«Il tenait encore pour une autre maxime de cette vertu, de ne contester

jamais contre personne, non pas même contre ceux qu'on était obligé de

reprendre; mais il voulait qu'on se servît toujours de paroles douces et

affables, selon que la prudence et la charité le requéraient. Par ce

même principe, il défendait aux siens d'entrer en des altercations ou

aigreurs quand il était question de conférer avec les hérétiques, parce

qu'on les gagne bien plutôt par une douce et amiable remontrance: «Quand

on dispute, disait-il, contre quelqu'un, la contestation dont on use en

son endroit lui fait bien voir qu'on veut emporter le dessus; c'est

pourquoi il se prépare à la résistance plutôt qu'à la reconnaissance de

la vérité: de sorte que, par ce débat, au lieu de faire quelque

ouverture à son esprit, on ferme ordinairement la porte de son coeur;

comme au contraire la douceur et l'affabilité le lui ouvrent. Nous avons

sur cela un bel exemple en la personne du bienheureux François de

Sales, lequel, quoiqu'il fût très-savant dans les controverses,

convertissait néanmoins les hérétiques plutôt par sa douceur que par sa

doctrine.»

«.... Il faisait néanmoins une grande différence entre la véritable

vertu de douceur et celle qui n'en a que l'apparence; car la fausse

douceur est molle, lâche, indulgente; mais la véritable douceur n'est

point opposée à la fermeté dans le bien, à laquelle même elle est plutôt

toujours conjointe par cette connexion qui se trouve entre les vraies

vertus; et à ce sujet, il disait: «Qu'il n'y avait point de personnes

plus constantes et plus fermes dans le bien que ceux qui sont doux et

débonnaires; comme au contraire ceux qui se laissent emporter à la

colère et aux passions de l'appétit irascible sont ordinairement fort

inconstants parce qu'ils n'agissent que par boutades et par

emportements; ce sont comme des torrents qui n'ont de la force et de

l'impétuosité que dans leurs débordements, lesquels tarissent aussitôt

qu'ils sont écoulés; au lieu que les rivières, qui représentent les

personnes débonnaires, vont sans bruit, avec tranquillité, et ne

tarissent jamais.»

L'église de saint Vincent de Paul, élevée, il y a peu d'années, rue La

Fayette, comme monument, ne manque pas de grandeur. Elle est ornée à

l'intérieur de fresques en harmonie avec l'architecture, et qui sont

dignes du pinceau de cet illustre maître, Hippolyte Flandrin. Dans

l'église ou chapelle des Lazaristes (rue de Sèvres, 93), dédiée

pareillement à saint Vincent de Paul, se voit, dans une châsse vitrée,

le corps tout entier du Saint, précieuse relique, exposée plus

particulièrement, certains jours, à la vénération des fidèles dont le

concours est merveilleux.

[24] Il fut canonisé, en 1737, par Clément XIII qui fixa sa fête au 19

juillet.

[25] Il existe plusieurs Vies de saint Vincent de Paul. La dernière et

la plus complète, dit-on, est celle de M. l'abbé Meynard en 4 volumes.

(Bray et Retaux éditeurs).

LES VIEILLES RUES

ET LES AUTRES.

LE VIEUX PARIS

Beaucoup de rues nouvelles, bâties si vite, s'improvisent en quelque

sorte, ce qui fait qu'on les désigne d'une façon assez arbitraire, et le

plus souvent comme le plus facilement, par un nom propre. Il n'en était

point ainsi autrefois alors que, dans la ville ou les faubourgs, les

maisons, s'élevant successivement et lentement, finissaient, comme au

village, par former une rue après un laps de temps plus ou moins long.

La dénomination sortait de la nature même des choses, et presque

toujours originale et pittoresque, tellement que d'habitude le nom

adopté par le populaire se conservait par la tradition seule de longues

années, des siècles; car ce n'est qu'en 1728, qu'on a commencé à placer

des inscriptions à l'entrée des rues pour rappeler leur nom. Les

origines de nos anciennes voies sont donc pour la plupart curieuses et

singulières; «elles proviennent, dit très bien Saint Victor, ou du nom

de quelque personnage distingué qui y possédait une maison remarquable,

ou de quelque enseigne singulière qui avait frappé les yeux du peuple,

ou de quelque évènement extraordinaire qui y était arrivé. Plusieurs

devaient leur titre à leur malpropreté habituelle, d'autres aux vols et

assassinats qui s'y commettaient; quelques-unes enfin ont des noms dont

l'origine et le sens sont entièrement inconnus.[26]» Afin d'ajouter à

l'intérêt de ces récits historiques, nous nous proposons de faire

connaître les dites origines aussi bien que les souvenirs qui s'y

rattachent. Grâce à tant d'épisodes, d'anecdotes, de détails variés, et

souvent presque inédits, cette Seconde Partie de notre travail n'offrira

pas moins d'attrait, nous osons l'espérer, que la Première composée de

biographies développées.

Mais avant de commencer, afin que rien ne soit perdu pour le lecteur, il

nous semble utile de résumer en quelques pages les récits des

historiens[27], formant souvent d'énormes volumes, et relatifs aux

origines du vieux Paris lui-même.

Les origines de cette ville, pour nous servir d'une expression banale

mais forcée, _se perdent dans la nuit des temps_. Vers l'an 54 avant

Jésus-Christ, on voit ses habitants, membres de la tribu gauloise des

_Parisii_, combattre courageusement les Romains qui voulaient les

soumettre; mais après avoir repoussé Labiénus, lieutenant de César, ils

furent vaincus par celui-ci qui s'empara de l'île où s'élevait Lutèce

(_Lutetia_); car tel était le nom que portait alors la cité; «nom que

les uns dérivent de _lutum_, boue, argile, parce que le territoire de

cette ville était marécageux, dit M. Louvet, et auquel d'autres trouvent

une origine celtique, en sorte qu'il signifierait ville entourée d'eau,

ou encore _île du Corbeau_.»

Quoiqu'il en soit, César, pour s'assurer de sa conquête, la fit entourer

de murailles et deux tours ou forteresses s'élevèrent à la tête des

ponts de bois jetés sur le fleuve à l'endroit où se trouvent aujourd'hui

le Petit-Pont et le Pont-au-Change. Dès lors, Lutèce devint la résidence

des gouverneurs romains dans les Gaules. On sait qu'elle était

particulièrement chère à Julien, qui y reçut le titre d'auguste. Vers

l'an 245[28], saint Denis vint y prêcher l'Évangile avec ses compagnons

et leur martyre prépara le triomphe de la foi.

Chilpéric Ier, roi des Francs, eut la gloire de chasser les Romains

de Paris qui devint sous Clovis, son fils et son successeur, la capitale

du royaume. Probablement c'est alors que la cité échangea son nom ancien

de _Lutèce_ contre celui de Paris, _Parisius_, dit saint Grégoire de

Tours. Ce nom lui vient selon toute apparence de ses premiers habitants

les _Parisii_, cette origine paraît beaucoup plus vraisemblable que

l'opinion, chère à nos vieux auteurs pourtant, qui, par une tradition

fabuleuse sans nul doute, fait descendre la famille royale des Francs et

les fondateurs de Paris des Troyens et du fils de Priam.

Les princes mérovingiens témoignèrent tous d'une grande prédilection

pour Paris, leur capitale; il n'en fut pas de même des Carlovingiens

qui n'y résidèrent que par intervalles. Sous les descendants dégénérés

de Charlemagne, on sait que la ville fut plus d'une fois exposée aux

ravages des barbares du Nord, dits Normands, et le siége qu'elle soutint

contre eux, au temps d'Eudes et de l'évêque Gozlin, est célèbre. Hugues

Capet, le fondateur de la 3e dynastie, s'établit de nouveau à Paris qui

n'a plus cessé d'être la capitale du royaume. Déjà la ville commençait à

s'étendre sur les deux côtés du fleuve, aussi Philippe Auguste ordonna

la construction d'un nouveau mur d'enceinte qui, partant du Louvre,

s'arrêtait au quai des Ormes et des Célestins, en passant par la rue

St-Honoré, la pointe Ste-Eustache, la place Baudoyer, etc.

Une quatrième enceinte s'éleva au temps où Marcel était prévôt des

marchands (1356). La ville s'agrandit encore ce qu'elle ne cessa de

faire, au point qu'il fallait constamment reculer les fortifications,

tantôt d'un côté tantôt d'un autre, tantôt au nord, tantôt au midi. Car

Paris, si rudement éprouvé pendant les guerres religieuses du 16e

siècle, resta ville de guerre jusqu'au règne de Louis XIV qui fit

abattre les murailles, combler et planter d'arbres les fossés changés en

boulevards pour la promenade[29]. La ville alors put s'étendre en toute

liberté. La Révolution fut un temps d'arrêt pour ce mouvement

d'expansion, les travaux s'étant ralentis ou même arrêtés alors que,

sous ce régime abominable autant qu'inepte de la Terreur, la richesse,

l'apparence même de la fortune devenait un crime. Le calme rétabli,

Napoléon, consul et surtout empereur, se préoccupa constamment de

l'agrandissement et de l'embellissement de Paris qui lui dut de nombreux

monuments, la Bourse, la colonne de la Place Vendôme, les ponts

d'Austerlitz, d'Iéna, des Arts, etc.

Sous la Restauration comme pendant le règne de Louis Philippe,

d'importants travaux s'exécutèrent à Paris qui cependant gardait

toujours un peu, dans certains quartiers surtout, la Cité, la rue

St-Jacques, le faubourg St-Germain, etc., sa vieille physionomie qu'il

perd tous les jours davantage depuis les dernières et colossales

entreprises qui font de la ville entière un vaste chantier de démolition

et de construction. On ne saurait nier assurément que la ville y gagne

au point de vue de l'hygiène et que beaucoup de ces grands travaux

n'aient leur utilité, ne fussent même d'une absolue nécessité; il est

permis toutefois de regretter qu'on ait voulu tout faire à la fois et en

outre que les plans généralement adoptés semblent avoir pour résultat de

donner à la grande capitale, remarquable naguère par ses aspects variés

et pittoresques, un caractère monotone d'uniformité. Qu'y a-t-il pour le

rêve et la poésie dans l'interminable rue Lafayette, aux maisons

ennuyeusement pareilles, ou dans l'éternel boulevard Haussmann[30]?

Faut-il répéter, après bien d'autres, que dans toutes ces habitations

nouvelles, luxueuses en dépit de l'architecture banale, il n'y a place

que pour les riches et même richissimes et que, nous ne dirons pas les

pauvres gens, mais les gens modestes, lettrés, artistes et autres, ne

trouvent plus à se loger. À cela on répond que les dites demeures

royales et princières ne sont mie faites pour eux, pas plus que les

cages dorées, enluminées, sculptées pour les vulgaires pierrots. Fort

bien alors, mais c'est les forcer à percher sur les arbres et pignons,

ce qui n'est guère commode et récréatif en hiver, outre que dame Police

ne le tolère point.

Un mot encore avant de terminer. Voici des Parisiens et Parisiennes un

assez joli portrait que Sauval traçait, il y a longtemps déjà[31], et

qui aujourd'hui encore ne manque ni de vérité, ni d'actualité: «Les

Parisiens sont bons, dociles, fort civils, aiment les plaisirs, la bonne

chère, le changement de modes, d'habits, d'affaires.... Les gens riches

et qualifiés se traitent et s'habillent aussi magnifiquement qu'ils se

logent... Les dames de qualité et les riches n'y font rien que jouer, se

promener, faire des visites, aller au bal et à la comédie; elles sont si

superbement vêtues qu'elles dépensent en gants, en passementeries et

autres galanteries plus que des princesses étrangères en toute leur

maison. Les Grands en un mot (les Riches), hommes et femmes, font tant

d'excès que leur revenu, quelque prodigieux qu'il soit, n'y pouvant

suffire, ils dissipent en peu d'années ce que leurs pères, durant toute

leur vie, ont eu bien de la peine à amasser.»

[26] Saint-Victor: _Tableau historique et pittoresque de Paris_; 3 vol.

in-4º ou 8 vol. in-8º, 2e édit. 1822.

[27] Corrozet, Sauval, Félibien et Lobineau, l'abbé Leboeuf, Jaillot,

Ste-Foix, St-Victor, Piganiol de la Force, etc.

[28] D'après une ancienne tradition, dès le premier siècle de l'ère

chrétienne, et au temps des apôtres mêmes.

[29] Est-il besoin de rappeler qu'en 1840, grâce à M. Thiers, les

fortifications ont été relevées et plus formidables?

[30] Nous écrivions cette introduction avant les derniers évènements.

[31] Sauval est mort en 1670. Son livre, en 3 volumes in-fº, a pour

titre: _Recherches des Antiquités de la ville de Paris_.

APRÈS LES DEUX SIÈGES (1870-1871)

I

Le chapitre qu'on vient de lire était écrit, on le comprend, depuis

assez longtemps déjà, car notre livre allait être mis sous presse quand

éclata la guerre (juillet 1870). Au lendemain de l'armistice, nous

écrivions:

Ce paragraphe, qui nous avait paru si curieux à reproduire naguère, a

singulièrement perdu de son actualité et de son piquant aujourd'hui.

Dans Paris assiégé, dans Paris ville de guerre, plus de bourgeois

passionnés du luxe et du bien-être, plus de négociants et de banquiers

ne songeant qu'à la Bourse et aux affaires, mais des milliers et des

milliers de braves soldats, ardents à l'exercice et soucieux seulement

de bonnes armes, afin de pouvoir faire hardiment face à l'ennemi. Les

Parisiennes, elles aussi, ne se préoccupent plus, oh! plus du tout, de

la toilette, mais des graves devoirs de la mère de famille et des soins

de la ménagère, et simplement vêtues, courent dès le matin au marché à

moins qu'elles ne s'empressent pour aider ou suppléer au besoin la soeur

de charité dans les ambulances.

C'est donc en toute vérité qu'un éminent académicien auquel cette fois

on ne peut qu'applaudir, disait récemment dans une conférence au profit

des blessés: «Je ne vous dirai pas, comme on le répète trop, que vous

êtes sublimes, que vous emportez l'admiration du monde; non! Je vous

dirai simplement, ce qui est bien plus fort, selon moi, que vous êtes

redevenus honnêtes! Avec l'honnêteté a reparu un mot que je n'ai pas

entendu vingt fois en vingt ans sur les boulevards, et que je trouve

maintenant sur toutes les bouches; c'est le mot _devoir_. Vous

rencontrez un ami qui revient du rempart, fatigué, blêmi; vous le

plaignez: «Que voulez-vous,» mon cher, vous répond-il, il faut faire son

devoir.»

«.... Brave et cher Paris! je m'étonne toujours d'entendre dire qu'il

est triste d'aspect! Paris triste! Je ne l'ai jamais trouvé si beau!

Oui, ce Paris cerné, bloqué, bastionné, sans chemins de fer, sans

spectacles, sans gaz, et se découronnant par ses propres mains des

forêts qui l'environnent comme une veuve qui coupe sa chevelure en signe

de deuil, ce Paris me semble mille fois plus brillant que dans ses beaux

jours de fête!... Que dis-je? plus brillant même que dans ces

incomparables mois de l'Exposition universelle, où il donnait une

hospitalité si loyale et si cordiale à ceux qui l'égorgent aujourd'hui.

Car Paris alors n'exposait que son génie; aujourd'hui, il expose aux

yeux du monde quelque chose qui vaut mille fois plus que toutes les

merveilles de l'industrie, de la science et de l'art: son âme.»

Un confrère de M. E. Legouvé, M. Vitet, auquel nous devons tant de beaux

travaux sur l'art, faisant trêve à ses chères études, a écrit aussi sur

_Paris assiégé_ des pages éloquentes dont nous détachons avec bonheur ce

fragment: «... En attendant et quoi qu'on fasse, je demande à Paris de

reprendre au plus vite cette mâle attitude qui pendant six semaines lui

a fait tant d'honneur.... Laissons-là ces idées d'atermoiements, de

suspension de siége, d'armistice et d'accommodement; pensons à la

défense et ne pensons qu'à elle.

«Ne rêvez plus théâtres rouverts, promenades, voyages, libres

correspondances; ne laissez pas votre imagination savourer ces fruits

défendus; parcourez le rempart, et, du dehors surtout, regardez cette

ville à l'aspect si nouveau, si désolé, si nu, si grandiose et si fier.

Regardez cet immense espace qui vous sépare des bastions, puis, en

levant la tête, ces longues files horizontales qui vous transportent en

idée au fond des grandes landes ou devant les dunes de la mer.

«Il y a des gens à qui ce spectacle, ces audacieux travaux et ces canons

montrant leur gueule aux échancrures des tertres de gazon, causent une

sorte de serrement de coeur; qui en détournent les yeux, ne pensant

qu'aux douleurs et aux larmes dont ils ont devant eux le triste

avertissement. Sans me croire insensible, je confesse que chez moi le

premier mouvement devant ce Paris transfiguré est une sorte de

satisfaction intérieure que tout cela soit comme sorti de terre, si

promptement, si noblement, sous les yeux et avec le concours de cette

population frivole et généreuse. Tout n'est donc pas perdu, puisque de

tels élans partent encore de nous! Aussi, quand il m'arrive de penser

que peut-être nos maux auront un terme, et qu'on pourrait encore

s'occuper quelque jour des embellissements de Paris, le premier que je

rêve est de lui maintenir sa couronne guerrière, ses ponts-levis, ses

cavaliers et ses glacis immenses qui l'isolent et lui forment un si beau

piédestal. Cette parure lui sied, je veux qu'il la conserve.»

Nous sommes pleinement de l'avis de M. Vitet.

Ce qui rend mémorable à toujours cet effort prodigieux du patriotisme,

même non couronné par la victoire suprême, ce sont les épreuves que

Paris, le Paris des fêtes et des plaisirs et des jouissances (trop,

hélas! mais noblement expiées) a dû subir et qui, chose singulière!

semblent avoir échappé aux prévisions des écrivains cités par nous.

Faut-il parler de ces citadins habitués, routinés, si l'on me permet le

mot, aux délices de Capoue et, du jour au lendemain, condamnés aux plus

rudes exercices de la vie militaire, aux veilles de nuit sur le rempart

par la pluie, le vent, la neige, le froid (et quel froid!), et plus tard

à l'entrée en campagne par la saison la plus rigoureuse, quand le gel

fait que le fusil vous brûle presque les mains! Dirons-nous les

privations en tout genre et pour beaucoup si pénibles! Plus de lait,

plus d'oeufs, plus de légumes frais quand les autres vont s'épuisant

tous les jours comme la viande de cheval, d'ânon, de mulet; quand la

volaille devient un mythe, les gourmets ayant peine même à prix d'or[32]

à se procurer un chat maigre ou quelque rat d'égoût. Pouvons-nous

oublier les pauvres femmes, souvent si délicates, et dans l'intérêt du

ménage, par le temps le plus rude, pour obtenir un morceau de viande, ou

leur part de pommes de terre, se résignant à faire queue de longues

heures, des nuits entières parfois! Faction qui valait celle du rempart

et, s'il faut le dire même, tout autrement pénible souvent!

Aussi M. Cochin n'avait pas tort d'écrire dans le _Français_ (13

décembre 1870): «C'est encore un beau spectacle, un bon résultat, qui

fait honneur aux femmes plus qu'aux hommes, car ce mot que me disait un

jour un pauvre enfant est toujours vrai:

«Que fait ta maman?

«--Elle fait la soupe.

«--Et ton papa?

«--Il la mange.

«Celles qui font la soupe ont en ce moment une admirable vertu.»

Assurément. Toutes ces cruelles misères d'ailleurs, dont les écrivains

en question ne semblaient point s'être douté, elles ont été supportées

bravement, courageusement, gaîment même, non pas quelques semaines, mais

des mois et de longs mois.

[32] Quelques chiffres seulement. Un poulet ordinaire se vendait de 30 à

40 francs, un lapin idem; une oie ou une dinde 90 et 100 francs, la

livre de beurre 36 francs, un oeuf 2 fr. 50 et 3 francs (etc.). Quand

tant d'autres faisaient preuve d'un si généreux patriotisme, il faut

bien reconnaître que Messieurs les marchands de comestibles songeaient

surtout à faire leurs affaires en spéculant sur notre détresse!

II

Voilà donc ce que nous écrivions au lendemain du siége de Paris dont,

sans faire précisément l'histoire, nous racontions quelques épisodes

glorieux en les faisant suivre de considérations ou restrictions.

Celles-ci étaient relatives au caractère trop humain des vertus mêmes

que nous avions eu plaisir à louer; après M. Vitet, nous regrettions

que l'immense majorité, dans cette grande et noble ville, au milieu de

circonstances si graves, continuât de témoigner de sa profonde

insouciance au point de vue religieux, et, dans ce péril suprême, au

lieu d'invoquer l'intervention de Celui qui peut tout, parût s'étonner,

s'indigner qu'on essayât de la rappeler à son devoir en l'invitant à

lever ses mains vers le ciel. Nous déplorions la tolérance coupable du

gouvernement comme de la population en face de scandales d'impiété qui

auraient dû soulever l'indignation générale; nous étions comme forcé

d'attribuer le malheur de la défaite à cette demi-complicité comme à

l'orgueil insensé qui avait fait qu'en s'exaltant dans la confiance

exagérée de sa force, on n'avait jamais paru compter (au moins le grand

nombre) que sur soi-même et sur son courage aidé de bonnes armes,

chassepots et canons. Dans cette capitulation nouvelle et dernière,

hélas! qui avait été pour nous comme pour tout bon Français une

humiliation profonde et une si poignante douleur, il nous était

difficile de ne pas voir un châtiment, châtiment pour la France comme

pour Paris.

Mais combien nous étions loin de prévoir que, pour celle-ci, pour la

cité reine, ce n'était qu'un avant-goût, et comme un léger essai, une

sorte d'avertissement des justices d'en haut, avertissement qui,

dédaigné bien loin d'être compris, (témoin les élections attestant,

bientôt après, une aberration si prodigieuse et de si furieux instincts

de désordre,) allait attirer sur nous, par l'insurrection du 18 mars, un

tel déluge de calamités! On sait le reste et la folie furieuse de cette

tyrannie jacobine, socialiste, athée qui, pendant deux mois, a tenu la

France en échec et Paris dans un si rude esclavage en pillant les

caisses publiques, emprisonnant les prêtres et les notables, profanant

et dévastant les églises, forçant, sous peine de mort, les citoyens à

combattre pour une cause à leurs yeux exécrable et maudite. Puis, quand

enfin cette abominable cause semble définitivement perdue, ces

scélérats, les pires de tous, se vengent par des crimes sans nom, par

l'assassinat de sang-froid d'un archevêque, de prêtres vénérables, de

courageux magistrats, de pauvres soldats désarmés! Ils se vengent, les

infâmes, avec le concours des galériens et autres, par l'incendie allumé

sur tous les points de la capitale et par des moyens, comme avec un

ensemble qui annonce une satanique préméditation. Les paroles manquent

pour qualifier de tels forfaits qui rendront infâmes à jamais ces noms

de Commune, Communeux, Internationale, et, il faut bien le dire, font

maudire par la France, par l'Europe entière, ceux qui servent

d'instruments toujours dociles aux sectaires et révolutionnaires,

j'entends les _Parisiens_! Mais nous Parisien, et vraiment natif de la

grande cité, chose assez rare parmi ceux qui l'habitent, nous croyons

qu'à cela, il y a manque de réflexion comme de justice et nous sommes

heureux de voir que nous ne sommes pas seul de notre avis et que

d'autres aussi protestent. Nous ne pouvons qu'applaudir du coeur et des

mains au langage de M. Victor Cochinat, quand il dit dans la _Petite

Presse_ (juin 1871):

«Parmi les soixante mille insurgés qui ont été tués ou faits prisonniers

il n'y a pas six mille Parisiens réels. La plus grande partie de ces

routiers sont venus de l'étranger ou sont nés, hélas! dans nos

départements.

«Ce fait nous a été affirmé à Versailles, par un militaire de grande

compétence, sous les yeux duquel passent presque tous les fédérés qu'on

dirige vers nos ports.

«Oui, tous ces révoltés de l'ordre social sont en majorité de

nationalité étrangère, et--chose ennuyeuse à dire--c'est parmi les

irréguliers nés dans les départements que le Comité central a recruté la

partie la plus énergique de sa triste armée.

* * * * *

«Ce renseignement nous a soulagé, car enfin il était pénible de penser

que la ville aux moeurs si douces, cette patrie de l'élégance et de la

politesse fût le nid de tant de voleurs et de pétroleurs!

«Aussi, comme à l'avenir le gouvernement devra veiller sur tous ces

aventuriers, ces bohêmes et ces vagabonds qui viennent à Paris de tous

les coins de l'horizon!

«Ce sont eux qui forment les légions des guerres civiles, et qui se

montrent les exécuteurs les plus dociles et en même temps les plus

farouches des ordres de leurs exécrables chefs!

«Ils se soucient bien de Paris, de sa beauté, de ses richesses et de ces

monuments qui font sa grandeur! Ils sont étrangers! Pour gagner le

salaire avilissant que les chefs de l'_Internationale_ leur envoient

sous forme d'assistance, ils seront toujours prêts à porter le fer et le

feu dans la cité où ils se sont abattus.

* * * * *

«Singulière injustice!

Les Rues de Paris, tome troisième Biographies, portraits, récits et légendes · 第 7 / 25 段