Tout cela est aussi bien pensé que bien dit. Un autre biographe

antérieur à Miel et à qui l'on peut, sous le rapport historique, faire

également quelques reproches mais moins graves, Landon, a su aussi en

quelques lignes admirablement caractériser Lesueur: «L'influence de

Vouet est sensible dans les premiers ouvrages de son élève et lui nuisit

beaucoup sous le rapport du coloris et du clair-obscur; toutefois il ne

laissa pas d'y faire des progrès dans la suite et ses dernières

productions laissent sous ce rapport beaucoup moins à désirer. Mais par

quelles beautés éminentes ce grand peintre ne rachète-t-il pas ce qui

peut lui manquer dans les parties les plus essentielles de l'art! Un

génie élevé, la sagesse dans la composition et dans l'ordonnance,

l'élégance du dessin, le naturel et la simplicité dans les attitudes et

dans les airs de tête, un goût parfait dans l'ajustement des draperies,

la noblesse, la grâce et la douceur de l'expression; enfin la franchise

et la liberté de la touche dans ses peintures exécutées au premier coup;

telles sont les qualités qui distinguent le talent de Lesueur et l'ont

fait nommer à juste titre le _Raphaël de la France_.»

MICHEL-ANGE ET TITIEN

I

«Oui, Monsieur, que l'ignorance rabaisse tant qu'elle voudra l'éloquence

et la poésie, et traite les habiles écrivains de gens inutiles dans les

états: nous ne craindrons point de le dire à l'avantage des lettres, du

moment que des esprits sublimes, passant de bien loin les bornes

communes, se distinguent, s'immortalisent par des chefs-d'oeuvre, comme

ceux de Monsieur votre frère (Pierre Corneille), quelque étrange

inégalité que, durant leur vie, la fortune mette entre eux et les plus

grands héros, après leur mort cette différence cesse. La postérité qui

se plaît, qui s'instruit dans les ouvrages qu'ils lui ont laissés, ne

fait point difficulté de les égaler à tout ce qu'il y a de plus

considérable parmi les hommes, fait marcher de pair l'excellent poète et

le grand capitaine. Le même siècle qui se glorifie aujourd'hui d'avoir

produit Auguste, ne se glorifie guère moins d'avoir produit Horace et

Virgile. Ainsi lorsque, dans les âges suivants, on parlera avec

étonnement des victoires prodigieuses et de toutes les grandes choses

qui rendront notre siècle l'admiration de tous les siècles à venir,

Corneille prendra sa place parmi toutes merveilles[10].»

Ce que Racine disait des poètes à propos de Corneille, ne peut-on pas,

ne doit-on pas le dire, des grands artistes, de ceux-là surtout qu'on

nomme des maîtres et dont les chefs-d'oeuvre, sujet d'éternelle

admiration pour la postérité, nous ravissent non pas seulement par les

merveilles de l'exécution, mais par la grandeur de la conception, la

majesté du sujet, la noblesse et la sublimité des pensées! Michel-Ange

et Titien, pour le plus grand nombre de leurs oeuvres, et, sauf quelques

réserves que nous indiquerons avec sincérité, méritent entre tous cette

louange et sont au rang des plus illustres.

La vie du Titien (Tiziano-Vecelli) né à Cador, dans le Frioul, en 1477,

offre peu d'évènements; elle est surtout dans ses oeuvres. On raconte

que, tout enfant encore, sa vocation se révéla par une figure de la

Vierge qu'il peignit sur une muraille, avec du jus d'herbes, à défaut de

couleurs. Son père le surprit au milieu de ce travail dont l'exécution

l'étonna et dit à l'enfant:

--Voudrais-tu donc être peintre par hasard? Il n'est pas besoin de dire

la réponse du bambin, envoyé, dès l'âge de dix ans, à Venise où

demeurait un de ses oncles qui le plaça d'abord chez Gentil Bellin, et

ensuite chez Jean Bellin, plus célèbre que son frère. Titien étudia

assez longtemps dans l'atelier de ce maître. Mais un jour, ayant vu

certains tableaux de Giorgione remarquables par la liberté de la touche

et surtout la magie du coloris, il voulut connaître cet artiste et se

mit sous sa direction. Dès l'âge de dix-huit ans, Titien était devenu si

habile que le Giorgione, craignant en lui un rival, par suite des

préférences marquées d'un amateur, prit de l'ombrage, et ils durent se

séparer.

Un _Jugement de Salomon_, peint à Vicence, et plusieurs tableaux

exécutés pour l'église de Padoue, commencèrent à faire connaître Titien;

aussi le Sénat, lors de son retour à Venise, n'hésita pas à lui confier

l'achèvement, dans la grande salle du conseil, du travail commencé par

Jean Bellin qui venait de mourir. Titien s'acquitta de cette tâche

difficile avec un tel succès que le Sénat, outre le prix convenu, «lui

donna, dit d'Argenville, un office de trois cents écus de revenu.»

Bientôt après, il fut appelé à Ferrare par le duc pour y terminer

également les peintures commencées par Jean Bellin dans le palais, et le

prince, prompt à apprécier son talent, lui fit faire, en outre, son

portrait, celui de la duchesse sa femme, et d'autres tableaux. À la cour

de Ferrare, Titien connut plusieurs personnages célèbres de l'Italie,

entre autres l'Arioste, qui composa, à la louange du jeune peintre, des

vers répétés bientôt par tous les échos de la Péninsule et dont Titien

voulut le remercier en faisant son portrait.

Être peint par cette main déjà merveilleusement habile, c'était un

honneur et un bonheur dont les souverains mêmes se montraient jaloux;

successivement Titien fit les portraits du pape Paul III, pendant son

séjour à Ferrare, du duc et de la duchesse d'Urbin, de François 1er,

à son retour en France, de Soliman II empereur des Turcs; plus tard,

ceux de l'empereur Charles Quint, en 1530, et de beaucoup de princes,

cardinaux, seigneurs. Le portrait ne lui faisait pas négliger la partie

la plus élevée de l'art. Il exécuta alors, entre autres grandes

compositions, son fameux tableau de _saint Pierre martyr_, pour l'église

Saint-Jean Saint-Paul des Dominicains. Après la mort du Giorgione, son

ancien ami, il fut chargé de terminer plusieurs de ses tableaux, et l'on

n'eut pas à le regretter: «Le Titien, dit d'Argenville, avait plus de

finesse que ce peintre, et une plus grande recherche dans tous les

accompagnements de ses ouvrages. Ses portraits sont inimitables.... On

pouvait regarder ses tableaux de près comme de loin. Son grand travail

était caché par quelques touches hardies qu'il répandait partout ce qui

trompe ceux qui veulent copier ses tableaux. Enfin, il ne travaillait

que pour dissimuler les efforts du travail.»

Titien avait dans le caractère de la grandeur et de la générosité. Il se

trouvait non loin de Parme, lorsqu'il apprit qu'il était question, pour

je ne sais quels projets imaginés par certains architectes d'accord avec

d'autres ignorants, de détruire la coupole peinte à l'intérieur par le

Corrége. À cette nouvelle, plein d'indignation, il accourt, et par

l'autorité de son talent et de sa position, empêche cet acte inouï de

vandalisme en conservant à la postérité ce chef-d'oeuvre que le temps

par malheur n'a pas assez respecté.

Lors du séjour de Titien à Rome en 1543, Paul III, dont il fit de

nouveau le portrait, voulut qu'il logeât au Belvédère; le pape fut

très-satisfait de ce portrait, mais bien plus encore d'un _Ecce Homo_,

et ne pouvant se lasser de le contempler, il le fit placer dans la

chambre où il se tenait habituellement. Dans son admiration pour

l'artiste, l'illustre Mécène eut la pensée d'élever son fils Pomponio à

quelque haute dignité ecclésiastique, mais Titien s'y refusa:

«Non, très Saint-Père, je ne crois pas que telle soit la vocation de mon

fils; et sa vertu ne serait point à la hauteur de ces graves fonctions.»

L'artiste refusa pareillement pour lui-même d'autres faveurs, préférant

retourner à Venise au milieu de ses amis. À quelque temps de là, il

reçut, dans son atelier, la visite de Henri III, nommé roi de Pologne,

qui lui demanda le prix de tableaux qu'il avait fort admirés.

--Sire, ils sont à vous! dit l'artiste, veuillez les accepter comme un

petit présent du peintre.

Le roi remercia et fit emporter les toiles, mais, comme on le pense

bien, sut dédommager l'artiste.

Titien, auquel son talent avait donné tout à la fois la gloire et la

fortune, ne cessa de travailler même lorsque l'âge semblait lui

conseiller le repos. On rapporte que, soit que sa vue ou son

intelligence eut faibli, à cette époque, il eut la malheureuse idée de

retoucher plusieurs tableaux de son meilleur temps et qu'il jugeait,

bien à tort, peu dignes de son génie. Quelques-uns en souffrirent; par

bonheur, ses élèves, avertis par cette expérience, mêlèrent aux couleurs

de l'huile d'olive qui ne sèche point. Puis, le maître sorti, ils

effaçaient avec une éponge toute trace du nouveau et malencontreux

travail.

Titien, qui pendant de longues années avait eu ce rare bonheur d'une

santé presque parfaite, avait atteint l'âge de 99 ans lorsque la peste

éclata à Venise, et il fut une des victimes. Quoique, à cause du fléau

qui sévissait cruellement, on eût interdit toutes les cérémonies

funèbres, le Sénat ordonna qu'il serait fait une exception pour

l'illustre artiste, honoré de magnifiques funérailles dans l'église _Dei

Frari_ (1575).

«Le Titien n'a été étranger à aucun genre: son talent varié les embrassa

tous, et il brilla tour à tour dans les sujets sacrés, profanes,

mythologiques et champêtres. Sévère dans le choix des figures, il ne le

fut pas moins pour les détails; dans ses compositions rien n'est inutile

et tout paraît nécessaire. On n'oserait supprimer les moindres

accessoires sans craindre de détruire l'harmonie de l'ensemble. Peintre

inimitable de la nature, il a excellé surtout à exprimer les nuances les

plus délicates, les sentiments les plus opposés. C'est le même pinceau

qui a imprimé l'horreur de la mort sur le visage de saint Pierre martyr,

la résignation sur le front du Sauveur, la pudeur dans la Vierge, la

honte dans Caliste, l'innocence dans les anges, la volupté dans Vénus,

la douleur dans Marie, l'ivresse dans les bacchanales. Il ne se bornait

pas à bien saisir le caractère d'une passion; il la nuançait de

plusieurs manières en marquant, pour ainsi dire, les degrés de

souffrance de chacun des principaux acteurs. Dans la _Déposition du

Christ au tombeau_, par exemple, tout le monde est frappé de douleur;

mais l'on voit la Vierge souffrir plus que la Madeleine et saint Jean,

qui sont à leur tour plus accablés que Joseph et Nicodème.»

Ce jugement, porté sur le Titien par un critique distingué[11] qui

n'est que l'écho de beaucoup d'autres, ne saurait être adopté sans

restriction, et malgré notre admiration enthousiaste pour le génie du

grand artiste, au premier rang dans l'École Vénitienne, nous oserons

dire qu'il y a peut-être ici exagération dans la louange. Le talent du

Titien n'est point aussi complet et surtout aussi constamment égal que

l'affirme le critique. La composition chez lui parfois se sent de la

hâte du travail, et n'en déplaise au panégyriste, on pourrait ajouter ou

retrancher sans inconvénient. Si les expressions parfois sont heureuses,

sont admirables, d'autres fois aussi elles semblent banales, et certains

personnages, venus au hasard du pinceau, ne sont guère que des comparses

et n'ont point été assurément étudiés d'après nature. Le relief laisse

peu à désirer de même que le modelé pour lequel Titien, si merveilleux

dans la fonte des couleurs et le maniement du pinceau, se montre souvent

incomparable. Le dessin parfois pourrait être plus sévère encore qu'on

doive trouver exorbitante cette parole prêtée peut-être à Michel-Ange à

la vue de la _Danaé_:

--Quel dommage qu'à Venise on n'apprenne pas à bien dessiner! Si le

Titien était secondé par l'art comme il a été favorisé par la nature,

personne au monde ne ferait si vite ni mieux.

Ce jugement excessif est d'un homme de parti pris qui ne voyait l'art

qu'à un point de vue restreint sinon personnel. Le fait est que Titien,

auquel on peut reprocher des négligences, des lacunes, par suite de la

rapidité du travail, n'est pas, tant s'en faut, un médiocre

dessinateur. Il a, quand son pinceau se surveille, la suprême élégance

des formes, la pureté de la ligne, la grâce et la vérité des attitudes,

la morbidesse des chairs, la finesse et la délicatesse extrême du modelé

unies à une fermeté de contours et à une franchise de tons qu'on

trouverait difficilement ailleurs. Il jette magnifiquement ses draperies

témoin sa descente au _Tombeau_, pour moi son chef-d'oeuvre parmi les

tableaux du maître que nous possédons au Louvre. La composition est

superbe, unissant grandeur et simplicité. Quelle noblesse dans les

personnages, le saint Jean, la Madeleine, le saint Pierre, dont les

figures pathétiques nous remuent si profondément, nous saisissent si

fortement que l'émotion ne permet pas de s'apercevoir que la tête du

Christ, perdue dans l'ombre, est la moins belle de toutes et ne rayonne

point de ce grand et divin caractère qui devrait la transfigurer. Ce

n'est pas impunément, quoiqu'on ait dit, que, par une erreur qui fut

trop celle de son temps et d'autres temps, Titien traita, tour à tour et

souvent à la fois, des sujets divers et opposés, sacrés et profanes.

Il ne me paraît pas du tout prouvé d'ailleurs qu'en général l'artiste

réussît aussi bien les sujets tirés des Évangiles ou de l'Ancien

Testament que ceux empruntés à la mythologie, j'entends au point de vue

des expressions et de l'impression produite par le tableau. Que l'on

compare par exemple, au Louvre, sa _sainte Famille_ avec la _Nymphe et

le Satyre_, et l'on verra combien celui-ci l'emporte sous le rapport de

l'art, j'entends d'un art qui brille surtout par la perfection

extérieure. Mais où peut-être Titien est supérieur encore, du moins

pour les toiles que nous possédons au Louvre, c'est dans ses portraits

qui le disputent aux plus admirables toiles de Van Dyck même, par la

noblesse, la fierté des attitudes, le relief puissant, le modelé

merveilleux, et surpassent peut-être le peintre de Charles Ier pour

la solidité des tons. Aussi je suis tout à fait de l'avis de M. des

Angelis quand il dit: «C'est beaucoup sans doute de retracer fidèlement

la physionomie d'un homme; mais c'est bien un autre mérite de laisser

sur ses traits l'empreinte ineffaçable de ses vertus et de ses vices. À

toutes ces qualités plus que suffisantes pour constituer le grand

peintre, Titien réunit celle d'être le premier coloriste de l'Italie.

C'est en vain qu'on a examiné, qu'on a sacrifié même quelques-uns de ses

tableaux pour surprendre son secret; il demeure caché sous l'éclat des

couleurs et l'oeil le plus exercé se flatterait en vain de suivre les

traces d'un pinceau dont on ne peut assez admirer les prodiges.»

On comprend, en contemplant tel de ces chefs-d'oeuvre, l'admiration des

contemporains et en particulier de l'empereur Charles-Quint pour le

grand artiste. En vérité je me sens de l'estime et presque de la

sympathie pour cet illustre ambitieux, l'opiniâtre ennemi de la France,

mais qui, glorieux Mécène, savait si magnifiquement honorer, récompenser

le génie. On sait que, non content de prodiguer au Titien l'or et les

pensions, en public, à la promenade, à cheval, il lui cédait toujours la

droite, et comme certains courtisans paraissaient s'en étonner, il leur

dit:

--Je puis bien créer un duc; mais où trouverai-je un second Titien?

Et un autre jour, l'artiste, grimpé sur son échelle, ayant laissé

échapper son pinceau, le prince le ramassa et le lui rendit en disant:

--Titien mérite d'être servi par un Empereur.

D'Argenville, selon son habitude, dans son étude sur Titien mêle à sa

prose quelques rimes, je n'ose dire, de la poésie en l'honneur du

maître. Or, la pièce se termine par ces deux vers:

Heureux si son pinceau plus sage

N'eût blessé la pudeur par trop de liberté.

Et ce reproche qui fait honneur à la sincérité de d'Argenville, Titien

l'a mérité. Pendant son séjour à la cour de Ferrare, l'artiste, connut,

avec l'Arioste, le trop fameux Arétin dont le nom seul est une injure,

et pour lequel déjà, Jules Romain, entraîné à illustrer, je ne sais quel

poème immonde, avait souillé ses crayons. Sa liaison, quoique passagère

avec ce détestable génie, fut-elle aussi fatale au Vénitien, en poussant

son pinceau à de fâcheux écarts? Ou Titien, par une illusion, qui alors

comme aujourd'hui trompa trop d'artistes, crut-il, par l'habitude de

vivre dans un certain milieu, que les témérités du pinceau s'emportant

jusqu'à la licence, n'étaient que l'exercice légitime de la liberté de

l'art? Je ne saurais le dire, mais ce qui n'est pas douteux, c'est que

dans son oeuvre, à côté de tant de pages de l'ordre le plus élevé, s'en

trouvent d'autres d'une inspiration bien différente, toute païenne, et

qu'un peintre d'Athènes ou de Corinthe, au temps où fleurissait le culte

de Venus d'Amathonte, n'eut pas désavouées! Fussent-elles de cette

époque de la vie de l'artiste qu'un moraliste a appelées «la fièvre de

la raison», il ne faut pas songer à les excuser, et lui-même sans doute,

dans le recueillement des dernières années, les aura regrettées.

[10] Jean Racine.--_Discours prononcé à l'Académie française_ pour la

réception de MM. Thomas Corneille et Bergeret.

[11] Taillasson, _Observations sur quelques grands peintres_, 1807.

II

Mais voici qui semble plus extraordinaire et qui prouve que les princes

de l'art, ces autres demi-dieux de la terre, auxquels la toute puissance

du génie conquiert une royauté plus enviable sans doute que l'autre, eux

aussi sont exposés à de formidables tentations dans cette atmosphère

enivrante où ils vivent, fatigués d'hommages, de louanges, d'adulations

incessantes. Ce reproche, que l'honnête d'Argenville ne peut s'empêcher

d'adresser au Titien, son illustre contemporain, Michel-Ange pouvait en

prendre sa part, Michel-Ange qui cependant, par la gravité de son

caractère et la sévérité de ses moeurs, semblait devoir rester étranger

toujours à ces écarts. D'après le témoignage de Milizia, critique peu

sympathique au grand Florentin: «Michel-Ange n'était pas seulement

désintéressé, dédaigneux des vains honneurs comme de l'argent, mais

aussi frugal, austère, dur à lui-même comme aux autres et, s'il eût vécu

dans les temps antiques, on l'eût glorifié comme un stoïcien modèle....

Il vivait solitaire, fuyant la société des grands d'autant plus

empressés à le rechercher, comme celle des artistes.»

Tous les contemporains, biographes et autres, rendent hommage, et en

termes bien plus accentués, au caractère sérieux de Michel-Ange que

l'art seul préoccupait dès la première jeunesse et qui répondait plus

tard à un ami s'étonnant qu'il ne se fût pas marié: «J'ai une femme de

trop qui m'a toujours persécuté, c'est mon art et mes ouvrages sont mes

enfants.»

«J'ai souvent entendu Michel-Ange raisonner et discourir sur l'amour,

dit Condivi[12] et j'ai appris des personnes présentes qu'il n'en

parlait pas autrement que d'après ce qu'on en lit dans Platon. Je ne

sais pas ce qu'en dit Platon (ignorant le grec), mais je sais bien que

j'ai beaucoup connu Michel-Ange et je n'ai jamais entendu sortir de sa

bouche que des paroles très-honnêtes et capables de contenir les désirs

déréglés qui naissent chez les jeunes gens.» Michel-Ange, ce qui est

certain, n'oublia jamais l'éducation forte et saine de sa jeunesse et

les principes que, dès le berceau, lui avait inculqué une famille

chrétienne.

Né le 6 mars 1475, près d'Arezzo, dans le Valentino, il eut pour père

Léonardo Buonarroti Simoni, alors podestat de Castello di Chiusi et

Caprese. Bien différent du père de Vecelli, Léonardo, destinant son fils

aux sciences et aux lettres, l'envoya tout enfant à l'école de grammaire

que tenait à Florence Francisco de Urbino, et il ne voyait pas sans un

profond déplaisir le peu de progrès que faisait dans cette étude

Michel-Ange moins paresseux pour le dessin; car, toujours armé d'un

crayon, il employait tout le temps des récréations à illustrer ses

livres ou les murs de la maison paternelle. «Ses premiers essais, dit M.

Ch. Clément, existaient encore au milieu du XVIIIe siècle, et Gori

raconte que le cavalier Buonarroti, descendant de l'oncle de

Michel-Ange, lui montra une de ces esquisses entre autres, dessinée au

crayon noir sur le mur d'un escalier de la Villa de Seltignano,

représentant un homme, le bras droit élevé, la tête renversée, d'un

dessin ferme et vivant, qui dénotait toute la précocité du génie de

l'enfant[13].»

Le père ne s'obstinait pas moins à contrarier cette vocation et pour

cela ne s'abstenait ni des remontrances, ni des reproches, ni même des

coups: «Plus d'une fois, dit Condivi, à cette époque il fut grondé et

terriblement battu.» Mais l'enfant avait déjà ce vouloir indomptable, et

cette ténacité dont plus tard l'homme fait donnera tant d'exemples, et

le père, vaincu par sa persévérance, se résigna. Il plaça Michel-Ange

dans l'atelier de Ghirlandajo, chargé de la décoration de Santa-Maria

Novella, et les progrès de l'élève furent si rapides qu'adolescent

encore, il exécuta deux tableaux, l'un original et l'autre copie, qui

attirèrent l'attention de Laurent de Médicis, dit le Magnifique.

Celui-ci, par la protection généreuse et intelligente qu'il accordait

aux arts, aux lettres et aux sciences, par sa libéralité, ses bienfaits

en tout genre, faisait oublier aux Florentins que la république

n'existait plus que de nom. Devinant, avec son goût passionné pour les

arts, le génie de Michel-Ange, il l'admit à sa table et le donna pour

compagnon à ses fils en lui laissant d'ailleurs toute facilité pour le

travail. Michel-Ange en profita, car dès lors, prenant goût à la

sculpture, il exécuta le bas-relief des _Centaures_ et la _Madone_

qu'on voit à Florence. Dans le même temps, il copiait les fresques de

Masaccio, dans l'église _del Carmine_, et étudiait avec passion

l'anatomie dans l'hôpital de Santo-Spiritu dont le prieur lui avait

ouvert l'entrée. Par ces continuels efforts, ses progrès furent tels

qu'ils excitèrent la jalousie de ses camarades, et l'un d'eux, le brutal

Torrigiano, dans une discussion, lui asséna sur la figure un coup de

poing dont Michel-Ange eut le nez presque écrasé et garda la marque

toute sa vie.

La protection de Laurent de Médicis n'en fut que plus empressée pour le

jeune artiste; par malheur, au bout de trois années, une brusque mort

priva de son Mécène Buonarroti attaché sincèrement, profondément au

prince «et qui resta plusieurs jours sans pouvoir travailler tant il

était affligé», dit Condivi. Pour faire diversion à son chagrin,

Michel-Ange alla passer quelques mois dans sa famille, d'où il se rendit

à Venise et à Bologne et dans ces deux villes il séjourna un certain

temps aussi. Il revint an bout d'une année à Florence gouvernée par

Pierre François de Médicis, fils aîné de Laurent, qui lui fit le

meilleur accueil. C'est alors que l'artiste exécuta le _Cupidon dormant_

qui fit tant de bruit et dont l'histoire singulière a été bien des fois

racontée. Laurent, fils de Pierre-François de Médicis, ayant vu cette

statue, la trouva si parfaite qu'il donna le conseil à Michel-Ange de

l'envoyer à Rome et de la faire enterrer dans une vigne qu'on devait

fouiller, et où, la découvrant, on la prendrait certainement pour un

antique, ce qui lui donnerait une tout autre valeur. La chose arriva

comme il l'avait prévu; la statue, après quelques mois, fut déterrée;

les connaisseurs avertis s'empressèrent d'accourir et proclamèrent à

l'envi, dans leur admiration, ce morceau, une oeuvre des plus

remarquables, un chef-d'oeuvre de Phidias peut-être. Le cardinal de

saint Georges, un des plus animés, l'acheta au prix de deux cents écus

romains.

Les Rues de Paris, tome troisième Biographies, portraits, récits et légendes · 第 2 / 25 段