Sur ces entrefaites, Vaucanson arrive au milieu des groupes, soit par un

effet du hasard, soit par un dessein prémédité, afin de les éclairer et

de démontrer aux ouvriers que leurs alarmes n'étaient nullement fondées

et qu'ils se méprenaient sur la nature de ses inventions. Il se voit

accueilli par des injures et des huées, puis les pierres commencent à

pleuvoir. Contraint à la retraite par cette grêle de projectiles dont

plus d'un l'atteint, il lance en fuyant, comme le Parthe, sa flèche,

c'est-à-dire cette menace aux assaillants:

--Vous prétendez que vous seuls êtes capables d'exécuter un dessin; eh

bien! je prouverai le contraire, car j'en chargerai un âne.

En effet, bientôt après, il fit construire une machine avec laquelle un

âne exécutait un dessin à fleurs et par là coupa court aux intrigues

dont le gouvernement se voyait assiégé et qui avaient pour but d'obtenir

de nouveaux priviléges pour les fabriques, dont les ouvriers,

disait-on, pour exécuter leurs travaux, devaient être doués d'une

intelligence peu commune.

Vaucanson s'occupa ensuite d'un automate des plus curieux et dans

l'intérieur duquel on devait voir s'opérer tous les phénomènes de la

circulation du sang, cette récente et admirable découverte d'Harvey. Le

roi Louis XV avait fort encouragé l'artiste (on peut certes lui donner

ce nom), dans l'exécution de ce travail qui inspirait à Voltaire ces

vers qui ne sont point des pires qu'il ait faits:

Le hardi Vaucanson, rival de Prométhée,

Semblait, de la nature imitant les ressorts,

Prendre le feu des cieux pour animer les corps.

Comme poésie c'est pauvre sans doute, mais il y a du vrai dans la

pensée. Vaucanson cependant n'acheva pas cette machine, dégoûté, dit-on,

par les lenteurs qu'éprouvaient les ordres du roi: c'est-à-dire qu'il ne

touchait pas l'argent qui lui avait été promis. Cette bureaucratie est

toujours et en tout temps la même.

Attaqué par une cruelle maladie, dont il souffrit pendant plusieurs

années, Vaucanson, presque jusqu'au dernier jour, s'occupa de ses

travaux et en particulier de l'exécution d'une machine inventée pour

composer la chaîne sans fin. De son lit de douleur, où il languit

pendant dix-huit mois, il surveillait le travail des ouvriers, répétant

incessamment:--Hâtez-vous, hâtez-vous! pas de temps à perdre; je ne

vivrai pas assez peut-être pour expliquer toute mon idée.

Enfin son état s'aggravant de plus en plus, il prêta l'oreille aux

exhortations de parents chrétiens qui, avec le courage et la sincérité

de la vraie affection, lui rappelaient ces croyances et ces devoirs

qu'il avait un peu trop négligés, soit par l'entraînement de la science,

soit par l'influence de certaines et fatales amitiés. Docile à leurs

conseils, il accueillit avec reconnaissance la visite du prêtre auquel

il se confessa et mérita que sur sa tombe, placée dans l'église

Sainte-Marguerite, on inscrivît cette épitaphe:

_Bonis omnibus, pietate, caritate, verecundiâ, flebilis._

Vaucanson, par son testament avait légué son cabinet à la reine

Marie-Antoinette. Par suite de regrettables malentendus, le legs n'ayant

point été accepté, le cabinet fut dispersé et les merveilles qui le

composaient se trouvent aujourd'hui dans les divers musées de l'Europe.

Une jolie anecdote pour terminer. Vaucanson, à la demande de Marmontel,

avait fait pour la _Cléopâtre_ de celui-ci, tragédie plus que médiocre,

un aspic qui sifflait en mordant le sein de la reine.

--Que pensez-vous de cette pièce? demanda un spectateur à son voisin.

--Moi, je suis de l'avis de l'aspic! fut-il répondu.

Ce mot inspira-t-il à Lebrun son épigramme?

Au beau drame de Cléopâtre

Où fut l'aspic de Vaucanson,

Tant fut sifflé qu'à l'unisson

Sifflaient et parterre et théâtre;

Et le souffleur, oyant cela,

Croyant encor souffler, siffla.

SAINT VICTOR

Peu après le massacre de la légion thébaine, le césar Maximien vint à

Marseille où, comme la bête féroce plus terrible quand elle a goûté du

sang, il déclara avec une fureur nouvelle la guerre aux chrétiens, aux

_Christocoles_, comme il les appelait par dérision. Dès le lendemain de

son arrivée, il fait annoncer que tous ceux qui refuseront de sacrifier

aux idoles périront par les plus cruels supplices. Au milieu de la

consternation que ces menaces répandent dans la ville, Victor, soldat

chrétien que la foi rend intrépide, court de maison en maison, pour

raffermir et consoler ses frères. Arrêté dans ce pieux office, il est

traîné devant le tribunal militaire où d'un visage assuré, d'une voix

ferme, il se déclare hautement, hardiment chrétien. Alors du milieu de

la multitude païenne qui se pressait autour du tribunal, s'élèvent des

cris et des murmures qui bientôt sont des malédictions et des outrages.

Le préfet militaire ordonne que la cause, la première sans doute depuis

l'entrée du César, soit renvoyée à celui-ci. Victor en effet comparaît

devant Maximien qui, tour à tour employant les promesses et les menaces,

le presse de sacrifier aux idoles; mais le martyr ne répond à ces

sollicitations que par une généreuse profession de foi:

--Je suis le soldat du Christ, dit-il, de Jésus, Seigneur et Sauveur,

qui par amour pour nous s'est fait homme! Mort parce que lui-même l'a

voulu de la main des impies, et ressuscité le troisième jour par la

toute puissance de sa vertu divine, il est remonté au ciel où il règne

et règnera éternellement. Lui seul est Dieu, lui seul mérite nos

adorations et nos hommages!

Maximien, plein de colère, ordonne que le brave soldat soit à l'instant

dépouillé de ses vêtements et qu'on lui ôte ses armes. Après cette

espèce de dégradation, le légionnaire, les mains liées derrière le dos,

devra être promené par toute la ville pour y être livré aux risées et

aux insultes de la populace. Mais Victor, le front serein, souriait aux

insulteurs dont plusieurs aux outrages joignaient les coups, et

s'applaudissait de souffrir pour Jésus-Christ.

Après qu'il eût été ainsi quelque temps le jouet de cette sauvage

multitude, le Martyr, souillé de boue et de crachats, tout déchiré et

tout sanglant, est ramené au tribunal du préfet militaire. Là de nouveau

on le presse de sacrifier aux idoles:

«Après avoir appris par une première expérience, lui dit le président,

ce qu'il en coûte de désobéir en oubliant ce que tu dois à César et à la

République, oseras-tu bien t'obstiner encore? Seras-tu assez aveugle

pour dédaigner la faveur des Dieux et celle de notre invincible prince,

assez insensé pour sacrifier toutes les joies du monde, la gloire,

l'honneur et la vie même qui est d'un si grand prix, à je ne sais quel

Jésus, obscur malfaiteur que les Juifs eux-mêmes, ses compatriotes, ont

crucifié? Voudras-tu de gaîté de coeur attirer sur toi la colère des

Dieux et des hommes; et, en désespérant tous ceux qui te sont chers, te

condamner toi-même à la plus cruelle des morts? Va, crois-moi plutôt,

renonce à cette chimère d'un Dieu que tu n'as jamais vu, qui toujours

d'ailleurs a vécu pauvre et misérable, et par sa triste fin a prouvé

combien faible était sa puissance. Si tu obéis, non-seulement par cet

acte de sagesse tu évites l'horreur des supplices, mais tu t'acquiers la

bienveillance de César et tu peux espérer de te voir un jour porté aux

plus hauts honneurs. Que si follement au contraire tu t'obstines,

malheur à toi, malheur! Pour cette gloire chimérique que tu rêves, il

faut t'attendre au sort du Crucifié et même à une destinée pire.

Victor inébranlable, et le coeur plein de l'esprit divin qui se reflète

sur son visage intrépide, répond:

«Pourquoi ces injustes reproches au sujet de César et de la République;

jamais je n'oubliai, le ciel m'en est témoin, ce que je dois à l'une et

l'autre. Chaque jour, je prie, matin et soir, pour le salut de notre

prince et la conservation de tout l'empire; chaque jour, devant Dieu

j'immole ces hosties spirituelles pour la prospérité de l'état.»

Après avoir montré ce qu'étaient les faux dieux, tous abominables et

infâmes non moins qu'impuissants, le Martyr repousse éloquemment les

attaques dirigées contre Jésus-Christ qu'il glorifie en ces termes:

«Oui, ce doux Sauveur s'est fait homme, mais, en se revêtant de notre

chair mortelle, il n'a rien perdu de sa divinité; car, dans les

merveilles de sa vie, il nous a laissé un modèle accompli de toutes les

vertus, un immortel exemple à imiter. S'il a voulu être ici bas le plus

pauvre de tous, lui si riche, c'est afin d'enrichir les indigents. Par

sa mort glorieuse et toute volontaire, il a acquitté pour toujours notre

dette envers son père. Oh! qu'elle est riche cette pauvreté qui, quand

il lui a plu, sut nourrir tout un peuple avec quelques poissons! Qu'elle

est forte cette faiblesse qui a guéri tant de langueurs et tant

d'infirmités! Qu'elle est vivante cette mort qui nous ressuscite, nous

tous qui croyons!

»Et, pour que vous ne puissiez douter de la vérité de toutes ces choses,

elles ont été prédites dès le commencement et appuyées par un grand

nombre de miracles. Puis, si vous savez en bien juger, combien il est

grand celui à qui tout l'univers obéit! celui dans lequel il n'y a ni

ombre ni défaut, dont la charité accueille tous ceux qui le veulent et

dont nul ne peut tromper l'infaillible justice.

»Lequel de vos dieux lui est semblable? Lequel peut lui être comparé?

Lui qui a fait les cieux et la terre et tout ce qu'ils renferment selon

la parole du prophète. Les dieux des nations au contraire ne sont que

des démons et ils brûlent et brûleront éternellement dans les flammes

inextinguibles avec leurs adorateurs.

»C'est pourquoi, vous tous, hommes prudents, hommes doctes, dans la

plénitude de votre raison et le calme de votre esprit (afin de ne pas

vous perdre à jamais), examinez la vérité de ce que je vous déclare et

dont vous serez bientôt, Dieu aidant, convaincus. Et alors obéissez à

votre très saint, très clément, très juste Créateur et Sauveur, dont

l'humilité, si vous adhérez de coeur à sa loi, vous élèvera, dont la

pauvreté vous enrichira, dont la mort vous fera vivre de la vraie vie en

attendant la gloire de la bienheureuse immortalité.»

Ce discours du nouvel Étienne ne fit qu'irriter davantage les juges et

l'auditoire. Astérius, le juge principal, ordonne que Victor soit mis à

la torture. Pendant que les bourreaux déchiraient ses membres sanglants,

le saint Martyr, les yeux levés au ciel, remerciait Jésus de l'éprouver

par ces souffrances qu'il bénissait comme une grâce. Alors le divin

Sauveur, attendri par ce zèle sublime, apparut à son vaillant athlète,

et, lui montrant le signe de la victoire, la croix qui rayonnait entre

ses mains divines, il dit:

--Paix à toi, Victor, je suis Jésus qui souffre dans mes saints les

tourments et les injures. Continue et sois ferme; moi qui suis ta force

dans le combat, je serai ta récompense après la victoire.

À la voix du Sauveur, les souffrances du Martyr cessèrent soudain. Son

coeur fut inondé d'une joie céleste qui faisait resplendir son visage et

s'exhalait en actions de grâces pour son divin Visiteur.

Les licteurs, épuisés de fatigue autant qu'étonnés de voir la

merveilleuse constance du Martyr, durent s'arrêter. Victor fut conduit à

la prison et jeté dans un cachot, lieu horrible où le jour n'arrivait

pas, où l'air manquait. Mais là encore, il se vit fortifié par les

consolations divines; des anges, envoyés par le Sauveur, vinrent le

visiter, et, au milieu de la nuit la plus profonde, la prison s'illumina

soudain d'une clarté céleste. Trois soldats préposés à la garde de

Victor, éblouis de cette lumière miraculeuse, tombent aux pieds du

martyr, et se frappant à l'envi la poitrine, en confessant Jésus

crucifié, ils demandent le baptême. Victor, délivré déjà de ses chaînes,

après avoir instruit en quelques mots, comme les circonstances le

permettaient, les nouveaux convertis, les conduit à une fontaine voisine

et répand tour à tour sur leurs têtes, pieusement inclinées, l'eau qui,

par la vertu des paroles saintes, fait les païens enfants de l'Église;

puis tous reviennent à la prison. Le matin venu, la nouvelle de cette

prodigieuse conversion se répandit dans toute la ville. Maximien, l'un

des premiers, en est instruit; transporté d'une rage nouvelle, forcené

de colère, surtout contre Victor qu'il accuse de ce qu'il appelle la

trahison des autres, il fait venir le Martyr et les soldats convertis en

sa présence et leur ordonne de sacrifier immédiatement, montrant tout

prêts les bourreaux armés du glaive en cas de refus.

--Nous sommes chrétiens, répondent avec Victor les nouveaux convertis,

Alexandre, Félicien, Longin; nous ne manquerons pas aux promesses de

notre récent baptême! Nous ne pouvons offrir l'encens aux idoles.

Les trois soldats à l'instant sont égorgés; mais Victor est réservé à de

plus cruelles épreuves. On le livre aux licteurs qui, armés de nerfs de

boeufs et de bâtons, le frappent furieusement et sans relâche. Mais le

sang coule en vain, les instruments du supplice tombent par la fatigue

des mains des bourreaux sans qu'ils aient pu triompher de la constance

du Martyr. On le reconduit dans sa prison. Trois jours après, Maximien

le fait amener de nouveau devant lui, puis il ordonne qu'un autel de

Jupiter soit apporté. Alors s'adressant à Victor:

--Offre l'encens au grand Jupiter, et, par cet honneur rendu au

Souverain des Dieux, rachète ton crime et rentre en grâce auprès de

nous.

Victor garde le silence, mais tout bouillant au dedans d'une généreuse

colère, il s'avance comme pour obéir vers l'autel que portait le prêtre

et d'un coup de pied il le jette à quelques pas. Maximien, par la

violence de sa colère, reste quelques instants muet et comme interdit,

puis avec un geste terrible, il crie aux licteurs:

--Qu'on coupe le pied du sacrilége!

L'ordre est exécuté. Pendant la cruelle opération, le Martyr, joignant

les mains, le visage radieux, s'applaudit de pouvoir offrir au Seigneur

Jésus ce sanglant débris comme les prémices de son corps.

Le César cependant regardait d'un oeil farouche le Martyr, et paraissait

hésiter, sans doute incertain sur le choix du supplice qui pourrait

rendre la mort plus douloureuse. Enfin, comme fixé, il sourit d'une

façon sinistre et dit aux licteurs:

--À la Boulangerie publique cet impie et qu'il soit broyé sous les

meules. Allez!

Les licteurs s'éloignent entraînant ou plutôt portant Victor, toujours

calme et souriant, et qu'on peut suivre à la trace du sang qui coule à

flots de l'horrible blessure. Le Martyr n'a pas l'air de s'en

apercevoir. On arrive à la Boulangerie publique où de lourdes meules,

mises en mouvement par une machine et par des esclaves, servaient à

broyer le grain qu'on versait par monceaux sur l'arène. À la place du

grain, c'est Victor qu'on étend sur la dalle où la meule passe et

repasse; bientôt on entend crier les os du Martyr et son sang jaillit

de tous les membres et du tronc, comme le jus sort des raisins mûrs

quand on les foule. Et le Martyr, les mains jointes, autant qu'il le

peut, continue à prier. Mais soudain on entend un affreux craquement;

les meules s'arrêtent et les esclaves font de vains efforts pour les

ébranler. Ils y renoncent bientôt en reconnaissant que la machine, par

un miracle à ce que crurent les chrétiens, s'était brisée soudainement.

Cependant le Martyr respirait encore et ses regards toujours aussi

sereins disaient assez que dans ce corps, qui n'était plus que tronçons

et débris, l'âme, comme dans une forteresse ruinée la sentinelle

héroïque, l'âme restait invaincue. Le Martyr n'eut pas besoin de ranimer

son courage pour le dernier combat que devait couronner la victoire. Un

licteur s'étant approché:

--Par Jupiter, s'écria-t-il, il vit encore; mais ses membres sont donc

d'airain ou de fer! Nous allons voir pourtant.

Et d'un coup de hache, il sépara la tête du saint de son corps, si l'on

pouvait appeler encore de ce nom cette masse informe et sanglante

aplatie par la meule. Au même instant, on entendit une voix céleste qui

disait:

--Heureux Victor, tu as vaincu, tu as vaincu!

Maximien cependant n'était point satisfait encore; car il lui fallait

bien confesser sa défaite. Espérant au moins triompher des morts

puisqu'il n'avait pu vaincre les vivants, il ne permit pas qu'on

ensevelît les corps des Martyrs.

--Non, dit-il, on sait la folie des Christocoles qui en feraient des

reliques et des dieux à leur mode. Que les corps des rebelles soient

jetés à la mer pour être la pâture des poissons, digne sépulture de ces

impies.

L'ordre fut exécuté; mais les anges du Seigneur veillaient sur les

saintes dépouilles et, protégées par eux, elles furent portées

rapidement vers le rivage opposé où de pieux chrétiens s'empressèrent de

les recueillir. On les déposa avec les cérémonies accoutumées au fond

d'une crypte creusée dans le rocher; et là Dieu glorifia ses héros par

de nombreux miracles dus à leur intercession[20].

[20] _Acta Sanctorum._

VILLE-HARDOUIN

La famille de Ville-Hardouin, une des plus illustres de la Champagne,

habitait le château de ce nom, à une demi-lieue de l'Aube, entre Arcis

et Bar. C'est là que naquit Geoffroy vers 1164, d'autres disent 1167.

Lorsque Foulques, curé de Neuilly, prêcha la quatrième croisade,

Geoffroy, chef de la famille, remplissait les fonctions de maréchal de

Champagne et son noble caractère lui avait conquis l'estime universelle.

L'un des premiers, il prit la croix à l'exemple du jeune et brillant

Thibaut, comte de Champagne, son suzerain et chef désigné de la

croisade. Mais Thibaut ne devait pas voir la Terre Sainte. Pendant qu'il

faisait ses préparatifs de départ, tombé malade, il se mit au lit et,

peu de temps après, il serrait pour la dernière fois la main au maréchal

de Champagne qui nous a raconté cette mort prématurée en quelques lignes

émues.

La croisade perdait ainsi son chef et plusieurs semblaient découragés;

mais Ville-Hardouin, non moins éloquent et insinuant que brave,

diplomate autant que guerrier, sut réunir en faisceau toutes les

volontés déjà détournées de leur but. Envoyé en ambassade à Venise, il

se concilia la sympathie du doge et des sénateurs, et obtint, avec les

navires de transport nécessaires aux croisés, des secours considérables

en hommes et chevaux. Le doge Dandolo lui-même, vieillard presque

octogénaire, voulut commander les troupes de la République, et prit en

grande affection le maréchal ce qui aplanit bien des difficultés. On

sait que, par un concours inattendu de circonstances et certaines

ambitions aidant, la croisade, détournée de son premier but, aboutit à

la prise de Constantinople et à la fondation d'un empire latin dans

cette ville en faveur de Baudouin, comte de Flandre. Après un règne fort

court, celui-ci eut pour successeur son frère Henri, gendre du marquis

de Montferrat, Boniface, qui avait été le chef de la croisade en

remplacement de Thibaut, et au lendemain de la victoire, avait obtenu

pour sa part la royauté ou principauté de Thessalonique. Il tenait

Ville-Hardouin en très haute estime, et l'appelant dans son royaume, il

lui fit don de plusieurs cités formant ensemble un domaine considérable

où le maréchal de Champagne mourut en 1213.

«Ce serait ici le lieu, dit excellemment Du Cange dans son _Éloge de

Ville-Hardouin_[21], d'étaler les belles qualités qui le firent admirer

et le rendirent recommandable même parmi les étrangers: sa piété envers

Dieu, sa prudence et sa dextérité dans les affaires qui le firent

réputer, en plusieurs occasions où il porta la parole, comme le mieux

disant, le plus éloquent et le plus judicieux de son temps, son courage

et son adresse dans la conduite des armées, sa fidélité inviolable

envers ses princes, et tant d'autres vertus qui éclatent dans toute la

suite de l'_Histoire_ qu'il a dressée non tant de cette fameuse

conquête, comme de ses belles actions, lesquelles toutefois il a

décrites avec tant de retenue et de candeur qu'il est aisé de juger

qu'il en a plus passé sous silence qu'il n'en a mis au jour. Mais il

suffit que lui-même ait dressé matière à ses louanges et qu'à l'exemple

de ces grands capitaines des siècles passés qui ont mieux aimé rédiger

eux-mêmes les principales actions de leur vie que d'en laisser la charge

à des écrivains ignorants, il ait laissé à la postérité de quoi relever

sa mémoire par ce monument qui durera plus que le marbre et le bronze.»

Citons, comme un spécimen du langage de Ville-Hardouin, ce passage

relatif à la prise de Constantinople. Il suffira de modifier non le

style, mais l'orthographe, pour qu'il soit intelligible à la plupart des

lecteurs. «.... Et les autres gens, qui furent espandus parmi la ville,

gagnèrent. Et fut si grand le gain fait que nul ne vous en saurait dire

la fin, et d'or et d'argent, et vaisselemente, et de pierres précieuses,

et de corps saints (reliques), et de draps de soie, et de robes vaires

(multicolores), grises et hermines, et tous les chers avoirs qui oncques

furent trouvés en terre. Et bien témoigne Geoffroy de Ville-Hardouin, le

maréchal de Champagne, à son escient et pour vérité, que, puis que le

monde fut estoré (créé), ne fut tant gagné en une ville. Chacun prit

hôtel tant comme lui plut, car il y en avait assez.

«Ainsi se hébergèrent les pèlerins (croisés) et les Vénitiens. Et fut

grande la joie de l'honneur et de la victoire que Dieu leur avait

donnée. Et bien en durent Notre-Seigneur louer, car ils n'avaient pas

plus de _vingt mille_ hommes d'armes, et par l'aide de Dieu, en avaient

pris plus de _trois cent_ mille, et en la plus forte ville du monde qui

grande ville fut et la mieux fermée.

«Lors fut crié par tout l'ost, de par le marquis de Montferrat, qui sire

(chef) était de l'armée et des autres barons: que tous les avoirs qu'ils

avaient gagnés fussent apportés ensemble, si comme ils l'avaient assuré

et juré et fait sous peine d'escommuniement. Et furent nommés le lieu en

trois églises; et le mit-on en la garde des Français et des Vénitiens et

des plus loyaux qu'on put trouver. Lors commencèrent à apporter le gain

et mettre ensemble. Les uns apportèrent bien, les autres mauvaisement;

car convoitise, qui est racine de tous maux, ne leur laissa (permit).

Ainsi commencèrent d'ici en avant les convoiteux à retenir des choses et

Notre Sire les commença moins à aimer qu'il n'avait devant fait. Ha!

comme ils s'étaient loyalement maintenus jusqu'à ce point! Et Notre Sire

leur avait bien montré, car de toutes leurs affaires les avait Dieu

exaucés et honorés sur toutes les autres gens. Et maintes fois ont mal

les bons pour les mauvais.»

Au fond, ce qui ressort le plus clairement de ce récit, c'est que la

grande cité prise par les croisés fut entièrement pillée. C'était le

droit de la guerre à cette époque. Il faut se féliciter que le progrès

des moeurs condamne de plus en plus aujourd'hui ces façons d'agir, et

que les nations civilisées soient unanimes à considérer le pillage d'une

ville, d'une capitale en particulier, comme un procédé sauvage, un abus

odieux de la victoire qui ferait honte à Attila lui-même. Revenons au

Chroniqueur.

Les Rues de Paris, tome troisième Biographies, portraits, récits et légendes · 第 5 / 25 段