_chasse-midi_ et enfin _cherche-midi_ «qui était le nom d'une enseigne
que je pense y avoir vue, dit Sauval, où se voyait peint un cadran et
des gens qui cherchaient midi à quatorze heures. Ce nom, tout corrompu
et faux qu'il est, plaît si fort à ceux du faubourg St-Germain, où cette
rue est située, qu'ils l'ont transporté aux filles de la congrégation de
Notre-Dame qui y ont un monastère.... L'enseigne après a semblé si belle
qu'elle a été gravée et mise à des almanachs tant de fois qu'on ne
voyait autre chose: et même on en a fait un proverbe: _Il cherche midi à
quatorze heures_; c'est un chercheur de midi à quatorze heures, dit-on
en parlant de gens qui cherchent à reprendre quelque chose mal à propos
où il n'y a rien à reprendre, ou qui s'embarrassent pour des choses
qu'ils ne sauraient avoir.»
_Chérubini_ (rue): Chérubini, compositeur de musique célèbre surtout par
sa belle _Messe_ et son grand _Requiem_ (1760-1842).
_Chevalier du Guet_, (rue du): Ce nom vient d'une maison que le roi
avait acquise pour loger le chevalier ou commandant du guet (garde de
Paris alors). La compagnie du chevalier du guet se composait d'un
capitaine, quatre lieutenants, un guidon, huit exempts, cinquante
archers à cheval, un enseigne, huit sergents de commandement et cent
hommes de pied, ayant tous des provisions du roi à la nomination du
capitaine, deux greffiers contrôleurs, un payeur de solde.
Ces archers étaient habillés de bleu avec des bandoulières semées
d'étoiles d'argent et de fleurs de lys d'or, bordées d'un galon or et
argent.
Les huit sergents portaient des justes-au-corps galonnés d'argent et les
ceinturons de même sans bandoulières.
_Cité_ (rue de la): En 1834, on confondit sous cette seule dénomination
les trois rues de la _Lanterne_, (nom qui vient d'une enseigne); de la
_Juiverie_, ainsi nommée parce qu'au XIIe siècle elle était habitée par
les juifs; du _Marché-Palu_; ce nom venait d'un marché qui s'y tenait de
temps immémorial et que le sol boueux et marécageux, qui ne fut que
tardivement pavé, avait fait surnommer _palu_ de _palus_, marais.
_Cléry_ (rue de): Ce nom vient de l'hôtel Cléry qui s'y trouvait situé
et qui aboutissait sur les fossés de la ville. Pour moi ce nom rappelle
celui du pieux serviteur de Louis XVI, et rayonne comme le symbole du
dévouement et de l'héroïque fidélité.
_Vieux-Colombier_ (rue du): Elle doit son nom à un colombier que les
religieux de St-Germain des Près y avaient fait bâtir au XVe siècle. La
caserne des Pompiers, qui se voit aujourd'hui vers le milieu de la rue,
formait avant la Révolution le couvent ou asile des Orphelins de
St-Sulpice ou de la Mère de Dieu, fondé par le vénérable Olier, en 1648,
pour les enfants, filles et garçons, de la paroisse qui restaient sans
parents.
_Cocatrix_ (rue):
En la rue Cocatrix vins,
Où l'on boit souvent de bons vins,
Dont maint homme souvent se varie (s'enivre).
Cocatrix était le nom d'une famille bien connue au XIIIe siècle et du
fief qui lui appartenait, situé entre la rue St-Pierre-aux-Boeufs et
celle des Deux-Ermites.
_Colomb Christophe_ (rue): Cet illustre Génois à qui la découverte de
l'Amérique valut tant de gloire et que l'Espagne, dotée par lui d'un
immense empire, récompensa par l'ingratitude, joignait au grand
caractère, à l'intelligence supérieure, les vertus d'un saint. Des
historiens vont jusqu'à lui attribuer le don des miracles; l'auteur
d'une consciencieuse et intéressante _Histoire de Christophe Colomb_ en
deux volumes, de date assez récente, M. Roselly de Lorgnes est de
ceux-là et réclame, pour son héros et le nôtre, les honneurs de la
canonisation.
_Salle au Comte_ (rue): À la fin du XIIIe siècle, dans cette rue
s'élevait un hôtel appartenant au comte de Dammartin et qu'on appelait
la _Salle du Comte_ ou au comte.
_Concorde_ (place de la): S'appelait _Place Louis XV_, parce qu'elle fut
tracée sous le règne de ce prince dont la statue équestre s'élevait au
milieu de la place qui s'appela _de la Révolution_ à cette époque si
triste de nos annales où se dressait en permanence, en face du jardin
des Tuileries, l'échafaud sur lequel montèrent tour à tour Louis XVI,
Marie-Antoinette, Mme Élisabeth, Malesherbes, Beauharnais, Chénier,
Barnave, et tant d'autres illustres victimes auxquelles bientôt
d'ailleurs, par un juste jugement de Dieu, succédèrent les bourreaux.
Par suite d'un décret du 26 octobre 1795, la place se nomma de la
_Concorde_, désignation qui paraît devoir lui rester définitivement et
qu'elle reprit après 1830; car, pendant la Restauration, elle s'appela
de nouveau place _Louis XV_.
Au milieu de la place s'élève le grand obélisque rapporté d'Égypte en
1833 et qui s'encadre entre deux fontaines en bronze d'un assez bel
aspect. Des autres embellissements de ce vaste pourtour nous n'avons
rien à dire; ils nous semblent d'un goût fort contestable, en
particulier les maisonnettes servant de piédestaux aux statues, et les
ennuyeux dallages en bitume qui ne servent guère qu'aux exercices des
amateurs du patin à roulettes. Assurément de frais gazons et des
corbeilles de fleurs récréeraient bien mieux la vue.
_Condé_ (rue de): Elle a pris ce nom lorsque Henri de Bourbon, prince de
Condé, vint loger à l'hôtel de Gondy. On connaît les beaux vers de
Boileau sur Condé.
Un bruit s'épand qu'Enghien et Condé sont passés;
Condé, dont le seul nom fait tomber les murailles,
Force les escadrons et gagne les batailles;
Enghien, de son hymen le seul et digne fruit,
Par lui dès son enfance à la victoire instruit.
Épître IV.--_Au Roi._
_Coq-Héron_ (rue du): L'impasse de ce nom (origine inconnue) devint une
rue en 1543, sous le règne de François Ier qui ordonna de démolir
l'hôtel de Flandre pour vendre le terrain à des particuliers avec la
faculté de bâtir.
Dans cette rue se voient, d'un côté, les bâtiments de la Caisse
d'Épargne, et de l'autre, des dépendances de l'Hôtel-des-Postes dont la
principale entrée se trouve rue Jean-Jacques Rousseau.
_Coquillière_ (rue): Elle aurait dû d'abord son nom à Pierre
Cocquettier, bourgeois de Paris, qui, en 1292, y possédait une belle
maison qu'il vendit à Guy de Dampierre, comte de Flandre. Le peuple
changea ce nom en celui de _Coquetière_, à cause des coquetiers ou
marchands d'oeufs qui passaient par cette voie pour se rendre aux halles
ou qui peut-être y tenaient leurs boutiques. Au temps de Clément Marot,
elle prit le nom de rue _Coquillart_ d'un certain gentilhomme qui avait
trois coquilles d'or dans ses armes. Le poète lui fit, après sa mort,
cette épitaphe:
La mort est jeu pire qu'aux quilles,
Ni qu'aux échecs, ni qu'au gaillard,
À ce méchant jeu Coquillart
Perdit sa vie et ses coquilles.
On ne dit point à quelle époque la rue prit son nom définitif de:
_Coquillière_.
_Corbeau_ (rue du): Ouverte en 1826 sur un terrain appartenant à M.
Corbeau.
_Corbineau_ (rue): Corbineau
(Claude-Louis-Constant-Esprit-Juvenal-Gabriel), né à Laval le 7 mars
1772, s'engagea, dès l'âge de seize ans, dans la compagnie des gendarmes
de la reine. Il était général lorsqu'il fut tué à Eylau par un boulet.
On cite de lui dans cette bataille un trait non moins curieux
qu'admirable.
Il sabrait vigoureusement un corps de Russes lorsque tout à coup l'arme
échappe de ses mains.
«Ramasse-moi mon sabre, et rends-le moi!» cria-t-il au Russe qui se
trouvait le plus près de lui.
Stupéfait, le soldat ennemi, qui peut-être ne comprenait pas notre
langue mais cédait à l'éloquence du geste et à la fascination du regard,
se baisse, ramasse le sabre et le remet à Corbineau et celui-ci continue
à charger.
L'Empereur, en apprenant la mort de Corbineau, fut vivement impressionné
et il murmura: «Quoi! réduit à rien par un boulet!»
_Cordonnerie_ (rue de la): Son nom lui vint des vendeurs de cuirs et
cordonniers qui l'habitaient. Ce n'est que par syncope que ceux qui font
et vendent des souliers sont nommés cordonniers, car originairement on
les appelait _cordouanniers_, parce que le premier cuir dont les
Français se servirent, venant de Cordoue, était appelé _Cordouan_.
_Cossonnerie_ (rue de la): Est fort ancienne. Au XIIe siècle, on
l'appelait _via cochoneria_ ou de la cochonnerie. «Il semblerait, dit un
vieil auteur, qu'autrefois on y ait tenu le marché aux cochons et celui
de la volaille, ou qu'elle ait été longtemps habitée par des
charcutiers et des poulaillers, car anciennement _cossonniers_ et
_cossonnerie_ voulaient dire la même chose que _poulaillers_ et
_poulaillerie_; j'apprends même de quelques vieillards qu'à certains
jours de la semaine on y tenait un marché de cochons et de volailles.»
_Cours._ Le nombre des rues et places qui portaient autrefois ce nom
était considérable. La plupart étaient des maisons accompagnées d'une
cour comme la _cour des Miracles_, _la cour des Fontaines_, etc.
_Coupe-Gorge_ et _Coupe-Gueule_ (rues): Toutes deux dans le quartier de
la Sorbonne; «elles prirent des noms si étranges, dit Sauval, à cause
des brigandages et massacres qui s'y faisaient toutes les nuits», et par
ce motif furent fermées de portes et de fait supprimées. Ces
dénominations sinistres, très-multipliées dans le vieux Paris, sont,
pour le dire en passant, la meilleure preuve qu'il ne faisait pas si bon
à vivre à cette époque que le croient et le disent des écrivains érudits
et bien intentionnés d'ailleurs, mais aux opinions systématiques et qui
volontiers nous représentent ces temps comme un autre âge d'or. Ce n'est
point ainsi qu'en jugeaient les contemporains, chroniqueurs et poètes,
qui, regardant autour d'eux, ne trouvaient guère qu'à blâmer, mais par
une autre exagération, et par suite de cet effet d'optique singulier qui
fait que, pour bien voir un tableau, il ne faut être placé ni trop près
ni trop loin. Je ne parle point ici des auteurs de _fabliaux_ et
_contes_, illisibles pour la plupart par tant de passages licencieux qui
nous donnent des moeurs du temps une idée assez fâcheuse. Mais des
auteurs plus sérieux, des hommes graves, dans leurs histoires et
chroniques, semblent trop confirmer par ce qu'ils racontent les dits
scandaleux des trouvères. Les poètes satiriques parlent de leur siècle
comme parleront du leur plus tard Mathurin, Regnier, Boileau, Gilbert et
de nos jours tel moraliste qui, dans ses plus violentes sorties, ne
saurait guère aller plus loin que l'honnête Guyot, le poète du XIIIe
siècle (1204).
Du siècle puant et horrible
M'estuet (m'émeut) commencer une bible (livre)
Pour poindre et pour aiguillonner
Et pour grand exemple donner.
Suit une longue description des travers et des vices du temps dans
laquelle abondent les portraits qui ne sont pas flattés, aussi bien que
les tableaux fort peu couleur de rose. Citons quelques passages comme
pièces à l'appui.
Le monde nos (nous) ont encombré
D'ort siècle de désespéré;
Trop est notre loi au-dessous,
Qui bien nos (nous) voudroit juger tous,
Si, comme je sais et comme je crois,
Jà (déjà) n'en eschaperoient trois
Qu'ils ne fussent damnés sans fin.
Où sont li (les) bon, où sont li fin (vrai),
Où sont li (les) sage, où sont li prou (braves)?
S'il estoient tuit (tous) en un fou (feu),
Jà des Princes, si comme je cuit (pense),
N'y auroit un brûlé ni cuit.
Un poète à qui sa haute position permettait de mieux juger encore et
qui, dans ses voyages, avait acquis une longue expérience par la
comparaison des divers pays, le Seigneur de Berze (dans la _Bible au
Seigneur de Berze_), n'est pas moins sévère que Guyot:
Li (les) uns usent lor (leur) temps en guerre,
Et as (aux) autres taut-on (enlève) leur terre;
Li (les) uns languist d'infirmité,
Li autres choit en pauvreté.
L'autre est blasmé et en vergogne
Et cil (celui) qui mieux a sa besogne,
C'est cil qui convoite encor plus:
Nul rien de bien je n'y truis (trouve).
Il soloit (avait coutume) estre un temps jadis
Que li siècles estoient jolis
Et pleins d'aucune vaine joie:
Or, n'est solaz (plaisir) que je y voie
En quoi li (les) hom (hommes) se delitoit (délectait),
En faire ce que il cuidoit (pensait)
Qui venist à l'autre à plaisir:
Or (à présent) se delitent en trahir,
Et li uns de l'autre engeingnier (tromper);
Cil qui mieux sait deschevauchier (renverser)
Son compagnon, cil vaut ores (à présent) miex (mieux).
Convoitise, angoisse et orgueix (orgueil)
Ont si (ainsi) toute joie périe
Qu'elle est par tout le mont (monde) faillie.
...............
Le pauvre brait toujours et crie
Qu'il ait avoir et manantie (richesse),
Et le riche meurt de paor (peur)
Qu'il ne la perde chacun jor (jour).
...............
Li (le) mariage dont Dieu dist
À quoi le siècle se tenist (tint)
Pour garder ailleurs de péché,
Sont tuit (tout) corrompu et brisé,
Et la foi et la loyauté
Sont changés en fausseté;
Et li (les) chevaliers, qui devoient
Défendre de cil (ceux) qui roboient
Les menues gens et garder,
Sont or (à présent) plus engrant (ardents) de rober (voler)
Que li autres et plus angoisseus:
Tout tourne et à gas et à geus (risée et jeu)
Quanques (tout ce que) Dieu avait establi.
Des laboureurs je vous di (dis)
Que li un conquiert (prend) volontiers
Sur son compagnon deux quartiers
De terre, s'il peut, en emblant (volant),
Et boute adez (ensuite) la borne avant.
En plusieurs manières sont faux
Et tricheors (tricheurs) li plusieurs d'aux (d'eux);
Et li Provoire (prêtre) et li Clergé
Sont plus désirant de péché
Que li autre ne sont assez.
Tout est le siècle bestornez (renversé)
D'ensi (depuis) comme il fut establiz,
Tuit (tous) s'atornent (s'adonnent) mès aux deliz (délits).
...............
Molt (beaucoup) eussions fait bel exploit
Si les Ordres (religieux) fussent tenues;
Mais elles sont si corrompues,
Que petit (peu) en tient nului (aucun) ores (à présent)
Ce qui leur fut commandé lores (autrefois).
...............
Ainsi chacune se discorde
De Dieu servir d'aucune rien (façon).
Et Nonnains a-t-il molt de bien
S'elles tenissent (tinssent) chastée (chasteté)
Si comme elle estoit ordenée (ordonnée);
Mais elles ont maisons plusors (plusieurs)
Où l'on pense à de vainz ators (atours),
Plus qu'on ne fait de Dieu servir;
Toute voie (toutefois) et (est) à souffrir;
Car s'aucune méprend (agit mal) de rien,
Il y a d'autres qui font bien.
Supposé que de notre temps les gens du monde méritassent les mêmes
reproches et un blâme aussi énergique, assurément si l'on parlait de
notre Clergé, des prêtres réguliers et séculiers, comme le font Guyot et
le Seigneur de Berze, on crierait à la calomnie, et l'on aurait raison.
Mais quoi, à toutes les époques, nous voyons moralistes, satiriques,
prédicateurs, même ceux de l'esprit le plus large et le plus élevé,
faire la leçon aux contemporains, blâmés comme les pires de tous.
N'est-ce pas Bossuet qui, en plein XVIIe siècle, dans ce grand XVIIe
siècle, illustré par tant de gloires et l'honneur de notre histoire,
s'écriait avec un accent, d'amère douleur: «_Eh! quel siècle fut plus
débordé que le nôtre!_»
_Croissant_ (rue du): Ce nom vient d'une enseigne.
_Croix-Rouge_ (carrefour de la): Il s'appelait au XVe siècle _Carrefour
de la Maladrerie_ à cause de plusieurs bâtiments ou granges dans
lesquelles on logeait les pauvres malades. Ce nom fut remplacé par la
désignation actuelle qui vient d'une _croix peinte en rouge_ qu'on
voyait au milieu de la place, laquelle, sous la Révolution, s'appela du
_Bonnet rouge_.
_Cujas_ (rue): Cujas (Jacques), célèbre jurisconsulte né à Toulouse en
1520 et mort en 1590, se recommandait par la vertu autant que par la
science. Ses Commentaires sur le Droit romain font encore autorité.
_Culture Ste-Catherine_ (rue): On prononçait _coulture_. Cette rue et
plusieurs autres avec elle s'appelèrent de ce nom qui signifie un
endroit propre à _être cultivé_. Il y avait jadis à Paris un grand
nombre de ces terrains appartenant à des églises, à des abbayes, la
culture Saint-Éloi, la culture Saint-Gervais, Saint-Lazare, etc.
Au coin de cette rue _Culture Ste-Catherine_, dans la nuit du 13 au 14
juin 1391, Pierre de Craon tenta par vengeance d'assassiner le
connétable de Clisson. Il le laissa pour mort sur la place, mais le
connétable n'était que blessé et guérit assez promptement. Les biens de
Pierre de Craon furent confisqués, son hôtel démoli et l'emplacement où
il s'élevait servit dès lors de cimetière à la paroisse Saint-Jean.
_Cuvier_ (rue): Georges Cuvier, né en 1769 mourut en 1832. L'illustre
naturaliste, qui fut un éminent écrivain, a jeté les bases de cette
branche nouvelle de la science qu'on appelle la _Paléontologie_, dont
les progrès ont été si rapides. Un des résultats les plus considérables
des récentes découvertes géologiques, fruit de patientes investigations,
a été de prouver le merveilleux accord de la cosmogonie de Moïse avec
les faits mis en lumière par la science. «Chose admirable, dit Cuvier,
les dépôts et les débris fossiles suivent absolument, dans les degrés de
leur enfoncement dans le sein de la terre, l'ordre des jours où les
substances auxquelles elles ont rapport furent créées d'après le récit
de Moïse... Élevé dans toute la science des Égyptiens, Moïse nous a
laissé une _Cosmogonie_ dont l'exactitude se vérifie chaque jour. Les
observations géologiques s'accordent parfaitement avec la _Genèse_ sur
l'ordre dans lequel ont été successivement créés tous les êtres
organisés[43].»
[43] Cuvier:--_Recherches sur les ossements des quadrupèdes fossiles._
D
_Daguerre_ (rue): L. Jacques Daguerre (1788-1851) inventeur du
_Diorama_, en 1822, l'est aussi du _Daguerréotype_ (1839) réservé à une
bien autre fortune grâce aux perfectionnements de la découverte. Le
procédé, qui consistait d'abord à fixer les images sur la plaque
métallique par la seule action de la lumière, est devenu surtout
populaire par la _Photographie_ qui, à l'aide du verre dépoli, reproduit
l'empreinte sur le papier et tire autant d'épreuves que l'on désire.
L'engouement pour les cartes-portraits et les albums paraît cependant
très-refroidi.
C'est une question de savoir si le peintre Daguerre, avec sa découverte
qui donne trop aux procédés matériels, n'a pas nui à l'art plus qu'il ne
l'a servi. Toppffer assez compétent est pour l'affirmative. J'inclinais,
moi-même à cette opinion lorsque j'ai lu, d'un écrivain éminent, une
page éloquente qui m'a fait réfléchir et m'a converti, peu s'en faut, à
la photographie.
«Voici que, depuis peu de jours, dit le père Gratry dans les _Sources_
(2e partie), l'art de fixer l'image de la figure humaine devient si
populaire et si facile, que les peintres, aidés du soleil, parcourent
dans toute l'Europe jusqu'aux moindres villages, et font si bien que
fort souvent ils ne laissent pas dans la contrée une seule figure
humaine sans la saisir. Eh bien! voilà les portraits des ancêtres. Ce
qui n'était possible, il y a plusieurs siècles, qu'aux rois et aux
seigneurs, sera bientôt réalisé pour tous; l'usage de ces collections
s'étendra; on mettra les noms et les dates, puis quelques faits
saillants: fonctions, honneurs, services, actes de dévouement. Les
maires et les curés signeront les portraits, constateront les souvenirs.
Voilà les parchemins, voilà les titres de noblesse! Ô mon frère qui que
vous soyez, devenez fondateur ou bien régénérateur d'une race noble!
Portez avec vigueur à son grand but, qui est la multiplication des
justes et des enfants de Dieu, celles des lignées humaines, dont vous
êtes un anneau: en cela seul, vous aurez été un bienfaiteur de la patrie
et de l'humanité.»
Nous voilà bien loin de Daguerre et de sa plaque!
_Davoust_ (rue): Davoust (Louis-Nicolas) maréchal de France et prince
d'Eckmühl, joignait à de grands talents militaires, prouvés surtout par
la victoire d'Auesterdæt, une honorable indépendance de caractère. Né en
1770, il est mort en 1823.
_Dauphin_ (rue du): Relativement récente, car elle ne date que du XVIIe
siècle. Elle s'appelait d'abord St-Vincent; mais vers 1744, le Dauphin
(père de Louis XVI) prit l'habitude de suivre cette rue pour aller
entendre la messe à St-Roch. Un matin, pendant qu'il priait, le peuple,
à qui ce prince était cher par ses vertus, enleva l'ancienne inscription
pour la remplacer par une nouvelle, celle de _rue du Dauphin_.
_Dauphine_ (rue): Ce nom lui fut donné en l'honneur du Dauphin, depuis
Louis XIII (1606).
_Dauphine_ (place): Fut faite sous le règne de Henri IV, et à cette
époque Paris ne comptait comme places publiques que la Grève, les
Halles, le parvis Notre-Dame, la place Maubert, celle du
Chevalier-du-Guet, de Sainte-Opportune et de la Croix-du-Tiroir.
«Lorsque le projet de bâtir le Pont-Neuf avait été conçu, dit
Saint-Victor, on avait coupé l'île de la Gourdaine du côté du grand
cours de l'eau, le moulin de la Monnaie avait été détruit, et sur les
deux côtés du triangle qui forme ce terrain avaient été construits les
deux quais que nous voyons aujourd'hui. Commencés en 1580, puis
interrompus, ils furent repris vers le temps où l'on finissait le pont
et achevés en 1611. Tout l'espace qui s'étendait depuis l'Éperon
jusqu'au jardin du Palais était encore en prairies: «c'était, dit
Sauval, une solitude stérile, déserte et abandonnée qui, tous les ans,
était noyée et cachée sous l'eau.» Henri IV en fit don, en 1607, au
premier président de Harlay, à la charge d'y bâtir, suivant les plans et
devis qui lui seraient donnés par le grand voyer et sous la condition de
quelques redevances. Ce magistrat fit construire d'abord, le long des
murs du jardin, une rue de maisons uniformes qui aboutit aux deux quais
du grand et du petit cours d'eau et qui fut nommée rue du _Harlay_. Sur
le plateau triangulaire qui formait le reste de l'île, on ouvrit une
place qui fut environnée de maisons à double corps de logis dont l'un a
vue sur la place et l'autre sur les quais. Le plan en fut donné par le
roi qui la nomma place _Dauphine_, en mémoire de la naissance de son
fils Louis XIII.
Sous la Révolution, la place s'appela _Place_ de Thionville, et garda ce
nom jusqu'à la Restauration. C'est au milieu de cette place, à l'endroit
à peu près où se voit le monument de Desaix, que furent brilles, sous
Philippe IV dit le Bel, Jacques Molay, grand maître des Templiers et le
maître de Normandie. L'île dite de la Gourdaine appartenait alors à
l'abbaye de St-Germain des Prés et le roi crut devoir écrire aux
religieux de l'abbaye que par cette exécution il n'avait aucunement
prétendu porter atteinte à leurs droits de propriété. Le fait est assez
curieux pour ne pas l'oublier.
_David_ (rue): Louis David, né en 1748, mort en 1825. Très vraie nous
paraît cette réflexion de Raczynski à propos de ce maître: «Dans les
_Sabines_ de David par exemple, il y a de très grandes beautés. Les
enfants dans ce tableau sont dignes du Dominiquin.... Si au lieu de
brûler de l'encens sur les autels du paganisme et de la Révolution, il
avait élevé son âme aux inspirations chrétiennes, s'il avait été donné à
ce coeur de connaître la charité, la piété et le calme religieux, il eut
sans doute atteint le sublime de l'art.»
Dans la bouche du critique, ces observations ont plus de portée encore.
_Delaroche_ (rue): Paul Delaroche, né en 1797, mort en 1856. Lenormant a
dit de cet illustre peintre: «Tous les moyens employés par l'artiste
sont pour ainsi dire sa création, et par un bonheur sans égal il trouve
le secret de s'adresser à tout le monde; tandis que le peuple, dans le
sens véritable et étendu du mot, est séduit et captivé par une réalité
saisissante, l'homme de l'art reconnaît un talent original, des
ressources étonnantes, et son suffrage, _arraché peut-être_, n'en est
que plus sincère et plus profond.»
«... Après ce que j'ai dit, j'ai peu de chose à ajouter sur son
caractère pour faire juger l'homme en même temps que le peintre. On
s'arrange mieux aujourd'hui d'épines dorsales plus souples que la
sienne: mais il s'inquiétait peu qu'on le trouvât raide pourvu que sa
conscience lui dît qu'il était bon. Il était par-dessus tout l'homme du
devoir et du travail; il avait à un degré supérieur le sentiment de la
dignité de l'artiste: et ceux qui dépendaient de lui, enfants, élèves et
domestiques, savaient seuls qu'il n'y avait pas de bornes à la douceur
intime de son caractère.... Il laisse de beaux exemples et n'a donné que
de bonnes leçons.»