces personnages! Comme tout chez eux semble
d'accord, l'expression ainsi que le geste encore que l'un et l'autre se
sentent de l'art décoratif! Il faut l'avouer, malgré notre admiration
pour ce maître, Rubens est le peintre des corps bien plus que des âmes,
et si la lumière ruisselle à flots sur ses toiles étincelantes et met
admirablement en relief les personnages, rarement elle les transfigure
en faisant rayonner l'âme à travers la splendide enveloppe.
[62] _Critique et littérature musicales_, par Scudo.
S
_La Sablière_ (rue de la): Madame de La Sablière fut la généreuse
protectrice de La Fontaine (1636-1693) qui l'immortalisa dans ses vers
dont nous citerons quelques-uns seulement:
Iris, je vous louerais; il n'est que trop aisé:
Mais vous avez cent fois notre encens refusé
En cela peu semblable au reste des mortelles
Qui veulent tous les jours des louanges nouvelles.
...............
Ce breuvage vanté par le peuple rimeur,
Le nectar, que l'on sert au maître du tonnerre,
Et dont nous enivrons tous les dieux de la terre,
C'est la louange, Iris, vous ne la goûtez point;
D'autres propos chez vous récompensent ce point:
Propos, agréables commerces.
Où le hasard fournit cent matières diverses;
Jusque là qu'en votre entretien
La bagatelle à part: le monde n'en croit rien (etc.)[63].
_Sabot_, (rue du): Ce nom vient d'une enseigne. Dans le terrier de
l'abbaye de Saint-Germain des Prés, de 1523, on lit: «Maison rue du
Four, faisant le coin de la rue _Copieuse_ où pend le Sabot.» Le mot
_Sabot_ remplaça celui de _Copieuse_ qui sait par quel caprice
populaire?
_Sablon_ (rue du): Au temps de Sauval servait d'égoût: «Elle est toute
puante des immondices qu'on y jette de la salle de l'Hôtel-Dieu et des
maisons de la rue Neuve-Notre-Dame. Deux portes de bois treillissées et
armées de fichons de fer la ferment par les deux bouts. On les fit, en
1511, pour empêcher que la rue du _Sablon_ ne servît de retraite aux
vagabonds et aux voleurs.»
À la bonne heure! mais par l'entassement des immondices qui y
séjournaient indéfiniment, l'impasse devenait un foyer permanent
d'infection, ce qui ne valait certes pas mieux.
_Sandrié_ (passage): Ce nom lui vient d'un certain François-Jérôme
Sandrié, à qui le terrain sur lequel fut ouvert plus tard le passage,
avait été loué à bail emphytéotique par les religieux Mathurins. La
Révolution cassa le bail en dépossédant les propriétaires.
_Santé_ (rue et boulevard de la): Cette rue s'appelait primitivement
chemin de _Chantilly_. Ce nom fut changé en celui de la _Santé_ parce
que la voie conduisait à la maison de Santé ou hôpital fondé par la
reine Anne d'Autriche.
_Sartine_ (rue): Antoine-Raymond-Jean-Guilbert-Gabriel de Sartine fut
lieutenant-criminel de police à Paris en 1774, puis ministre. Forcé au
moment de la Révolution de quitter la France, il mourut dans l'exil à
Tarragone (7 septembre 1801).
_Saussaies_ (rue des): S'appelait d'abord des _Carriers_, puis de la
_Couldraie des Saussaies_, en raison des Coudriers, des saules qu'on
voyait en grand nombre près de cet emplacement.
_Sauval_ (rue): Sauval (Henri), reçu avocat au parlement de Paris,
abandonna l'exercice de sa profession pour se consacrer aux études
historiques. Quoiqu'il eût employé plus de vingt années à ses recherches
comme à la rédaction de son grand ouvrage: _Histoire et Recherches des
Antiquités de Paris_, 3 vol. in-fº, ce livre, à sa mort, n'était pas
entièrement terminé. Il ne put être publié qu'en 1724, par l'ami de
Sauval, le conseiller Rousseau qui avait pris soin de combler les
lacunes. On regrette çà et là quelques détails de moeurs sur lesquels
mieux eût valu glisser, parfois aussi de la prolixité et des
répétitions; l'auteur d'ailleurs fait preuve d'érudition et de sens
critique; assez souvent même il se montre écrivain.
_Scipion_ (rue): Ce nom lui fut donné, non pas, comme on pourrait le
croire, en l'honneur de l'illustre Romain, vainqueur d'Annibal, mais à
cause d'un certain Scipion Saldini, gentilhomme italien, qui y fit
construire un hôtel, sous le règne de Henri III.
_Scribe_ (rue): Eugène Scribe (1791-1861), auteur dramatique
contemporain des plus féconds, mais d'ailleurs aidé par de nombreux
collaborateurs. Il dut à des mérites réels quoique d'un ordre inférieur,
une vogue prodigieuse; aujourd'hui son nom a presque disparu des
affiches. On peut critiquer dans son oeuvre souvent le manque de style,
le terre à terre des idées et la sentimentalité bourgeoise qui n'a pas
peu contribué, ce semble, à l'énervement des caractères.
_Saint-Séverin_, église fort ancienne dans la rue de ce nom. «Quant à
Saint-Séverin dont saint Cloud fut le disciple, comme on n'a aucune
histoire de ce saint, tout ce qu'on sait, c'est qu'il s'enferma dans une
cellule ou monastère dans les faubourgs de Paris; qu'il y vécut reclus
pendant plusieurs années, tout occupé des exercices de la contemplation
et que sa haute piété, qui porta saint Cloud à se ranger sous sa
discipline, lui mérita aussi la vénération des peuples pendant sa vie et
après sa mort[64].»
Le patron de l'église cependant ne paraît point avoir été le saint
solitaire, mais un autre Séverin qui fut abbé d'Ayanne et dont la fête
se célèbre le 24 novembre, jour de sa mort.
C'est dans le cimetière de cette église qu'eut lieu la première
opération de la pierre. «Au mois de janvier, dit Sainte-Foix, les
médecins et chirurgiens de Paris représentèrent à Louis XI que
«plusieurs personnes de considération étaient travaillées de la pierre,
colique, passion et mal de côté; qu'il serait très-utile d'examiner
l'endroit où s'engendraient ces maladies; qu'on ne pouvait mieux
s'éclairer qu'en opérant sur un homme vivant et qu'ainsi ils demandaient
qu'on leur délivrât un _Franc-Archer_ qui venait d'être condamné à être
pendu pour vol et qui avait été souvent fort molesté des dits maux.»
«On leur accorda leur demande et cette opération qui est, je crois, la
première qu'on ait faite pour la pierre, eut lieu publiquement dans le
cimetière de l'église Saint-Séverin. «Après qu'on eut examiné et
travaillé, ajoute la Chronique, on remit les entrailles dans le corps du
dit _Franc-Archer_ qui fut recousu et par l'ordonnance du roi très-bien
pansé; et tellement qu'en quinze jours il fut guéri et eut rémission de
ses crimes sans dépens et il lui fut même donné de l'argent.»
_Sévigné_ (rue): C'est à madame de Sévigné que La Bruyère, quoiqu'il ne
la nomme pas, pensait sans doute lorsqu'il écrivait dans son chapitre
des _Ouvrages de l'Esprit_: «Je ne sais si l'on pourra jamais mettre
dans des lettres plus d'esprit, plus de tour, plus d'agrément, et plus
de style que l'on en voit dans celles de Balzac et Voiture. Elles sont
vides de sentiments, qui n'ont régné que depuis leur temps, et qui
doivent aux femmes leur naissance. Ce sexe va plus loin que le nôtre
dans ce genre d'écrire. Elles trouvent sous leur plume des tours et des
expressions qui souvent en nous ne sont que l'effet d'un long travail et
d'une pénible recherche: elles sont heureuses dans le choix des termes
qu'elles placent si juste, que, tout connus qu'ils sont, ils ont le
charme de la nouveauté, et semblent être faits pour l'usage où elles les
mettent. Il n'appartient qu'à elles de faire lire dans un seul mot tout
un sentiment, et de rendre délicatement une pensée qui est délicate.
Elles ont un enchaînement de discours inimitable, qui se suit
naturellement et qui n'est lié que par le sens. Si les femmes étaient
toujours correctes, j'oserais dire que les lettres de quelques-unes
d'entre elles seraient peut-être ce que nous avons dans notre langue de
mieux écrit.»
_Sainte-Avoie_ (rue): Reçut son nom d'un couvent de religieuses fondé,
sous ce titre, par saint Louis pour les femmes infirmes. «On nommait
auparavant ces religieuses _Béguines_ dit G. Brice parce qu'elles
suivaient quelques constitutions données par sainte Bègue dont la règle
est fort connue dans les Pays-Bas.»
_Sèvres_ (rue de): Ce nom vient du village auquel la rue conduit.
_Sorbonne_ (rue de la): Elle doit son nom à Robert dit de Sorbon, d'un
village près de Rhétel qui fut le lieu de sa naissance. Robert fut le
fondateur du collége si célèbre depuis: «Le benoît Roi, dit le
confesseur de la Reine Marguerite, fit acheter maisons qui sont en deux
rues assises à Paris, devant le palais des Thermes, èsquelles il fit
faire maisons bonnes et grandes pour ce que les écoliers, étudiant à
Paris, demeurassent là toujours.»
Richelieu fit rebâtir le collége et l'on voit son tombeau dans l'église.
_Suger_ (rue): Cette rue existait dès la seconde moitié du XIIe siècle
(1179) et s'appelait alors rue aux Sachettes, parce qu'il s'y trouvait
une maison des dites soeurs, ainsi nommées à cause de leur costume
composé d'une robe en forme de sac. Ces religieuses vivaient d'aumônes
et tous les matins elles se répandaient à cet effet dans les rues de
Paris:
Ça du pain por Dieu aux _Sachesses_!
Par ces rues sont granz les presses,
lit-on dans les _Crieries de Paris_. Cette congrégation supprimée vers
1350, la rue s'appela des _Deux Portes_, puis du _Cimetière St-André des
Arts_. Ce n'est que récemment, par une ordonnance du 5 août 1844,
qu'elle a pris le nom de Suger, le sage ministre de Louis VI et Louis
VII.
_Sully_ (rue): Maximien de Béthune, duc de Sully, le fidèle ministre et
ami de Henri IV, naquit à Rosny en 1560, et mourut à Villebon en 1641.
(Voir _la France héroïque_.)
_Sulpice_ (église _Saint_): Elle existait comme paroisse dès le
commencement du XIIIe siècle. L'église actuelle ne date que du XVIIe
siècle. Anne d'Autriche en posa la première pierre en 1646, mais les
circonstances contraires firent plus d'une fois interrompre les travaux,
et plusieurs architectes, Christophe Gamard, Louis le Veau, Daniel
Gittard et Gille-Marie Oppenord concoururent à sa construction. Le
portail tout entier est de Servandoni, qui l'avait presque terminé en
1745, lors de la consécration solennelle de l'église.
En 1793, l'église St-Sulpice devenait le _Temple de la Victoire_; et,
sous le Directoire, elle se vit profanée par les parades des
Théophilanthropes dont la Reveillère-Lépaux s'était constitué le grand
pontife. Le ridicule suffit d'ailleurs pour faire justice de ces
sottises.
Devant l'église se trouve la place St-Sulpice, ornée d'une fontaine
monumentale d'un bel effet. À gauche s'élève le séminaire de
St-Sulpice[65], qui a donné et donne encore à l'église de France tant de
prêtres instruits, zélés, vertueux et saints. Des noms par centaines se
pressent sous ma plume, je n'en citerai qu'un seul resté entre tous
populaire, celui du prêtre intrépide qui, prisonnier lui-même, fut en
quelque sorte l'aumônier des prisons pendant la Terreur, l'abbé Émery
dont Feller nous fait ce portrait admirable autant que fidèle:
«Il savait combiner l'attachement aux règles avec les tempéraments que
nécessitaient les circonstances. Il n'était point ami des mesures
extrêmes, et se défiait de l'exagération en toutes choses; quelques-uns
lui ont même reproché d'avoir poussé trop loin la condescendance et la
modération; mais dans tout le cours de la Révolution, il marcha
constamment sur la même ligne. Il ne fut point ardent dans un temps, et
modéré dans un autre; il n'allait pas chercher l'orage, il l'attendait
sans crainte; il ne bravait pas l'injustice des hommes, mais il ne s'en
laissait pas intimider; l'intérêt de la religion le guidait toujours.
Ceux qui ne jugent que d'après l'impulsion du moment lui trouvèrent trop
de fermeté, quand ils en manquaient eux-mêmes, ou trop de mollesse quand
ils étaient exaltés; mais c'étaient eux qui changeaient. Pour lui, il
fut toujours le même, sage, égal, mesuré; sachant céder lorsqu'il le
croyait utile: sachant aussi résister quand il le jugeait
nécessaire[66]».
[63] _Fables_, livre Xe: _Discours à Madame de la Sablière_.
[64] Félibien et Lobineau.
[65] Il eut pour fondateur le vénérable M. Olier, curé de St-Sulpice,
dont il est parlé plus haut.
[66] Feller.--_Dictionnaire historique._
T
_Tombe-Isoire ou Isouard_ (rue de la): Ce nom vient d'une maison ainsi
appelée et située près de l'ancienne barrière St-Jacques, au-dessus des
carrières Montrouge.
«Un puits fut creusé dans le petit enclos attenant à cette maison, et
les ossements, enlevés des charniers des Halles, y furent descendus et
déposés sur deux lignes parallèles et à six pieds de hauteur. Des
prêtres en surplis et chantant l'office des morts suivaient les
chariots. Lorsque le transport fut entièrement achevé, on éleva un mur
en maçonnerie qui sépara ces nouvelles catacombes des autres parties des
carrières, et l'archevêque lui-même y descendit pour les bénir.»
(St-Victor).
_Turgot_ (rue): Turgot, économiste distingué et ministre du roi Louis
XVI, né en 1727, mourut en 1781. «Il n'y a que vous et moi qui aimions
le peuple» écrivait Louis XVI à son ministre. Cependant, peu longtemps
après, cédant à de fatales influences, il remplaçait Turgot par le
génevois Necker dont la fausse popularité lui faisait illusion.
_Taitbout_ (rue): M. Taitbout, était greffier de la ville à l'époque où
la rue fut ouverte (1775).
_Talma_ (rue): Talma, le dernier grand tragédien et qui n'a point été
remplacé (1766-1826).
_Taranne_ (rue): Appelée indifféremment au XIVe siècle rue aux
_Vaches_, rue de la _Courtille_, rue _Forestier_, elle prit en 1418 le
nom de rue Tarrennes en l'honneur de Simon de Tarrennes, échevin en
1417. _Taranne_ n'est qu'une altération.
_Temple_ (rue du): Elle doit son nom au manoir des Templiers qui déjà
s'y voyait à la fin du XIIe siècle. Dans ses vastes dépendances, le
manoir enfermait tout l'espace compris entre le faubourg du Temple et la
rue de la Verrerie, en englobant partie du marais qu'on appelait la
_Culture du Temple_. Entouré de hautes et solides murailles et de
fossés profonds, le Temple était une véritable forteresse où l'Ordre
renfermait ses trésors et qu'une milice nombreuse et aguerrie semblait
pouvoir défendre avec succès même contre l'autorité royale. De là sans
doute, la cupidité aidant, les ombrages de Philippe le Bel.
Maintenant quelques mots sur l'ordre des Templiers. Guigues ou Hugues
des Païens, Geoffroi de St-Omer et sept autres chevaliers français le
fondèrent, en 1118, dans le but de secourir, de soigner et de protéger
les pèlerins sur les routes de la Palestine, devoir auquel s'ajouta plus
tard celui de défendre la religion chrétienne et le saint Sépulcre
contre les Sarrazins. Baudouin II, roi de Jérusalem, donna aux
chevaliers, pour leur servir d'habitation, un palais attenant à
l'emplacement de l'ancien Temple, et c'est de là que vint leur nom.
Forcés, en 1291, d'abandonner la Terre-Sainte avec ses derniers
défenseurs, ils revinrent en Europe et établirent dans l'île de Chypre
le siége de l'Ordre placé jusqu'alors à Jérusalem. La même année, 1291,
fut élu le dernier grand maître Jacques-Bernard de Molai, qui, avec Guy,
grand prieur de Normandie, âgé de plus de 80 ans, fut brûlé vif (18 mars
1314) par l'ordre de Philippe le Bel qu'on ne saurait guère, dans toute
cette grave affaire du procès des Templiers, excuser de passion et de
cruauté. D'ailleurs, «ces moines étaient-ils innocents ou coupables?
Cette question, sur laquelle aucun historien raisonnable n'a jamais osé
rien affirmer, est sans contredit la plus difficile, la plus obscure de
toute l'histoire moderne, et les ténèbres qui la couvrent ne seront
probablement jamais éclaircies. Cependant Sainte-Foix, avec son audace
et sa légèreté ordinaires, ne manque point, à l'occasion du supplice de
ces deux personnages, de renouveler en leur faveur ces déclamations si
multipliées dans le siècle dernier; déclamations dont le but était moins
de prouver l'innocence des Templiers que d'insulter, avec quelque
apparence de raison, l'autorité politique et religieuse.
«.... Ceux qui défendent les Templiers ont souvent allégué en leur faveur
l'invraisemblance des crimes qu'on leur reproche: «Est-il probable,
s'écrient-ils, que tant d'illustres guerriers, tant d'hommes d'une si
haute qualité fussent coupables de crimes aussi atroces, d'aussi
honteuses turpitudes?» «Est-il vraisemblable, pourrait-on leur répondre
avec un auteur contemporain (Baluze), que ces personnages si nobles
eussent jamais avoué de telles infamies si l'accusation n'eût été
vraie?»
«Si les apologistes répliquaient que la torture leur arracha beaucoup
d'aveux, il serait facile de donner la preuve que la plupart d'entre eux
firent des aveux sans qu'on les eût torturés, de manière que les deux
opinions, offrant un égal degré de vraisemblance, la question n'en
deviendrait que plus embrouillée et plus indécise pour les esprits sages
et non prévenus.» (_St-Victor._)
L'ancien couvent du Temple servit, comme on sait, de prison au roi Louis
XVI et à sa famille. C'est de là que l'infortuné monarque partit pour se
rendre à la place de la Révolution. Nous avons raconté ailleurs (_France
héroïque_) la mort admirable du Roi-martyr.
_Théâtre_ (rue du): À Grenelle, Montmartre, etc. Quelques mots à ce
sujet sur les origines de théâtre en France ou mieux à Paris. Par
lettres patentes du 4 décembre 1402, Charles VI autorisa _les Confrères
de la Passion_ à ouvrir, dans l'hôpital de la Trinité, un théâtre où
l'on jouait des mystères et des farces appelées _sotties_. De ce mélange
du sacré et du profane résultèrent des abus qui firent fermer le
théâtre. Mais les confrères obtinrent, en 1548, de le rouvrir et
s'installèrent, rue _Françoise_, dans l'hôtel dit de Bourgogne, parce
qu'il avait appartenu à Jean-sans-Peur. Plus tard, ils cédèrent leur
privilége à une troupe nommée des _Enfants sans souci_ qui devinrent les
comédiens de l'hôtel de Bourgogne.
En 1659, deux nouvelles troupes leur firent concurrence, celle de
Molière qui était venue se fixer à Paris, et celle du Marais, installée
rue de la Poterie, à l'hôtel d'Argent. Mais par l'ordre de Louis XIV,
quelques années après, les trois troupes durent se réunir et ne
formèrent qu'une société qui devint le Théâtre Français. L'Opéra, lui,
fut constitué en 1672, par lettres patentes accordées au musicien Lully.
On connaît les vers de Boileau, un peu sévères peut-être, à l'adresse du
musicien:
Et tous ces lieux communs de morale lubrique
Que Lully réchauffa des sons de sa musique.
La Bruyère dit de son côté, à propos de ce genre de spectacle alors tout
nouveau: «L'on voit bien que l'Opéra est l'ébauche d'un grand spectacle,
il en donne l'idée.
«Je ne sais pas comment l'opéra, avec une musique si parfaite, et une
dépense toute royale, a pu réussir à m'ennuyer.»
Cet homme assurément n'aime pas la musique,
aurait dit Sosie.
Pour la première fois cette année (1870), on a vu tous les théâtres
fermés à cause du siége et la plupart même se sont convertis en
ambulances. Puissent-ils avoir ainsi racheté au moins en partie les
scandales donnés par certains d'entre eux depuis quelques années
surtout!
On a remarqué que, pendant la Terreur même et sous la première invasion,
les théâtres étaient restés ouverts. Grâce à Dieu, cette fois, Paris en
face du danger, s'est montré digne et sérieux, en se préparant à devenir
héroïque.
_Thomas d'Aquin_ (église _St_): Elle fut construite par les religieux de
l'ordre des Jacobins (Dominicains), établis à Paris vers 1632. Les
travaux, dirigés par l'architecte Pierre Bullet, commencèrent dès
l'année 1682, mais, par le manque d'argent, le monument ne put être
terminé qu'en 1740.
Le Musée et le Comité d'Artillerie occupent aujourd'hui les bâtiments de
l'ancien couvent.
_Tiquetonne_ (rue): Ce nom vient par altération de Roger de Quiquetonne,
un riche boulanger qui demeurait dans cette rue vers 1339.
_Tirechape_ (rue): Était tout entière bâtie dès le commencement du
XIIIe siècle. Des fripiers surtout, juifs pour la plupart, occupaient
les petites boutiques du rez-de-chaussée et y exerçaient leur industrie.
Ils ne se contentaient pas d'inviter les passants à entrer chez eux,
mais, joignant le geste à la parole, ils les tiraient par leurs chapes,
espèces de robes, pour les décider. De là le nom de rue _Tirechape_
donné à la rue par nos ancêtres si prompts à saisir le côté pittoresque
des choses.
_Croix du Tiroir_ (rue de la): Elle n'existe plus, grâce à l'infatigable
marteau des démolisseurs; il nous semble utile néanmoins, tant de gens
ayant connu cette rue dont le nom paraît étrange, de lui consacrer
quelques lignes. Au milieu de la rue de l'_Arbre-Sec_ et près de la
fontaine construite par l'ordre de François Ier, on voyait
anciennement une croix appelée du Tiroir, _Trailhouer_, _Traihoir_,
_Tirauer_, _Tyrouer_, _Tiroi_, car l'orthographe a constamment varié. On
comprend ainsi l'incertitude relative à l'origine de cette dénomination
sur laquelle les historiens ont des opinions différentes et assez
vagues.
Ce qui paraît certain, c'est que, dans l'année 1636, la Croix, qui
gênait la circulation, fut placée à l'angle du réservoir des eaux
d'Arcueil, que le prévôt des marchands avait fait construire à
l'extrémité de la rue de l'_Arbre-Sec_, du côté de la rue _St-Honoré_.
Cette place était un lieu patibulaire ou place d'exécution et «Sauval,
dit St-Victor, en a tiré cette conjecture fort raisonnable que la croix
y avait été placée pour offrir une dernière consolation et montrer dans
ces tristes moments le signe du salut aux malheureux qu'on y faisait
mourir.»
_Tixeranderie_ (rue de la): Ce nom lui vient d'une grande maison qui s'y
trouvait et des nombreux tisserands qui autrefois l'habitaient.
_Tournelles_ (rue des): Elle fut ainsi appelée de l'hôtel de ce nom
qu'avait fait bâtir, sous le règne de Jean II dit le Bon, Pierre
d'Orgemont, chancelier de France et de Dauphiné. Il appartint, après sa
mort, à son fils qui le vendit au duc de Berry, lequel le céda au duc
d'Orléans. Henri II y étant mort, par l'accident que l'on sait, Charles
IX, à l'instigation de sa mère Catherine, en ordonna la démolition et
sur le terrain déblayé s'ouvrit la _Place-Royale_, aujourd'hui _Place
des Vosges_.
_Tournon_ (rue de): François de Tournon, archevêque et cardinal, fut
l'un des principaux conseillers de François Ier. Tour à tour
ambassadeur en Italie, en Espagne, en Angleterre, il mourut à Paris en
1562.
_Tronchet_ (rue): François-Denis Tronchet (1726-1806), avocat au
parlement, s'honora comme l'un des défenseurs de Louis XVI. Après le 18
brumaire, cet éminent jurisconsulte prit une part active à la rédaction
du _Code Civil_.
_Trône_ (place du): Doit son nom à un trône élevé aux frais de la ville
de Paris et sur lequel Louis XIV et Marie-Thérèse d'Autriche se
placèrent, le 26 août 1660, pour recevoir le serment de fidélité de
leurs sujets.
_Les Tuileries._ Vers le milieu du XIVe siècle, sur le terrain dit de
la _Sablonnière_, s'élevaient trois grandes maisons où se fabriquait la
tuile. Pendant le XVe et le XVIe siècle, ces bâtiments furent
remplacés par deux hôtels, appelés tous deux _hôtels des Tuileries_. Ce
fut aussi le nom que Catherine de Médicis donna au palais qu'elle fit
construire sur ce même terrain acheté par elle. Les architectes
Philibert Delorme et Jean Brillant dirigeaient les travaux interrompus
par un caprice de Catherine et repris plus tard par l'ordre de Henri
IV, mais sans doute avec lenteur; car le monument ne s'acheva que sous
Louis XIV, d'après les dessins de Ducerceau qui modifia pour une bonne
partie les plans de ses prédécesseurs. On s'explique ainsi la diversité
d'ornements et d'ordonnances dont se trouve composée, tant sur la façade
du jardin que sur celle du Carrousel, la masse totale de l'édifice. De
nouveaux travaux, ayant pour but d'atténuer les disparates qui
choquaient dans les constructions et de mettre plus d'ensemble dans les
parties, s'exécutèrent par l'ordre de Louis XIV, sous la direction des
architectes Lerau et d'Orsay. Le palais fut dès lors, à quelques
changements près, ce que nous le voyons aujourd'hui. Le pavillon et la
galerie, du côté de la rivière, viennent, comme on sait, d'être
reconstruits.
Le jardin, créé par un nommé Renard, en 1630, sur un terrain défriché
exprès, fut agrandi considérablement plus tard et planté tout de nouveau
d'après les dessins du célèbre Le Nôtre.