devait tromper tant d'espérances, un remarquable portrait: «Ce prince,
dit St-Simon, naquit terrible et sa première jeunesse fit trembler: dur
et colère jusqu'aux derniers emportements, et jusque contre les choses
inanimées; impétueux avec fureur; incapable de souffrir la moindre
résistance, même des heures et des éléments, sans entrer en des fougues
à faire craindre que tout se rompît dans son corps; opiniâtre à l'excès,
passionné pour toute espèce de volupté. Il n'aimait pas moins le vin, la
bonne chère, la chasse avec fureur, la musique avec une sorte de
ravissement, et le jeu encore où il ne pouvait supporter d'être vaincu,
et où le danger avec lui était extrême; enfin, livré à toutes les
passions et emporté à tous les plaisirs, souvent farouche, naturellement
porté à la cruauté, barbare en railleries et à produire les ridicules
avec une justesse qui assommait. De la hauteur des cieux, il ne
regardait les hommes que comme des atômes avec qui il n'avait aucune
ressemblance quels qu'ils fussent. À peine messieurs ses frères lui
paraissaient-ils des intermédiaires entre lui et le genre humain,
quoiqu'on eût toujours affecté de les élever tous trois ensemble dans
une parfaite égalité.»
Il fallait un miracle pour lutter contre un pareil tempérament, arriver
à le modifier, à le transformer. Le miracle eut lieu grâce à l'influence
religieuse et à des précepteurs tels que Fénelon, Fleury et le duc de
Beauvilliers. «De cet abîme sortit un prince affable, doux, humain,
modéré, patient, modeste, pénitent et autant et quelquefois au delà de
ce que son état pouvait comporter, humble et austère pour soi.»
Le caractère du jeune prince alors peut se résumer dans ces paroles
mémorables qu'il prononçait un jour devant Louis XIV à Marly:
«Un roi est fait pour ses sujets et non les sujets pour le roi.»
La mort si cruelle, si soudaine, qui le frappait à la fleur de ses
années et le ravissait à l'espoir de la plus belle couronne de la terre,
selon l'expression d'un grand pape, le trouva résigné, courageux,
admirable. Que de larmes fit couler cette catastrophe dont les plus
indifférents furent navrés et consternés! Fénelon lui ne put jamais s'en
consoler et depuis lors il ne fit plus que languir.
_Bons Enfants_ (rue des): En 1208, alors que s'achevait l'église
St-Honoré, un bourgeois de Paris, nommé Ada, et sa femme résolurent de
fonder un collége auprès de la nouvelle église. En conséquence, ils
firent construire un bâtiment assez grand pour recevoir _treize_
étudiants de Paris, mis sous la direction d'un chanoine de St-Honoré. Le
collége s'appela d'abord _Hôpital des Pauvres Écoliers_, pauvres en
effet puisque logés seulement, chaque jour, ils devaient aller quêter
leur nourriture dans les rues de la capitale comme nous l'apprennent les
vers du vieux poète:
Les Bons Enfants orrez crier
Du pain nes veuil pas oublier.
Mais, grâce à des donations successives importantes, le collége put
s'agrandir en même temps que s'améliorait la position des pensionnaires
dont le nom de: _les pauvres écoliers_ fut changé en celui des _Bons
Enfants_, on ne dit pas précisément à quelle occasion.
_Bourdonnais_, (rue des): A pris son nom des sires Adam et Guillaume
Bourdon.
_Bourg l'Abbé_ (rue de):
Si m'en allai au Bourg l'abbé,
Où l'on parlait bien d'un abbé.
Le Bourg l'Abbé, ainsi appelé parce qu'il dépendait de l'abbé de
St-Martin, existait déjà sous les rois de la seconde race. Il fut
enfermé dans Paris sous le règne de Philippe-Auguste, lors de la
construction de la nouvelle enceinte, et le principal chemin du Bourg
prit, en 1210, le nom de _Bourg l'Abbé_. Les habitants de l'endroit
passaient pour peu spirituels quoique d'humeur folâtre, et l'on disait
d'eux en façon de proverbe: «Ce sont gens de Bourg l'Abbé, ils ne
demandent qu'amour et simplesse.»
_Bourse_ (palais de la): Un décret impérial du 16 mars 1808 ordonna la
construction de l'édifice dont la première pierre fut posée le 24 du
même mois. L'architecte Brogniart dirigea les travaux jusqu'à sa mort
arrivée en 1813. Il eut pour successeur M. Labarre; mais par suite du
ralentissement des travaux, après les désastres de 1815, le monument ne
put être achevé et inauguré que dans l'année 1827.
_Boucheries_ (rue des): Vis-à-vis du grand Châtelet, avait pris son nom
de la Grande-Boucherie qui s'y trouvait, la plus ancienne et longtemps
même la seule de la ville; elle avait été établie en 1153. «Autrefois,
dit Germain Brice, elle appartenait à une communauté de bourgeois qui
faisaient comme une espèce de petite république entre eux dont le crédit
était si grand, sous le règne de Charles VI, qu'il arrivait souvent de
grands désordres lorsqu'ils étaient mécontents.»
_Boutebrie_ (rue): S'appelait vers la fin du XIIIe siècle _Erembourg de
Brie_, nom d'un propriétaire riverain. D'_Erembourg de Brie_ on a fait
_Boutebrie_.
_Billettes_, (rue des): Elle devait ce nom aux religieux hospitaliers de
Notre-Dame qui portaient sur leurs habits de petits scapulaires, dits
_billettes_. Dans certains actes on l'appelle aussi la _rue où Dieu fut
bouilli_, la _rue du Dieu bouilli_, voici pour quel motif. La maison,
qui fut depuis le couvent, appartenait à un juif riche sans doute. «Ce
juif, d'après une tradition ancienne, dit G. Brice, par une impiété
exécrable, perça de plusieurs coups de couteau une hostie consacrée et
voulut ensuite la brûler; mais miraculeusement elle lui échappa en
s'élevant dans la pièce et fut recueillie par une vieille femme qui
entra inopinément chez cet impie et porta l'hostie au curé de St-Jean où
depuis elle a été conservée avec beaucoup de vénération. Ce malheureux
juif fut brûlé et sa maison confisquée.»
_Brantôme_ (rue): P. de Bourdeilles, seigneur de Brantôme (1527-1614),
gentilhomme gascon, est auteur de nombreux écrits qui se distinguent par
le style original et verveux, mais où trop souvent le lecteur honnête
regrette le choix du sujet, les épisodes et les détails scabreux de
moeurs contemporaines que la liberté ou mieux la crudité du langage
gaulois ne met que trop en relief. Ce reproche s'adresse beaucoup moins
aux _Vies des grands capitaines français et étrangers_ qu'à tel des
autres ouvrages de l'auteur dont la lecture vaut celle des pires romans.
L'histoire écrite de cette façon n'est qu'un pamphlet ordurier. Il
semble pourtant que le Seigneur de Bourdeilles n'en avait pas
conscience, et qu'il écrivit ce qu'il voyait ou entendait en toute
sûreté de conscience et en s'estimant un parfait chrétien.
_Breda_ (rue de): Ouverte en 1830 sur les terrains appartenant à M.
_Breda_.
_Bridaine_ (rue): Jacques Bridaine (1701-1767), prédicateur populaire
célèbre, dont l'apostolat eut des résultats prodigieux. Ses sermons
n'ont pu être recueillis soit parce qu'il prêchait d'abondance et en
vrai missionnaire, soit à cause de son humilité qui prenait peu souci de
conserver à la postérité ces pieux discours. Tout le monde cependant a
lu l'exorde de l'un d'eux publié pour la première fois, je crois, par
Maury et qui suffirait à la gloire de Bridaine.
_Brise-Miche_ (rue): La distribution des pains ou miches qu'on faisait,
suivant l'usage, aux chanoines de la collégiale St-Merry avait lieu dans
cette rue, d'où la dénomination _brise-miche_.
_Bout du monde_ (rue du): S'appela ainsi, disent les vieux auteurs, à
cause d'un méchant rébus de Picardie qui s'y voyait dans une enseigne où
l'on avait représenté un _os_, un _bouc_, un _duc_ (oiseau), et un
_monde_ (globe), avec cette inscription au bas: _Au bouc du monde_.
Ce qui prouve qu'on cultivait le calembourg bien avant la venue du
fameux M. de Bièvre, et qu'on le faisait alors tout aussi bon ou tout
aussi mauvais que lui et ses successeurs.
_Braque_ (rue de): Elle doit son nom à Arnould de _Braque_ qui, en 1348,
y fit élever, à ses frais, une chapelle et un hôpital.
_Brosse_ (rue Guy de la): Médecin de Louis XIII, Guy de la Brosse,
savant botaniste, donna au roi le terrain où fut tracé le jardin des
Plantes, aujourd'hui si célèbre. Il obtint de Richelieu son patronage
bienveillant pour le nouvel établissement dont un édit spécial, du mois
de janvier 1626, autorisa la création. Guy de la Brosse, nommé intendant
(directeur), ne s'occupa plus que de développer l'établissement pour
lequel une maison d'habitation fut construite en même temps que le
jardin s'enrichissait des plantes les plus rares. Guy de la Brosse
mourut dans un âge très avancé et fut enterré dans la chapelle de la
maison.
_Broussais_ (rue): Ce célèbre médecin, né en 1772, mort à Paris en 1838,
avait le tort d'être trop systématique, et ce qui est pire,
matérialiste.
_Bûcherie_ (rue de la): Ainsi nommée à cause du voisinage du _port aux
bûches_. L'École de Médecine s'élevait autrefois dans cette rue où elle
fut construite vers 1472. À cette époque les professeurs de la faculté
étaient clercs et s'engageaient à garder le célibat.
_Buci_ (rue de): Elle doit son nom à Simon de Buci qui acheta en 1350 le
terrain et la porte St-Germain à laquelle il donna également son nom.
Cette porte, reconstruite sans doute, s'élevait autrefois à l'extrémité
de la rue St-André-des-Arts aboutissant au carrefour. C'est par là qu'on
entrait dans le faubourg St-Germain. En 1673, par suite d'un arrêt
spécial, la _porte de Buci_ fut démolie parce qu'elle gênait la
circulation.
_Buffon_ (rue de): Georges-Louis Leclerc, comte de Buffon, le célèbre
naturaliste, né en 1707, mourut en 1788, à la veille de la Révolution.
«Quand on a lu M. de Buffon, on se croit savant. On se croit vertueux,
quand on a lu Rousseau. On n'est cependant pour cela ni l'un ni
l'autre.» Malgré ce jugement sévère de Joubert, Buffon n'est pas le
premier venu et l'on ne peut dire qu'il ait escamoté sa réputation. Il
sait peindre, par malheur pour lui plus que pour son modèle, regardant
la nature à distance et du fond de son cabinet, il semble peu soucieux
de se déranger pour elle. Celle-ci se venge, et ne se montrant à ce
cérémonieux qu'en grande parure, elle lui dérobe ses secrets les plus
intimes et sa mystérieuse poésie. On dit que l'illustre académicien, au
lieu de courir les bois et les prairies, comme Bernardin de St-Pierre,
sans nul souci de son costume et des accrocs, ne quittait guère son
fauteuil et qu'il écrivait toujours en grande toilette, avec jabot et
manchettes de dentelles et l'épée au côté. On s'en aperçoit à sa phrase
trop faite, mais qui pourtant a du nombre et de l'ampleur. C'est un
écrivain assurément et aussi un savant que Buffon, mais on le voudrait
plus homme et surtout plus chrétien, ce qui lui donnerait la clé de bien
des énigmes. Son génie manque d'entrailles; ce lumineux foyer lance des
rayons, mais sans donner de chaleur. On souhaiterait qu'une si belle
intelligence prît davantage conseil du coeur. L'auteur du _Génie du
Christianisme_ est donc fondé à dire: «Il ne manquerait rien à Buffon
s'il avait autant de sensibilité que d'éloquence. Remarque étrange, que
nous avons lieu de faire à tous moments, que nous répétons jusqu'à
satiété, et dont nous ne saurions trop convaincre le siècle: sans
religion, _point de sensibilité_. Buffon surprend par son style, mais
rarement il attendrit. Lisez l'admirable article du chien: tous les
chiens y sont: le chien chasseur, le chien berger, le chien sauvage, le
chien de grand seigneur, le chien petit-maître, etc. Qu'y manque-t-il
enfin? Le chien de l'aveugle. Et c'est celui-là dont se fût d'abord
souvenu un chrétien.»
[41] Pour être corroyées.
[42] Histoire de la ville et du diocèse de Paris, T. II.
C
_Cadran_ (rue du): Ainsi nommée à cause d'un grand cadran qui ornait
l'une des maisons.
_Caire_: La rue, la place et le passage du _Caire_ ne remontent pas
au-delà de ce siècle. Ils furent construits sur l'emplacement du couvent
des Filles-Dieu, fondation en faveur des vieilles femmes pauvres et
réduites à la mendicité. En 1790, le couvent, dont les religieuses
avaient été chassées, fut déclaré propriété nationale, et plus tard
démoli.
_Caille_ (rue de la): La Caille, astronome célèbre, né en 1713, mort en
1762.
_Canettes_ (rue des): Ce nom vient d'une enseigne.
_Capucines_ (boulevard des): Ce nom vient de l'ancien couvent des
Capucines qui se trouvait dans ce quartier.
_Cassette_ (rue): Altération du mot Cassel, nom donné à un hôtel qui
s'élevait dans cette rue.
_Cassini_ (rue): Cassini (Jean-Dominique), célèbre astronome, était né à
Perinaldo, dans le comté de Nice (8 juin 1625). Il mourut à Paris en
1712.
_Caumartin_ (rue): Ouverte en 1780. Messire Antoine Louis Lefebvre de
Caumartin, chevalier, marquis de Saint-Ange, comte de Moret, seigneur de
Caumartin, fut prevôt des marchands de 1778 à 1784.
_Calandre_ (rue de la): Ce nom vient d'une enseigne qui représentait
certaine machine avec laquelle on tabisait, polissait ou _calandrait_
les étoffes de soie. «Vers le milieu de la rue en effet, dit Sauval,
pend une enseigne à demi-rompue, où cette grande machine est peinte et,
pas plus que dans les autres enseignes, il n'y a ni grive ni patte pelue
ni alouette.» Car certains auteurs voulaient que la calandre fût le
charançon qui ronge le froment, d'autres qu'elle désignât la grive,
d'autres encore une grosse alouette. «Tous ces gens-là se sont
tourmentés l'esprit bien mal à propos pour vouloir trouver dans leur
fantaisie une chose qui se voit et qu'ils pouvaient trouver dans cette
rue même.»
_Petit-Carreau_ (rue du). On disait autrefois des _Petits-Carreaux_.
«Il court, dit un ancien auteur, un proverbe des habitants de la rue des
Petits-Carreaux dont je ne sais point l'origine:
Les enfants des Petits-Carreaux
Se font pendre comme des veaux.
S'il n'y a de la raison, du moins y a-t-il de la rime; mais pour moi je
pense qu'il a plus de rime que de raison.»
_Canivet_ (rue de): En vieux langage _canif_ ou petit couteau.
_Capucines_ (rue des): Ce nom vient d'un couvent qui existait autrefois
en cet endroit. Les religieuses s'appelaient aussi les _Pauvres Dames_
ou Filles de la Passion.
_Carmes_ (rue des): Elle doit son nom aux religieux Carmes qui vinrent
s'y établir, en 1318.
_Carnot_ (rue): Carnot (L. N. M.), né en 1753, mort en 1823, l'un des
hommes célèbres de la Révolution et qui, par l'énergique impulsion
donnée à la défense nationale, comme à tous les services militaires,
mérita qu'on dît de lui _qu'il avait su organiser la victoire_. Le mot
semble devenu banal à force d'avoir été répété, qu'importe s'il est
vrai!
_Carrousel_ (place du): C'était autrefois un terrain vague qui
s'étendait entre les anciens murs de Paris et le palais des Tuileries.
On y traça, en 1600, un jardin qui plus tard s'appela _Jardin de
Mademoiselle_ parce que Mademoiselle de Montpensier habitait le palais
des Tuileries et possédait ce jardin détruit en 1655. Louis XIV choisit
cet emplacement pour les grandes fêtes qu'il voulut donner les 5 et 6
juin 1662, et qui se composèrent surtout de courses et du fameux
_carrousel_ où figuraient le roi, les princes et tous les grands
seigneurs de la cour. Depuis lors, l'endroit s'appela place du
_Carrousel_.
_Cerisaie_ (rue de la): Au commencement du XVIe siècle, s'élevait, à la
place des maisons qui forment cette rue, une superbe allée de cerisiers,
ravissante à voir dans la saison des fleurs comme dans celle des fruits.
Mais un beau jour, à la grande désolation des écoliers et des moineaux,
les cerisiers furent abattus et remplacés par des maisons, quelques-unes
grandes et belles; car c'est dans cette rue que se trouve l'hôtel de
Philibert Delorme, le célèbre architecte, et construit par lui-même.
Avant la Révolution, on y voyait aussi l'hôtel de Lesdiguières, bâti
pour le financier Zamet.
«En 1742, dit M. Lazare, ses magnifiques jardins ne contenaient plus
qu'un seul monument, c'était le tombeau d'une chatte qui avait appartenu
à Françoise Marguerite de Gondy, veuve d'Emmanuel de Lesdiguières, duc
de Créquy. On y lisait une épitaphe dont le tour élégant révèle un
égoïsme bien naïf:
Ci-gît une chatte jolie,
Sa maîtresse, qui n'aima rien,
L'aima jusqu'à la folie.
Pourquoi le dire? On le voit bien.
_Champ-de-Mars._ Jusqu'en 1770, ce terrain fut occupé par les cultures
des maraîchers. À cette époque, toutes les plantations furent enlevées,
et, à leur place, on traça un immense parallélogramme de 1,000 mètres
environ sur 500 de largeur qui s'appela le _Champ-de-Mars_ parce qu'il
servait aux exercices de l'École militaire.
_Champs-Élysées._ Au commencement du XVIIe siècle, des horticulteurs et
des maraîchers occupaient ce quartier maintenant l'un des plus
magnifiques, on pourrait dire le plus magnifique de Paris par ses
jardins véritablement dignes de leur nom, et ses monuments, ou plutôt
ses maisons moins recommandables au point de vue de l'architecture,
hélas! que pour leur air d'aisance et de richesse: le luxe à défaut
d'art. En 1616, Marie de Médicis fit planter la promenade dite le _Cours
la Reine_, fermée aux deux extrémités par une grille et bordée au nord
et au midi par des fossés.
Vers 1670, en même temps qu'avaient lieu de nouvelles plantations on
traçait la grande avenue des Champs-Élysées, dans l'axe du palais des
Tuileries. Puis deux autres avenues, où s'élevaient de grands et beaux
hôtels, furent également ouvertes, partant du faubourg Saint-Honoré pour
aboutir aux Champs-Élysées qui devinrent de plus en plus la promenade
favorite des Parisiens et qui le seront longtemps encore en dépit des
craintes ou des prévisions manifestées par M. Louis Lazare. La
transformation récente des Champs-Élysées, naguère arides et poudreux,
en un véritable Eden, peut rassurer sur l'avenir et l'on n'a plus à
redouter que les rues et les maisons envahissent les terrains où
s'épanouissent ces magnifiques corbeilles de fleurs, où verdoient tant
de beaux gazons, et qu'ornent tant d'arbustes aux espèces variées. Nous
espérons même quelque chose de plus, c'est que nos édiles, si prompts
aux démolitions, comprendront la nécessité de mettre le marteau dans
cet énorme tas de moëllons qui s'appelle le _Palais de l'Industrie_, une
lourde bâtisse, aussi déplaisante à voir que peu utile et qui pourrait
être avantageusement remplacée par des eaux jaillissantes, des statues,
des arbres et des parterres. On trouverait sans peine un local plus
favorable pour les expositions de peinture et de sculpture; car dans
celui-ci au moindre froid on gèle; et dans la belle saison au contraire,
par le manque de ventilation, sous la toiture en verre, la chaleur
devient vite intolérable et fait d'une visite au _Salon_ un supplice
plutôt qu'un plaisir.
_Champollion_ (rue): J. F. Champollion, né à Figeac (1791) mort à Paris
en 1831, est devenu célèbre par ses travaux sur l'Égypte ancienne et en
particulier sur la langue des hiéroglyphes qu'il paraît avoir
déchiffrée.
_Championnet_ (rue): Jean Étienne Championnet (1762-1800) commandant en
chef de l'armée d'Italie fit, en 1798, la conquête du royaume de Naples.
_Charonne_ (rue de): Nom d'un village auquel la voie conduisait.
_Châteaudun_ (rue): Ce nom a remplacé la désignation précédente: rue du
_Cardinal Fesch_. Il n'est pas besoin de rappeler la résistance héroïque
de cette toute petite ville lors de la grande invasion prussienne (8
octobre 1870).
_Croix des petits Champs_ (rue): La construction d'une partie de cette
voie publique remonte au règne de Philippe-Auguste. Elle fut ouverte sur
un terrain qui consistait en jardins, ou _petits champs_ dont elle a
tiré une partie de son nom. Une _croix_, placée à côté de la seconde
maison après la rue du Pélican, a complété la dénomination.
_Chanoinesse_ (rue): A pris son nom des chanoines qui l'habitaient. On
l'appelait aussi _Cloître-Notre-Dame_.
_Sainte-Chapelle._ Ce monument auquel une restauration intelligente a
rendu toute sa beauté, fut élevé par les ordres de saint Louis qui le
destinait à renfermer les précieuses Reliques acquises par lui des
Vénitiens et de l'empereur de Constantinople. «Un célèbre architecte de
ce temps, nommé Eudes de Montreuil, fut chargé de la construction de la
nouvelle chapelle. Il y fit preuve d'une grande habileté, et y déploya
tout le luxe d'ornements, toute la légèreté de construction que
l'architecture gothique avait empruntée des Arabes et qui en faisait
alors le caractère. Ce monument est travaillé avec toute la délicatesse
d'une châsse en orfèvrerie; et après six cents ans, c'est encore un des
édifices les plus curieux et les plus élégants de Paris.
«.... Les vitraux qui existent encore sont un monument précieux de ce
qu'était la peinture sur verre au XIIIe siècle.... Dès le sixième
d'ailleurs, il est question de vitres peintes dans les chroniques.
Celles de la Sainte-Chapelle sont remarquables par leur hauteur, la
variété et la vivacité de leurs teintes. L'ordonnance des tableaux
qu'elles représentent est bizarre, leur fabrication plate et sans effet;
le dessin des figures, tracé sur un fond uni, est accompagné seulement
de quelques hachures afin de donner un peu de relief au sujet et ce
dessin est tout à fait barbare; mais cette vivacité éblouissante de
couleurs, que tant de siècles n'ont pu altérer, fait encore l'étonnement
et l'admiration des connaisseurs.» (SAINT-VICTOR).
Le zèle religieux de saint Louis n'éclata pas seulement dans l'érection
de ce beau monument, tous les ans, le jour du Vendredi-Saint, il se
rendait en grand appareil à la sainte Chapelle; et là, revêtu de ses
habits royaux, il exposait lui-même les monuments de la Passion à la
vénération du peuple, exemple suivi par plusieurs de ses successeurs.
«Il semble, dit Saint-Victor, que le président Hénault n'ait point assez
senti tout ce qu'il y avait d'admirable dans ce pieux et grand roi. Il
l'admire sans doute lorsqu'il le voit réduisant les rebelles, combattant
les ennemis de son royaume, rendant à ses peuples une justice exacte et
vigilante, etc.; mais cet historien, abusant d'un mot employé par le
père Daniel, le trouve _singulier_ lorsqu'il le voit dans son intérieur
donnant à la prière le temps qu'il pouvait dérober aux affaires,
témoignant une entière déférence à sa mère, une douceur paternelle à ses
domestiques. Peu s'en faut qu'il ne le présente alors comme tombé dans
un état d'imbécillité. «Dans ces moments, dit-il, ses domestiques
devenaient ses maîtres, sa mère lui commandait, et les pratiques de la
dévotion la plus simple remplissaient ses journées.» Ce qui semble petit
au président Hénault à nos yeux est sublime; et comme d'après son propre
aveu, les vertus solides et la noble fermeté qui composaient le
caractère de saint Louis _ne se sont jamais démenties_, ce mélange
touchant de grandeur et d'humilité nous offre un être presque au-dessus
de l'humanité, un héros tel que le paganisme n'en pouvait produire, le
véritable héros chrétien.»
_Chardonnet_ ou _Chardonneret_ (rue _St-Nicolas_ du): S'appelle ainsi à
cause de l'église St-Nicolas bâtie à l'une de ses extrémités; «puis d'un
certain terroir en friche, dit Sauval, voisin de l'église et tout
rempli de chardons qui couvraient un grand espace de ce quartier là. Si
le peuple dit la rue du _Chardonneret_ et non du _Chardonnet_, c'est que
le petit oiseau qui porte ce nom lui est plus connu que celui de
_chardonnet_. «Dans le _Dit des Rues de Paris_, on lit ces deux vers:
En la rue de _Saint-Nicolas_
_Du Chardonnet_ ne fus pas las.
_Charlot_ (rue): C'est le nom d'un riche financier qui, vers le milieu
du XVIIe siècle, y possédait plusieurs belles maisons. Charlot, pauvre
paysan du Languedoc, venu à Paris en veste et sabot, put, au bout de
quelques années, se rendre adjudicataire des gabelles et de cinq grosses
fermes et fit une grosse fortune.
_Châtelet_ (place du): «La justice ordinaire de la ville de Paris, dit
un auteur ancien, est le Châtelet. Elle s'exerce sous le nom du Prévôt
de Paris. Tous les jugements qui se rendent au Châtelet et tous les
actes des notaires sont intitulés en son nom.»
_Chat qui pêche_ (rue du): Ce nom vient d'une enseigne.
_Chauchat_ (rue): Chauchat (Jacques) avocat au parlement, conseiller
d'État, fut élu échevin le 17 août 1778.
_Chénier_ (rue): André Chénier bien plus que son frère Marie-Joseph a
donné son nom à cette rue.
Sur des pensers nouveaux faisons des vers antiques,
a dit ce poète dont quelques pièces, l'_Aveugle_, la _Liberté_, le
_Jeune Malade_, etc., sont d'admirables chefs-d'oeuvre qu'on ne peut
trop louer pour l'exquise pureté de la forme. On regrette que, dans les
_Idylles_, et surtout les _Élégies_, cette belle langue devienne le plus
souvent celle de la passion, et d'une passion qui parle aux sens bien
plus qu'à l'âme. Le poète semble traduire Catulle et Properce plus
encore que Théocrite et Virgile.
On sait qu'André Chénier, né à Constantinople (1762), périt à Paris sur
l'échafaud l'avant-veille du 9 thermidor, et qu'il fut l'une des
dernières et illustres victimes de la Terreur dont il avait flétri les
coryphées, «ces bourreaux barbouilleurs de lois», dans des iambes
immortels.