manquait un bras, cassé adroitement naguère par Michel-Ange. Celui-ci,
instruit de ce qui se passait à Rome, s'y rendit et se fit reconnaître
pour le véritable auteur de _Cupidon dormant_ au moyen du bras qu'il
apportait et qui s'adaptait parfaitement à la fracture. Cette aventure
accrut beaucoup sa réputation et le cardinal de Saint-Georges lui-même,
loin de lui garder rancune, voulut lui donner l'hospitalité dans son
palais où Michel-Ange demeura toute une année. Il resta quatre autres
années (de 1496 à 1501) dans la ville pour l'exécution de diverses
commandes. On cite de lui à cette époque le _Bacchus_, _l'Amour_ du
musée de Kemington, l'_Adonis_ des Offices de Florence et surtout la
fameuse _Pietà_ aujourd'hui dans l'église Saint-Pierre.
Après cette longue absence, Michel-Ange revint à Florence, où il ne
retrouva plus les Médicis qu'une révolution en avait chassés. L'artiste
n'en était pas moins sûr d'un favorable accueil de la part de ses
concitoyens; car il venait, d'après l'invitation de quelques-uns des
plus notables d'entre eux, pour l'exécution du colossal _David_ qu'on
voit sur une des places de Florence. Le gonfalonier Soderini, un
bourgeois gonflé de son importance, «étant venu le voir travailler
pendant qu'il faisait quelques retouches, et s'étant avisé de critiquer
le nez du David qu'il trouvait trop gros, l'artiste se permit de le
railler cruellement. Il monta sur son échafaud, après avoir ramassé un
peu de poussière de marbre, qu'il laissa tomber sur son critique pendant
qu'il faisait semblant de corriger le nez avec son ciseau; puis se
tournant vers le gonfalonier, il lui dit:
«Eh bien? qu'en pensez-vous maintenant?
«--Admirable! répondit Soderini, vous lui avez donné la vie.
«Michel-Ange descendit de l'échafaud en riant de ce magistrat «semblable
à tant d'autres doctes connaisseurs qui parlent sans savoir ce qu'ils
disent[14].»
À cette même époque, il exécuta, dans la salle du Grand-Conseil, en
concurrence avec Léonard de Vinci, le grand carton de la _Guerre de
Pise_, admiré de tous les amateurs et artistes et en particulier de
Raphaël.
Bientôt après, Jules II, élu pape en 1503, le fit venir à Rome pour
l'exécution de grands travaux, son tombeau d'abord, qui ne devait pas se
composer, d'après le dessin original de Michel-Ange, de moins de
quarante figures. Mais l'artiste dut interrompre l'exécution de ce
monument, d'abord à cause d'une absence, puis pour s'occuper des
peintures de la chapelle Sixtine pour lesquelles Jules II montrait une
singulière impatience. «Michel-Ange, dit d'Argenville[15] remplit
dignement cette grande carrière, en vingt mois de temps. Neuf sujets de
l'Ancien Testament parurent dans la partie plate du plafond; et, dans ce
qui est voûté, les _Prophètes_ et les _Sibylles_ dans des attitudes
savantes et hardies.»
Ce ne fut que plusieurs années après, sous le pontificat de Paul III,
que Michel-Ange compléta les peintures de la Chapelle par l'exécution de
son fameux _Jugement dernier_, qui éveilla tant d'admiration, mais
auquel n'ont pas manqué les critiques. D'Argenville, plus enclin à la
louange qu'au blâme, dit cependant: «Un nombre infini de figures, dans
des attitudes très-extraordinaires, mais peu convenable à la sainteté du
lieu, forment une composition aussi grande que terrible.... Sa peinture
est fière et terrible; comme il a cherché le difficile et le surprenant,
elle étonne plus qu'elle ne plaît. Son goût austère fait souvent fuir
les Grâces; ses têtes sont trop fières et dénuées d'expression; ses
couleurs sont tranchantes et tirent un peu sur la brique. Grand
anatomiste, il affectait de charger trop les muscles de ses figures et
d'en outrer les attitudes. S'il n'a pas été le premier peintre de
l'univers, il a été du moins le plus grand dessinateur, et le premier
artiste qui ait fait paraître ce qu'il y avait de plus grand dans cet
art.»
Mariette, le célèbre amateur du XVIIIe siècle, est plus sévère. On lit
dans les Observations sur la vie de Michel-Ange: «Quant au premier
reproche, il est plus difficile d'excuser Michel-Ange. En tous pays, en
tous temps, pour quelque motif que ce soit, _il n'est pas permis de rien
faire qui puisse nuire aux moeurs, ni qui soit contraire à la religion_.
Par conséquent, Michel-Ange est fort répréhensible d'avoir exposé tant
de nudités à découvert, et surtout dans un lieu destiné au culte divin.
Il voulait montrer son savoir, mais à quelles conditions? Aussi
délibéra-t-on dans la suite de faire effacer la peinture sous le
pontificat de Paul IV; si on la laissa subsister, ce ne fut qu'au moyen
de quelques draperies dont on fit couvrir (_habiller_, dit un peu
ironiquement M. Ch. Clément) les figures qui semblaient les moins
convenables, par un peintre du temps.»
Dominé soit par l'orgueil comme le prétend Milizia, soit par l'esprit de
système au point de vue de l'art, ce qui paraît plus probable,
Michel-Ange jugeait que c'étaient là de vains scrupules. Car quelqu'un
lui parlant du mécontentement du pontife au sujet de ces peintures, il
répondit: «Dites au pape qu'il ne s'inquiète point de cette misère, mais
un peu plus de réformer les hommes ce qui est beaucoup moins facile que
de corriger des peintures.»
On aurait peine à comprendre ce langage si l'on ne savait, hélas! quelle
est chez les artistes la force de certains préjugés qui, par l'habitude,
arrivent à fausser la conscience la plus droite et nous expliquent cette
grande énigme des plus prodigieuses contradictions. M. Ch. Clément
lui-même, si partial pour Michel-Ange, est contraint d'avouer que dans
cette oeuvre qu'il exalte «comme un de ces actes inouïs de l'esprit
humain qui, malgré toutes les critiques qu'on en peut faire, épouvantent
et subjuguent, jamais Michel-Ange n'est autant tombé du côté où il
penchait; jamais il ne s'est moins soucié de plaire et de séduire;
jamais il n'a entassé plus de difficultés, de poses violentes, de
pantomimes, ni autant abusé de ces formes, de ces mouvements, de ces
postures, sorte de rhétorique de son art qui devait précipiter ses
élèves dans de si monstrueux excès.»
Les éloges les plus passionnés font difficilement contrepoids à de
pareils aveux.
[12] Vita de Michel-Angelo Buonarroti.
[13] Ch. Clément: _Michel-Ange, Léonard de Vinci et Raphaël_.
[14] Ch. Clément, d'après Condivi.
[15] _Vies des Peintres Italiens._
III
Michel-Ange au reste était plus sculpteur que peintre et les immortelles
figures de _Moyse_, de la _Nuit_, du _Pensiero_ ne laissent pas de doute
à cet égard. Ce qui ne paraît pas moins certain, malgré les écarts
signalés plus haut, c'est qu'il avait sur l'art en général, sur son but,
sa mission, les idées les plus sublimes. Un document d'une haute
importance puisqu'il émane d'un témoin oculaire, document découvert
récemment, confirme de la façon la plus explicite cette opinion qui
résulte pour tout judicieux critique de l'oeuvre de Buonarroti pris dans
son ensemble. Un contemporain de Michel-Ange, maître François de
Hollande, architecte et enlumineur, avait été envoyé en Italie par le
gouvernement portugais pour y étudier l'état des arts. À son retour, il
écrivit la relation de son voyage ayant pour titre: _Dialogue de la
Peinture dans la ville de Rome_. Cet ouvrage dont l'authenticité ne
paraît point douteuse, quoiqu'il soit resté manuscrit jusqu'à ces
derniers temps[16], fut écrit vers 1549. Il renferme, dans sa narration
un peu diffuse, quelques pages relatives à Michel-Ange d'un intérêt
singulier et qui donnent un caractère tout nouveau, admirable et
puissamment sympathique à cette étonnante figure qui nous apparaissait,
dans son lointain, non pas seulement austère, mais rébarbative et
farouche. La narration si naïvement sincère de maître François de
Hollande nous la montre sous un jour tout différent.
«Dans le nombre de jours que je passai ainsi dans cette capitale, il y
en eut un, ce fut un dimanche, où j'allai voir, selon mon habitude,
messire Lactance Tolomée qui m'avait procuré l'amitié de Michel-Ange par
l'entremise de messire Blosio, secrétaire du pape. Ce messire Lactance
était un grave personnage, respectable autant par la noblesse de ses
sentiments et de sa naissance que par son âge et par ses moeurs. On me
dit chez lui qu'il avait laissé commission de me faire savoir qu'il se
trouvait à Monte-Cavallo, dans l'église Saint-Silvestre, avec madame la
marquise de Pescara, pour entendre une lecture des épîtres de saint
Paul; je me transportai donc à Monte-Cavallo. Or, madame Vittoria
Colonna, marquise de Pescara, soeur du Seigneur Ascanio Colonna, est une
des plus illustres et des plus célèbres dames qu'il y ait en Italie et
en Europe, c'est-à-dire dans le monde. Chaste et belle, instruite en
latinité et spirituelle, elle possède toutes les qualités qu'on peut
louer chez une femme. Depuis la mort de son illustre mari[17], elle mène
une vie modeste et retirée; rassasiée de l'éclat et de la grandeur de
son passé, elle ne chérit maintenant que Jésus-Christ et les bonnes
études, faisant beaucoup de bien à des femmes pauvres et donnant
l'exemple d'une véritable piété.
«.... M'ayant fait asseoir, et la lecture se trouvant terminée, elle se
tourna vers moi et dit: «Il faut savoir donner à qui sait être
reconnaissant, d'autant plus que j'aurai une part aussi grande après
avoir donné que François de Hollande après avoir reçu. Holà! un Tel, va
chez Michel-Ange, dis-lui que messire Lactance et moi nous sommes dans
cette salle bien fraîche, qui est fermée et agréable, demande-lui s'il
veut bien venir perdre une partie de la journée avec nous, pour que nous
ayons l'avantage de la gagner avec lui.»
Quelques instants après, on frappait à la porte qui fut ouverte, et
Michel-Ange, que le serviteur par fortune avait rencontré à peu de
distance, entra. La marquise se leva pour le recevoir, puis le fit
asseoir entre elle et messire Lactance. «Après un court silence, la
marquise, suivant sa coutume d'ennoblir toujours ceux à qui elle parlait
ainsi que les lieux où elle se trouvait, commença avec un art que je ne
pourrais imiter ni décrire, et parla de choses et d'autres avec beaucoup
d'esprit et de grâce sans jamais toucher le sujet de la peinture, pour
mieux s'assurer du grand artiste. On voyait la marquise se conduire
comme celui qui veut s'emparer d'une place inexpugnable par ruse et par
tactique, et le peintre se tenir sur ses gardes, vigilant comme s'il eût
été l'assiégé.
«Vous avez, dit-elle entre autres choses à Michel-Ange, vous avez le
mérite de vous montrer libéral avec sagesse, et non pas prodigue avec
ignorance; c'est pourquoi vos amis placent votre caractère au-dessus de
vos ouvrages, et les personnes qui ne vous connaissent pas estiment de
vous ce qu'il y a de moins parfait, c'est-à-dire les ouvrages de vos
mains. Pour moi certes, je ne vous considère pas comme moins digne
d'éloges pour la manière dont vous savez vous isoler, fuir nos inutiles
conversations, et refuser de peindre pour tous les princes qui vous le
demandent.
«--Madame, dit Michel-Ange, peut-être m'accordez-vous plus que je ne
mérite... mais les oisifs ont tort d'exiger qu'un artiste, absorbé par
ses travaux, se mette en frais de compliments pour leur être agréable,
car bien peu de gens s'occupent de leur métier en conscience, et certes
ceux-là ne font pas leur devoir qui accusent l'honnête homme désireux de
remplir soigneusement le sien... Je puis assurer à Votre Excellence que
même Sa Sainteté me cause quelquefois ennui et chagrin en me demandant
pourquoi je ne me laisse pas voir plus souvent.... Alors je réponds à Sa
Sainteté que j'aime mieux travailler pour elle à ma façon que de rester
un jour entier en sa présence, comme tant d'autres.
«--Heureux Michel-Ange! m'écriai-je à ces mots, parmi tous les princes
il n'y a que les papes qui sachent pardonner un tel péché.»
La conversation continua très intéressante sur ce sujet, mais la
rapporter nous entraînerait trop loin. La marquise cependant ne perdait
point de vue son but qui était d'amener la peintre à parler de son art:
«Demanderai-je à Michel-Ange, dit-elle enfin à Lactance, qu'il
éclaircisse mes doutes sur la peinture?
»--Que Votre Excellence, répondit Michel-Ange, me demande quelque chose
qui soit digne de lui être offert, elle sera obéie.
»--Je désire beaucoup savoir, reprit en souriant la marquise, ce que
vous pensez de la peinture de Flandre?
»--Cette peinture, reprit Michel-Ange, semblera belle surtout à ceux qui
sont sourds à la véritable harmonie. En Flandre, on peint de préférence,
pour tromper la vue extérieure, soit des objets qui vous charment, soit
des objets dont vous ne puissiez dire du mal, tels que des saints et des
prophètes. D'ordinaire, ce sont des chiffons, des masures, des champs
très verts ombragés d'arbres, des rivières et des ponts, ce que l'on
appelle paysages et beaucoup de figures par-ci par-là; quoique cela
fasse bon effet à certains yeux, en vérité, il n'y a là ni raison ni
art, point de symétrie, point de proportions, nul soin dans le choix,
nulle grandeur; enfin cette peinture est sans corps et sans vigueur, et
pourtant on peint plus mal ailleurs qu'en Flandre. Si je dis tant de mal
de la peinture flamande (celle de l'époque) ce n'est pas qu'elle soit
entièrement mauvaise, mais elle veut rendre avec perfection tant de
choses, dont une seule suffirait par son importance, qu'elle n'en fait
aucune d'une manière satisfaisante. C'est seulement aux ouvrages qui se
font en Italie que l'on peut donner le nom de vraie peinture. Et c'est
pour cela que la bonne peinture est appelée italienne. La bonne peinture
est noble et dévote par elle-même, car chez les sages rien n'élève plus
l'âme et ne la porte davantage à la dévotion que la difficulté de la
perfection qui s'approche de Dieu et qui s'unit à lui: Or, _la bonne
peinture n'est qu'une copie de ses perfections, une ombre de son
pinceau_, enfin une musique, une mélodie, et il n'y a qu'une
intelligence très vive qui en puisse sentir la grande difficulté; c'est
pourquoi elle est si rare que peu de gens y peuvent atteindre et savent
le produire.»
À ces paroles si vraies, les dernières surtout, de Michel-Ange, on ne
peut qu'applaudir, comme firent ses auditeurs, maître François de
Hollande et le docte Lactance qui dit entre autres choses: «Sachez,
maître François, que celui qui ne comprend et qui n'estime pas la très
noble peinture, agit ainsi par son propre défaut: la faute n'en est pas
à l'art si illustre et si grand. Il agit ainsi parce qu'il est barbare
et privé du jugement de la plus noble partie de l'intelligence humaine.»
«--Quel homme vertueux et sage en effet, ajouta la marquise, n'accordera
toute sa vénération aux contemplations spirituelles et dévotes de la
sainte peinture? Le temps manquerait, je crois, plutôt que la matière
pour les louanges de cette vertu. Elle rappelle la gaîté chez le
mélancolique, la connaissance de la misère humaine chez le dissipé et
l'exalté; elle réveille la componction chez l'obstiné, guide le mondain
à la pénitence, le contemplatif à la méditation, à la crainte et au
repentir. Elle nous représente les tourments et les dangers de l'enfer,
et autant qu'il est possible, la gloire et la paix des bienheureux et
l'incompréhensible image du Seigneur Dieu. Elle nous fait voir bien
mieux que de toute autre manière la modestie des saints, la constance
des martyrs, la pureté des vierges, la beauté des anges et l'amour de
charité dont brûlent les séraphins. Elle élève et transporte notre
esprit et notre âme au-delà des étoiles et nous fait contempler
l'éternel empire. Elle nous rend présents les hommes célèbres qui
depuis longtemps n'existent plus et dont les ossements même ont disparu
de la face de la terre. Elle nous invite à les imiter dans leurs hauts
faits en même temps qu'elle offre à la vue leurs pensées, leurs plaisirs
et leurs dangers dans les batailles, ainsi que leur piété, leurs moeurs
et leurs grandes actions.... La peinture ne s'arrête point là: si nous
désirons voir et connaître l'homme que ses actions ont rendu célèbre,
elle nous en montre l'image. Elle nous présente celle de la beauté dont
un grand nombre de lieues nous séparent, chose que Pline tient pour
très-grande. La veuve affligée retrouve des consolations dans la vue
journalière de l'image de son mari; les jeunes orphelins sont
satisfaits, une fois devenus hommes, de connaître les traits d'un père
chéri et son image leur inspire le respect et les bons sentiments.»
La marquise se tut alors émue jusqu'aux larmes, et Michel-Ange s'inclina
en signe d'assentiment, car ce langage d'une femme pour laquelle sa
vénération était profonde, exprimait admirablement sa propre pensée.
Dans le troisième entretien, Michel-Ange dit entre autres choses: «La
gravité et la décence sont d'une grande importance dans la peinture.
Bien peu de peintres s'efforcent de s'approprier ces qualités; aussi
parmi eux y en a-t-il beaucoup qui n'ont d'artiste que le nom. Ceux qui
estiment ces qualités sont seuls vraiment grands.»
Parlant ensuite des sujets religieux, il dit: «Cette entreprise est si
grande qu'il ne suffit pas pour imiter en quelque partie l'image
vénérable de Notre-Seigneur qu'un maître soit grand et habile, je
soutiens qu'il lui est nécessaire d'avoir de bonnes moeurs ou même,
s'il était possible, d'être saint afin que le Saint-Esprit puisse
inspirer son entendement.... Si Dieu voulut que l'arche de la sainte loi
fût bien décorée et bien peinte, avec combien plus de réflexion et
d'étude doit-on chercher à imiter sa divine figure et celle de son fils
Notre-Seigneur, ou la résignation, la chasteté, la beauté de la
glorieuse Vierge-Marie retracée par saint Luc l'Évangéliste... Souvent
les images mal peintes causent de la distraction et font perdre la
dévotion. Celles au contraire qui sont peintes parfaitement excitent à
la contemplation et aux larmes jusqu'aux moins dévots en leur inspirant
la vénération et la crainte par la gravité de leur aspect.»
[16] Retrouvé par le comte Razynski dans la bibliothèque du Jésus à
Lisbonne, il a été publié par ce savant amateur dans son livre: _Les
arts en Portugal_. 1846.
[17] Le marquis de Pescara, qui commandait l'armée espagnole à Pavie, et
mourut par suite des blessures qu'il avait reçues dans la bataille.
IV
Après avoir lu ces admirables pages, on s'étonnera davantage sans doute
des étrangetés du _jugement dernier_, mais bien plus encore que
Michel-Ange ait pu peindre cette _Léda_, destinée d'abord au duc de
Ferrare, mais qui, donnée par l'artiste à son élève Memmi, passa en
France et fut achetée par François Ier. «Elle fut transportée à
Fontainebleau sous Louis XIII, dit d'Argenville; M. du Noyer, ministre
d'état, fit brûler dans la suite cette peinture à cause de son caractère
trop libre. Un cardinal en a fait autant en jetant au feu des peintures
un peu lascives: «_Pereant tabulæ_, dit-il, _ne pereant animæ_!
Périssent les tableaux plutôt que les âmes.» D'une note de Mariette il
résulterait que cette oeuvre n'avait point été détruite, mais qu'elle
subit des retranchements.
Quoique d'ailleurs prétendent messieurs les biographes et les critiques,
prompts à railler M. du Noyer de ses scrupules, il est impossible
qu'avec un tel sujet Michel-Ange pût faire un tableau exempt de tout
blâme au point de vue de la morale, et dont plus tard l'artiste, éclairé
par la réflexion, n'ait pas ressenti quelques remords. Quand plusieurs
années après l'époque dont nous parlions plus haut (celle des entretiens
avec Maître François de Hollande), il fut éprouvé par de si cruelles
douleurs, ne dut-il pas voir là une expiation?
Vittoria Colonna, «si belle et honnête dame, dit Brantôme dans la _vie
du marquis de Pescara_, qu'elle fut de son temps estimée une perle en
toutes vertus et beautés», n'était pas moins remarquable par la
distinction de son esprit dont témoignent ses poésies. Michel-Ange,
quoiqu'il l'eût connue tardivement, l'aima d'une affection profonde, qui
s'exaltait par le respect même et la vénération.
L'illustre artiste, comme on l'a vu, avait toujours vécu «seul comme le
bourreau», disait un peu durement Raphaël. Déjà presque sexagénaire,
célèbre entre tous et rassasié de gloire pour ainsi dire, il n'était
plus autant tourmenté de cette fièvre de produire qui le dévorait
autrefois. Il semble même qu'à cette époque il ait jeté un regard
mélancolique sur la carrière parcourue, et que la solitude pour lui
perdit de son attrait. Peut-être souffrit-il un peu tardivement de ce
regret si fatal de nos jours à l'infortuné Léopold Robert? Peut-être,
par cette illusion ordinaire qui abuse les plus expérimentés dans la
science de la vie, en leur faisant croire que le bonheur, en ce monde,
se trouve précisément dans ce qui leur manque, peut-être Michel-Ange, un
beau jour, se dit que l'homme ne vit pas seulement par l'intelligence et
qu'à son coeur aussi il faut un aliment? Qui sait si, dupe de ce mirage,
il ne rêva pas ou mieux ne regretta pas la douceur du foyer domestique
dont il ne voyait que les côtés riants, n'ayant pu connaître ses
épreuves ou ses chagrins, et ne sentit pas son âme se remplir d'une
morne tristesse et des larmes monter à ses yeux par la pensée qu'il
avait sacrifié toutes ces joies à la jalouse Muse qui maintenant, dans
sa vieillesse, le délaissait?
C'est alors qu'il se rencontra avec la marquise de Pescara, cette autre
Béatrice, qui réalisait merveilleusement son idéal et «dont l'esprit
divin l'avait séduit» selon l'expression de Condivi. Michel-Ange eut
tout-à-coup, dans sa vie, un intérêt nouveau, puissant, d'autant plus
que l'illustre veuve témoignait pour lui de la plus haute estime et
d'une amitié sincère. D'après certains sonnets de Michel-Ange (car
l'artiste était poète aussi), on peut croire qu'il espéra davantage et
que la marquise, libre d'elle-même, ne refuserait pas sa main à celui
qui l'aimait d'une affection si sérieuse et dont le front, s'il
s'ombrageait de cheveux gris, rayonnait pour tous de cette magnifique
auréole du génie et de la gloire.
S'il se berça de cet espoir (chose probable), Michel-Ange se vit
cruellement déçu; la marquise voulut rester fidèle à la mémoire de son
premier mari, à cette chère ombre qui semblait l'appeler de loin, et
qu'elle ne devait pas tarder, malgré les nobles amitiés qui voulaient
la retenir sur la terre, à rejoindre dans la tombe. Buonarroti
connaissait, admirait, vénérait cette illustre amie depuis quatre années
à peine quand il eut la douleur de la perdre.
Vittoria Colonna, dont la santé avait toujours été délicate, au
commencement de l'année 1547, tomba malade. Se sentant gravement
atteinte, elle se fit transporter dans la maison de sa parente, Guilia
Colonna, qui lui était tendrement dévouée et se montra pour elle
garde-malade des plus zélées.
Michel-Ange, prévenu, accourut au chevet de la malade qu'il ne quitta
pas jusqu'à ce qu'elle eût rendu le dernier soupir. Quand Vittoria
Colonna ne fut plus qu'un cadavre, il prit dans ses mains tremblantes sa
main déjà glacée qu'il approcha respectueusement de ses lèvres, puis il
s'éloigna et «sa douleur fut si violente, Condivi nous l'atteste,
qu'elle le rendait comme privé de sens.»
On n'en doute pas quand on lit ces vers où le regret de l'artiste se
trahit si poignant: «Ô sort fatal à mes désirs, ô esprit pur, où es-tu
maintenant? La terre couvre ton corps et le ciel a reçu ton âme divine.
«... Je reste glacé comme un corps défaillant qu'un reste de vie
abandonne.
«Ah! mort cruelle! combien tes coups auraient été doux si, quand tu as
frappé l'un de nous deux, l'autre eût été atteint de la même blessure.
«Je ne traînerais point maintenant ma vie dans les larmes et, libre de
la douleur qui me tourmente, je ne remplirais pas l'air de tant de
soupirs[18].»
On ne peut douter, d'après tous ces témoignages, que Michel-Ange éprouva
de cette mort un grand vide et que le travail, pour lequel il n'avait
plus d'autre aiguillon que le devoir, ne suffit pas toujours à le
combler. Dans les seize années qu'il vécut encore, il eut des jours
d'amère tristesse, alors surtout qu'un nouveau deuil fût venu attrister
son logis déjà si solitaire. Vers 1556, il perdit Urbino, son fidèle
serviteur, qu'après tant d'années de vie commune et de dévouement, il
regardait plus comme un ami que comme un domestique, et qui jeune encore
semblait, selon le cours de la nature, devoir lui fermer les yeux. Une
anecdote racontée par Condivi prouve, avec la générosité de l'artiste,
sa vive affection pour Urbino.
«Si je venais à mourir, que ferais-tu? dit un jour Michel-Ange à son
serviteur.
--Je serais obligé de servir un autre maître.