_Casimir Delavigne_ (rue): Né en 1793, mort en 1843, Casimir Delavigne a

prouvé, (comme Racine avec _Athalie_), par sa tragédie des _Enfants

d'Édouard_ que, sans une intrigue amoureuse, un drame pouvait offrir

l'intérêt le plus soutenu, le plus profond, tenir jusqu'à la fin le

spectateur haletant sous le coup de son émotion croissant de scène en

scène, et le conduire le coeur serré par l'angoisse, les yeux pleins de

larmes, au dénouement des plus pathétiques. La plupart des autres pièces

de l'auteur, les _Vêpres siciliennes_, le _Paria_, _Marino Faliero_,

etc, ont vieilli, pour la forme comme pour le fond; la tragédie des

_Enfants d'Édouard_, de beaucoup supérieure, vraiment remarquable même,

a gardé tout son attrait restée à bon droit au théâtre. Beaucoup de vers

sont devenus proverbe, celui-ci par exemple:

Quand ils ont tant d'esprit les enfants vivent peu.

On y regrette seulement quelques hémistiches malveillants à l'adresse du

clergé. Delavigne par malheur était imbu de préjugés rétrogrades et

voltairiens, qui, dans le _Don Juan d'Autriche_, s'accentuent jusqu'à

l'ineptie et au ridicule. Le caractère honorable du poète, qui n'était

point un bohème comme tels autres de nos contemporains, rend plus

extraordinaire le penchant à ces sottises peu dignes d'un esprit aussi

élevé, penchant qui doit tenir à une première et fausse éducation. Mais

il dépendait de Casimir Delavigne de s'éclairer par l'expérience, par

l'étude, la réflexion aidées de la conscience; et précisément parce

qu'il eut plus de lumières, il semble moins excusable d'avoir persévéré

dans ces vulgaires errements.

Les _Messéniennes_, poésies lyriques, qui eurent naguère tant de

retentissement et commencèrent la réputation de l'auteur, ne se lisent

plus guère.

_Saint-Denis_ (rue): Est l'une des plus anciennes de Paris. Elle

existait comme rue avant la fin du XIe siècle, et avait pris tout

naturellement son nom du chemin qui conduisait au village de St-Denis

(ancienne Catalocum), où l'on vénérait le tombeau du saint martyr, et de

ses compagnons. C'était et ce fut longtemps un pèlerinage des plus

célèbres.

La rue à l'abbé de Saint-Denis

Sied assez près de Saint-Denis[44].

«À deux lieues est l'abbaye laquelle est d'excellent édifice, dit un

vieil auteur[45]: là sont les corps de St-Denis et ses compagnons

St-Ruth et St-Eleuthère, en grandes riches fiertes (châsses). Si y est

une maisoncelle (petite maison) dessus appelée _tégurion_, toute

d'argent, à riches pierres, laquelle fit saint Éloi. Si fut d'abord la

couverture de l'église d'argent; mais puis, pour une grande guerre, fut

découverte et fut pour ce baillé à l'église un des saints Clous, une

partie de la sainte Couronne, une partie de la Lance, une partie de la

sainte Croix, le Suaire de Notre-Seigneur, la destre de saint Siméon,

une chemise de Notre-Dame et autres notables reliques. Illec (là) sont

moult de riches sépultures de rois et de princes; là prend le roi

l'oriflamme quand il va en guerre; c'est un gonfanon dont la hampe est

dorée et la bannière vermeille à cinq franges où l'on met houppes de

vert.»

C'était par la rue St-Denis que les rois et les reines de France

faisaient leur entrée solennelle dans Paris. Toutes les rues sur leur

passage étaient tendues d'étoffes magnifiques de soie et de drap. Voici

ce que Froissard nous raconte à propos de l'entrée dans Paris de la trop

fameuse Isabeau, femme de Charles VI: «À la Porte aux Peintres, rue

St-Denis, on voyait un ciel nué et étoilé très richement, et Dieu par

figure séant en sa majesté, le Père, le Fils et le Saint-Esprit; et dans

ce ciel petits enfants de choeur chantaient moult doucement en forme

d'anges; et lorsque la reine passa dans sa litière découverte sous la

porte de ce paradis, deux anges descendirent d'en haut tenant en leur

main une très riche couronne d'or, garnie de pierres précieuses et la

mirent moult doucement sur le chef de la reine, chantant en vers:

Dame enclose entre fleurs de lys,

Reine êtes-vous de paradis,

De France et de tout pays.

Nous remontons au paradis.

On sait que saint Denis, apôtre des Gaules, qui fut le premier évêque de

Paris, souffrit le martyre dans cette ville avec ses compagnons,

Rustique, prêtre, et Eleuthère, diacre, et que tous trois eurent la tête

tranchée. Les Actes nous apprennent de plus qu'après l'exécution, les

corps des saints furent jetés dans la Seine par les bourreaux; mais une

pieuse chrétienne du nom de Catulla, à la faveur des ténèbres et aidée

de quelques serviteurs sans doute, put les retirer et les enterrer

honorablement non loin du lieu où les confesseurs avaient été décapités.

Sur cette tombe vénérée, les fidèles élevèrent une chapelle, comme on

l'a dit plus haut, remplacée au cinquième siècle par une église. Puis,

lorsque le roi Dagobert fonda la célèbre abbaye de St-Denis, il y fit

transporter les précieuses reliques.

Mais à quelle date faut-il placer le martyre de saint Denis? «L'opinion

la plus probable, dit Godescard, est qu'il souffrit durant la

persécution de Valérien, en 272.» Mais une tradition fort ancienne et

respectable autant que vraisemblable, d'après des hagiographes

consciencieux, veut que saint Denis, premier évêque de Lutèce, fût

celui-là même que saint Paul convertit à Athènes et qui est connu sous

le nom de _l'Aréopagite_. Dès le temps des apôtres, et envoyé par eux,

il avait porté l'Évangile dans les Gaules; son martyre remonterait donc

au premier siècle de l'ère chrétienne. Il ne nous appartient pas, à nous

trop peu versé dans ces matières, de décider à ce sujet; il nous semble

toutefois, en ne consultant que les simples lumières du bon sens, que

le triomphe définitif de cette opinion, s'appuyant de preuves sérieuses,

ne pourrait qu'ajouter à la gloire de l'église gallicane puisque

l'évêché de Paris remonterait ainsi à la plus haute antiquité.

_St-Denis_ (porte): En 1671, le prévôt des marchands et les échevins

décidèrent qu'on érigerait un arc de triomphe en mémoire des glorieux

exploits de Louis XIV dans la Flandre et la Franche-Comté. La ville de

Paris fit les frais de cette construction. Ils s'élevèrent à 500,122 f.

Les sculptures, commencées par Girardon d'après les dessins donnés par

François Blondel, furent achevées par Michel Anguier. L'arc de triomphe

fut restauré en 1807 par M. Cellerier.

_Descartes_ (rue): René Descartes, mathématicien et métaphysicien

célèbre, né en 1596, mourut en 1650. Il a fait dire de lui: «Tout est

tellement plein dans le système de Descartes que la pensée ne peut s'y

faire jour et y trouver place. On est toujours tenté de crier comme au

parterre: «De l'air! de l'air! On étouffe, on est moulu!» J'en crois

plus volontiers ici Joubert que le poète quand il dit:

Descartes, ce mortel dont on eût fait un Dieu!

_Desèze_ (rue): Romain ou Raymond, comte Desèze, né à Bordeaux en 1750,

mort en 1828, l'un des défenseurs de Louis XVI.

_Diamants_ (rue des cinq): Ce nom vient d'une enseigne.

_St-Dominique St-Germain_ (rue): S'appelle ainsi depuis l'an 1643, que

les Jacobins obtinrent la permission de lui donner ce nom au lieu de

celui de _Rue aux Vaches_, _Chemin aux Vaches_, qu'elle portait parce

que les vaches du faubourg St-Germain passaient par ce sentier pour

aller paître au Pré aux Clercs. (Il y a longtemps de cela).

_Dragon_ (rue et cour du): Ce nom vient d'un _dragon_ sculpté au-dessus

de l'une des portes de la Cour.

_Draperie_ (rue de la _Vieille_): Après l'expulsion des Juifs, en 1183,

Philippe-Auguste établit dans cette rue des drapiers auxquels il donna

24 maisons moyennant 100 livres de rentes. De là le nom de la draperie

qui devint, en 1313, la _Viez Draperie_.

_Du Sommerard_ (rue): Du Sommerard est le savant antiquaire à qui l'on

doit la création du Musée de Cluny, par suite du don qu'il fit à la

ville de Paris de sa précieuse collection. Né en 1779, il mourut en

1842.

[44] _Le Dit des Rues._

[45] Guillebert de Metz.

E

_Éblé_ (rue): Engagé volontaire dès l'âge de 9 ans comme fils d'un

officier, Éblé (Jean-Baptiste) était capitaine au moment de la

Révolution qui lui ouvrit une plus large carrière. Général de brigade en

septembre 1793, on lui dut une nouvelle et meilleure organisation de

l'artillerie. Après avoir fait la plupart de nos grandes campagnes, il

fut, lors de la guerre de Russie, nommé commandant en chef des équipages

et rendit, en cette qualité, des services inappréciables.

Quand vinrent les désastres de la retraite, Éblé dirigea la

construction des ponts qui permirent aux débris de l'armée de franchir

la Bérésina et sauvèrent la vie à tant d'infortunés. Le brave général,

pour hâter l'exécution du travail, et réparer, au besoin, les accidents,

resta trois jours et trois nuits sur la rive du fleuve les pieds dans

l'eau et dans la glace. Victime ou plutôt martyr de son dévouement, par

suite de la fatigue et du froid, il s'éloigna malade. Quelques jours

après, il expirait à Koenisberg au moment où l'Empereur le nommait

inspecteur-général et commandant en chef de l'artillerie de l'armée.

_Échaudé_ (rue de l'): On appelle échaudé un îlot de maisons en forme

triangulaire qui donne sur trois rues.

_Échelle_ (rue de l'): On nommait échelles autrefois certains lieux

d'exécution à cause d'une espèce d'échelle sur laquelle on attachait les

coupables.

_École_, (rue de l'): Voici ce que nous en apprend _Le Dit des Rues de

Paris_:

En après est, rue de l'École,

La demeure à dame Nicole;

En cette rue, ce me semble,

Vend-on foin et fouarre (paille).

Le vieux poète Ruteboeuf nous a laissé de l'écolier d'alors un portrait

pris sur le vif et curieux aujourd'hui encore à reproduire:

Quand il est à Paris venuz

Por faire à quoi il est tenuz

Et por (pour) mener honeste vie,

Si bestorne (renverse) la prophétie.

Gaing de soc et d'arérure (labourage)

Nos convertit en arméure (armure);

Por chacune rue regarde

Où voie la belle musarde;

Partout regarde, partout muse;

Ses argenz faut (gaspille) et sa robe uze:

Or est tout au recoumancier (recommencer).

Ne fait or bien ce semancier

En carême que l'on doit faire,

Chose qui à Dieu doive plaire.

En lieu de haires haubers vestent,

Et boivent tant qu'ils s'entêtent.

_École Polytechnique_: Cette École célèbre, fondée, en 1794, sous le

titre de: _École centrale des Travaux publics_, parce qu'elle était

destinée surtout à former des ingénieurs, prit le nom d'_École

Polytechnique_ que lui donna la loi du 1er septembre 1795, modifiant

son organisation. Les savants les plus illustres de l'époque, Lagrange,

Laplace, Berthollet, Fourcroy, Monge, etc., tinrent à honneur d'y

professer. Les élèves se réunissaient dans les amphithéâtres du

Palais-Bourbon; mais, après le décret du 16 juillet 1804, qui déclara

qu'à l'avenir ils seraient casernés, l'École fut transférée sur la

montagne Sainte-Geneviève, dans le local qu'elle occupe aujourd'hui.

L'admission a toujours lieu par voie de concours, et des examinateurs

spéciaux en décident. La durée des cours est de deux ans, suivis de

nouveaux et rigoureux examens. Les élèves s'ils n'ont pas échoué, en

sortant _fruits-secs_, ont le droit de choisir, d'après le rang qu'ils

occupent sur la liste dressée par le jury, le service public

(ponts-et-chaussées, mines, artillerie, état-major, etc.) dans lequel

ils veulent entrer. Aux derniers nécessairement les moins bonnes

places: _tardè venientibus ossa_.

_Deux-Écus_ (rue des): Guillot, en 1300, la nomme des Écus seulement.

C'est là que naquit, il y a pas mal d'années déjà, certain auteur assez

de nos amis, et qui, nous l'espérons, n'est point tout à fait

indifférent au lecteur. Pas n'est besoin de dire son nom. Avoir son

berceau rue des _Deux-Écus_, pour un poète ou un littérateur, cela ne

vous semble-t-il pas un présage et un indice assuré de la vocation?

_Elzevir_ (rue): Ce nom fut rendu célèbre par plusieurs imprimeurs du

XVIe et du XVIIe siècle établis à Amsterdam et à Leyde, et dont les

bibliophiles recherchent curieusement aujourd'hui encore les belles

éditions comme d'autres amateurs font des tableaux, dessins, sculptures

etc.

_Enfants-Rouges_ (rue des): Ce nom lui vient d'un hôpital qui se

trouvait rue _Portefoin_ et s'appelait ainsi au XVIe siècle. Par

lettres patentes du mois de janvier 1536, François Ier se déclare

fondateur de cet hospice spécialement destiné à recevoir les enfants

orphelins natifs de Paris. Il est ordonné par les mêmes lettres que ces

enfants seront perpétuellement appelés _Enfants-Dieu_ et qu'on les

vêtira d'étoffe rouge, «pour marquer que c'est la charité qui les fait

subsister.» C'est ce qui leur fit donner par le peuple, en dépit de

l'ordonnance royale, le nom d'_Enfants-Rouges_.

_Enfer_ (rue d'): Ce n'était au XIIIe siècle qu'un chemin nommé de

Vanves et d'Issy parce qu'il conduisait à ces deux villages. On le

désigna ensuite sous la dénomination de Vauvert, parce qu'il se

dirigeait vers le château de ce nom que remplaça plus tard le couvent

des Chartreux. Cette voie publique prit successivement le nom de

_Porte-Gibard_, de rue _Saint-Michel_, et faubourg _Saint-Michel_. Enfin

on l'appela rue d'_Enfer_ parce qu'elle devint, dit M. L. Lazare, «un

lieu de débauches et de voleries, un enfer pour les pauvres bourgeois

qui se hasardaient le soir dans ce quartier perdu.»

D'après Sainte-Foix, le château de Vauvert, bâti par le roi Robert, fut

abandonné par ses successeurs. «Le hasard voulut que des esprits ou

revenants s'avisèrent de s'emparer de ce vieux château. On y entendait

des hurlements affreux. On y voyait des spectres traînant des chaînes,

et entre autres un monstre vert, avec une grande barbe blanche, moitié

homme et moitié serpent, armé d'une grosse massue et qui semblait

toujours prêt à s'élancer sur les passants. Que faire d'un pareil

château? Les Chartreux le demandèrent à saint Louis; il le leur donna

avec toutes les appartenances et dépendances. Les _revenants_ n'y

_revinrent_ plus; le nom d'_Enfer_ resta seulement à la rue, en mémoire

de tout le tapage que les diables y avaient fait.»

Dans la rue d'Enfer, au nº 74, se trouve, comme on sait, l'hospice des

Enfants-Trouvés, dit aujourd'hui des Enfants-Assistés.

_Épée de Bois_ (rue de l'): Ce nom vient d'une enseigne.

_Deux-Ermites_ (rue des): Ce nom vient également d'une enseigne.

_Vieille-Estrapade_ (rue de la): Autrefois rue des Fossés Saint-Marcel,

nom qu'elle échangea contre celui de l'_Estrapade_ parce que c'était

l'endroit où s'infligeait ce supplice alors en usage dans l'armée. Voici

en quoi il consistait: On soulevait au moyen d'une poulie le condamné

jusqu'à une certaine hauteur d'où on le laissait retomber violemment à

terre, ce qui lui disloquait les bras d'habitude liés sur la poitrine.

Ce supplice barbare, a disparu depuis longtemps du code militaire;

n'eut-il pas mieux valu n'en point perpétuer le souvenir par le nom

donné à cette rue?

_Étienne du Mont_ (église Saint): Il existait une chapelle de ce nom dès

les premières années du XIIIe siècle (1221). Elle fit place plus tard à

la basilique actuelle, commencée sous François Ier (1517), mais

terminée bien des années après, et remarquable par son jubé, le seul qui

se voie à Paris. Le tombeau de sainte Geneviève, resté dans cette église

bien que les reliques aient été transportées au Panthéon

(Sainte-Geneviève), attire tous les ans un grand concours de pèlerins.

Sur les murailles des inscriptions rappellent que dans cette paroisse

reposaient les corps de plusieurs hommes illustres dans les lettres, les

sciences et les arts: Eustache Lesueur, B. Pascal, Racine et Tournefort.

Des vitraux remarquables qui datent du XVIe siècle, et plusieurs beaux

tableaux dont un signé Largillière, ornent l'église.

_Étoile_ (rue et place de l'): Ce nom vient de la disposition de la

place où les rues viennent aboutir comme autant de _rayons_. Au milieu

du périmètre s'élève l'_Arc de Triomphe_ de l'_Étoile_. Un décret du 18

juillet 1806 ordonna la construction de ce monument gigantesque à la

gloire des armées françaises. Le premier architecte fut M. Chalgrin

auquel succédèrent MM. Goust et Blouet; le monument, par suite des

vicissitudes politiques, n'ayant pu être terminé qu'après bien des

années, fut inauguré le 29 juillet 1836. D'un aspect vraiment imposant,

l'_Arc de Triomphe_ a inspiré à Victor Hugo plusieurs odes qui sont

assurément de ses meilleures.

_Vieilles-Étuves_ (rue des): Une rue des plus anciennes et autrefois des

plus curieuses du vieux Paris. «En sortant de la rue du _Chastiau-fêtu_,

(nom que portait la partie de la rue Saint-Honoré située entre la rue

Tirechape et celle de l'Arbre-Sec), on entrait, dit M. L. Lazare, en

tournant à droite, dans la rue des Vieilles-Étuves. Le matin, une heure

après l'ouverture des boutiques, on entendait le barbier étuviste qui

vous criait:

Seignor, quar vous allez baingner;

Et estuver sans dilayer (tarder);

Li bains sont chaut, c'est sans mentir[46].»

«En ce moment, de joyeux étudiants, couverts de capes ou de mantes

déchirées, entraient dans ces étuves en fredonnant l'acrostiche suivant

composé sous le règne de Louis XII pour le blason de la ville de Paris:

=P=aisible domaine,

=A=moureux vergier,

=R=epos sans dangier,

=I=ustice certaine

=S='est Paris entier.

«D'autres clercs s'arrêtaient devant un homme portant un broc d'une main

et tenant de l'autre un panier rempli de cornes semblables à celles des

moissonneurs. Cet homme chantait à tue-tête:

Bon vin à bouche bien espicé.

«Puis des femmes de la Halle, aux larges épaules, aux manches

retroussées, criaient de toute la force de leurs poumons:

J'ai chastaignes de Lombardie!

J'ai raisin d'outre mer--raisin!

J'ai porcés et j'ai naviaux (navets),

J'ai pois en cosse tout noviaux!

«Plus loin, on voyait une grosse et joyeuse commère qui portait sur le

ventre tout l'attirail d'un restaurateur. Elle arrêtait les passants en

leur débitant cette petite chanson:

Chaudes oublies renforcies,

Galettes chaudes, échaudés,

Roinsolles (sortes de gaufres), çà denrée aux dez.

«Parfois de jeunes et jolies filles de la campagne venaient offrir les

plus belles fleurs et les meilleurs fruits de la saison, en murmurant

d'une voix douce:

... Aiglantier,

Verjux de grain à faire allie!

Alies y a d'alisier.

«Souvent on voyait quelques fripiers de la rue Tirechape qui arrêtaient

les clercs aux mantes rapées en leur disant:

Cotte et surcot je rafetorie (raccommode).

«Et comme ces écoliers avaient plus de trous aux genoux et aux coudes

que de _blancs d'angelots_ et de _sous parisis_ dans leurs surcots, ils

s'esquivaient tout honteux pour se soustraire à l'importunité de ces

chevaliers de l'aiguille.

«Telle était, aux XIVe et XVe siècles, la physionomie de la rue des

_Vieilles-Étuves_.»

Les bains auxquels elle devait son nom étaient en grand renom dans la

ville où, ce dont nous ne nous doutons guère aujourd'hui, «les étuves,

Sauval l'affirme, étaient si communes qu'on ne pouvait faire un pas sans

en trouver.»

«L'usage des étuves, dit un plus ancien auteur, était aussi commun en

France, même parmi le peuple, qu'il l'est et l'a toujours été dans la

Grèce et l'Asie. On y allait presque tous les jours: saint Rigobert fit

bâtir des bains pour ses chanoines et leur fournissait le bois pour

chauffer leur eau. Il paraît que les personnes qu'on priait à dîner ou

souper étaient en même temps invitées à se baigner, témoin ce passage de

la _Chronique_ de Louis XI: «Le mois suivant, le roi soupa à l'hôtel du

sire Denis Hasselin, son panetier, où il fit grande chère, et y trouva

trois beaux bains richement tendus pour y prendre son plaisir de se

baigner ce qu'il ne fit pas parce qu'il était enrhumé.»

Par malheur ce n'était pas peut-être l'amour seul de la propreté chez

nos aïeux qui avait fait se multiplier ainsi les bains; car ces

établissements n'étaient pas des mieux famés dans la cité. Le chapitre

LXXXIII du _Livre des Métiers_, d'Étienne Boileau, contient relativement

aux _Étuveurs_ des règlements fort sévères, celui-ci entre autres: «Que

nuls ne crient, ne fassent crier leurs étuves jusques à temps qu'il soit

jour.»

Un fait curieux et plus ignoré encore, c'est que le monopole des bains

appartenait à la communauté des maîtres barbiers perruquiers. Aussi sur

leur enseigne on lisait: «_Céans, on fait le poil proprement et l'on

tient bains et estuves._»

_Eugène_ (Boulevard _du Prince_): Eugène Beauharnais, fils de

l'Impératrice Joséphine, nommé vice-roi d'Italie en 1805 par Napoléon

qui même l'avait désigné pour son successeur (et certes il pouvait plus

mal choisir), fit preuve de talents militaires autant que d'honnêteté et

de patriotisme à l'heure des suprêmes périls. On ne saurait donc que

blâmer la décision récente, prise par un pouvoir intérimaire, n'ayant

aucune autorité pour cela, et qui d'un trait de plume a substitué, pour

le boulevard, au nom du _Prince Eugène_ celui de Voltaire. On a fait

plus sinon pis, et la statue, une laide effigie de l'insulteur de la

Pucelle, a remplacé sur son propre socle, déshonoré et usurpé presque

clandestinement, celle du brave soldat, français si loyal. Voilà certes

de la réaction et puerile et misérable. N'était-ce pas d'ailleurs assez

et trop qu'à Paris une grande voie portât le nom de cet Arouet

naturalisé Prussien par l'abjection de ses flatteries envers Frédéric,

et pour tout homme de coeur ne reste-t-il point à jamais infâme par le

cynisme de son impiété comme par l'absence de tout patriotisme? Ces

vérités nous les avons dites ailleurs, mais on ne saurait trop les

répéter quand se reproduisent, avec obstination, les mêmes scandales qui

prouvent une aberration si inconcevable.

[46] _Les Crieries de Paris._

F

_Fagon_ (rue): Fagon, médecin de Louis XIV, (1638-1718) n'était point un

médecin à la Molière, d'après le témoignage de Boileau.

_Ferronnerie_ (rue de la): Elle s'appelait ainsi depuis que le roi saint

Louis avait permis à de pauvres _férons_ d'occuper les places régnant le

long des charniers. Aussi, devenue par là trop étroite, cette rue se

trouvait constamment obstruée; Henri II, pour l'élargir et rendre la

circulation plus facile, donna l'ordre d'enlever les échoppes des

_Ferronniers_, ordre qui ne fut point exécuté, soit par crainte du

mécontentement populaire, soit à cause de la mort du roi.

En 1648 seulement, ces chétives boutiques disparurent; elles devaient

être remplacées, d'après un nouveau plan, par des maisons qui auraient

davantage encore rétréci la voie. Mais lorsqu'on commençait à creuser

les fondations, au risque de mettre à découvert les ossements

remplissant les charniers du cimetière, une émeute violente éclata qui

ne s'apaisa que par la cessation des travaux. Sauval dit avec raison que

«si en 1554, les échoppes eussent été ruinées, notre Henri-le-Grand

n'eût pas été là malheureusement assassiné comme il fut en 1610.»

Avant la Révolution, on voyait, vis-à-vis de la place où fut commis le

crime, un buste de Henri IV avec cette inscription:

Henrici Magni recreat præsentia cives,

Quos illi æterno foedere junxit amor.

Je trouve, dans Germain Brice, à propos du procès de Ravaillac ce

passage qui me paraît curieux à reproduire: «Son procès lui fut fait

avec toute l'attention requise dans une si importante affaire; et à la

question qui lui fut donnée avec toute rigueur, il avoua des choses si

étranges que les juges, surpris et effrayés, jurèrent entre eux sur les

Saints Évangiles de n'en jamais rien découvrir à cause des suites

horribles qui en pourraient arriver; ils brûlèrent même les dépositions

et tout le procès-verbal au milieu de la Chambre et il n'en est resté

que quelques légers soupçons sur lesquels on n'a pu fonder jusqu'ici

aucun véritable jugement.»

La narration de Germain Brice, suivant Sainte-Foix, manque d'exactitude.

«Ravaillac soutint toujours à la question qu'il n'avait point de

complices, et s'il avoua des choses étranges, ce ne fut que lorsqu'il

eut demandé, à la première tirade des chevaux, à être relâché.... Il

dicta alors un testament de mort que le greffier affecta d'écrire si mal

que les experts en écriture n'ont jamais pu y rien découvrir.»

_Férou_ (rue): Ce nom vient d'une famille notable de la bourgeoisie, à

qui appartenait très anciennement le terrain ou clos sur lequel la rue

fut ouverte au commencement du XVIe siècle.

_Femme sans tête_ (rue de la): A pris son nom d'une enseigne

représentant une femme qui n'avait point de tête et qui tenait un verre

à la main. Au-dessous se lisait cette légende: _Tout en est bon_.

Les Rues de Paris, tome troisième Biographies, portraits, récits et légendes · 第 12 / 25 段