«Nous entendons toujours les étrangers et les provinciaux murmurer et

crier contre les Parisiens. Ce sont les Parisiens qui font tout le mal;

ce sont eux qui troublent le repos public en France et en Europe!

«Maudits Parisiens! Sans eux tout serait tranquille, et les campagnards

vendraient leurs denrées à des prix fabuleux... Or, quels sont ceux qui

font les révolutions à Paris? quels sont les émeutiers de profession? Ce

sont les étrangers, ou bien des gens nés hors Paris.

«Il faut être juste aussi et ne pas toujours mettre sur le compte des

Parisiens les mauvaises actions des aventuriers du monde!

«M. Thiers a fort bien expliqué la cause de cette injustice dans le

discours qu'il fit à Bordeaux à propos de l'installation de l'Assemblée

à Versailles.

«--Paris ne fait pas les révolutions, a dit l'habile orateur, il est le

lieu où on vient les faire.»

* * * * *

Après ces réflexions et observations qu'il nous a paru préférable de ne

point renvoyer aux _Varia_, venons à l'historique des rues vieilles et

nouvelles.

A

_Abattoir_ (rue de l'): Elle porte ce nom parce qu'elle se dirige vers

l'abattoir Montmartre.

_Abbaye_ (rue de): Ce nom vient de l'ancienne _abbaye_ de St-Germain des

Prés dont l'église actuelle n'était qu'une dépendance.

_Acacias_ (rue des): À Neuilly se trouvent non-seulement une rue mais un

passage et une impasse qui portent ce nom. Aussi, nulle part ailleurs

aux environs de Paris, ces beaux arbres, importés d'Afrique, ne se

voient en plus grand nombre. À l'époque de la floraison, tout chargés et

constellés de ces longues grappes blanches qui répandent dans l'air un

parfum délicieux, ils offrent à l'oeil un ravissant spectacle. Aux

premiers rayons du soleil et par une belle matinée, se promener dans les

allées des Sablons est un plaisir que, je ne dis pas le citadin, mais

l'habitant des villas d'alentour n'apprécie pas autant qu'il le devrait.

Il y a une rue des _Acacias_ à Montmartre et un passage de ce nom à

Vaugirard.

_Adam_, (rue): Adam Billaut, dit maître Adam, le poète menuisier de

Nevers, mort en 1662. «Maître Adam, dit Feller, était contemporain de

Malherbe; mais loin de vivre comme lui dans le monde lettré ou au milieu

de la cour, un travail pénible et grossier prenait tous ses instants.

Néanmoins dans ses beaux morceaux, dans ceux où il est poète par le

coeur. Maître Adam est peut-être plus correct que Malherbe et

l'inspiration lui révèle tout à coup des secrets d'harmonie qu'une étude

laborieuse apprenait lentement au rival de Ronsard.»

La première édition des poésies d'Adam Billaut parut en 1644: En tête du

volume se lisait un sonnet à la louange du poète menuisier et signé de

ce grand nom: Pierre Corneille. Citons seulement les deux tercets:

Nous savons, dirent-ils[33], le pouvoir d'un métier;

Il sera fameux poète et fameux menuisier,

Afin qu'un peu de bien suive beaucoup d'estime.

À ce nouveau parti l'âme les prit au mot,

Et, s'assurant bien plus au rabot qu'à la rime,

Elle entra dans le corps de maître Adam Billaut.

_Affre_ (rue): Un monument, dans l'église Notre-Dame, a été élevé à la

mémoire de ce prélat dont l'histoire comme la poésie se sont plu à

glorifier l'héroïque dévouement, lors des journées de juin 1848. Est-il

besoin de rappeler que, victime ou plutôt martyr de son zèle, il tomba

mortellement atteint d'une balle en franchissant une barricade, alors

que, pour mettre fin à la guerre civile, il portait des paroles de paix

aux insurgés du faubourg St-Antoine? _Le bon Pasteur donne sa vie pour

ses brebis_! Cette sainte parole du divin Maître s'applique

admirablement au disciple, Denis Auguste Affre.

_Aguesseau_ (rue d'): François d'Aguesseau, chancelier de France, ne à

Limoges en 1668, mort en 1751. Cet illustre magistrat se distinguait par

la fermeté du caractère, la gravité des moeurs, la haute intelligence

unie à une science profonde. Sa vertu toutefois n'était pas exempte de

quelque alliage, et d'après son dernier historien, M. Marc Monnier, ce

chrétien des anciens jours ne savait pas assez se défendre des préjugés

de son Ordre et de certaines tendances gallicanes, jansénistes (etc).

_Aiguillerie_ (rue de l'): Ce nom lui vient des marchands d'aiguilles

qui y demeuraient. Leboeuf et Robert ont cru reconnaître dans cette rue

celle que Guillot appelle: _Rue à petits souliers de Bazenne_.

_Alembert_ (rue d'):.... «M. d'Alembert, écrivait Ducis, qui a vécu si

agité et si tourmenté, repose maintenant peut-être à côté de quelque

porteur d'eau qui a supporté sa condition avec patience et par caractère

était cent fois plus philosophe que lui.»

On connaît les vers de Gilbert:

Et ce froid d'Alembert, chancelier du Parnasse,

Qui se croît un grand homme et fit une préface.

_Alain Chartier_ (rue): Le poète Alain Chartier, né en 1386, mourut en

1458; il ne faut pas le confondre avec Jean Chartier auteur d'une

_Histoire de Charles VII_, écrite un peu trop sans doute sur le ton du

panégyrique, mais qui d'ailleurs offre des détails intéressants. Le

défaut de critique est compensé, dans une certaine mesure, par le charme

de la narration, les agréments du style et des portraits bien touchés.

_Aligre_ (rue d'): Étienne d'Aligre (1560-1635) fut chancelier de France

aussi bien que son fils né en 1592 et mort en 1677. Le dernier

descendant de cette famille, le marquis d'Aligre, né en 1770, mort en

1847, en laissant une immense fortune, dut aux millions qu'il avait su

acquérir, dans ce siècle positif, une sorte de célébrité. Mais qui

maintenant songe à ce défunt Crésus, non pas même peut-être ceux qui

jouissent de ses trésors?

_Ambroise Paré_ (rue): Né en 1517, mort en 1590, ce célèbre praticien,

dont le zèle égalait la science, et qui fut cher au roi Henri II comme à

ses trois fils, doit être regardé comme le Père de la chirurgie en

France. Il a laissé de nombreux écrits qui prouvent que chez lui la

théorie savante se déduisait de l'expérimentation et de la pratique.

_Amélie_ (rue): Cette rue n'est point très ancienne. Elle s'appelait

autrefois _Rue Projetée_, nom qu'en 1824, par suite d'une décision du

ministre de l'intérieur, elle échangea contre celui qu'elle porte

actuellement en souvenir de Mlle Amélie, fille de M. Pihan de la

Forest, l'un des principaux propriétaires riverains. Cette jeune

personne, morte à l'âge de 15 ans, avait été, dans sa courte existence,

un modèle accompli des plus touchantes vertus.

Et rose, elle a vécu ce que vivent les roses!

Mais n'était-ce pas plutôt un lys, et le plus beau de tous, que cette

céleste enfant, cette soeur des anges, à qui sa robe d'innocence servit

de linceul et qui laissait après elle un tel parfum de piété et de

sainteté?

_Amelot_ (rue): Amelot, ministre du roi Louis XVI, est mort dans la

prison du Luxembourg en 1794. Est-ce lui qui a donné son nom à la rue et

non pas plutôt cet Amelot dont La Bruyère nous a laissé le portrait et

qui demeurait rue Vieille du Temple: «Un bourgeois (Amelot) aime les

bâtiments; il se fait bâtir un hôtel si beau, si riche et si orné qu'il

est inhabitable: le maître honteux de s'y loger, ne pouvant peut-être se

résoudre à le louer à un prince ou à un homme d'affaires, se retire au

galetas où il achève sa vie pendant que l'enfilade et les planchers de

rapport sont en proie aux Anglais et aux Allemands qui voyagent et qui

viennent là du Palais-Royal, du palais Lesdiguières et du Luxembourg. On

heurte sans fin à cette belle porte: tous demandent à voir la maison et

personne à voir Monsieur.»

_Anglais_ (rue des):

Et parmi la rue aux _Anglais_

Vins à grand feste et à grand glais (bruit)[34].

Ce nom lui vient, selon toute apparence, du long séjour que les Anglais

firent en France, au temps de Charles VI et de Charles VII (1415 à

1450). De là, suivant les vieux auteurs, le proverbe: «_Il y a des

Anglais dans cette rue_, pour dire: je dois de l'argent à quelqu'un de

ceux qui y demeurent, je n'y veux pas passer.» «Car enfin, ajoute

Sauval, l'église de Notre-Dame, ni la Bastille et quelques autres

édifices semblables ne sont point d'eux; ils n'ont rien fait ici ni par

toute la France, qu'entasser ruines sur ruines. J'en excepte le duc de

Bedfort, car celui-là prenait plaisir à agrandir ses palais et à les

rendre plus logeables; pour les autres, ils n'ont eu autre soin que de

s'enrichir de la dépouille des Parisiens.»

L'opinion de Sauval, quant à l'origine de cette rue, adoptée par le plus

grand nombre des auteurs et qui a pour elle la vraisemblance, est

néanmoins contredite par le savant Jaillot: «Cette opinion, dit-il, ne

me paraît pas admissible, la rue des Anglais étant ainsi nommée plus de

deux siècles avant le règne de Charles VI. N'est-il pas plus

vraisemblable d'en attribuer l'origine aux Anglais que la célébrité de

notre Université engagea de venir s'instruire à Paris, et dont le nombre

était si grand dès les commencements qu'ils formèrent une des quatre

Nations qui composaient ce corps, à laquelle on a depuis donné le nom de

Nation d'_Allemagne_, au lieu de celui d'Angleterre qu'elle portait

auparavant et qu'elle n'a gardé que jusque en 1436, époque à laquelle on

ne la retrouve plus sur les registres de l'Université[35].»

Quoiqu'on dise Jaillot, la première opinion me paraît préférable.

_Anglade_ (rue de l'): Nom d'un propriétaire de l'un des terrains sur

lequel s'ouvrit la rue.

_Sainte-Anne_ (rue). (Quartier du Palais-Royal): Ce nom lui fut donné en

l'honneur d'Anne d'Autriche, femme de Louis XIII «qui, dit un

contemporain[36] n'aima point la reine autant qu'elle le méritait; car

il courut toute sa vie après des bêtes ou se laissa gouverner par des

favoris.»

Quel séduisant portrait cependant l'historien, qui peint d'après nature,

nous fait de la princesse! «Grande et bien faite, elle a une mine douce

qui ne manque jamais d'inspirer l'amour et le respect... Ses yeux sont

parfaitement beaux, le doux et le grave s'y mêlent agréablement.... Sa

bouche est petite et vermeille, et la nature lui a été libérale de

toutes les grâces dont elle avait besoin. Par un de ses sourires elle

peut acquérir mille coeurs. Ses cheveux sont beaux et leur couleur

châtain-clair; elle en a beaucoup. Ses mains qui ont reçu des louanges

de toute l'Europe, qui sont faites pour le plaisir des yeux, pour porter

un sceptre et pour être admirées, joignent l'adresse avec une extrême

blancheur... Elle n'est pas esclave de la mode, mais elle s'habille

bien.

«La nature lui a donné de belles inclinations; ses sentiments sont tous

nobles: elle a l'âme pleine de douceur et de fermeté. Dans sa plus

grande jeunesse, elle a donné des marques de dévotion et de charité...

Les vertus avec les années se sont fortifiées en elle, et nous la voyons

sans relâche prier et donner... La vertu de la reine est solide et sans

façon; elle est modeste sans être choquée de l'innocente gaîté et son

exemplaire pureté pourrait servir d'exemple à toutes les femmes. Elle

croit facilement le bien et n'écoute pas volontiers le mal... Elle est

douce, affable, familière avec tous ceux qui l'approchent et ont

l'honneur de la servir. Elle a beaucoup d'esprit et ce qu'elle en a est

tout à fait naturel... Il semble que la reine était née pour rendre par

son amitié le feu roi le plus heureux mari du monde; et certainement _il

l'aurait été s'il avait voulu l'être_.»

Tant il est vrai, comme dit le Saint Livre _qu'on est toujours puni par

où l'on pèche_.

_Antin_ (chaussée d'): Cette rue est relativement récente; car, au

commencement du 17e siècle, ce n'était qu'un chemin tortueux qui, de la

porte Gaillon, se dirigeait vers les Porcherons (barrière des Martyrs).

On l'appelait indifféremment _chemin de l'Égoût Gaillon_, des

_Porcherons_, de la _Chaussée d'Antin_. Le pré des _Porcherons_ était

pour les roués de la Régence ce que le _Pré aux Clercs_ avait été

naguère pour ceux du moyen-âge. Par un arrêt du Conseil du 31 juillet

1720, le chemin fut rectifié et élargi; des maisons s'élevèrent

régulièrement de chaque côté, la nouvelle voie prit le nom de rue de

l'_Hôtel Dieu_, parce qu'elle conduisait à une ferme de cet hôpital:

puis ce nom fut changé en celui de _Chaussée d'Antin_ parce que la rue

commençait au rempart en face duquel avait été bâti l'hôtel d'Antin.

En 1791, nouveau changement. Mirabeau, le grand orateur de la

Révolution, étant mort dans cette rue, à l'hôtel qui porte aujourd'hui

le nº 42, l'Assemblée Nationale, sur la proposition de Bailly, décida

que la rue s'appellerait désormais rue de _Mirabeau_. Au-dessus de la

porte de l'hôtel où le célèbre tribun avait rendu le dernier soupir, on

plaça une plaque de marbre noir sur laquelle se lisaient ces vers en

lettres dorées:

L'âme de Mirabeau s'exhala dans ces lieux,

Hommes libres, pleurez, tyrans, baissez les yeux.

La mémoire de Mirabeau devenue impopulaire, l'inscription fut enlevée et

la rue se nomma du _Mont-Blanc_, en souvenir de la réunion de ce

département à la France.

En 1816, elle reprit son appellation monarchique de _Chaussée d'Antin_

qui, cette fois, paraît devoir lui rester.

À propos des constructions nouvelles et luxueuses qui s'élevaient dans

la Chaussée d'Antin au commencement du XVIIe siècle, je trouve dans un

auteur contemporain (1725) une page des plus curieuses et qu'on me saura

gré de transcrire: «Tout ce quartier, dit Germain Brice[37], ainsi que

bien d'autres de la ville autrefois négligés et absolument inhabités, se

remplissent de nos jours d'une quantité extrême de maisons pour

lesquelles on fait des dépenses prodigieuses par le secours des

nouvelles fortunes; si ces entreprises continuent de la sorte, la ville

de Paris, sans bornes, comme elle a été jusqu'à présent, s'étendra à

l'infini et pourra, dans la suite des temps, tomber dans le triste

inconvénient de ces fameuses et superbes villes dont l'histoire fait

mention, qui se sont détruites par le luxe immodéré, et par leur

grandeur même, telles que Thèbes, Memphis, Palmyre, Babylone,

Héliopolis, Persépolis, Leptis et Rome même, qui n'est plus à présent

qu'un squelette décharné de ce qu'elle était dans sa splendeur, sans

parler de beaucoup d'autres villes fameuses dont l'histoire fait

mention. Si l'on consulte la bonne politique, on ne doit pas souffrir

qu'il se trouve une ville dans un état qui surpasse autant les autres

par sa grandeur, et par conséquent par sa puissance et par le nombre de

ses habitants.»

Ne dirait-on pas ce paragraphe écrit d'hier? L'auteur cependant tenait

la plume il y a quelque cent quarante ans. Que dirait-il aujourd'hui?

_Saint-Antoine_ (rue): Formait autrefois plusieurs voies portant des

noms différents: rue de la _Porte Baudoyer_, de l'_Aigle_, et du _Pont

Perrin_. Son nom unique lui vient d'une abbaye à laquelle le chemin

conduisait. Dans cette rue, près de la première porte ou bastille

Saint-Antoine, fut massacré Étienne Marcel, le trop fameux prévôt des

marchands, qui voulait livrer Paris au roi de Navarre, Charles-le-

Mauvais (1358).

Dans cette rue encore eut lieu le dernier tournoi où Henri II tomba

frappé à mort par le tronçon de lance du comte de Montgommery, meurtrier

involontaire d'ailleurs (1559).

À l'extrémité de cette voie enfin, sur la place qui porte ce nom,

s'élevait la forteresse dite de la _Bastille_, bâtie par Hugues Aubriot,

prévôt de Paris, sous le règne de Charles V (1369), et qui, défendue

seulement par quelques soldats invalides, fut prise par le peuple, le 14

juillet 1789, puis démolie.

À l'entrée de la rue, on voyait autrefois aussi une Porte triomphale,

construite par l'architecte Blondel, qui donna les dessins des portes

Saint-Denis et Saint-Martin. Elle fut démolie en 1777 parce qu'elle

gênait la circulation.

_Arbalète_ (rue de): Ce nom vient d'une enseigne.

_Arago_ (rue): François Arago, notre contemporain, célèbre astronome, né

en 1786, mort à Paris en 1853, secrétaire perpétuel de l'académie des

sciences, directeur de l'Observatoire. Doué d'une rare facilité

d'élocution, d'une parole singulièrement lucide, il avait au plus haut

degré le talent, en vulgarisateur émérite, de mettre la science à la

portée des ignorants. Il a laissé de nombreux ouvrages et en particulier

trois volumes de _Notices_ écrites avec élégance et avec l'accent de la

sincérité. Celle de _Gay-Lussac_ en particulier nous a frappé.

_Arbre-Sec_ (rue de l'): A pris son nom d'une enseigne. Suivant quelques

auteurs, c'est à l'extrémité de cette rue, à l'endroit où elle fait

angle avec la rue saint Honoré et là même où s'élève la Fontaine, qu'eut

lieu l'exécution de la reine Brunehilde ou Brunehaut, traînée à la queue

d'une cavale indomptée par l'ordre de Clotaire II. «Lors commanda le roi

qu'elle fût liée, par les bras et par les cheveux, à la queue d'un jeune

cheval qui oncques (jamais) n'eût été dompté, et traînée par tout l'ost

(armée). Ainsi comme le roi commanda fut fait; au premier coup que celui

qui était sur le cheval férit des éperons, il le lança si raidement

qu'il fit la cervelle voler des deux pieds de derrière. Le corps fut

traîné parmi les buissons, par épines, par monts et vallées, tant

qu'elle (Brunehaut) fut toute dérompue des membres[38].»

_Jeanne d'Arc_ (rue et place): Dans les notes du chant XIe de la

traduction de l'_Énéide_ par Barthélemy, je trouve sur notre Héroïne une

page remarquable et qui emprunte un intérêt particulier au nom de

l'auteur. Il est admirable de voir le satirique passionné de la

_Villéliade_, de la _Némésis_, des _Journées de la Révolution_, etc.,

tenir ce langage que nous avons plaisir à reproduire: «La seule grande

figure de femme qui _surpasserait_ et Clorinde et Camille et toutes les

guerrières et amazones des temps fabuleux ou modernes, _la seule digne

encore aujourd'hui de monter sur le piédestal épique_, et de donner à

notre littérature une illustration qui lui manque, c'est notre Jeanne

d'Orléans si guerrière, si sainte, si inspirée, si chevaleresque, si

digne du respect de toutes les générations et _si lâchement assassinée_

par les Anglais, par Chapelain et par Voltaire.»

Ces lignes sont de celles qui honorent la mémoire de Barthélemy mort

récemment et presque oublié après avoir fait tant de bruit naguère.

_Argenson_ (rue d'): Trois personnages de ce nom furent ministres, sous

la régence et sous Louis XV.

_Argenteuil_ (rue d'): S'appela ainsi parce qu'elle fut bâtie sur

l'ancien chemin qui conduisait au village d'Argenteuil. Le 1er

septembre 1684, au nº 18, mourut l'auteur de _Polyeucte_, de _Cinna_,

des _Horaces_, etc., le grand Corneille, réduit à une telle détresse que

Boileau devait solliciter pour lui un secours du roi. Peu de temps avant

qu'il s'alitât, d'après ce qu'on raconte, le poète auquel on devait plus

tard élever des statues, descendait péniblement sa rue et s'arrêtait

devant l'échoppe d'un savetier pour faire raccommoder sa chaussure, sans

doute faute d'une seconde paire qui lui permît de changer. Pourtant M.

Th. Gautier a eu tort, dans sa pièce, l'_Anniversaire de Corneille_, où

se trouvent d'excellents vers, de dire en terminant:

Louis, ce vil détail, que le bon goût dédaigne,

Ce soulier recousu me gâte tout ton règne.

Car le roi, dès qu'il fut instruit par Boileau de la position de

Corneille, lui envoya deux cents louis d'or qui furent portés au malade

par Besset de la Chapelle, inspecteur des Beaux-Arts.

_Beaux-Arts_ (École des): Cette École a été élevée sur l'emplacement

qu'occupait l'ancien couvent des Petits-Augustins, devenu après la

Révolution le Musée des Petits-Augustins. Ce Musée supprimé a fait place

à l'École par suite d'un décret du 24 avril 1816. En outre des

constructions nouvelles élevées du côté du quai, comme dans les cours

intérieures, le Palais s'est enrichi de précieux débris provenant de

l'ancien château de Gaillon. Dans le grand Amphithéâtre, dit

_Hémicycle_, se voient les remarquables peintures qui sont le plus beau

titre de gloire de Paul Delaroche.

_Saint-André-des-Arts_ (rue): «La rue _St-André-des-Arts_, qui commence

au pont _Saint-Michel_ et finit à la porte de Bussy, dit Sauval, est une

des plus anciennes de l'Université et bien que les vieilles chartes lui

donnent quantité de noms, rarement pourtant y lit-on celui qu'elle

devrait porter et qu'elle portait originairement. Tantôt c'est la rue

_St-Germain des Prés_, parce qu'elle conduit au faubourg St-Germain et à

l'abbaye de ce nom; tantôt c'est la grande rue St-André à cause qu'elle

passe devant l'église St-André (aujourd'hui démolie), tantôt c'est la

rue _St-André-des-Arts_ comme étant placée tout à l'entrée de

l'Université[39], où s'enseignent les arts et les sciences. Il y a même

des gens qui l'appellent _Saint-André-des-Arcs_ parce qu'ils prétendent

qu'elle était habitée par les faiseurs d'arcs avant qu'on eût trouvé la

poudre à canon, et qu'à la guerre, au lieu de mousquets, on se servait

d'arcs, de flèches et d'arbalètes; et ce qui les rend doublement

opiniâtres là dessus est le nom de quelques rues voisines qui aide à les

tromper comme celui de la _Bouclerie_ où ils s'imaginent qu'on faisait

les boucliers, et tout de même l'autre de la rue des _Sachettes_, mot

corrompu, à ce qu'ils disent, des _Sagettes_, à raison que là

s'achetaient les flèches.

«Le véritable nom cependant de la rue _Saint-André-des-Arts_, est la rue

_St-André-de-Haas_, nom que même on a donné longtemps à la rue de la

Huchette qui continuait la rue St-André jusqu'au Petit Châtelet: et

c'était celui tant du territoire où sont situées ces deux rues que des

vignes mêmes qui le couvrirent jusqu'en 1179; car ce fut en ce temps là

que Hughues, abbé de Saint-Germain des Prés, donna ce vignoble à bâtir.»

Mais dom Félibien et dom Lobineau, les savants bénédictins, contredisent

formellement Sauval et non sans quelque vivacité. «Des gens qui croient

deviner plus juste que les autres prétendent que c'est du nom de _Laas_

que s'est formé le surnom de _Saint-André-des-Arcs_, qu'il faudrait

plutôt appeler selon eux, _Saint-André-de-Laas_ ou de _Leas_. Mais ils

se trompent dans leur conjecture. Saint Louis, dans une charte de l'an

1261, l'appelle _parochia sancti Andreæ de Arsiciis_ (paroisse de

Saint-André-des-Arsis). Ainsi, le vrai nom de cette rue doit être des

Ars par abrégé des Arsis[40]». Mais sur le sens de ce dernier mot ou

n'est pas d'accord et Jaillot à son tour combat cette affirmation, d'où

forcément il faut conclure que, si l'origine de cette dénomination quant

à la première partie (_Saint-André_) n'est point douteuse, on ne peut

avoir aucune certitude sur l'origine du mot: _Arts_ ou _Arcs_.

Naguère, à l'extrémité de cette rue, on voyait encore «quelques maisons

sur pied, reste des siècles passés, dit Germain Brice, entre lesquelles

on en distingue une, où sur la porte, on remarque un éléphant en

sculpture chargé de sa tour.» C'est là que demeurait le médecin de Louis

XI, le fameux Coyetier «lequel, dit Commines, lui était si très rude

qu'on ne dirait pas à un valet les outrageantes et dures paroles qu'il

lui disait et si (or) le craignait tant le dit seigneur qu'il ne l'eût

osé envoyer hors d'avec lui parce que le dit médecin lui disait

audacieusement ces mots:

«--Je sais bien qu'un matin vous m'envoyerez comme vous avez fait

d'autres, mais (par un grand serment qu'il lui jurait) vous ne vivrez

pas huit jours après». Ce mot épouvantait si fort le roi qu'il ne

cessait de le flatter et de lui donner, ce qui lui était un grand

purgatoire en ce monde.»

Coyetier, riche des présents de Louis XI, s'était fait bâtir l'hôtel en

question. Il avait pris pour devise ou pour symbole «selon l'usage

grossier de ce temps-là,» un abricotier dans un écusson penché qu'il

avait fait sculpter au-dessus de la porte d'entrée «parce que, dit

Germain Brice, le mot était composé de son nom (Coyetier) et d'_abri_,

pour faire entendre que Coyetier était à l'abri et en sûreté dans ce

lieu de retraite éloigné de la cour.» Il y vécut et mourut en effet

tranquillement.

_Arras_ (rue d'): Ce nom vient du collége qui très anciennement se

voyait dans la rue.

_Arsenal_ (rue de l'): Les bâtiments qu'occupe aujourd'hui la

bibliothèque sont ceux de l'ancien arsenal.

Les Rues de Paris, tome troisième Biographies, portraits, récits et légendes · 第 8 / 25 段