jamais contre personne, non pas même contre ceux qu'on était obligé de
reprendre; mais il voulait qu'on se servît toujours de paroles douces et
affables, selon que la prudence et la charité le requéraient. Par ce
même principe, il défendait aux siens d'entrer en des altercations ou
aigreurs quand il était question de conférer avec les hérétiques, parce
qu'on les gagne bien plutôt par une douce et amiable remontrance: «Quand
on dispute, disait-il, contre quelqu'un, la contestation dont on use en
son endroit lui fait bien voir qu'on veut emporter le dessus; c'est
pourquoi il se prépare à la résistance plutôt qu'à la reconnaissance de
la vérité: de sorte que, par ce débat, au lieu de faire quelque
ouverture à son esprit, on ferme ordinairement la porte de son coeur;
comme au contraire la douceur et l'affabilité le lui ouvrent. Nous avons
sur cela un bel exemple en la personne du bienheureux François de
Sales, lequel, quoiqu'il fût très-savant dans les controverses,
convertissait néanmoins les hérétiques plutôt par sa douceur que par sa
doctrine.»
«.... Il faisait néanmoins une grande différence entre la véritable
vertu de douceur et celle qui n'en a que l'apparence; car la fausse
douceur est molle, lâche, indulgente; mais la véritable douceur n'est
point opposée à la fermeté dans le bien, à laquelle même elle est plutôt
toujours conjointe par cette connexion qui se trouve entre les vraies
vertus; et à ce sujet, il disait: «Qu'il n'y avait point de personnes
plus constantes et plus fermes dans le bien que ceux qui sont doux et
débonnaires; comme au contraire ceux qui se laissent emporter à la
colère et aux passions de l'appétit irascible sont ordinairement fort
inconstants parce qu'ils n'agissent que par boutades et par
emportements; ce sont comme des torrents qui n'ont de la force et de
l'impétuosité que dans leurs débordements, lesquels tarissent aussitôt
qu'ils sont écoulés; au lieu que les rivières, qui représentent les
personnes débonnaires, vont sans bruit, avec tranquillité, et ne
tarissent jamais.»
L'église de saint Vincent de Paul, élevée, il y a peu d'années, rue La
Fayette, comme monument, ne manque pas de grandeur. Elle est ornée à
l'intérieur de fresques en harmonie avec l'architecture, et qui sont
dignes du pinceau de cet illustre maître, Hippolyte Flandrin. Dans
l'église ou chapelle des Lazaristes (rue de Sèvres, 93), dédiée
pareillement à saint Vincent de Paul, se voit, dans une châsse vitrée,
le corps tout entier du Saint, précieuse relique, exposée plus
particulièrement, certains jours, à la vénération des fidèles dont le
concours est merveilleux.
[24] Il fut canonisé, en 1737, par Clément XIII qui fixa sa fête au 19
juillet.
[25] Il existe plusieurs Vies de saint Vincent de Paul. La dernière et
la plus complète, dit-on, est celle de M. l'abbé Meynard en 4 volumes.
(Bray et Retaux éditeurs).
LES VIEILLES RUES
ET LES AUTRES.
LE VIEUX PARIS
Beaucoup de rues nouvelles, bâties si vite, s'improvisent en quelque
sorte, ce qui fait qu'on les désigne d'une façon assez arbitraire, et le
plus souvent comme le plus facilement, par un nom propre. Il n'en était
point ainsi autrefois alors que, dans la ville ou les faubourgs, les
maisons, s'élevant successivement et lentement, finissaient, comme au
village, par former une rue après un laps de temps plus ou moins long.
La dénomination sortait de la nature même des choses, et presque
toujours originale et pittoresque, tellement que d'habitude le nom
adopté par le populaire se conservait par la tradition seule de longues
années, des siècles; car ce n'est qu'en 1728, qu'on a commencé à placer
des inscriptions à l'entrée des rues pour rappeler leur nom. Les
origines de nos anciennes voies sont donc pour la plupart curieuses et
singulières; «elles proviennent, dit très bien Saint Victor, ou du nom
de quelque personnage distingué qui y possédait une maison remarquable,
ou de quelque enseigne singulière qui avait frappé les yeux du peuple,
ou de quelque évènement extraordinaire qui y était arrivé. Plusieurs
devaient leur titre à leur malpropreté habituelle, d'autres aux vols et
assassinats qui s'y commettaient; quelques-unes enfin ont des noms dont
l'origine et le sens sont entièrement inconnus.[26]» Afin d'ajouter à
l'intérêt de ces récits historiques, nous nous proposons de faire
connaître les dites origines aussi bien que les souvenirs qui s'y
rattachent. Grâce à tant d'épisodes, d'anecdotes, de détails variés, et
souvent presque inédits, cette Seconde Partie de notre travail n'offrira
pas moins d'attrait, nous osons l'espérer, que la Première composée de
biographies développées.
Mais avant de commencer, afin que rien ne soit perdu pour le lecteur, il
nous semble utile de résumer en quelques pages les récits des
historiens[27], formant souvent d'énormes volumes, et relatifs aux
origines du vieux Paris lui-même.
Les origines de cette ville, pour nous servir d'une expression banale
mais forcée, _se perdent dans la nuit des temps_. Vers l'an 54 avant
Jésus-Christ, on voit ses habitants, membres de la tribu gauloise des
_Parisii_, combattre courageusement les Romains qui voulaient les
soumettre; mais après avoir repoussé Labiénus, lieutenant de César, ils
furent vaincus par celui-ci qui s'empara de l'île où s'élevait Lutèce
(_Lutetia_); car tel était le nom que portait alors la cité; «nom que
les uns dérivent de _lutum_, boue, argile, parce que le territoire de
cette ville était marécageux, dit M. Louvet, et auquel d'autres trouvent
une origine celtique, en sorte qu'il signifierait ville entourée d'eau,
ou encore _île du Corbeau_.»
Quoiqu'il en soit, César, pour s'assurer de sa conquête, la fit entourer
de murailles et deux tours ou forteresses s'élevèrent à la tête des
ponts de bois jetés sur le fleuve à l'endroit où se trouvent aujourd'hui
le Petit-Pont et le Pont-au-Change. Dès lors, Lutèce devint la résidence
des gouverneurs romains dans les Gaules. On sait qu'elle était
particulièrement chère à Julien, qui y reçut le titre d'auguste. Vers
l'an 245[28], saint Denis vint y prêcher l'Évangile avec ses compagnons
et leur martyre prépara le triomphe de la foi.
Chilpéric Ier, roi des Francs, eut la gloire de chasser les Romains
de Paris qui devint sous Clovis, son fils et son successeur, la capitale
du royaume. Probablement c'est alors que la cité échangea son nom ancien
de _Lutèce_ contre celui de Paris, _Parisius_, dit saint Grégoire de
Tours. Ce nom lui vient selon toute apparence de ses premiers habitants
les _Parisii_, cette origine paraît beaucoup plus vraisemblable que
l'opinion, chère à nos vieux auteurs pourtant, qui, par une tradition
fabuleuse sans nul doute, fait descendre la famille royale des Francs et
les fondateurs de Paris des Troyens et du fils de Priam.
Les princes mérovingiens témoignèrent tous d'une grande prédilection
pour Paris, leur capitale; il n'en fut pas de même des Carlovingiens
qui n'y résidèrent que par intervalles. Sous les descendants dégénérés
de Charlemagne, on sait que la ville fut plus d'une fois exposée aux
ravages des barbares du Nord, dits Normands, et le siége qu'elle soutint
contre eux, au temps d'Eudes et de l'évêque Gozlin, est célèbre. Hugues
Capet, le fondateur de la 3e dynastie, s'établit de nouveau à Paris qui
n'a plus cessé d'être la capitale du royaume. Déjà la ville commençait à
s'étendre sur les deux côtés du fleuve, aussi Philippe Auguste ordonna
la construction d'un nouveau mur d'enceinte qui, partant du Louvre,
s'arrêtait au quai des Ormes et des Célestins, en passant par la rue
St-Honoré, la pointe Ste-Eustache, la place Baudoyer, etc.
Une quatrième enceinte s'éleva au temps où Marcel était prévôt des
marchands (1356). La ville s'agrandit encore ce qu'elle ne cessa de
faire, au point qu'il fallait constamment reculer les fortifications,
tantôt d'un côté tantôt d'un autre, tantôt au nord, tantôt au midi. Car
Paris, si rudement éprouvé pendant les guerres religieuses du 16e
siècle, resta ville de guerre jusqu'au règne de Louis XIV qui fit
abattre les murailles, combler et planter d'arbres les fossés changés en
boulevards pour la promenade[29]. La ville alors put s'étendre en toute
liberté. La Révolution fut un temps d'arrêt pour ce mouvement
d'expansion, les travaux s'étant ralentis ou même arrêtés alors que,
sous ce régime abominable autant qu'inepte de la Terreur, la richesse,
l'apparence même de la fortune devenait un crime. Le calme rétabli,
Napoléon, consul et surtout empereur, se préoccupa constamment de
l'agrandissement et de l'embellissement de Paris qui lui dut de nombreux
monuments, la Bourse, la colonne de la Place Vendôme, les ponts
d'Austerlitz, d'Iéna, des Arts, etc.
Sous la Restauration comme pendant le règne de Louis Philippe,
d'importants travaux s'exécutèrent à Paris qui cependant gardait
toujours un peu, dans certains quartiers surtout, la Cité, la rue
St-Jacques, le faubourg St-Germain, etc., sa vieille physionomie qu'il
perd tous les jours davantage depuis les dernières et colossales
entreprises qui font de la ville entière un vaste chantier de démolition
et de construction. On ne saurait nier assurément que la ville y gagne
au point de vue de l'hygiène et que beaucoup de ces grands travaux
n'aient leur utilité, ne fussent même d'une absolue nécessité; il est
permis toutefois de regretter qu'on ait voulu tout faire à la fois et en
outre que les plans généralement adoptés semblent avoir pour résultat de
donner à la grande capitale, remarquable naguère par ses aspects variés
et pittoresques, un caractère monotone d'uniformité. Qu'y a-t-il pour le
rêve et la poésie dans l'interminable rue Lafayette, aux maisons
ennuyeusement pareilles, ou dans l'éternel boulevard Haussmann[30]?
Faut-il répéter, après bien d'autres, que dans toutes ces habitations
nouvelles, luxueuses en dépit de l'architecture banale, il n'y a place
que pour les riches et même richissimes et que, nous ne dirons pas les
pauvres gens, mais les gens modestes, lettrés, artistes et autres, ne
trouvent plus à se loger. À cela on répond que les dites demeures
royales et princières ne sont mie faites pour eux, pas plus que les
cages dorées, enluminées, sculptées pour les vulgaires pierrots. Fort
bien alors, mais c'est les forcer à percher sur les arbres et pignons,
ce qui n'est guère commode et récréatif en hiver, outre que dame Police
ne le tolère point.
Un mot encore avant de terminer. Voici des Parisiens et Parisiennes un
assez joli portrait que Sauval traçait, il y a longtemps déjà[31], et
qui aujourd'hui encore ne manque ni de vérité, ni d'actualité: «Les
Parisiens sont bons, dociles, fort civils, aiment les plaisirs, la bonne
chère, le changement de modes, d'habits, d'affaires.... Les gens riches
et qualifiés se traitent et s'habillent aussi magnifiquement qu'ils se
logent... Les dames de qualité et les riches n'y font rien que jouer, se
promener, faire des visites, aller au bal et à la comédie; elles sont si
superbement vêtues qu'elles dépensent en gants, en passementeries et
autres galanteries plus que des princesses étrangères en toute leur
maison. Les Grands en un mot (les Riches), hommes et femmes, font tant
d'excès que leur revenu, quelque prodigieux qu'il soit, n'y pouvant
suffire, ils dissipent en peu d'années ce que leurs pères, durant toute
leur vie, ont eu bien de la peine à amasser.»
[26] Saint-Victor: _Tableau historique et pittoresque de Paris_; 3 vol.
in-4º ou 8 vol. in-8º, 2e édit. 1822.
[27] Corrozet, Sauval, Félibien et Lobineau, l'abbé Leboeuf, Jaillot,
Ste-Foix, St-Victor, Piganiol de la Force, etc.
[28] D'après une ancienne tradition, dès le premier siècle de l'ère
chrétienne, et au temps des apôtres mêmes.
[29] Est-il besoin de rappeler qu'en 1840, grâce à M. Thiers, les
fortifications ont été relevées et plus formidables?
[30] Nous écrivions cette introduction avant les derniers évènements.
[31] Sauval est mort en 1670. Son livre, en 3 volumes in-fº, a pour
titre: _Recherches des Antiquités de la ville de Paris_.
APRÈS LES DEUX SIÈGES (1870-1871)
I
Le chapitre qu'on vient de lire était écrit, on le comprend, depuis
assez longtemps déjà, car notre livre allait être mis sous presse quand
éclata la guerre (juillet 1870). Au lendemain de l'armistice, nous
écrivions:
Ce paragraphe, qui nous avait paru si curieux à reproduire naguère, a
singulièrement perdu de son actualité et de son piquant aujourd'hui.
Dans Paris assiégé, dans Paris ville de guerre, plus de bourgeois
passionnés du luxe et du bien-être, plus de négociants et de banquiers
ne songeant qu'à la Bourse et aux affaires, mais des milliers et des
milliers de braves soldats, ardents à l'exercice et soucieux seulement
de bonnes armes, afin de pouvoir faire hardiment face à l'ennemi. Les
Parisiennes, elles aussi, ne se préoccupent plus, oh! plus du tout, de
la toilette, mais des graves devoirs de la mère de famille et des soins
de la ménagère, et simplement vêtues, courent dès le matin au marché à
moins qu'elles ne s'empressent pour aider ou suppléer au besoin la soeur
de charité dans les ambulances.
C'est donc en toute vérité qu'un éminent académicien auquel cette fois
on ne peut qu'applaudir, disait récemment dans une conférence au profit
des blessés: «Je ne vous dirai pas, comme on le répète trop, que vous
êtes sublimes, que vous emportez l'admiration du monde; non! Je vous
dirai simplement, ce qui est bien plus fort, selon moi, que vous êtes
redevenus honnêtes! Avec l'honnêteté a reparu un mot que je n'ai pas
entendu vingt fois en vingt ans sur les boulevards, et que je trouve
maintenant sur toutes les bouches; c'est le mot _devoir_. Vous
rencontrez un ami qui revient du rempart, fatigué, blêmi; vous le
plaignez: «Que voulez-vous,» mon cher, vous répond-il, il faut faire son
devoir.»
«.... Brave et cher Paris! je m'étonne toujours d'entendre dire qu'il
est triste d'aspect! Paris triste! Je ne l'ai jamais trouvé si beau!
Oui, ce Paris cerné, bloqué, bastionné, sans chemins de fer, sans
spectacles, sans gaz, et se découronnant par ses propres mains des
forêts qui l'environnent comme une veuve qui coupe sa chevelure en signe
de deuil, ce Paris me semble mille fois plus brillant que dans ses beaux
jours de fête!... Que dis-je? plus brillant même que dans ces
incomparables mois de l'Exposition universelle, où il donnait une
hospitalité si loyale et si cordiale à ceux qui l'égorgent aujourd'hui.
Car Paris alors n'exposait que son génie; aujourd'hui, il expose aux
yeux du monde quelque chose qui vaut mille fois plus que toutes les
merveilles de l'industrie, de la science et de l'art: son âme.»
Un confrère de M. E. Legouvé, M. Vitet, auquel nous devons tant de beaux
travaux sur l'art, faisant trêve à ses chères études, a écrit aussi sur
_Paris assiégé_ des pages éloquentes dont nous détachons avec bonheur ce
fragment: «... En attendant et quoi qu'on fasse, je demande à Paris de
reprendre au plus vite cette mâle attitude qui pendant six semaines lui
a fait tant d'honneur.... Laissons-là ces idées d'atermoiements, de
suspension de siége, d'armistice et d'accommodement; pensons à la
défense et ne pensons qu'à elle.
«Ne rêvez plus théâtres rouverts, promenades, voyages, libres
correspondances; ne laissez pas votre imagination savourer ces fruits
défendus; parcourez le rempart, et, du dehors surtout, regardez cette
ville à l'aspect si nouveau, si désolé, si nu, si grandiose et si fier.
Regardez cet immense espace qui vous sépare des bastions, puis, en
levant la tête, ces longues files horizontales qui vous transportent en
idée au fond des grandes landes ou devant les dunes de la mer.
«Il y a des gens à qui ce spectacle, ces audacieux travaux et ces canons
montrant leur gueule aux échancrures des tertres de gazon, causent une
sorte de serrement de coeur; qui en détournent les yeux, ne pensant
qu'aux douleurs et aux larmes dont ils ont devant eux le triste
avertissement. Sans me croire insensible, je confesse que chez moi le
premier mouvement devant ce Paris transfiguré est une sorte de
satisfaction intérieure que tout cela soit comme sorti de terre, si
promptement, si noblement, sous les yeux et avec le concours de cette
population frivole et généreuse. Tout n'est donc pas perdu, puisque de
tels élans partent encore de nous! Aussi, quand il m'arrive de penser
que peut-être nos maux auront un terme, et qu'on pourrait encore
s'occuper quelque jour des embellissements de Paris, le premier que je
rêve est de lui maintenir sa couronne guerrière, ses ponts-levis, ses
cavaliers et ses glacis immenses qui l'isolent et lui forment un si beau
piédestal. Cette parure lui sied, je veux qu'il la conserve.»
Nous sommes pleinement de l'avis de M. Vitet.
Ce qui rend mémorable à toujours cet effort prodigieux du patriotisme,
même non couronné par la victoire suprême, ce sont les épreuves que
Paris, le Paris des fêtes et des plaisirs et des jouissances (trop,
hélas! mais noblement expiées) a dû subir et qui, chose singulière!
semblent avoir échappé aux prévisions des écrivains cités par nous.
Faut-il parler de ces citadins habitués, routinés, si l'on me permet le
mot, aux délices de Capoue et, du jour au lendemain, condamnés aux plus
rudes exercices de la vie militaire, aux veilles de nuit sur le rempart
par la pluie, le vent, la neige, le froid (et quel froid!), et plus tard
à l'entrée en campagne par la saison la plus rigoureuse, quand le gel
fait que le fusil vous brûle presque les mains! Dirons-nous les
privations en tout genre et pour beaucoup si pénibles! Plus de lait,
plus d'oeufs, plus de légumes frais quand les autres vont s'épuisant
tous les jours comme la viande de cheval, d'ânon, de mulet; quand la
volaille devient un mythe, les gourmets ayant peine même à prix d'or[32]
à se procurer un chat maigre ou quelque rat d'égoût. Pouvons-nous
oublier les pauvres femmes, souvent si délicates, et dans l'intérêt du
ménage, par le temps le plus rude, pour obtenir un morceau de viande, ou
leur part de pommes de terre, se résignant à faire queue de longues
heures, des nuits entières parfois! Faction qui valait celle du rempart
et, s'il faut le dire même, tout autrement pénible souvent!
Aussi M. Cochin n'avait pas tort d'écrire dans le _Français_ (13
décembre 1870): «C'est encore un beau spectacle, un bon résultat, qui
fait honneur aux femmes plus qu'aux hommes, car ce mot que me disait un
jour un pauvre enfant est toujours vrai:
«Que fait ta maman?
«--Elle fait la soupe.
«--Et ton papa?
«--Il la mange.
«Celles qui font la soupe ont en ce moment une admirable vertu.»
Assurément. Toutes ces cruelles misères d'ailleurs, dont les écrivains
en question ne semblaient point s'être douté, elles ont été supportées
bravement, courageusement, gaîment même, non pas quelques semaines, mais
des mois et de longs mois.
[32] Quelques chiffres seulement. Un poulet ordinaire se vendait de 30 à
40 francs, un lapin idem; une oie ou une dinde 90 et 100 francs, la
livre de beurre 36 francs, un oeuf 2 fr. 50 et 3 francs (etc.). Quand
tant d'autres faisaient preuve d'un si généreux patriotisme, il faut
bien reconnaître que Messieurs les marchands de comestibles songeaient
surtout à faire leurs affaires en spéculant sur notre détresse!
II
Voilà donc ce que nous écrivions au lendemain du siége de Paris dont,
sans faire précisément l'histoire, nous racontions quelques épisodes
glorieux en les faisant suivre de considérations ou restrictions.
Celles-ci étaient relatives au caractère trop humain des vertus mêmes
que nous avions eu plaisir à louer; après M. Vitet, nous regrettions
que l'immense majorité, dans cette grande et noble ville, au milieu de
circonstances si graves, continuât de témoigner de sa profonde
insouciance au point de vue religieux, et, dans ce péril suprême, au
lieu d'invoquer l'intervention de Celui qui peut tout, parût s'étonner,
s'indigner qu'on essayât de la rappeler à son devoir en l'invitant à
lever ses mains vers le ciel. Nous déplorions la tolérance coupable du
gouvernement comme de la population en face de scandales d'impiété qui
auraient dû soulever l'indignation générale; nous étions comme forcé
d'attribuer le malheur de la défaite à cette demi-complicité comme à
l'orgueil insensé qui avait fait qu'en s'exaltant dans la confiance
exagérée de sa force, on n'avait jamais paru compter (au moins le grand
nombre) que sur soi-même et sur son courage aidé de bonnes armes,
chassepots et canons. Dans cette capitulation nouvelle et dernière,
hélas! qui avait été pour nous comme pour tout bon Français une
humiliation profonde et une si poignante douleur, il nous était
difficile de ne pas voir un châtiment, châtiment pour la France comme
pour Paris.
Mais combien nous étions loin de prévoir que, pour celle-ci, pour la
cité reine, ce n'était qu'un avant-goût, et comme un léger essai, une
sorte d'avertissement des justices d'en haut, avertissement qui,
dédaigné bien loin d'être compris, (témoin les élections attestant,
bientôt après, une aberration si prodigieuse et de si furieux instincts
de désordre,) allait attirer sur nous, par l'insurrection du 18 mars, un
tel déluge de calamités! On sait le reste et la folie furieuse de cette
tyrannie jacobine, socialiste, athée qui, pendant deux mois, a tenu la
France en échec et Paris dans un si rude esclavage en pillant les
caisses publiques, emprisonnant les prêtres et les notables, profanant
et dévastant les églises, forçant, sous peine de mort, les citoyens à
combattre pour une cause à leurs yeux exécrable et maudite. Puis, quand
enfin cette abominable cause semble définitivement perdue, ces
scélérats, les pires de tous, se vengent par des crimes sans nom, par
l'assassinat de sang-froid d'un archevêque, de prêtres vénérables, de
courageux magistrats, de pauvres soldats désarmés! Ils se vengent, les
infâmes, avec le concours des galériens et autres, par l'incendie allumé
sur tous les points de la capitale et par des moyens, comme avec un
ensemble qui annonce une satanique préméditation. Les paroles manquent
pour qualifier de tels forfaits qui rendront infâmes à jamais ces noms
de Commune, Communeux, Internationale, et, il faut bien le dire, font
maudire par la France, par l'Europe entière, ceux qui servent
d'instruments toujours dociles aux sectaires et révolutionnaires,
j'entends les _Parisiens_! Mais nous Parisien, et vraiment natif de la
grande cité, chose assez rare parmi ceux qui l'habitent, nous croyons
qu'à cela, il y a manque de réflexion comme de justice et nous sommes
heureux de voir que nous ne sommes pas seul de notre avis et que
d'autres aussi protestent. Nous ne pouvons qu'applaudir du coeur et des
mains au langage de M. Victor Cochinat, quand il dit dans la _Petite
Presse_ (juin 1871):
«Parmi les soixante mille insurgés qui ont été tués ou faits prisonniers
il n'y a pas six mille Parisiens réels. La plus grande partie de ces
routiers sont venus de l'étranger ou sont nés, hélas! dans nos
départements.
«Ce fait nous a été affirmé à Versailles, par un militaire de grande
compétence, sous les yeux duquel passent presque tous les fédérés qu'on
dirige vers nos ports.
«Oui, tous ces révoltés de l'ordre social sont en majorité de
nationalité étrangère, et--chose ennuyeuse à dire--c'est parmi les
irréguliers nés dans les départements que le Comité central a recruté la
partie la plus énergique de sa triste armée.
* * * * *
«Ce renseignement nous a soulagé, car enfin il était pénible de penser
que la ville aux moeurs si douces, cette patrie de l'élégance et de la
politesse fût le nid de tant de voleurs et de pétroleurs!
«Aussi, comme à l'avenir le gouvernement devra veiller sur tous ces
aventuriers, ces bohêmes et ces vagabonds qui viennent à Paris de tous
les coins de l'horizon!
«Ce sont eux qui forment les légions des guerres civiles, et qui se
montrent les exécuteurs les plus dociles et en même temps les plus
farouches des ordres de leurs exécrables chefs!
«Ils se soucient bien de Paris, de sa beauté, de ses richesses et de ces
monuments qui font sa grandeur! Ils sont étrangers! Pour gagner le
salaire avilissant que les chefs de l'_Internationale_ leur envoient
sous forme d'assistance, ils seront toujours prêts à porter le fer et le
feu dans la cité où ils se sont abattus.
* * * * *
«Singulière injustice!