--Oh! mon pauvre Urbino, je ne veux pas que tu sois malheureux après

moi! et il lui donna à l'instant 2,000 écus.

Durant toute la maladie d'Urbino, il ne le quitta pas, le soigna comme

il eût fait d'un parent et le pleura comme un frère. Mais si douloureuse

qui lui fût cette mort, on est heureux de voir que, par une grâce

spéciale de la Providence, il y vit un motif pour raviver sa foi plutôt

que pour se décourager, témoin cette lettre en réponse à Vasari qui lui

avait écrit pour le consoler:

«Messer Giorgio, mon cher ami, j'écrirai mal; cependant il faut que je

vous dise quelque chose en réponse à votre lettre. Vous savez comment

Urbino est mort; ça été pour moi une très-grande faveur de Dieu et un

chagrin bien cruel. Je dis que ce fut une faveur de Dieu, parce que

Urbino, après avoir été le soutien de ma vie, m'a appris non-seulement à

mourir sans regret, mais même à désirer la mort. Je l'ai gardé vingt-six

ans avec moi et je l'ai toujours trouvé parfait et fidèle. Je l'avais

enrichi, je le regardais comme le bâton et l'appui de ma vieillesse, et

il m'échappe en ne me laissant que l'espérance de le revoir en paradis.

J'ai un gage de son bonheur dans la manière dont il est mort. Il ne

regrettait pas la vie, il s'affligeait seulement en pensant qu'il me

laissait accablé de maux, au milieu de ce monde trompeur et méchant. Il

est vrai que la majeure partie de moi-même l'a suivi et tout ce qui me

reste n'est plus que misères et que peines. Je me recommande à vous.»

Je ne sais rien de plus admirablement touchant que cette lettre qui

atteste tout à la fois une sensibilité si vraie et une résignation si

courageuse. Michel-Ange survécut six années à Urbino. Pendant l'année

1562, à plusieurs reprises, il souffrit de graves indispositions. Puis,

au commencement de l'année 1563, sa santé s'altéra de plus en plus; la

fièvre le força de s'aliter et, le 17 février, il expira, à l'âge de 89

ans, après avoir dicté ce testament où l'homme tout entier se retrouve:

«Je laisse mon âme à Dieu, mon corps à la terre, et mes biens à mes plus

proches parents.»

Le poète, d'ailleurs si vraiment poète d'_Il Pianto_, a-t-il donc tout à

fait raison quand il dit, dans son sonnet sur Michel-Ange?

Hélas! d'un lait trop fort la Muse t'a nourri,

L'art fut ton seul amour et prit ta vie entière;

Soixante ans tu courus une triple carrière,

Sans reposer ton coeur sur un coeur attendri.

Pauvre Buonarroti! ton seul bonheur au monde

Fut d'imprimer au marbre une grandeur profonde,

Et, puissant comme Dieu, d'_effrayer comme lui_.

Aussi, quand tu parvins à ta saison dernière,

Vieux lion fatigué, sous ta blanche crinière,

Tu mourus longuement _plein de gloire et d'ennui_.

Dieu ne veut effrayer que les méchants et même pour eux, dès qu'ils se

repentent, il a dans sa miséricorde des trésors de bouté. Michel-Ange

mourut _plein de gloire_ sans doute, mais non pas _plein d'ennui_,

témoin cet admirable sonnet qu'il écrivait trois ans avant sa mort, et

qu'on lit avec plusieurs autres dans une lettre adressée à Vasari:

«Porté sur une barque fragile, au milieu d'une mer orageuse, j'arrive au

port commun où tout homme vient rendre compte du bien et du mal qu'il a

faits.

«Maintenant je reconnais combien mon âme fut sujette à l'erreur en

faisant de l'art son idole et son souverain maître.

«Pensers amoureux, imaginations vaines et douces, que deviendrez-vous

maintenant que j'approche de deux morts, l'une certaine, l'autre

menaçante?

«Ni la peinture ni la sculpture ne peuvent suffire pour calmer une âme

qui s'est tournée vers toi, ô mon Dieu, qui as ouvert pour nous tes bras

sur la croix.»

Ne sent-on pas ici le calme d'une grande âme battue naguère par les

orages, mais pour laquelle la lumière s'est faite de plus en plus, et

qui, dans la sérénité de sa foi, dans la certitude de son espérance,

n'aspire qu'à dire à la terre son dernier adieu attirée qu'elle est vers

la céleste patrie?

Michel-Ange étant mort à Rome, par l'ordre du pape, son corps fut déposé

dans l'église de _Santo-Apostolo_, en attendant le tombeau qu'on devait

lui élever à Saint-Pierre. Mais Léonardo, le neveu de Buonarroti,

instruit, par des amis présents à ses derniers moments, que son oncle

avait témoigné de son désir d'être enterré à Florence, fit, pendant la

nuit, en grand secret, par crainte de la jalousie des Romains, enlever

le corps transporté rapidement à Florence. Dans cette ville, dès que la

nouvelle s'en répandit, il y eut une émotion profonde mêlée de joie et

de tristesse qui mit toute la population en rumeur. Après des

funérailles magnifiques, dont les préparatifs avaient duré plusieurs

mois, le corps fut déposé dans l'église de _Santa-Croce_, où se voit

encore aujourd'hui le tombeau de Michel-Ange. Il fut exécuté par Lorenzo

d'après les dessins de Vasari empressé de donner ce dernier témoignage

d'affection à son maître, «le plus grand artiste qui eût jamais été»,

suivant ses expressions excessives sans doute, mais qui dans sa bouche

ne peuvent étonner.

[18] 1 Traduction de M. Lanneau-Rolland.

TOUSTAIN

Il y eut en France deux personnages de ce nom tous deux distingués dans

des carrières fort différentes encore que leur mérite ne fût point tel

qu'il pût donner à leur nom la grande célébrité. Le premier de ces deux

hommes éminents, bénédictin de la congrégation de saint Maur (Toustain,

dom Charles François), était né au Repos, diocèse de Séez, le 13 octobre

17.. d'une ancienne famille du pays de Caux. Ses études terminées au

collége de l'abbaye de Jumièges, il fit profession dans cette même

abbaye. Avec la vocation religieuse, il avait celle de la science.

Sachant le grec et l'hébreu, il voulut avoir aussi des notions sur les

langues orientales, et en même temps, il étudiait les langues modernes,

l'italien, l'anglais, l'allemand et le hollandais. Mais sa passion pour

la science et son amour de l'étude ne refroidirent jamais sa piété.

Ordonné prêtre en 1729, il ne disait jamais la messe sans un tremblement

causé par le respect et l'amour, et son action de grâces, d'après ce

qu'on raconte, était souvent accompagnée de larmes abondantes. En 1747,

le général de son ordre l'appela dans le couvent de St-Germain d'où il

passa dans celui des Blancs-Manteaux. Les austérités du régime en même

temps que les excès de travail avaient fort affaibli sa santé; pourtant

il ne pouvait se résigner à quitter ses livres et ses pieuses pratiques.

Ce ne fut que dans l'année 1754 que, par obéissance, il consentit à se

rendre à St-Denis pour y prendre le laitage. Il mourut dans cette

résidence, la même année, laissant plusieurs savants ouvrages imprimés

ou manuscrits. Le plus important a pour titre _La Nouvelle

Diplomatique_.

Dans le 18e siècle également, vécut un personnage du même nom et de la

même famille. Toustain (Gaspard François) né à Richebourg, le 23 février

1716, ayant embrassé l'état militaire, s'éleva jusqu'au grade de

lieutenant des maréchaux. Il avait fait avec distinction les campagnes

de 1733, 1741, 1756, blessé deux fois à la bataille de Dettingen en

1743. La Révolution, en dépit de ses loyaux services, lui supprima

(1792) la pension de retraite dont il jouissait depuis une année à

peine. Bien plus, emprisonné comme suspect sous la Terreur, et menacé de

perdre la vie, le vétéran ne recouvra sa liberté qu'après le 9

thermidor. Il mourut en avril 1799. Cet homme de guerre était aussi un

homme d'étude: il cultivait les lettres avec zèle; on a de lui plusieurs

dissertations qui prouvent de l'érudition, entre autres deux _Mémoires

sur Jeanne d'Arc_.

LA TRÉMOUILLE OU LA TRÉMOILLE

(LOUIS, SIRE DE)

Louis XI qui, d'après Commines, était doué d'une sagacité si rare pour

juger des hommes dès leurs premières années, avait deviné ce que serait

un jour le jeune La Trémouille, venu à la cour pour être l'un de ses

pages.

«Ce jeune Louis, dit Bouchet, historien contemporain, fut amiablement

reçu par le roi (à qui son père n'avait pas osé le refuser, quoiqu'il en

eût bonne envie), et mis au nombre des enfants d'honneur. Et il les

surmonta bientôt tous en hardiesse, finesse, cautelles et ruses, comme à

lutter, chasser, lancer la barre, chevaucher et tous autres jeux

honnêtes et laborieux, en sorte qu'on ne parlait en cour que du petit

Trémoille: dont le roi fut fort joyeux. Et lui voyant parfois faire ces

bons tours, disait aux princes et seigneurs de sa compagnie:

«--Ce petit Trémoille sera quelquefois le soutènement (soutien) et la

défense de mon royaume: je le veux garder pour un fort écu (bouclier)

contre Bourgogne[19].»

Un autre jour, montrant le jeune page «qui avait si bonne grâce, beau

comme un semi-dieu, son corps étant de moyenne stature, ni trop grand ni

trop petit, bien organisé de tous ses membres, la tête élevée, le front

haut et clair, les yeux pers, le nez moyen et un peu aquilin, petite

bouche, son teint net et brun, plus tirant sur vermeille blancheur que

sur le noir, et les cheveux crêpelés et reluisant comme fin or,» Louis

XI dit aux ambassadeurs du duc de Bourgogne:

«La maison de Bourgogne a nourri et entretenu longtemps ceux de la

Trémoille, dont j'ai retiré ce rejeton, espérant qu'il tiendra barbe aux

Bourguignons.»

La Trémouille ne trompa point ces espérances, arrivé promptement aux

premiers grades de l'armée, surtout après la mort de Louis XI, dont Jean

de Troyes, dans sa chronique, dit admirablement: «Ce prince fut si

craint et redouté qu'il n'y avait si grand en son royaume et mêmement

ceux de son sang qui dormît ni reposât sûrement en sa maison... Et avant

son dit trépas, fut moult (beaucoup) molesté de plusieurs maladies pour

la guérison desquelles furent faites par les médecins qui avaient la

cure de sa personne de terribles et merveilleuses médecines.»

La régente Anne de Beaujeu, soeur et tutrice du jeune roi Charles VIII,

connaissait dès longtemps La Trémouille, et confiante en sa loyauté

comme en ses talents, elle lui donna le commandement des troupes royales

qui défirent à Saint-Aubin-du-Cormier (Ile-et-Vilaine) l'armée des

grands seigneurs et des princes révoltés, dont le duc d'Orléans, depuis

Louis XII, était le chef. Celui-ci se trouvait au nombre des

prisonniers.

Lors de l'expédition d'Italie par Charles VIII, La Trémouille avait

également sous le roi le commandement en chef, et toujours il se montra

à la hauteur de sa position, tour à tour capitaine et soldat, et payant

au besoin de sa personne comme au passage de l'Apennin.

«Lui-même, dit Jean Bouchet, ses vêtements laissés, fors chausses et

pourpoints, se mit à pousser aux charrois et porter gros boulets de fer,

en si grand labeur et diligence qu'à son exemple la plupart de ceux de

l'armée, mêmement les Allemands, de son grand et bon vouloir ébahis, se

rangèrent à cette oeuvre, et par ce moyen fut toute l'artillerie passée

par monts et vallées avec les munitions.

»... Et l'oeuvre mise à louable fin, le seigneur de La Trémoille, noir

comme un Maure, pour l'exténuante chaleur qu'il avait supportée, en fit

rapport au roi qui lui dit:

«--Par le jourd'hui, mon cousin, vous avez fait plus que purent faire

oncques Annibal de Carthage, ni Jules César, au danger de votre personne

que ne voulûtes oncques épargner, dont vous sais à toujours gré.»

La victoire de Fornoue (1495), le seul fait éclatant de cette campagne,

fut due aux habiles dispositions de La Trémouille au moins autant qu'au

vaillant exemple donné par le monarque. Il en fut de même de la bataille

d'Agnadel (1509), livrée et gagnée plus tard par Louis XII dans les

mêmes conditions. C'est à propos de La Trémouille que ce prince, en

montant sur le trône, dit cette mémorable parole que l'histoire s'est

plu à enregistrer:

«Le roi de France ne venge pas les querelles du duc d'Orléans. Si La

Trémoille a bien servi son maître contre moi, il me servira de même

contre ceux qui seraient tentés de troubler l'État.»

Le _Chevalier sans Reproche_, comme l'appelle Jean Bouchet, ne trompa

point ces espérances. Chargé de nouveau par Louis XII (en 1500) du

commandement en chef de l'armée d'Italie, il conquit rapidement le

Milanais en faisant prisonniers Louis Sforce et son frère. En 1509,

repassant les monts avec le roi, il prit, comme nous l'avons dit, une

part glorieuse à la victoire d'Agnadel. Marignan, la _Journée des

Géants_, fut pour lui encore une illustre journée, mais aussi

douloureuse, car son fils unique, le prince de Talmont, s'étant lancé

trop avant, «fut retiré de la presse, navré de soixante-deux blessures,»

dont plusieurs mortelles, et le lendemain il succomba. Le duc, malgré

son chagrin profond, sut ne point se laisser abattre; mais la mère du

jeune homme, Gabrielle de Bourbon, fut inconsolable: «dont en son coeur

s'engendra une mortelle aposthume non curable aux remèdes... Une fièvre

lente accompagnée de langueur, en decevant les médecins, la conduisit

jusqu'au tombeau... Je n'oublierai, ajoute Jean Bouchet, sa très-louable

mort, portant témoignage de sa sainte vie... Quant au bon seigneur de La

Trémoille, fut son deuil si grand qu'il ne prenait repos assuré ni

consolation pour laquelle il pût l'excès de ses soupirs modérer.»

Néanmoins, trois ans après, il épousa «par honneur,» c'est-à-dire dans

l'espoir de laisser un héritier, la fille du duc de Valentinois dont le

chroniqueur ne parle pas avec moins de complaisance que de la première

épouse. «La jeune demoiselle était humble sans rusticité, grave sans

orgueil, bénigne sans sottise, affable sans trop grande familiarité,

dévote sans hypocrisie, joyeuse sans folie et bien parlante sans fard de

langage, libérale sans prodigalité et prudente sans présomption.» Une

merveille pour tout dire, et la perfection incarnée si le portrait n'est

point flatté.

Pourtant le vieux guerrier n'hésita point à la quitter pour suivre le

roi François Ier en Italie. Il se trouvait près du prince à la

bataille de Pavie (1525) et «là fut abattu mort d'un coup d'arquebuse.»

«Et en la bataille de Pavie, dit à son tour Brantôme, après avoir

combattu vaillamment et plus que son vieil âge ne lui concédait, il

mourut au champ de bataille et lit d'honneur, montrant par sa mort au

monde que si quelquefois les grands capitaines sont défavorisés de la

fortune en quelques exploits, pourtant il ne les en faut blâmer ni eux

ni leurs courages, ni leurs valeurs, mais que la fortune qui tient

toutes choses mondaines en sa main et se plaît en faveur, en disgrâce,

en gloire et déshonneur, les donne en abondance et en épargne, ainsi que

porte sa volonté, aux uns et aux autres.»

Or, le fidèle Bouchet (qui sans doute se mêlait de rimer) fit à La

Trémouille cette épitaphe:

Au lit d'honneur il a perdu la vie,

Le bon Louis Trémoille ci-gisant,

Au dur conflit qui fut devant Pavie,

Entre Espagnols et Français par envie;

Dont son renom en tous lieux est luisant.

Il n'eut voulu mourir en languissant

En sa maison, ni sous obscure roche,

De lâcheté, comme il allait disant;

Pour ce est nommé: _Chevalier sans Reproche_.

Molière dirait:

La rime n'est pas riche et le style en est vieux.

Mais, au point de vue de l'histoire, ce document contemporain est

précieux, et Clio s'accommode volontiers de ce qui ne suffirait pas à sa

soeur.

[19] _Vie de la Trémouille._

VAUCANSON

Il est des vocations innées, des natures heureuses, privilégiées chez

lesquelles les aptitudes se trahissent par une facilité merveilleuse

pour le genre de travail qui éveille leur génie. Aussi l'effort ne leur

coûte point et l'obstacle est pour eux un aiguillon. Ils produisent des

chefs-d'oeuvre comme l'arbre tout naturellement porte des fleurs et des

fruits, comme l'abeille dans ses courses matinales, fait le miel en

pompant le suc des fleurs. Tel un Giotto dessinant sur le sable les

chèvres de son troupeau, avant de savoir mème ce que c'est que le

dessin; tel Pascal inventant, en quelque sorte, les mathématiques; tel

enfin, Vaucanson devinant l'art de la mécanique, témoin ce trait de sa

première enfance, qu'à l'envi nous racontent les biographes.

Né à Grenoble, 24 février 1690, d'une famille d'artisans, ou mieux de

petits bourgeois, il eut pour père Jacques _Vocanson_ (car, d'après

l'acte de baptème relevé sur les registres de la ville par M. Pilot,

telle serait la vraie orthographe du nom), pour mère Dorothée Lacroix.

Celle-ci, «femme d'une piété sévère, dit la _Biographie universelle_, ne

permettait à l'enfant d'autre distraction que celle de venir avec elle

le dimanche chez des dames d'une dévotion égale à la sienne. Pendant

leurs pieuses conversations, le jeune Vaucanson s'amusait à examiner, à

travers les fentes d'une cloison, une horloge placée dans la chambre

voisine. Il en étudiait le mouvement, s'occupait à en dessiner la

structure et à découvrir le jeu des pièces dont il ne voyait qu'une

partie. Cette idée le poursuivait partout. Enfin, il saisit tout d'un

coup le mécanisme de l'échappement qu'il cherchait depuis plusieurs

mois. Dès ce moment, toutes ses idées se tournèrent vers la mécanique.

Il fit en bois, et avec des instruments grossiers, une horloge qui

marquait les heures assez exactement. Il composa pour une chapelle

d'enfant des petits anges qui agitaient leurs ailes, des prêtres

automates qui imitaient quelques fonctions ecclésiastiques.»

Ces premiers et étonnants résultats étaient faits pour l'encourager;

mais il dut, pour un temps, interrompre ses travaux pour d'autres

études, placé par ses parents dans le collége des Jésuites, où se fit

son éducation. On ne peut douter, d'ailleurs, que, pendant ses heures de

loisir, il ne continuât ses travaux de prédilection. Il était au collége

encore peut-être, ou l'avait quitté récemment, lorsqu'il entendit parler

d'une machine hydraulique projetée par la ville de Lyon. Sa tête

aussitôt s'enflamme; pendant plusieurs jours il s'absorbe dans une

préoccupation profonde, il réfléchit, il combine et, enfin, il exécute

un modèle de machine, qu'il n'osa présenter crainte d'être accusé de

présomption et de vanité. Mais venu à Paris quelque temps après, quelle

ne fut pas sa joie quand il constata que la fameuse _Samaritaine_,

aujourd'hui détruite et que longtemps les Parisiens virent fonctionner

sur le Pont-Neuf, était précisément la machine qu'il avait imaginée et

que, dans son mécanisme simple et ingénieux, elle amenait l'eau par les

mêmes moyens.

Le jeune homme ne put se défendre d'un mouvement de vive satisfaction,

mais exempt d'orgueil; comprenant que ses connaissances en anatomie, en

mécanique, etc., ne pouvaient lui suffire et qu'il avait beaucoup à

apprendre encore, «car savoir sert beaucoup pour inventer», ainsi que

l'a dit Mme Staël; il se mit de nouveau et courageusement aux études

spéciales. Il n'eut pas à le regretter; car son horizon s'agrandit et

une connaissance plus sérieuse, plus complète de l'organisme humain,

comme des diverses sciences se rattachant de près ou de loin à la

mécanique, donnèrent une singulière lucidité à son esprit

d'investigation comme d'imitation; en voici la preuve!

Un jour qu'il se promenait dans le jardin des Tuileries, s'étant arrêté

devant le _Flûteur_, l'idée lui vint d'exécuter une statue qui jouerait

des airs et, à l'aide d'un mécanisme intérieur, ferait ce que fait un

musicien vivant. Tout plein de ce projet, en rentrant à la maison, chez

un oncle qui lui donnait l'hospitalité, il en parla avec un enthousiasme

qui, par malheur, trouva peu d'échos. L'oncle, en homme positif, lui

dit:

--Tu es fou, mon neveu, de rêver de telles chimères! Si c'est là tout le

fruit de tes lectures et de tes expériences, en vérité, je ne t'en fais

point compliment, et je ne puis m'empêcher de dire qu'il est fâcheux de

te voir ainsi perdre un temps que tu pourrais mieux employer. En ce qui

me concerne, je m'opposerai très-fermement à la mise à exécution de ce

projet extravagant, qui ne pourrait qu'entraîner inutilement des

sacrifices considérables. Tu n'as donc pas à compter sur moi, au

contraire.

Tout confus de ces reproches assez rudement formulés, Vaucanson, quoique

à regret, n'insista point; mais, toutefois, il n'abandonna pas son idée,

et trois ans après, pendant une maladie qui le retint de longs jours,

soit au lit, soit dans sa chambre, il revint à son projet, qu'il

réalisa. Telle était la netteté de sa conception et la lucidité de sa

pensée, que la machine put être exécutée sur ses dessins par divers

ouvriers qui ne se connaissaient point entre eux, et dont chacun exécuta

telle ou telle partie du mécanisme. Or, toutes ces parties réunies

s'emboîtèrent, se soudèrent si parfaitement, après avoir été mises

chacune en sa place, qu'au premier ordre de l'inventeur, elles

fonctionnèrent avec une merveilleuse régularité. On vit les mains et les

doigts du _Flûteur_ remuer en cadence comme ceux d'un musicien ordinaire

et la flûte fit entendre des sons harmonieux et non différents de ceux

d'une flûte réelle. Le domestique de Vaucanson, seul présent à cette

première expérience, et que la curiosité avait porté à se cacher dans

l'appartement derrière un rideau de lit, saisi d'une sorte de terreur

semblable à celle qui pétrifia Sganarelle quand il vit la statue du

commandeur incliner la tête, ne put retenir un cri et vint éperdu se

jeter aux pieds de son maître, qu'il jugeait un vrai sorcier. Vaucanson,

tout à la joie de sa découverte, et avec des larmes dans les yeux,

l'embrassa en murmurant comme Archimède: _Eureka! Eureka!_ Je l'ai

trouvé! je l'ai trouvé!

Après cette machine, l'inventeur fit un automate qui jouait à la fois

du tambourin et du galoubet; puis deux canards si parfaitement imités

qu'on les voyait agiter les ailes, la queue, les pattes, en un mot

barboter dans la mare, prendre ensuite dans l'auge le grain et, en

remuant le col, l'avaler. Ce grain subissait dans leur estomac une

espèce de trituration et passait ensuite dans les intestins, suivant

ainsi tous les degrés de la digestion animale.

Ces curieuses inventions firent connaître au loin le nom de l'habile

mécanicien, et le roi de Prusse, Frédéric II, qui cherchait à attirer

dans ses états les hommes célèbres en tout genre, lui fit faire, en

1740, des offres magnifiques que Vaucanson, par l'inspiration d'un

patriotisme que tous n'imitèrent pas, déclina noblement; il refusa de

quitter la France. Il en fut récompensé; car, peu de temps après, le

cardinal de Fleury, qui sans doute avait été instruit de ce généreux

refus, nomma Vaucanson inspecteur en chef des manufactures de soie.

Cette position permit au savant d'appliquer son génie d'invention à des

résultats utiles, pratiques. «Il imagina, d'après ce qu'on nous apprend,

des machines propres à donner à volonté de l'apprêt aux diverses espèces

de soie, à rendre cet apprêt égal pour toutes les bobines ou tous les

écheveaux d'un même travail, et pour toute la longueur du fil qui

formait chaque bobine ou chaque écheveau. Il imagina de plus les

instruments nécessaires pour exécuter avec régularité et d'une manière

uniforme les différentes parties de ces machines. Ainsi une _chaîne_

sans fin donnait le mouvement à son moulin à organsiner; il inventa une

machine pour fermer la chaîne de mailles toujours égales: elle est

regardée comme un chef-d'oeuvre.»

Mais des intérêts menacés, ou du moins qui croyaient l'être par ces

inventions, s'inquiétèrent, s'irritèrent et peu s'en fallut qu'il n'en

coûtât cher à l'inventeur. Vaucanson étant venu à Lyon pour les besoins

de son inspection, les ouvriers en soie furent prévenus de son arrivée.

Aussitôt la fermentation commence dans les ateliers que bientôt on

déserte.

--Cet homme, murmurent les meneurs, ou plutôt ce diable, par ses

inventions maudites qui tendent à rendre les métiers inutiles, veut nous

ôter notre pain et nous réduire à l'aumône, le souffrirons-nous, le

souffrirons-nous?

--Non, non, vengeance, vengeance!

Les Rues de Paris, tome troisième Biographies, portraits, récits et légendes · 第 4 / 25 段