Voici, pour terminer, le dramatique récit de la mort du marquis du

Montferrat, tué malheureusement dans une rencontre: «Et quand le marquis

fut à Messinople (Mosynopolis) ne tarda plus que six jours qu'il fit une

chevauchée par le conseil des Grecs de la terre, en la montagne de

Messinople, plus d'une grande journée loin. Et comme il eut été en la

terre et vint au partir, les Bougres (Bulgares) se furent assemblés de

la terre; et virent que le marquis était avec peu de gens; et vinrent de

toutes parts et l'assaillirent à l'arrière-garde. Et quand le marquis

ouït le cri, si sali (sauta) en un cheval tout désarmé une glave[22] en

sa main. Et quand il vint là où ils étaient assemblés, à

l'arrière-garde, si leur courut sus et les cacha (rejeta) une grande

pièce arrière. Là fut féru d'une sagette (_flèche_) parmi le gros du

bras et sous l'épaule mortellement, si qu'il commença moult à répandre

de sang. Et quand sa gent virent ce si se commencèrent fort à esmayer

(effrayer) et à déconfire et mauvaisement maintenir. Et cil (ceux) qui

furent entour le marquis le soutinrent. Et il perdit moult de sang. Si

commença à pâmer. Et quand ses gens virent qu'ils n'avaient nulle aide

de lui si se commencèrent à déconfire (débander) et à lui laisser. Ainsi

furent déconfits par cette mésaventure et cils qui restèrent avec lui

furent morts. Et le marquis eut la tête coupée; et la gent du pays

envoyèrent à Johannis (roi des Bulgares) la tête et ce fut une des plus

grandes joies qu'il eut oncques. Hélas! quel dommage en eut l'Empereur

et tous les latins de la terre de Roumanie, de tel homme perdre par

telle mésaventure, un des meilleurs chevaliers et des plus vaillants et

des plus larges (généreux) qui fut au remanant (reste) du monde. Et

cette mésaventure si advint en l'an de l'Incarnation mil deux cent

sept.»

Ce récit termine l'_Histoire de la Conquête de Constantinople_, par

Ville-Hardouin. La première édition imprimée parut à Venise en 1573; la

seconde, faite d'après celle-ci sans doute, fut publiée à Paris en 1585.

[21] En tête de son édition de la _Chronique de Ville-Hardouin_.

[22] Espèce d'épieu à bout ferré.

SAINT VINCENT DE PAUL

I

Cet homme de Dieu qu'on pourrait appeler, si l'expression ne semblait

hasardée, un saint surtout moderne, naquit, le 24 avril 1576, à

Ranquine, petit hameau du canton de Pouy, près de Dax (Landes). Son père

se nommait Guillaume de Paul et sa mère Bertrande de Moras. «Ses

premières années, dit Godescard, se passèrent à garder le troupeau de

son père qui, apercevant en cet enfant de bénédiction les dispositions

les plus rares, se détermina à le faire étudier et le mit en pension

chez les cordeliers d'Acqs.» Abelly, le bon évêque, de Rodez,

contemporain et ami de Vincent de Paul, et auteur d'une vie du Saint qui

passe pour un des chefs-d'oeuvre du genre, Abelly dit mieux encore:

«Quoique les perles naissent dans une nacre mal polie et souvent toute

fangeuse, elles ne laissent pas que de faire éclater leur vive blancheur

au milieu de cette bourbe qui ne sert qu'à en relever le lustre et faire

mieux connaître leur valeur. La vivacité d'esprit dont Dieu avait doué

notre jeune Vincent, commençant à paraître parmi ces bas emplois où il

était occupé, elle en fut d'autant plus remarquée; et son père reconnut

bien que cet enfant pouvait faire quelque chose de meilleur que de

mener paître les bestiaux!»

Ses progrès furent tels qu'au bout de quatre années, il entrait comme

précepteur chez M. de Commet, avocat de la ville. Son séjour dans cette

maison fut assez court malgré la grande estime qu'on lui témoignait; il

en sortit à l'âge de vingt ans pour se rendre à Toulouse où il fit son

cours de théologie. Sous-diacre et diacre en 1598, il fut ordonné prêtre

deux ans après.

En 1605, il dut faire un voyage à Marseille pour y recevoir une somme de

1500 livres qu'un ami lui avait léguée. Or, voici ce qui au retour lui

arriva et ce qu'il nous a raconté lui-même avec une singulière vivacité

de style et un rare bonheur d'expressions:

«Je m'embarquai, dit-il, pour Narbonne, pour y être plutôt et pour

épargner, ou pour mieux dire, pour n'y jamais être et pour tout perdre.

Le vent nous fut autant favorable qu'il fallait pour nous rendre ce

jour-là à Narbonne, qui était faire cinquante lieues, si Dieu n'eût

permis que trois brigantins turcs, qui côtoyaient le golfe de Lyon pour

attraper les barques qui venaient de Beaucaire, ne nous eussent donné la

chasse et attaqués si vivement que, deux ou trois des nôtres étant tués

et le reste blessé, et même moi qui eus un coup de flèche qui me servira

d'horloge tout le reste de ma vie, n'eussions été contraints de nous

rendre à ces félons. Les premiers éclats de leur rage furent de hacher

notre pilote en mille pièces, pour avoir perdu un des principaux des

leurs, outre quatre ou cinq forçats que les nôtres tuèrent; cela fait,

ils nous enchaînèrent, et après nous avoir grossièrement pansés, ils

poursuivirent leur pointe faisant mille voleries, donnant néanmoins

liberté à ceux qui se rendaient sans combattre, après les avoir volés;

et enfin chargés de marchandises, au bout de sept ou huit jours, ils

prirent la route de Barbarie, tanière et spélonque de voleurs sans aveu

du Grand-Turc, où étant arrivés il nous exposèrent en vente avec un

procès-verbal de notre capture, qu'ils disaient avoir été faite dans un

navire espagnol, parce que sans ce mensonge nous aurions été délivrés

par le consul que le roi tient dans ce lieu là, pour rendre libre le

commerce aux Français.... Les marchands nous vinrent, sur la place,

visiter tout de même qu'on fait à l'achat d'un cheval ou d'un boeuf,

nous faisant ouvrir la bouche pour voir nos dents, palpant nos côtes,

sondant nos plaies, et nous faisant cheminer le pas, trotter et courir,

puis lever des fardeaux, et puis lutter pour voir la force d'un chacun

et mille autres sortes de brutalités.

«Je fus vendu à un pêcheur qui fut contraint de se défaire bientôt de

moi, pour n'avoir rien de si contraire que la mer; et depuis, par le

pêcheur à un vieillard, médecin spagirique, souverain tireur de

quintessences, homme fort humain et traitable lequel, à ce qu'il me

disait, avait travaillé l'espace de cinquante ans à la pierre

philosophale. Il m'aimait fort et se plaisait à me discourir de

l'alchimie, et puis de sa loi, à laquelle il faisait tous ses efforts

pour m'attirer, me promettant force richesses et tout son savoir. Dieu

opéra toujours en moi une croyance de délivrance par les assidues

prières que je lui faisais, et à la Vierge-Marie, par la seule

intercession de laquelle je crois fermement avoir été délivré.

L'espérance donc et la ferme croyance que j'avais de vous revoir,

Monsieur, me fit être plus attentif à m'instruire du moyen de guérir la

gravelle, en quoi je lui voyais journellement faire des merveilles; ce

qu'il m'enseigna et même me fit préparer et administrer les ingrédiens.

«Je fus donc avec ce vieillard depuis le mois de septembre 1605 jusqu'au

mois d'août 1606, qu'il fut pris et mené au Grand-Sultan, pour

travailler pour lui, mais en vain; car il mourut de regret par les

chemins. Il me laissa à un sien neveu, vrai anthropomorphite, qui me

revendit bientôt après la mort de son oncle... Un renégat de Nice, en

Savoie, ennemi de nature, m'acheta et m'emmena en son temar (lisez

timar), ainsi s'appelle le bien que l'on tient comme métayer du

Grand-Seigneur, car là le peuple n'a rien, tout est au Sultan: le temar

de celui-ci était dans la montagne, où le pays est extrêmement chaud et

désert. L'une des trois femmes qu'il avait était Grecque chrétienne,

mais schismatique; une autre était Turque, qui servit d'instrument à

l'immense miséricorde de Dieu pour retirer son mari de l'apostasie, et

le remettre au giron de l'Église, et me délivrer de mon esclavage.

Curieuse qu'elle était de savoir notre façon de vivre, elle me venait

voir tous les jours aux champs, où je fossoyais; et un jour elle me

commanda de chanter les louanges de mon Dieu. Le ressouvenir du _Quomodò

cantabimus in terrâ alienâ_ des enfants d'Israël, captifs en Babylone,

me fit commencer, la larme à l'oeil, le psaume _Super flumina

Babylonis_, et puis, le _Salve Regina_ et plusieurs autres choses, en

quoi elle prenait tant de plaisir que c'était merveille. Elle ne manqua

pas de dire à son mari, le soir, qu'il avait eu tort de quitter sa

religion, qu'elle estimait extrêmement bonne, pour un récit que je lui

avais fait de notre Dieu, et quelques louanges que j'avais chantées en

sa présence: en quoi elle disait avoir ressenti un tel plaisir qu'elle

ne croyait point que le paradis de ses pères et celui qu'elle espérait

fût si glorieux, ni accompagné de tant de joie, que le contentement

qu'elle avait ressenti pendant que je louais mon Dieu; concluant qu'il y

avait en cela quelque merveille. Cette femme, comme un autre Caïphe, ou

comme l'ânesse de Balaam, fit tant par ses discours que son mari me dit

dès le lendemain qu'il ne tenait qu'à une commodité que nous nous

sauvassions en France; mais qu'il y donnerait tel remède que dans peu de

jours Dieu en serait loué. Ce peu de jours dura dix mois qu'il

m'entretint en cette espérance, au bout desquels nous nous sauvâmes avec

un petit esquif, et nous rendîmes, le 28 juin 1607, à Aigues-Mortes, et

tôt après en Avignon, où M. le vice-légat reçut publiquement le renégat,

avec la larme à l'oeil et le sanglot au coeur, dans l'église de

St-Pierre, à l'honneur de Dieu et édification des assistants[23].»

Cette narration est parfaite à tous égards. Nous y regrettons cependant

une lacune, relative à la bonne créature qui fut l'instrument de la

délivrance de saint Vincent de Paul. On aimerait à savoir ce qu'elle

devint, heureux d'apprendre qu'elle ne demeura point sur la terre

infidèle et fut récompensée de sa charité par la grâce de la conversion.

Vincent, après un voyage fait à Rome, sa dévotion satisfaite, revint en

France. Arrivé à Paris, il se logea dans le faubourg St-Germain, non

loin de l'hôpital de la Charité dont il allait souvent servir et

consoler les malades. Dans le même hôtel, habitait un juge du village de

Sore, dans le district de Bordeaux. Certain jour que ce juge était

sorti, une somme de 400 écus lui fut dérobée. On ne découvrit l'auteur

du vol que cinq ou six années après, parce qu'arrêté pour un autre

méfait, il avoua son premier crime, en proclamant l'innocence de Vincent

de Paul trop injustement accusé. En effet, le juge, exaspéré de sa

perte, n'avait pas craint d'accuser le saint prêtre qu'il décriait, par

cette calomnie, auprès de toutes ses connaissances et amis. «Le Saint,

dit l'hagiographe, se contenta de nier le fait, en ajoutant: «Dieu sait

bien la vérité.» Mais, d'ailleurs, il ne lui échappa aucune plainte

contre son accusateur.

Après avoir été quelque temps curé de Clichy, Vincent quitta cette

paroisse pour se charger de l'éducation des enfants de M. de Gondi,

comte de Joigny, général des galères de France. Il était depuis peu dans

cette maison quand il fut averti que ce seigneur devait provoquer en

duel un de ses ennemis. Suivant l'usage des temps chevaleresques, M. de

Gondi voulut entendre la messe avant d'aller se battre. Vincent, ayant

quitté l'autel, aborde le comte à la sortie de la chapelle, et lui dit:

«Souffrez, monsieur, souffrez que je vous dise un mot en toute humilité.

Je sais de bonne part que vous avez dessein d'aller vous battre en duel.

Mais je vous dis, de la part de mon Sauveur, que je vous ai montré

maintenant et que vous venez d'adorer, que si vous ne quittez ce mauvais

dessein, il exercera sa justice sur vous et sur votre postérité.»

Étonné d'abord de ce langage qui ménageait si peu son orgueil, le comte,

qui dans le fond du coeur était chrétien, se sentit touché, et en

remerciant l'homme de Dieu, déclara renoncer à son coupable projet.

Quelque temps après, Vincent donna la mission à Folleville, sur les

terres de la famille de Gondi, dans le diocèse d'Amiens, et les

résultats furent admirables. Cette même année, de l'aveu de son guide,

Bérulle, il quitta la maison du comte de Joigny pour aller desservir la

cure de Châtillon-les-Dombes, dans la Bresse. «On ne saurait croire tout

le bien que fit cet homme apostolique pendant le court espace de temps

(cinq mois) qu'il resta chargé de cette paroisse où, dans l'intérêt des

pauvres et des infirmes, il institua _une confrérie de charité_ devenue

le modèle de toutes celles qui s'établirent par la suite en France.»

Cédant aux instances de la comtesse de Joigny, Vincent de Paul revint

dans cette maison vers la fin de 1617; mais à la condition que, chargé

seulement de la haute surveillance de l'éducation des enfants, il aurait

toute liberté de se livrer à son goût pour les missions, ce qu'il fit

dans les diocèses de Sens, Soissons, Beauvais. Pendant les loisirs que

lui laissait l'intervalle entre les missions, il eut la pensée de

visiter les prisons où les forçats étaient détenus avant de partir pour

les ports de mer et fut grandement contristé de ce qu'il trouva: «Il

vit, dit un biographe, des malheureux renfermés dans d'obscures et

profondes cavernes, mangés de vermine, atténués de langueur et de

pauvreté et entièrement négligés pour le corps et pour l'âme.»

Vincent s'occupa avec zèle de l'une et de l'autre. Par les aumônes

qu'il recueillit, il améliora fort la situation matérielle des pauvres

prisonniers, et, par ses instructions pleines de simplicité et

d'onction, il n'aida pas moins au soulagement de leurs maux spirituels.

Le changement qui s'opéra chez ces malheureux fut tel qu'il frappa tous

les yeux; le comte de Joigny en entretint le roi Louis XIII qui voulut

que Vincent de Paul fût établi aumônier général des galères (8 février

1619). Deux années après, Vincent partit _incognito_ pour Marseille afin

de s'assurer par lui-même de l'état des forçats sur les galères, et se

dérober en même temps aux honneurs qu'on ne pouvait manquer de rendre à

sa dignité.

[23] Lettre écrite à M. de Commet (24 juillet 1607).

II

En 1623, à la suite d'une mission, il établit à Mâcon _deux Confréries

de Charité_ pour l'assistance des pauvres et des malades, mais non sans

grande difficulté d'abord comme on voit par une lettre écrite à

mademoiselle Legras qui fut sa principale et zélée auxiliaire dans ses

oeuvres: «Quand j'établis la _Charité_ à Mâcon, dit-il, chacun se

moquait de moi; on me montrait au doigt par les rues, croyant que je

n'en pourrais jamais venir à bout; et quand la chose fut faite, chacun

fondait en larmes de joie; et les échevins de la ville me faisaient tant

d'honneur au départ que, ne le pouvant porter, je fus contraint de

partir en cachette, pour éviter cet applaudissement; et c'est là une des

charités les mieux établies.»

L'année suivante, il fonda la congrégation des _Prêtres de la Mission_.

«L'on peut dire avec vérité que cette Congrégation a été en son

commencement comme le petit grain de sénevé de l'Évangile, qui, étant la

moindre entre toutes les semences, devient un arbre sur les branches

duquel les oiseaux peuvent se poser.» Ces prêtres furent aussi appelés

_Lazaristes_ par suite du don que fit à la compagnie naissante le prieur

de Saint-Lazare, Adrien Lebon, de sa maison et de tous ses biens pour

concourir à l'instruction et au soulagement, suivant le but de

l'institution, des peuples de la campagne. À la première ouverture que

Lebon lui fit à ce sujet, Vincent n'en pouvait croire ses oreilles.

«J'avais, dit-il, dans une de ses lettres, les sens interdits comme un

homme surpris du bruit d'un canon, lorsqu'on le tire proche de lui sans

qu'il y pense; il reste comme étourdi de ce coup imprévu et moi, je

demeurai sans parole, si étonné d'une telle proposition que lui-même

s'en apercevant me dit: _Quoi!_ vous tremblez?»

En effet, dans sa modestie, Vincent était comme épouvanté de la

proposition «si fort au-dessus, dit-il, de lui et des prêtres de sa

compagnie, qu'il se ferait scrupule d'y penser.» Il fallut deux années

au prieur de Saint-Lazare pour triompher des scrupules de Vincent et ce

ne fut qu'au mois de janvier 1632 que le vénérable bienfaiteur eut la

joie de mettre les Prêtres de la Mission en possession de ses biens. De

Lestocq, curé de saint Laurent, écrivait à ce sujet: «Dans les visites

que nous avons rendues plus de trente fois, l'espace de plus d'un an, à

M. Vincent, nous avons eu mille peines à l'ébranler et à le disposer à

accepter Saint-Lazare.» Vincent de Paul avait coutume de répondre à

ceux qui le pressaient de profiter de son crédit dans l'intérêt de sa

Congrégation: «Pour tous les biens de la terre je ne ferai jamais rien

contre Dieu ni contre ma conscience. La compagnie ne périra pas par la

pauvreté; je crains plutôt que, si la pauvreté lui manque, elle ne

vienne à périr.» Aussi vit-on, certain jour, Vincent de Paul refuser une

somme de 600,000 mille francs qu'on lui offrait pour construire une

nouvelle église. Il répondit «que les pauvres étaient trop nombreux en

ce moment et que les premiers temples que demande Jésus-Christ sont ceux

de la charité et de la miséricorde.»

Dès l'année 1634, il avait établi la Congrégation des _Filles de

Charité_, dites aussi soeurs de saint Vincent de Paul. «Ces filles,

disait admirablement le saint, n'ont ordinairement pour monastères que

les maisons des malades, pour cellule qu'une chambre de louage, pour

chapelle que l'église de leur paroisse, pour cloître que les rues de la

ville ou les salles des hôpitaux, pour clôture que l'obéissance, pour

grille que la crainte de Dieu, et pour voile qu'une sainte et exacte

modestie.» «Et cependant, comme dit très-bien la _Biographie_ de

Michaud, elles se préservent de la contagion du vice, et font germer

partout sous leurs pas la vertu.» Mêlées au monde, elles sont demeurées

les fidèles servantes de Dieu et n'ont point jusqu'ici dégénéré de la

ferveur de leur première et sainte institution.

Une des dernières fondations de saint Vincent de Paul, et qui n'est pas

la moins touchante, fut celle relative aux Enfants-Trouvés dont Abelly

nous dit: «On a remarqué qu'il ne se passe aucune année qu'il ne se

trouve au moins trois ou quatre cents enfants exposés tant en la ville

qu'aux faubourgs; et, selon l'ordre de la police, il appartenait à

l'office des commissaires du Chatelet de lever ces enfants... Ils les

faisaient porter ci-devant en une maison qu'on appelait la Couche, en la

rue Saint-Landry, où ils étaient reçus par une certaine veuve qui y

demeurait avec une ou deux servantes, et se chargeait du soin de leur

nourriture; mais ne pouvant suffire pour un si grand nombre, ni

entretenir des nourrices pour les allaiter ni nourrir et élever ceux qui

étaient sevrés, faute d'un revenu suffisant, la plupart de ces pauvres

enfants mouraient de langueur en cette maison, ou même les servantes,

pour se délivrer de l'importunité de leurs cris, leur faisaient prendre

une drogue pour les endormir, qui causait la mort à plusieurs. Ceux qui

échappaient à ce danger étaient ou donnés à qui les venait demander, ou

vendus à si vil prix, qu'il y en a eu pour lesquels on n'a payé que

vingt sous.... Et on a su qu'on en avait acheté pour servir aux mauvais

desseins de personnes qui supposaient des enfants dans les familles ou

(ce qui fait horreur) pour servir à des opérations magiques et

diaboliques.» Saint Vincent, touché de si grandes misères, dans sa

tendre compassion, avait recueilli un grand nombre de ces malheureuses

victimes du vice et de la misère, placées par lui dans diverses maisons.

Tout à coup il apprend que, par des motifs trop longs à développer ici,

on voulait abandonner les orphelins. L'homme de Dieu, sous le coup de

son émotion, convoque une assemblée générale des dames qui l'aidaient

dans ses bonnes oeuvres et, après avoir exposé nettement la situation,

il conclut en ces termes:

«Or, sus, Mesdames, la charité et la compassion vous ont fait adopter

ces petites créatures pour vos enfants; vous avez été leurs mères selon

la grâce, depuis que leurs mères selon la nature les ont abandonnées:

voyez maintenant si vous voulez aussi les abandonner. Cessez d'être

leurs mères pour devenir à présent leurs juges: leur vie et leur mort

sont entre vos mains: je m'en vais prendre les voix et les suffrages; il

est temps de prononcer leur arrêt et de savoir si vous ne voulez plus

avoir de miséricorde pour eux. Ils vivront si vous continuez d'en

prendre un charitable soin; et au contraire, ils mourront et périront

infailliblement si vous les abandonnez: l'expérience ne permet pas d'en

douter.»

À ces mots sortis du plus profond des entrailles et prononcés avec un

accent qu'on ne peut rendre, un frémissement parcourt l'assemblée, les

sanglots éclatent, des larmes coulent de tous les yeux et il est résolu

à l'unanimité que la bonne oeuvre sera continuée. Les orphelins étaient

sauvés!...

Quelques années après, eut lieu la création du vaste hospice de la

Salpêtrière pour lequel la reine, Anne d'Autriche, avait donné l'enclos

et la maison de ce nom où plus de cinq mille mendiants furent admis et

pourvus de toutes les choses nécessaires à la vie. Combien d'autres et

excellentes oeuvres dues à l'initiative de cet homme apostolique qui

savait si bien concilier le zèle avec la tolérance, ou mieux la charité!

Franchement opposé à la secte janséniste, «il sut, dit un de ses

historiens, sans jamais franchir les bornes d'une juste modération,

s'arranger si bien qu'il écarta l'erreur de tous les lieux dont la garde

était commise à ses soins.»

Saint Vincent de Paul parlait avec une merveilleuse onction, et l'on a

vu, par nos citations, comment il écrivait. Collet nous apprend que, de

son temps il existait encore plus de sept mille lettres du saint dont il

a écrit la vie. Vincent de Paul fut lié avec tous les personnages

illustres et vénérables de son temps, saint François de Sales, Olier, le

cardinal de Bérulle, Bossuet, etc., Anne d'Autriche qui, veuve de Louis

XIII et devenue régente, nomma Vincent président du tribunal de

conscience. On sait que l'homme de Dieu avait assisté le roi à son lit

de mort (1643).

Saint Vincent de Paul fut longuement éprouvé par la maladie, ainsi que

nous l'apprend l'évêque de Rodez: «Pour ne pas ennuyer le lecteur par le

récit de toutes les autres maladies que Dieu a envoyées de temps en

temps à M. Vincent pour exercer sa vertu, il suffira de dire qu'il y a

peu d'infirmités et d'incommodités corporelles qu'il n'ait éprouvées,

Dieu l'ayant ainsi voulu afin qu'il fût capable de compatir à celles du

prochain.... Mais pour venir à la plus grande et à la plus fâcheuse de

toutes les incommodités de M. Vincent, que l'on peut appeler une espèce

de martyre, qui a enfin terminé sa vie... il faut savoir qu'il a porté

l'incommodité de l'enflure de ses jambes et de ses pieds l'espace de

_quarante-cinq ans_; et elle était quelquefois si forte, qu'il avait

grand peine de se soutenir ou de marcher, et d'autres fois, si enflammée

et si douloureuse, qu'il était contraint de se tenir au lit... sur la

fin de l'année 1659, il fut obligé (à cause de son infirmité), de

célébrer en la chapelle de l'infirmerie; mais les jambes lui ayant enfin

manqué tout à fait en l'année 1660, qui fut sa dernière, il ne put plus

dire la sainte messe, mais il continua de l'entendre jusqu'au jour de

son décès quoiqu'il souffrît une peine incroyable pour aller de sa

chambre à la chapelle, étant contraint de se servir de potences

(béquilles) pour marcher.» Pendant les quatre dernières années de sa

vie, par suite de ses infirmités et de l'âge, il ne pouvait plus du tout

sortir. Après de cruelles souffrances, supportées avec une admirable

résignation, il expira dans la maison de Saint-Lazare, à l'âge de

quatre-vingt-cinq ans, (27 septembre 1660). «Il est mort sans fièvre et

sans accident extraordinaire, ayant cessé de vivre par une pure

défaillance de la nature, comme une lampe qui s'éteint insensiblement

quand l'huile vient à lui manquer... Ayant rendu le dernier soupir, son

visage ne changea point, il demeura dans sa douceur et sérénité

ordinaire, étant dans sa chaise en la même posture qu'il eût sommeillé.»

(ABELLY). Les grands et le peuple, la cour et la ville, disent les

biographes, les magistrats et les religieux versèrent des larmes à la

nouvelle de sa mort. Jamais on n'avait entendu un concert si unanime de

louanges. Et ce concert il s'est continué jusqu'à nos jours; ce grand

homme de bien est vénéré, malgré sa qualité de saint[24], même des

incroyants, de ceux tout au moins qui, victimes de l'erreur, auraient

honte de l'injustice et de la grossière impiété.

Une anecdote encore avant de terminer. Ce ne fut point sans effort que

notre Saint arriva à ce haut degré de vertu, témoin ce qu'il racontait

lui-même: «Je m'aperçus, dit-il, en m'examinant, d'une certaine rudesse

et brusquerie de manières surtout avec les grands du monde et je sentis

qu'il y avait nécessité d'y apporter remède. Je m'adressai alors à

Notre-Seigneur et je le priai instamment de me changer cette humeur

sèche et rebutante et de me donner un esprit doux et bénin.»

Le Saint fut exaucé et sut dès lors si bien veiller sur lui-même que sa

douceur et son affabilité passèrent en commun proverbe[25].

Saint Vincent de Paul, au reste, ne recommandait rien tant que la

douceur «étant, dit Abelly, comme la fleur de cette divine vertu de

charité, qui relève d'autant plus par son excellence qu'il y a plus de

difficulté à réprimer les saillies de la nature qui se couvre souvent du

manteau du zèle pour se laisser aller plus librement aux emportements de

ses passions.

Les Rues de Paris, tome troisième Biographies, portraits, récits et légendes · 第 6 / 25 段