nouveaux abus, la position des enfants redevint des plus fâcheuses. Le
chapitre de Notre-Dame s'en émut et offrit derechef pour les recevoir
deux maisons situées au port St-Landry et dans lesquelles ils furent
transférés en 1530. Mais cet asile même devint bientôt insuffisant, et
le nombre des enfants abandonnés, s'augmentant sans cesse, beaucoup se
trouvaient dans un état qui fait frémir l'humanité; «et le détail qu'en
donne l'auteur de la _Vie de St-Vincent de Paul_ est si horrible qu'on
serait tenté de le soupçonner d'exagération.»
Ce qu'on ne peut révoquer en doute, c'est le zèle admirable que déploya
cet homme apostolique pour remédier aux abus et assurer, par un
établissement fixe et durable, l'avenir des pauvres orphelins. On ne
peut se rappeler, sans un attendrissement profond les paroles si
naïvement éloquentes qu'il adressait aux dames dont il sollicitait le
zèle et la charité en faveur de ces pauvres petits malheureux.
«Or sus, Mesdames, s'écria-t-il, voyez si vous voulez délaisser à votre
tour ces petits innocents, dont vous êtes devenues les mères suivant la
grâce, après qu'ils ont été abandonnés par leurs mères suivant la
nature.»
«Les nobles et pieuses Françaises, dit St-Victor, ne répondirent à ce
discours que par des sanglots; et le même jour, dans la même église, au
même instant, l'hôpital des Enfants-Trouvés fut fondé et doté.»
L'asile fut d'abord établi dans une maison voisine de la porte
St-Victor, puis dans le château de Bicêtre cédé à cet effet par la reine
Anne d'Autriche. Mais l'air trop vif qu'on respirait dans une situation
d'ailleurs assez éloignée de la ville, parut nuisible aux enfants
ramenés dans l'intérieur, près de St-Lazare. Puis, leur nombre
augmentant toujours, on fit choix, au faubourg St-Antoine, d'un local
plus vaste avec ses dépendances et qui devint l'hôpital définitif. Une
succursale avec chapelle fut en outre établie, vers 1672, vis-à-vis de
l'Hôtel-Dieu.
Pour suffire aux dépenses de toute nature, la charité privée vint en
aide; puis l'hospice eut des revenus fixes provenant d'une donation de
4,000 livres de rente annuelle faite par le roi Louis XIII et d'une
autre donation de 8,000 livres due à Louis XIV. En outre, par un arrêt
du parlement, la taxe à payer par les seigneurs haut-justiciers de Paris
pour l'entretien des enfants recueillis dans leur ressort fut convertie
en une rente annuelle de 15,000 livres réparties en proportion de
l'étendue de fiefs. Dans l'hospice comme dans la succursale, les enfants
étaient reçus en tout temps, à toutes les heures du jour et de la nuit,
sans questions et sans formalité. «Ces pauvres orphelins, dit
l'historien déjà cité, confiés aux soeurs de la charité, étaient élevés
avec un soin paternel dans l'amour du travail et dans la piété; et on
les y gardait jusqu'à ce qu'ils fussent en âge de faire leur première
communion et d'apprendre un métier.»
Cet état de choses subsista jusqu'à la Révolution. On sait que
maintenant l'hospice des Enfants-Trouvés, c'est-à-dire _assistés_, comme
on l'appelle aujourd'hui, est établi rue d'Enfer, 74. Les bâtiments,
occupés jadis par la succursale place du parvis Notre-Dame, servent de
pharmacie centrale pour tous les hospices de Paris. Dans une autre aile
sont installés les bureaux de l'administration de l'Assistance publique.
Lors des terribles évènements, dont Paris fut le théâtre, dans les
derniers jours de mai dernier (1871), l'hospice des Enfants-Trouvés de
la rue d'Enfer faillit lui aussi être la proie des flammes. Ici se place
tout naturellement un admirable épisode:
Les insurgés s'étaient établis à l'hospice des Enfants-Trouvés de la rue
d'Enfer. Voyant les troupes de Versailles dans Montrouge, les fédérés
allaient incendier l'hospice, qui renferme ordinairement cinq cents
enfants, et qui contenait en plus une division des Jeunes Aveugles qu'on
y avait transportés. Le directeur de l'établissement, M. Morisot, avait
dû se dérober par la fuite aux menaces de mort des envahisseurs. Sa
noble femme, ayant entendu l'ordre de mettre le feu à l'hospice, se jeta
courageusement au-devant du capitaine qui donnait cet ordre aux
ambulancières de la Commune; elle le supplia avec larmes de ne pas
commettre une telle barbarie et d'épargner d'innocentes victimes qui
n'offraient aucune résistance et n'avaient ni armes ni défenseurs. «Ce
sont vos enfants, s'écria-t-elle, les enfants du peuple que vous vouez
sans raison à la mort la plus cruelle!» Ces généreuses paroles émurent
le capitaine, qui retira l'ordre d'incendie.
Mais bientôt il paya de sa vie cet acte d'humanité: Mme Morisot le
vit fusiller sur la barricade voisine. Effrayée de cet horrible
spectacle et voyant d'ailleurs que la flamme qui consumait un couvent
placé tout auprès menaçait de les envahir, elle rassembla à la hâte les
soeurs et les employés de l'établissement: tous se décidèrent à fuir.
Une petite porte du jardin donnait sur le boulevard, encore au pouvoir
des troupes de la Commune, et, pour le traverser, il fallait affronter
une pluie de balles! N'importe, l'armée française était de l'autre
côté. Toute la colonie se mit en marche pour tenter ce dangereux
passage. Mme Morisot marchait en tête, tenant de chaque main un de
ses propres enfants; trois autres de la maison se cramponnaient par
derrière aux plis de sa robe; les bonnes soeurs portaient les infirmes
et les malades dont plusieurs étaient atteints de la petite vérole.
Venaient ensuite les nourrices avec leurs nourrissons suspendus au sein;
il y avait même un enfant d'un jour, déposé la veille dans cet asile
créé par la charité de saint Vincent de Paul. La colonne fugitive,
composée de huit cents personnes, traversa lentement le boulevard;
toutefois aucune ne fut atteinte par les projectiles.
Les héroïques soldats de l'ordre pleuraient attendris en recevant ces
orphelins, ces aveugles, ces malades et ces religieuses dévouées, qui
venaient chercher un refuge dans leurs rangs libérateurs.
BASTILLE (PLACE DE LA)
Ce nom lui vient de la forteresse qui s'y élevait et dont Hugues
Aubriot, prévôt de Paris, posa la première pierre, le 22 avril 1370.
Elle servit pendant plusieurs siècles de prison d'État où furent
enfermés beaucoup de personnages considérables et aussi nombre
d'inconnus, des écrivains célèbres comme des gazetiers anonymes.
Peu d'années avant la Révolution, l'avocat Linguet fut envoyé à la
Bastille où, pour occuper ses loisirs, il se mit à rédiger ses Mémoires.
Un matin qu'il était dans le feu de la composition, la porte de la
chambre s'ouvre et donne passage à un personnage dont la figure longue,
maigre, pâle, n'était rien moins que gaie avec un costume à l'avenant.
--Qui êtes-vous? Que voulez-vous? Pourquoi venir me déranger? demande
l'avocat brusquement et avec un accent marqué de mauvaise humeur.
--Pardon, monsieur, répond le nouveau venu du ton le plus poli, je
regrette de venir si mal à propos et d'interrompre votre travail. Je ne
voulais que vous être agréable et utile en me mettant à votre
disposition; je suis le barbier de la Bastille.
--Alors, c'est différent, reprend Linguet d'un air moins rogue, mon
cher, puisque vous êtes le barbier de la Bastille, _faites-moi le
plaisir de la raser_.
Lors de la démolition de la forteresse, qui eut lieu à la suite du 14
juillet 1789, la plus grande partie des matériaux servit à la
construction du pont de la Concorde, et ne pouvait recevoir un plus
utile emploi.
On a vu, pendant de longues années, au sud-est de la place, le modèle en
plâtre d'un éléphant colossal, destiné à orner la fontaine projetée pour
la place et qui devait être coulé en bronze avec les canons pris dans la
campagne de Friedland. Ce monument n'a point été exécuté, et l'on a fini
par démolir l'éléphant où toute une colonie de rats avait élu domicile.
La place a pour seul ornement aujourd'hui la colonne en bronze, érigée
en souvenir des victimes de juillet 1830. Une statue en bronze doré, de
feu Dumont, surmonte cette colonne; elle représente _le Génie de la
Liberté_ tenant un flambeau d'une main, des fers brisés de l'autre et
agitant ses ailes.
Cette statue dansante est d'un effet médiocre et l'allégorie de tout
point fausse et menteuse; car l'histoire impartiale aujourd'hui sait
reconnaître que la Restauration fut une ère de vraie liberté au dedans
comme de glorieuse indépendance au dehors. Nul n'ignore, par exemple, la
fière attitude de notre diplomatie vis-à-vis de l'Angleterre, lors de
l'expédition d'Alger.
L'ÉGLISE DES CARMES
I
CE QUI SE PASSAIT AUX CARMES LE 2 SEPTEMBRE 1792.
Le lendemain du 10 août 1792, commencèrent les arrestations des prêtres
qui avaient refusé le serment. Dès le 11, cinquante étaient arrêtés et
amenés au comité de la section du Luxembourg; de là, ils furent
transférés, vers dix heures du soir, dans le couvent des
_Carmes-Déchaux_ d'où les religieux avaient été chassés.
Les jours suivants, après des perquisitions faites dans les rues de
Vaugirard, Cassette et des Fossoyeurs (Servandoni), principalement
habitées par des ecclésiastiques, beaucoup de prêtres encore furent
arrêtés et conduits aux Carmes. Entre eux se trouvait Monseigneur Dulau,
archevêque d'Arles. Des visites eurent lieu ensuite dans la banlieue,
notamment dans les séminaires d'Issy et de Vaugirard, et d'autres
prisonniers vinrent rejoindre les premiers. Par suite de ces
arrestations successives, au bout d'une semaine, le nombre des prêtres
incarcérés s'élevait à plus de _cent cinquante_.
Les premiers jours, ils eurent beaucoup à souffrir, manquant des choses
les plus nécessaires, n'ayant pour lit qu'une chaise ou même le pavé nu
de l'église, «jusqu'à ce qu'enfin, dit l'abbé Barruel, les fidèles
eurent la permission de leur porter les objets de première nécessité...
Aussitôt on les vit apporter à l'envi dans l'église des Carmes des lits
et du linge et une abondante nourriture.
«... Dès lors, on eût pris le lieu qui renfermait les prisonniers pour
une véritable catacombe des anciens jours. Qu'on se représente une
église d'une grandeur très-médiocre et, dans tout son contour, sur le
pavé de la nef, même sur celui des chapelles, jusque sur le marchepied
des autels, des matelas serrés les uns contre les autres. C'était là
qu'ils dormaient plus tranquillement que leurs persécuteurs ne le firent
jamais sur le duvet. Quand l'aurore venait leur annoncer un nouveau
jour, le coeur élevé vers le ciel, ils fléchissaient ensemble les
genoux! ils adoraient ce Dieu qui les avait choisis pour lui rendre
témoignage; ils le remerciaient de la force céleste dont il les animait;
la seule grâce qu'ils demandaient encore était de le confesser jusqu'à
la fin[68]...»
Et cependant voici, d'après le récit d'un prisonnier, ce qu'était cette
prison: «L'air était entièrement corrompu... Pendant notre courte
absence, on brûlait des herbes fortes et des liqueurs spiritueuses qui
rendaient l'air moins contagieux, mais non moins désagréable. Quel moyen
de purifier parfaitement un air méphitisé par la respiration de cent
vingt personnes, dont une grande partie étaient des vieillards infirmes
et couverts de plaies, et qui n'avaient pas même d'endroits assez
séparés pour les plus pressants besoins. Cette contagion devint
insupportable dans les derniers jours, où notre nombre monta jusqu'à
_cent soixante_ et _un_. Il n'y avait plus d'espace suffisant pour que
chacun pût se placer. Une partie étaient obligés de rester sur les lits
des anciens qui restaient toujours tendus autour de la prison. Les
jeunes ne plaçaient les leurs que le soir après le dernier rappel. La
prison était tellement garnie de matelas qu'il restait à peine une voie
étroite pour que les sentinelles pussent se promener parmi nous et
remplir leur consigne[69].»
Les prisonniers avaient aussi beaucoup à souffrir parfois de leurs
gardes, soldatesque brutale et fanatiquement révolutionnaire.
Monseigneur l'archevêque d'Arles en particulier était l'objet de leurs
dérisions et de leurs insultes, à ce point qu'un jour l'un de ces
misérables vint s'asseoir auprès du vénérable prélat, et, après l'avoir
outragé par les plus grossières invectives, furieux de lui voir toujours
la même et radieuse sérénité, il lui lança en plein visage la fumée de
sa pipe. Le prélat se contenta de détourner doucement la tête, et sur
son visage on ne vit pas d'autre expression que celle de la résignation
touchante mêlée de commisération.
Messeigneurs les évêques de Beauvais et de Saintes se trouvaient aussi
parmi les prisonniers. «Lorsqu'ils arrivèrent, dit un témoin oculaire,
un grand nombre de nous se levèrent pour les recevoir au milieu de la
nuit... Il y eut un combat entre notre dévouement à leurs Grandeurs et
leur zèle à refuser toute distinction. Ils voulaient être parmi nous
comme nos frères et nos égaux, nous voulûmes les honorer comme nos pères
et nos modèles!»
Cependant au dehors l'agitation allait grandissant et prenait pour les
prisonniers un caractère de plus en plus menaçant. On savait que les
Prussiens avaient investi Verdun et des rumeurs sinistres commençaient à
circuler à cette occasion dans le peuple, ou mieux la populace abusée
par d'odieux calculs, fanatisée par de détestables menées la surexcitant
dans le sens de ses mauvaises passions. Le 1er septembre, au comité
de défense générale, on entendait Danton s'écrier: «Mon avis est que,
pour déconcerter les mesures de nos adversaires et arrêter l'ennemi, il
faut _faire peur aux royalistes_ (ou alliés). Oui, vous dis-je, _leur
faire peur_.»
Il tint le même langage à la Commune, et ce fut comme le mot d'ordre
auquel d'autres firent écho, et qui fut répété partout ailleurs, avec ou
sans commentaires. Maintenant, laissons la parole à l'historien le plus
récent et le mieux informé, à ce qu'il semble, de cette terrible époque.
Nous nous réservons d'ailleurs de compléter par quelques épisodes le
récit dramatique et rapide de M. Mortimer-Ternaux, forcé d'être court et
de résumer.
«... À peine le massacre des prêtres amenés de la mairie est-il achevé
qu'une voix se fait entendre:--Il n'y a plus rien à faire ici, allons
aux Carmes! C'était là qu'étaient enfermés les principaux
ecclésiastiques mis en arrestation par le comité de surveillance.
«Le matin, le démagogue Joachim Ceyrat, depuis le 10 août, juge de paix
et président de la section du Luxembourg, était venu faire l'appel
nominal des prisonniers, renfermés au nombre de 150 environ aux Carmes
de la rue de Vaugirard. Après cet appel, ils avaient été tous réunis
dans le jardin de l'ancien couvent. C'est là que les trouvent les
assassins.
«Le premier qu'ils rencontrent est l'abbé Girault, si profondément
occupé à lire qu'il ne les a pas entendus entrer. Ils l'écharpent à
coups de sabre. Puis, frappant de droite et de gauche tous ceux qui se
trouvent à leur portée, ils se précipitent vers l'oratoire placé au fond
du jardin, demandant à grands cris l'archevêque d'Arles. Celui-ci
s'avance à leur rencontre, écartant ceux de ses compagnons qui veulent
le retenir.
«--Laissez-moi passer, leur dit-il; puisse mon sang les apaiser!
«--C'est donc toi, vieux coquin, qui est l'archevêque d'Arles? dit l'un
des chefs des assassins.
«--Oui, messieurs, c'est moi, répond le prélat.
«--C'est toi qui as fait verser le sang de tant de patriotes à Arles?
«--Je n'ai jamais fait de mal à qui que ce soit.
«--Eh bien! moi, je vais t'en faire, réplique le misérable; et il assène
un coup de sabre sur le front de l'archevêque. L'infortuné en reçoit un
second sur le visage, puis un troisième et un quatrième. Étendu sur le
sol, il est achevé d'un coup de pique.
«Des coups de fusil, tirés à bout portant sur les groupes voisins,
abattent un grand nombre de prêtres. Une poursuite furieuse commence
dans le jardin, d'arbre en arbre, de buisson en buisson. Traqués comme
des bêtes fauves, un grand nombre d'ecclésiastiques tombent sous les
balles des assassins. Quelques-uns cependant parviennent à s'échapper en
escaladant les murs, et trouvent un refuge dans les cours et maisons du
voisinage.
«Mais bientôt les assassins voient que _cette chasse au prêtre_ n'est
pas le meilleur moyen d'avancer la besogne dont ils sont chargés. Les
chefs donnent l'ordre de rassembler tous les prisonniers dans l'église;
on y apporte jusqu'aux blessés. Un commissaire de la section du
Luxembourg, porteur de la liste dressée quelques heures auparavant par
Ceyrat, procède à l'appel nominal. On force chaque prêtre dont le nom
est prononcé, à descendre l'escalier qui conduit au jardin: sur les
dernières marches, les assassins les attendent et les tuent.
«Après l'archevêque d'Arles, les principaux ecclésiastiques renfermées
aux Carmes étaient deux frères du nom de Larochefoucauld, l'un évêque de
Saintes, l'autre évêque de Beauvais. Ce dernier avait eu la cuisse
cassée par une balle à la première décharge faite dans le jardin et
avait été transporté dans l'église où il gisait sur un mauvais matelas.
L'évêque de Saintes n'avait pas quitté son frère; on l'appelle, il donne
un dernier baiser au blessé et va courageusement à une mort qui
rachètera, il l'espère du moins, la vie de celui qu'il laisse mourant.
«Mais à peine l'évêque de Saintes a-t-il succombé sous le fer des
assassins qu'on appelle l'évêque de Beauvais. Le malheureux prélat se
soulève sur son lit de douleur et dit aux sicaires qui l'entourent:
«--Je ne refuse pas d'aller mourir comme les autres, mais, vous voyez,
je ne puis marcher; ayez, je vous prie, la charité de me soutenir et
d'aider vous-mêmes à me porter où vous voulez que j'aille.
«On satisfait à son désir, on le porte à la place même où vient d'être
assassiné l'évêque de Saintes; on le jette tout sanglant sur le cadavre
de son frère qu'il étreint en expirant.
«À quelques pas de là, dans l'église de Saint-Sulpice, siégeait
l'assemblée de la section du Luxembourg, sous la présidence de Joachim
Ceyrat. L'égorgement durait encore, quand plusieurs citoyens viennent
demander aide et assistance pour les victimes et s'offrent à arrêter
l'effusion du sang.
«Mais Ceyrat répond:--Nous avons bien d'autres choses à penser, _il faut
laisser faire_; d'ailleurs, tous ceux qui sont aux Carmes sont
coupables. (Coupables! et de quoi!) Un des commandants de la force armée
de la section[70] ne se paie cependant pas de cette réponse, rassemble
une centaine de gardes nationaux et se dirige avec eux vers la rue de
Vaugirard. Mais il était trop tard; quand ils arrivèrent tout était
consommé[71].»
Maintenant, quelques épisodes. Dans l'oratoire, où plusieurs de ses
confrères s'étaient réfugiés, un prêtre se précipite en criant:
--Voici les Marseillais!
--Messieurs, dit alors l'abbé Després, nous ne pouvons être mieux qu'au
pied de la croix pour faire à Dieu le sacrifice de notre vie.
À ces mots tous se mettent à genoux et se donnent mutuellement
l'absolution. «Ce fut dans cette position que les assassins les
trouvèrent, dit M. Sorel. Que se passa-t-il alors? Dieu seul le sait!
Mais le nombre des cadavres qui jonchèrent le sol, le sang qui ruissela
partout le long des murs, prouvèrent suffisamment avec quelle rage ces
malheureux sans défense avaient été assaillis[72].»
.... Quand vint le tour de l'abbé Galais (lors du massacre dans
l'église), celui qui, depuis deux jours, s'était fait l'économe des
autres détenus et n'avait pas eu le temps de régler ses comptes, il prit
son portefeuille et s'adressant au commissaire Violette:
--Monsieur, lui dit-il, je n'ai pu voir le traiteur pour lui solder
notre dépense. Je ne crois pas pouvoir déposer en des mains plus sûres
ce que nous lui devons. Je vous prie donc de lui remettre ces 325
livres[73].
Puis il ajouta:--Je suis trop éloigné de ma famille, et d'ailleurs elle
n'a pas besoin de moi. Voici mon portefeuille et ma montre, veuillez en
consacrer la valeur au soulagement des pauvres.
Le _seul_ laïque, avait-on écrit, qui se trouvât parmi les prêtres,
était M. Régis de Valfons, arrêté avec l'abbé Guillaume, prêtre de
St-Roch, son confesseur et son ami. On l'engageait à décliner ses
qualités qui pouvaient le sauver peut-être; il s'y refusa, répondant aux
bourreaux qu'il n'avait d'autre profession que celle de catholique
romain, et demandant pour toute grâce de mourir à côté du saint prêtre
auquel il devait les sentiments dont il était pénétré.
Mais M. de Valfons n'était pas le _seul_ laïque mêlé aux prisonniers. Le
document dont nous avons déjà parlé nous en fait connaître un autre plus
intéressant encore peut-être, le jeune Dereste. «Furieux que le père,
écrivain royaliste, leur eût échappé, les factieux firent tomber sur le
fils, âgé de quinze ans, les coups qu'ils voulaient lui porter. Mais le
fils se montra digne du père... En proscrivant la vertu, les impies en
firent paraître une nouvelle.--Je suis bien aise d'être ici, répétait le
généreux enfant, puisque j'y suis dans la place de mon papa.»
La mort de l'évêque de Beauvais mit fin au massacre général, après
lequel la plupart des meurtriers, Maillard à leur tête, retournèrent à
l'Abbaye, en chantant ou plutôt hurlant des refrains révolutionnaires.
Les autres assassins restèrent dans l'église ou dans les salles à boire,
avec les individus du poste, le vin que le traiteur voisin avait été
forcé de livrer pendant le massacre, et qui probablement ne lui fut
jamais payé.
Vers neuf heures, ceux qui se trouvaient dans l'église entendirent un
léger bruit venant d'une chapelle latérale. Aussitôt, comme les bêtes de
proie quand elles flairent une piste, ils dressent l'oreille, et, armés
de flambeaux, se hâtent d'accourir. Là, ils aperçoivent le pauvre abbé
Dubray qui, caché jusqu'alors entre deux matelas, mais près de
suffoquer, s'était vu forcé de faire un mouvement pour respirer. Des
hurlements de joie saluent cette découverte. On arrache l'infortuné
prêtre de son asile et on le traîne au milieu du sanctuaire où un coup
de sabre lui fend le crâne. Ce fut la dernière victime.
Le nombre total des prêtres, massacrés aux Carmes seulement, est évalué
à 115 ou 120. Il n'a pu être absolument fixé, parce qu'un certain nombre
de prisonniers échappèrent, les uns, grâce à l'intervention d'amis
puissants, qui les avaient fait sortir à l'avance; d'autres moins
nombreux se sauvèrent en escaladant les murs du jardin. De ces derniers
fut l'abbé Frontault, comme lui-même le raconte: «Les tambours qui
battaient la générale, le son du tocsin, le bruit du canon d'alarme,
nous annoncèrent bientôt que le peuple était en fureur, qu'il demandait
des victimes, et que nous étions celles qu'on lui destinait. La
tranquillité de la prison n'en fut pas troublée un moment. Chacun rentra
dans son coeur, rappela sa foi, demanda la grâce de Dieu, lui offrit sa
vie et continua en paix ses exercices. La récréation après le repas ne
se ressentit pas de la froideur de la mort qui s'avançait. La même
gaieté et la même sérénité régnèrent dans la conversation.
«... Vers quatre heures du soir, un bruit épouvantable, des hurlements
furieux, tels que les pousseraient des tigres affamés, pénétrèrent tout
à coup dans notre enceinte. La nature parla un moment: des cris de:
_nous allons périr_! se font entendre. Mais la grâce triomphe bientôt:
le plus morne silence annonce que chacun se prépare et se dépouille pour
aller au bûcher ou monter à l'échafaud. Je me réunis à plusieurs qui,
les yeux fixés sur une image de la sainte Vierge, attendaient de son
intercession la force et le courage de verser leur sang en esprit de
foi et de religion. Au même instant, nous jugeons par les cris redoublés
des cannibales que la garde est forcée. Leurs blasphèmes affreux nous
rappellent que c'est en haine de Dieu et de sa religion que nous allons
être immolés. Je cours au devant des bourreaux; je les vois, la rage les
transporte; la soif du sang les précipite sur nous; un d'eux me touche
déjà de son arme tranchante; j'allais périr; mais le mouvement qu'il
fait pour frapper son coup plus vigoureusement m'en laisse faire un
autre, qui met entre lui et moi un mur de séparation. Il lui importait
peu quelle victime frapper. Il m'abandonne et je franchis précipitamment
le jardin où j'étais tombé.»
Quelques-unes des victimes durent la vie aux septembriseurs eux-mêmes,
pris tout à coup d'un sentiment d'humanité qui ressemblait à un remords.
Une dizaine de prêtres à peine restaient à égorger; parmi eux un
ecclésiastique tout jeune encore, à la figure noble et sympathique.
Un des assassins s'approche:
--Tiens-tu beaucoup à la vie? lui dit-il.
--Sans craindre la mort, s'il dépendait de moi, je l'éviterais
volontiers, pourvu...
--C'est bien, suis-moi!