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LES
RUES DE PARIS
TOME TROISIÈME.
LES
RUES DE PARIS
BIOGRAPHIES,
PORTRAITS, RÉCITS ET LÉGENDES,
PAR
M. BATHILD BOUNIOL
TOME TROISIÈME
PARIS
BRAY ET RETAUX, LIBRAIRES-ÉDITEURS
82, RUE BONAPARTE, 82.
1872
(Droits de traduction et de reproduction réservés).
LES RUES DE PARIS
L'ABBÉ DE LA SALLE
I
Jean-Baptiste de la Salle, né à Reims en 1651, était fils d'un
conseiller au présidial de cette ville et de mademoiselle Moit de
Brouillet. Il reçut au baptême le nom de Jean-Baptiste. «On aura lieu de
juger dans la suite, dit le père Garreau qui écrit d'après des mémoires
originaux et authentiques, qu'il méritait bien de porter ce nom
puisqu'on le verra joindre la vie la plus pénitente à une innocence qui
ne s'est jamais démentie.»
Après avoir fait ses humanités au collége de Reims, il déclara à ses
parents qu'il se croyait appelé à l'état ecclésiastique, et reçut, à
l'âge de dix-sept ans, la tonsure des mains de son archevêque. Puis,
quoique pourvu immédiatement selon l'usage du temps d'un canonicat dans
l'église métropolitaine, il se rendit à Paris pour y faire ses études
théologiques au séminaire de St-Sulpice. C'était le désir de ses
parents, désir auquel il était heureux de se conformer. Moins de deux
années après, une double et douloureuse catastrophe vint l'arracher à sa
studieuse retraite. Il perdit, à quelques mois de distance, son père et
sa mère qu'il aimait tendrement, et, quoique âgé de vingt et un ans à
peine, devenu chef de famille comme l'aîné de tous, il dut revenir à
Reims pour veiller sur ses frères et soeurs plus jeunes. «Il se mit au
fait des affaires domestiques et pourvut à tout par sa prudence. Les
conseils qu'il sut demander suppléèrent à son peu d'expérience, de sorte
qu'on n'eut point de fautes à lui reprocher.» Du reste, il restait
fidèle à sa vocation; mais, sa profonde humilité, dit son historien, lui
fit prolonger beaucoup le temps des interstices prescrits par l'Église.
Ordonné diacre en 1676, il ne reçut la prêtrise que deux années après,
la veille de Pâques.
Un de ses amis, l'abbé Roland, chanoine et théologal de l'église de
Reims, lui avait, en mourant, recommandé la communauté des Filles ou
soeurs de _l'Enfant Jésus_, établie par ses soins dans cette ville et à
laquelle se montraient peu favorables le maire et les échevins.
Cependant on avait peine à s'expliquer ces préventions, car les pieuses
filles «s'acquittaient avec toute la fidélité possible des fonctions de
zèle propres à leur institut. Depuis qu'elles instruisaient les
orphelines et les autres enfants de leur sexe, on remarquait le
changement le plus consolant dans cette jeunesse qui donnait auparavant
de justes craintes pour l'avenir.»
L'abbé de la Salle, avec un grand zèle, s'employa pour les soeurs et,
grâce à ses efforts, la communauté fut approuvée définitivement par
l'ordinaire et confirmée par lettres patentes du roi. Il
s'applaudissait de cet heureux résultat lorsque, par une suite de
circonstances dans lesquelles pour lui se montrait le doigt de la
Providence, il fut amené à s'occuper d'une oeuvre bien autrement
importante, la fondation de l'Institut, dit des Frères de la Doctrine
chrétienne. Un certain Adrien Niel, natif de Laon, était venu à Reims
pour y fonder une école dont une pieuse dame, du nom de Maillefer,
s'offrait à faire les frais. L'école s'ouvrit en effet sur la paroisse
Saint-Maurice et le résultat fut tel qu'une autre dame, appelée de
Croyères, «veuve sans enfants et fort riche» piquée d'une sainte
émulation, voulut qu'une école semblable fût établie sur la paroisse
Saint-Jacques. Dans ce but, elle donna une première somme de 500 livres,
et, tombée gravement malade, elle légua par son testament, à la même
intention, une somme de 10,000 livres. L'abbé de la Salle, ayant servi
d'intermédiaire pour ces diverses bonnes oeuvres, devint tout
naturellement le protecteur des nouvelles écoles et dut s'occuper aussi
de la direction et surveillance des maîtres; car M. Niel «plein de piété
dans le fond, dit le P. Garreau, ne savait ce que c'était que se tenir
dans les bornes d'une juste modération; il roulait dans sa tête mille
projets d'établissements. Il ne vit pas plutôt l'école Saint-Jacques
ouverte qu'il pensa aux moyens d'en faire ouvrir plusieurs autres, et
pour cela il se donna des mouvements infinis. Ce n'était que visites
continuelles qu'il se croyait obligé de rendre; par conséquent point
d'assiduité à ses devoirs; nulle attention à veiller sur la conduite des
maîtres à l'égard de leurs écoliers; chacun faisait à sa guise....
Non-seulement il n'y avait point d'ordre dans les classes, mais les
maîtres n'étaient encore assujettis à aucune discipline extérieure.»
L'abbé de la Salle tâcha de remédier à ce désordre en les réunissant
dans le même local et les soumettant de leur propre consentement à un
règlement dont profitèrent les élèves comme les maîtres. L'épreuve ayant
paru suffisante au bout de quelques mois, M. de la Salle loua pour la
petite communauté une maison plus grande qu'il vint lui-même habiter
accompagné d'un de ses frères. Mais dès lors pour lui commencèrent les
tribulations par lesquelles Dieu a coutume d'éprouver les siens. D'abord
la famille de l'abbé de la Salle blâma vivement ce genre de vie qu'on
trouvait, pour un homme de sa condition, extraordinaire et sauvage. Puis
M. Niel, avec l'inconstance de son caractère, voulut se rendre à Rouen
pour y fonder de nouvelles écoles. L'abbé de la Salle, ayant vainement
insisté pour le retenir à Reims, se vit dans le plus grand embarras;
«car n'ayant jamais prétendu que favoriser de son pouvoir
l'établissement des écoles, il se trouvait réduit à en soutenir tout le
poids s'il ne voulait pas les voir tomber entièrement.... Après bien des
réflexions, sans se proposer de devenir fondateur d'ordre, il se
détermina à ajouter les soins fatigants de la conduite des écoles aux
peines incroyables qu'il prenait à former des maîtres.»
La tâche en effet était laborieuse «et dit son historien, on ne peut
exprimer les dégoûts qu'il eut d'abord à essuyer en vivant avec des
hommes si peu disposés par l'éducation qu'ils avaient reçue pour la
plupart à la perfection du christianisme. Des inquiétudes sur l'avenir
agitèrent ces hommes attachés encore à la terre. «À quoi nous servira la
vie dure que nous menons, se dirent-ils, les uns aux autres? Il n'y a
rien de solide dans l'état que nous avons pris. Nous perdons notre
jeunesse dans cette maison. Ne ferions-nous pas mieux d'apprendre des
métiers qui fourniraient sûrement à notre subsistance? Que
deviendrons-nous si notre père nous abandonne ou si la mort nous
l'enlève?»
Ces réflexions, on les faisait même devant M. de la Salle qui reprit
vivement ses disciples en leur reprochant leur manque de confiance en la
Providence. «Il vous est bien facile de parler ainsi, lui fut-il
répondu, vous qui, en outre de votre canonicat, possédez un riche
patrimoine dont les revenus, quoi qu'il arrive, vous mettent à l'abri du
besoin.» M. de la Salle ne put se défendre de quelque sensibilité en
entendant cette objection plus spécieuse cependant que réelle, car tous
ses revenus passaient en bonnes oeuvres. Toutefois, il comprenait que,
pour parler à ses disciples avec toute l'autorité nécessaire, il devait
prêcher d'exemple et, après avoir pris conseil d'hommes éclairés et
pieux, il se démit de son canonicat en faveur d'un autre ecclésiastique.
Il fit plus, il se dépouilla de tous ses biens et par une conduite qui
semble extraordinaire selon la prudence humaine, mais qui lui était
dictée par une inspiration supérieure, «il se sentit invinciblement
porté à ne rien donner même à ses disciples et à ne rien réserver pour
lui-même. Il trouva un goût infini à penser au bonheur de ceux qui se
confient uniquement dans les soins de la Providence. L'idée de tout
tenir chaque jour de sa pure libéralité le ravit et il se détermina à
faire aux pauvres la distribution de tout ce qu'il possédait.»
On était alors dans l'année 1684, où sévissait, en Champagne comme par
toute la France, une cruelle disette. M. de la Salle par son généreux
abandon put venir en aide à un grand nombre de malheureux et donner du
pain à beaucoup de ceux qui en manquaient. Aussi sa famille qu'avait
vivement mécontentée la cession du canonicat en faveur d'un étranger,
n'osa blâmer l'emploi qu'il faisait de ses biens. Il n'en fut pas de
même de ses disciples qui murmurèrent vivement de n'avoir point été
compris dans la répartition et disaient bien haut qu'une partie de ces
richesses aurait pu être utilisée pour la fondation des écoles. Mais par
réflexion ils se calmèrent et le sentiment égoïste fit place à
l'admiration, à la vénération pour celui que dès lors ils se plurent à
nommer leur père et qui devint tout naturellement leur supérieur quand
la communauté, sous son influence, avisa à se constituer en
congrégation.
II
Dans cette grave circonstance, M. de la Salle ne voulut pas s'en
rapporter à lui seul; douze des maîtres les plus vertueux furent par lui
appelés à Reims et, après une retraite faite en commun avec la plus
grande ferveur, les principaux règlements relatifs à la nouvelle
congrégation furent proposés et adoptés. Le choix de l'habillement fut
laissé à M. de la Salle qui, après avoir longtemps réfléchi, se décida
pour celui que les frères portent aujourd'hui encore et dans lequel le
fondateur avait eu en vue surtout la simplicité jointe à la solidité.
Mais cette simplicité parut de la rusticité et de la bizarrerie à de
certains esprits chagrins qui surent faire partager leurs préventions à
beaucoup d'autres. «On ne saurait croire combien cette sorte de
vêtement, dit le P. Garreau, attira d'outrages à M. de la Salle et à ses
enfants. Dès que les frères parurent avec leur nouvel habit, la populace
s'attroupa autour d'eux. On les hua, on en vint jusqu'à leur jeter de la
boue au visage, sans que personne s'avisât de prendre leur défense. Les
magistrats, qui auraient dû arrêter ce désordre, se tinrent tranquilles
et virent de sang-froid les insultes qu'on faisait à tout moment à des
hommes que leurs services devaient rendre précieux à la ville.»
M. de la Salle eut sa large part des affronts. Comme il se rendait,
couvert de la soutane de bure et de la capote, à l'école Saint-Jacques
pour faire la classe, en remplacement d'un maître malade, il ne put
éviter de passer devant la demeure de quelques-uns de ses plus proches
parents: «Ceux-ci, animés plus que jamais contre lui plus parce qu'ils
le regardaient comme un homme qui les déshonorait absolument et qui ne
gardait plus aucune mesure, témoignèrent ouvertement le mépris qu'ils
faisaient de sa personne. La populace, n'étant plus retenue par aucune
considération, se laissa aller à tout ce que lui inspira sa grossièreté
ordinaire. On osa lui donner des soufflets dans les rues; et l'humble
disciple d'un Dieu outragé par les hommes montra toujours une patience
inaltérable.»
Qui peut comprendre ces entraînements irréfléchis des multitudes si
promptes à l'ingratitude contre leurs plus zélés bienfaiteurs? Car que
voulaient M. de la Salle et ses généreux disciples en se condamnant
eux-mêmes à toute une vie de privations et de fatigues, sinon arracher
les enfants du peuple à la grossière ignorance, au vagabondage source de
tous les vices, et leur assurer gratuitement, avec l'instruction
élémentaire suffisante, une solide éducation chrétienne?
Au mois de février 1688, M. de la Salle se rendit, avec deux frères à
Paris, où l'appelait le curé de la paroisse Saint-Sulpice, M. de la
Barmondière, pour lui confier la direction d'une partie des écoles. Il
trouva celles-ci dans un affreux désordre auquel il se hâta de remédier
et, dès la première visite que le curé rendit à l'école, frappé du
changement en ce qui concernait les enfants placés sous la direction des
frères, il en témoigna vivement sa satisfaction à M. de la Salle. Cet
éloge irrita, comme un blâme indirect, le maître qui s'occupait des
autres enfants; il s'en vengea par des calomnies qui un moment firent
impression sur le curé même tout prêt à retirer l'école aux Frères et à
les renvoyer à Reims. Mais prompt à reconnaître son erreur, il se plut à
leur faire réparation. M. C*** ayant échoué de ce côté eut recours à une
autre machination dans le but de ruiner le nouvel Institut. Il ameuta
contre les Frères la corporation des maîtres d'école de Paris qui se
crurent menacés par la concurrence des écoles chrétiennes et gratuites.
Ils intentèrent procès à M. de la Salle pardevant le grand chantre de
l'église de Paris. Celui-ci rendit une sentence que supprimait les
écoles _chrétiennes gratuites_ comme _contraires aux priviléges des
maîtres d'école_.
Malgré son horreur des procès, l'abbé de la Salle, estimant avec raison
la décision inique, en appela au juge mieux informé. Après une journée
passée avec ses frères dans le jeune et la prière «plein d'une sainte
confiance, le lendemain, il alla plaider pour les pauvres. Il parla avec
tant d'onction et de force tout ensemble qu'il fit changer l'arrêt
prononcé contre lui. Les maîtres de Paris perdirent à leur tour et le
père des pauvres fut maintenu dans ses fonctions de charité.»
C'est ainsi que la consolation succédait à l'épreuve et il en devait
être de même jusqu'à la fin. Alors que M. de la Salle avait la joie de
voir sa pensée tous les jours mieux comprise et des écoles chrétiennes
et gratuites s'ouvrir sur tous les points de la France, à Calais, à
Troyes, à Avignon, (etc.), il lui fallait lutter contre des obstacles,
des contradictions de la part de ceux-là même qui semblaient désignés
comme les protecteurs naturels de son oeuvre! Des hommes excellents,
zélés et pieux, des supérieurs ecclésiastiques, tout en applaudissant au
bien qui se faisait et heureux qu'il se fît, auraient voulu qu'il
s'accomplît chacun suivant ses vues particulières. Plusieurs, et des
plus haut placés, se laissaient ainsi prévenir contre le fondateur que
sa profonde humilité ne sauvait pas toujours du reproche d'obstination
dans son propre sens. Parfois la tribulation se changea en véritable
persécution comme il advint à propos de l'achat de la maison de
Saint-Denis, où par la mauvaise foi des intermédiaires, M. de la Salle,
non-seulement perdit une somme de 6,000 livres, mais se vit exposé à des
accusations injustes autant qu'odieuses. Dans une autre circonstance,
la sévérité outrée du maître des novices de Vaugirard et celle du
directeur des écoles de Saint-Sulpice excitèrent des plaintes dont
l'écho retentit jusqu'à l'archevêché; l'on rendit, des torts des deux
frères, responsable leur supérieur, non point sans quelque apparence de
raison, car, disait-on, il n'avait pu les ignorer, ce qui était vrai.
Mais l'abbé de la Salle avait jugé ces plaintes exagérées; «il croyait
aussi que le bon gouvernement demandait qu'il ne parût jamais donner
gain de cause aux inférieurs de peur d'affaiblir l'autorité. Ainsi, d'un
côté, il exhortait à l'obéissance, à l'humilité, à la patience, à
l'observation des règles; de l'autre, il avertissait le frère directeur
d'avoir plus de douceur et de condescendance, de dissimuler à propos; il
lui faisait voir les inconvénients funestes d'une sévérité qui ne
connaît point d'égards, qui s'en tient toujours rigoureusement à la
lettre. Ces avertissements avaient leur effet; mais il n'était pas de
longue durée.»
Dans cette circonstance, M. de la Salle reçut une grande consolation de
l'affection toute filiale que lui témoignèrent ses disciples
inébranlables dans leur résolution de le conserver comme supérieur
général quoique lui-même insistât pour se démettre de ses fonctions. Ce
ne fut que plusieurs années après, dans les derniers temps de sa vie
que, se sentant trop âgé et infirme, l'abbé de la Salle obtint de se
voir remplacé par un des frères du nom de Barthélemy.
Dès lors, avec cette humilité singulière qui lui était comme naturelle,
«l'abbé de la Salle, dans l'état d'inférieur, n'était occupé qu'à donner
tous les jours de nouveaux exemples de vertu; il était surtout un
modèle d'obéissance; il ne faisait rien sans permission encore que le
Frère supérieur, à qui une si grande exactitude était à charge autant
qu'elle l'édifiait, voulût lui donner des dispenses générales en lui
disant qu'il trouverait toujours bien fait ce qu'il aurait fait.»
Ce fut dans l'exercice de ces vertus et la pratique des austérités dont
il faisait ses délices, que l'abbé de la Salle se vit atteint de la
maladie à laquelle il succomba. Lorsqu'on lui apporta le saint Viatique,
«confus d'être assis devant son créateur et son juge, il se laissa
emporter par un mouvement impétueux de ferveur, sans faire attention à
l'état d'épuisement où il était: il se jeta à genoux pour l'adorer et
s'anéantir devant sa souveraine majesté. Il n'y eut que l'ardeur de sa
charité qui le soutint; aussi son visage parut tout enflammé en ce
moment: on eût cru, à le voir, qu'il jouissait d'une parfaite santé; et
quelques-uns des assistants marquèrent leur étonnement qu'on eût
communié en Viatique un homme qui semblait si bien se porter.»
Le surlendemain, dans la nuit (7 avril 1719), il expirait à l'âge de
soixante-dix-huit ans. «J'espère, dit le P. Garreau, que, sur le récit
fidèle que je viens de faire des principales actions de sa vie, tout
lecteur judicieux et non prévenu s'en formera l'idée qu'on doit en
avoir.
«Il conviendra que ce fut une âme vraiment généreuse, qui fit les
sacrifices les plus héroïques; qu'il fut d'une humilité profonde qui le
rendit comme insensible aux outrages et aux affronts les plus sanglants;
d'une mortification continuelle dont on ne trouve d'exemples que dans
les plus grands saints; d'une confiance en Dieu sans bornes, d'un
abandon total à la Providence.
«Il jugera que les défauts qu'on a prétendu trouver en lui n'étaient
rien moins que des défauts, mais des qualités excellentes; que
l'entêtement et l'imprudence, dont on l'a accusé témérairement,
n'étaient qu'une fermeté digne de tous les éloges parce qu'elle ne
savait point trahir la cause de Dieu, et une participation de cette
sagesse toute céleste qui confond les vues de la prudence humaine. En un
mot, il connaîtra que M. de la Salle fut un modèle des plus sublimes
vertus, un homme précieux à l'Église par ses travaux et par ceux d'un
nouvel Institut dont il l'a enrichi; et que, semblant se reproduire dans
ses enfants, il acquiert chaque jour de nouveaux droits à la
reconnaissance publique.»
Six ans après la mort du fondateur des Frères des Écoles chrétiennes,
son ordre fut approuvé par le Saint-Siége. Plus tard, lui-même était
déclaré vénérable par un illustre pontife, heureux de rendre ce solennel
hommage à la vertu du grand serviteur de Dieu, dont un contemporain nous
a laissé ce portrait quant à l'extérieur: «Il avait le front large, le
nez bien tiré, des yeux grands et beaux, presque bleus; les traits du
visage doux et agréables, la voix forte, l'extérieur gai, serein,
modeste; le teint un peu basané à cause de ses fréquents voyages, et
animé pour l'ordinaire par un peu de feu et de vermeil. Ses cheveux
crépus et châtains dans sa jeunesse, devenus blancs avec les années, le
rendaient vénérable. Ses manières étaient gracieuses et honnêtes sans
affectation; enfin, tout paraissait aimable dans sa personne et
inspirait la piété.»
EUSTACHE LESUEUR
OU LE SUEUR.
I
«Soyez sûr qu'un peintre se montre dans son ouvrage autant et plus qu'un
littérateur dans le sien» disait à ses élèves David, qui ne faisait que
répéter ce qu'avait écrit Diderot. C'est là une vérité (quoiqu'on puisse
et doive admettre des exceptions) qui ne saurait mieux s'appliquer qu'à
notre Lesueur par ce que nous savons de sa vie, encore que sur celle-ci
on souhaiterait plus de détails, de ces détails intimes qui révèlent
l'homme et que, pour les obtenir, nous n'ayons cependant plaint aucune
fatigue, négligé nulle recherche. Il s'en faut peu que nous ayons lu
tout ce qui a été écrit et publié depuis deux siècles sur Lesueur et qui
formerait bien des volumes, mais sans pouvoir connaître autrement que
dans ses grandes lignes la vie du grand artiste, «cette vie si courte et
si remplie, dit un écrivain contemporain, et qui est presque un
mystère.»
Eustache Lesueur était né à Paris, rue de la Grande-Truanderie, le 18 ou
19 novembre 1616, 1617 et même 1619 suivant d'autres. Il eut pour père
Cathelin Lesueur, d'une famille plébéïenne, originaire de Montdidier,
pour mère Élisabeth Torroude. Quoique simple tourneur en bois et non
sculpteur, comme l'ont dit des biographes, Cathelin Lesueur, appréciant
de bonne heure les dispositions remarquables de son fils pour le dessin,
le fit entrer dans l'atelier de Simon Vouet, premier peintre du roi, où
il se rencontra avec Ch. Lebrun, son futur rival. «Il commença à peindre
sous M. Vouet, (dit Guillet de Saint-Georges, le premier en date comme
biographe et dont le témoignage est d'autant plus précieux) et en retint
quelque temps la manière, mais ensuite il la changea avantageusement, et
étant secouru de nouvelles études, de la force de son génie et de ses
dispositions naturelles, il peignit enfin d'une correction et d'une
grâce qui l'ont fait entièrement admirer[1].»
Mais ce qui fut plus précieux à Lesueur que les conseils de Vouet, ce
furent ceux du Poussin à qui il avait été présenté ou se présenta, lors
du séjour en France de l'illustre artiste; et, dit-on, celui-ci garda si
bon souvenir du jeune homme que, retourné en Italie, il prenait la peine
de dessiner à son intention les plus belles statues antiques et lui
envoyait ces études, trésor inappréciable aujourd'hui supposé qu'on pût
le retrouver. Le procédé d'ailleurs n'a rien qui puisse surprendre de la
part de Poussin; et il faut louer M. Vitet d'avoir maintenu, contre M.
Dussieux[2], dans sa nouvelle édition de l'_étude sur Lesueur_[3],
cette tradition ancienne des relations de maître à disciple entre
Poussin et Lesueur, car, à défaut de preuves matérielles, elle a pour
elle non pas seulement la vraisemblance, mais une sorte de certitude
morale. Lesueur, en outre, s'aidait de tous les renseignements qui
pouvaient servir à l'éclairer et le mettre dans la voie la meilleure, au
point de vue de l'art: «Son goût, écrit Ch. Perrault, lui avait fait
prendre, dans l'étude des figures et des bas-reliefs antiques, ce qu'ils
ont de grand, de noble et de majestueux, sans en imiter ce qu'ils
peuvent avoir de sec, de dur et d'immobile, et lui faisait tirer des
ouvrages modernes ce qu'ils ont de gracieux, de naturel, d'aisé, sans
tomber dans le faible et le mesquin.»
D'après un biographe, une circonstance particulière acheva de lui ouvrir
les yeux et lui fut comme une sorte d'illumination: «La Couronne
possédait quelques-uns de ces tableaux-diamants d'où jaillit le feu
créateur, trésors trop cachés alors, peut-être aujourd'hui trop montrés
aux regards; Raphaël apparaît enfin à Lesueur. La poésie du peintre
d'Urbin fit sur ses organes délicats la même impression que l'harmonie
de Malherbe sur ceux de la Fontaine: l'artiste s'éveilla complètement.
Il comprit que l'imitation des formes et des couleurs doit avoir pour
but celle du mouvement et du sentiment; la peinture ne lui sembla un art
que lorsqu'elle est l'image poétique et l'expression accentuée de la
vie. De ce moment, il fut peintre de l'âme plus que de la matière,
c'est-à-dire que la représentation matérielle ne fut pour lui qu'un
moyen de peindre les passions[4].»
Combien Lesueur n'enviait-il pas l'heureux sort de son camarade Lebrun
qui, grâce à la générosité du chancelier Seguier, prodigue pour lui de
ses bienfaits et lui ouvrant si largement sa bourse, avait pu suivre
Poussin en Italie. Pourtant ce fut peut-être pour notre artiste un
bonheur de n'avoir pu réaliser ce rêve et quitter la France. Qui sait
s'il ne dut pas à ce contretemps, cause pour lui de si vifs regrets, de
rester lui-même et de ne pas exposer son talent à perdre quelque chose
de sa sincérité, de sa candeur, de son originalité? M. Vitet est de cet
avis et il le dit en meilleurs termes que nous: «Il ne savait pas que
c'était sa bonne étoile qui le retenait loin de cette Italie si belle et
si dangereuse. Sans doute il perdit l'occasion de fortes et savantes
études; mais que de piéges, que de contagieux exemples n'évita-t-il pas!
Aurait-il su, comme le Poussin en fut capable, résister aux séductions
du présent pour ne lier commerce qu'avec l'austère pureté du passé? Son
âme tendre était-elle trempée pour cette lutte persévérante, pour cet
effort solitaire? N'aurait-il pas cédé? Et alors que seraient devenues
cette candeur, cette virginité de talent, qui font sa gloire et la
nôtre, et qui, par un privilége unique, lui ont fait retrouver dans un
âge de décadence quelques-unes de ces inspirations simples et naïves qui
n'appartiennent qu'aux plus beaux temps de l'art.»
Doué d'une âme tendre, porté même à la mélancolie, d'ailleurs
profondément chrétien et honnête, Lesueur, presque à ses débuts encore
comme artiste et nullement connu, se prit d'affection pour la soeur d'un
camarade d'atelier, ou comme dit un écrivain du temps: «Quel-qu'un qui
faisait de la peinture chez Lesueur.» Geneviève Goussé était fille d'un
marchand épicier-cirier de la place Maubert, un notable bourgeois, mais,
à cause de son fils sans doute, n'ayant nulle prévention contre les
artistes. Il donna sans difficulté à Lesueur la main de la jeune
personne (1644); la dot dut être assez mince, car nous voyons que les
embarras de sa position et les exigences du ménage entravèrent
momentanément l'essor du peintre par la nécessité de s'occuper de
travaux d'un produit immédiat et certain. C'est ainsi qu'il dessina et
grava des frontispices pour des thèses de théologie, qu'il peignit des
médaillons pour des religieuses, des portraits de saints, etc.
Heureusement, Vouet, alors surchargé de commandes, eut besoin de son
aide et lui confia des travaux plus sérieux, notamment une _Assomption_
pour une communauté. Vers la même époque, Lesueur peignit pour le
cardinal de Richelieu, dans l'hôtel Bouillon, rue Platrière, huit sujets
tirés du poème bizarre du _Songe de Poliphile_; la manière dont il
exécuta ces tableaux, destinés à servir de modèles de tapisseries,
commença à le faire connaître, mais bien plus encore le _Saint Paul
guérissant les malades par l'imposition des mains_, une toile
remarquable et qui ne trahissait plus en rien l'élève de Vouet.
Il fit ensuite divers autres tableaux et enfin s'occupa de la décoration
du _Cloître des Chartreux_ qui lui avait été commandée par le prieur et
suivant d'autres par Anne d'Autriche «la sérényssime reyne qui était si
légitimement prévenue du mérite de M. Lesueur,» dit Guillet de
Saint-Georges. Il n'y a donc rien de fondé dans cette imagination, chère
même à des biographes sérieux, et dont la _Nouvelle Biographie_ de
Didot, par exemple, se faisait tout récemment l'écho après
l'_Encyclopédie des gens du monde_, qui l'avait empruntée à la _Galerie
Française_: «Au dix-septième siècle, on récompensait les savants et les
artistes par des emplois; Lesueur fut nommé inspecteur des recettes à la
barrière de l'Ourcine. Dans l'exercice de cet emploi, il eut une
discussion avec un gentilhomme qui ne voulait pas se soumettre aux
exigences légales. Un duel s'ensuivit et fut vidé sous les murs des
Chartreux du Luxembourg. Lesueur, ayant tué son adversaire, se réfugia
dans le couvent et attendit que sa famille calmât celle de la victime.
Ce fut là que, pour occuper ses loisirs et récompenser l'hospitalité des
frères, il peignit cette belle série de tableaux de la _Vie de saint
Bruno_.»
M. Vitet répond péremptoirement à M. Miel qui, le premier[5], avait
raconté cette anecdote: «C'est là un fait dont avant lui personne
n'avait dit un mot, et comme il n'indique aucune preuve à l'appui de son
allégation, comme nous savons au contraire par d'infaillibles indices
que Lesueur, à l'époque où il le gratifie de cet emploi de _commis_,
était entièrement absorbé par l'étude de son art, on doit tenir pour
aussi peu sérieux l'emploi d'inspecteur des octrois que le fait d'armes
de la barrière de l'Ourcine. Qu'on fasse bon marché de semblables
sornettes, qu'on en démontre le ridicule, rien de mieux. Il ne faut pour
cela ni documents nouveaux, ni preuves inédites: le simple bon sens
suffit; et c'est sans aucun secours, sans autorité que nous-même, il y a
plus de vingt ans, nous en avons fait justice.» Et en effet, quoi de
plus ridiculement inventé que ce duel fantastique qui nous montre le
sage et religieux Lesueur transformé en ferrailleur émérite et couchant,
du premier coup, sur le pré son adversaire?
D'ailleurs, ainsi que nous l'avons dit, les tableaux de la Vie de saint
Bruno, ayant été tout probablement commandés par la reine, il n'y a pas
plus de vérité, quoique plus de vraisemblance, dans l'autre version qui
assigne pour cause à la retraite de Lesueur chez les Chartreux le
chagrin profond qu'il ressentit de la mort de sa femme. Or, quand il
commença son travail (1645), marié depuis une année à peine, il venait
d'être père de son premier enfant qui ne devait pas être le dernier. La
_Galerie des chartreux_, exécutée en trois ans, fut terminée en 1648 ou
1649; mais Lesueur, pour répondre à l'impatience des bons pères, pressés
de jouir de leur cloître, avait dû se faire aider par son beau-frère,
Thomas Goussé, et par ses frères, Pierre, Philippe et Antoine, qui
peignirent, d'après ses dessins et compositions, plusieurs panneaux ou
parties de panneaux. Cette collaboration, forcée en quelque sorte,
explique l'infériorité de certains morceaux, et elle eut aussi
l'inconvénient d'enlever à l'artiste une partie du prix convenu, qui fut
plus que modeste; on le comprend, même alors que la reine en eût fait
les frais, l'état des finances ne lui permettant guère d'être généreuse.
Pour les vingt-deux tableaux, à ce qu'on assure, l'artiste ne reçut pas
plus que tel peintre médiocre d'Italie pour un seul tableau commandé par
des religieux de Bologne.
À cette époque (1649), fut créée l'Académie royale de peinture dont
Lesueur fut un des douze premiers membres. Cette même année, chargé par
la Confrérie des orfèvres de Paris de peindre le tableau de Mai à
Notre-Dame, il fit le _Saint Paul prêchant à Éphèse_, une oeuvre
magistrale, remarquable par la composition, l'animation des figures et
la richesse du coloris. Ce chef-d'oeuvre lui fut payé 400 livres, je
dis, 400 livres.
L'artiste exécuta, en 1650 et 1651, pour le monastère de Marmoutiers et
d'autres communautés, divers tableaux dont ceux qui nous restent sont
empreints, en outre du mérite artistique, de ce caractère profondément
religieux, qui, par la sublimité de l'expression, ne laisse rien à
envier aux vieux maîtres de l'Ombrie. C'est que comme eux Lesueur
n'était pas seulement un peintre, mais un chrétien fervent, et qu'il ne
faisait que traduire sur la toile les sentiments dont son coeur était
rempli. «Pour faire pareille peinture il ne faut pas être sceptique», a
dit M. Ch. Blanc qui n'est pas suspect. Quoi de plus admirable, de plus
émouvant, par exemple, que le beau tableau des _Martyrs saint Gervais et
saint Protais_, entraînés pour sacrifier aux idoles, et peint pour
l'église Saint-Gervais?
[1] _Notice sur Lesueur_, lue à l'Académie, le 5 avril 1690, l'année de
la mort de Lebrun.
[2] _Archives de l'Art français_, t. III.
[3] _Études sur l'Art_, t. III.
[4] Miel. _Encyclopédie des gens du monde_.
[5] Galerie française, 1821.
II
Avec le caractère réservé de Lesueur, avec sa piété sincère, on aurait
peine à comprendre qu'il eût accepté de peindre à l'hôtel Lambert,
appartenant au président de Thorigny «les sujets les moins graves de la
mythologie, les amours, les nymphes et les muses», dit M. de Gence, si
l'on ne se rappelait la toute-puissance du préjugé régnant alors en
faveur de l'antiquité, qui faisait dire si étrangement à Boileau:
De la foi d'un chrétien les mystères terribles
D'ornements égayés ne sont point susceptibles, etc.
Bien plus, un évêque, l'un des plus illustres comme des plus pieux de
l'époque, Fénelon, c'est tout dire, n'écrivait-il pas, à l'usage de son
royal élève, le _Télémaque_, en déguisant, ou parant, comme on disait
alors, des riantes fictions de la Fable ses utiles et précieuses leçons,
qui auraient gagné beaucoup à être présentées, sans tous ces
enjolivements d'emprunt, sous une forme attrayante, sans doute, mais
franchement chrétienne. Avec ce préjugé dominant, souverain alors, il
est facile de comprendre que Lesueur n'ait pas eu l'ombre d'une
hésitation à la lecture de ce programme, quoique assez nouveau pour lui,
et qu'il ne se soit pas effarouché du choix de pareils sujets qu'il
avait vu traiter maintes fois par ses contemporains, voire par le plus
illustre d'entre eux, le Poussin. Mais il est juste de dire qu'aucun
d'eux, y compris le dernier même, ne fit preuve de plus de réserve «en
peignant avec autant d'amabilité que de décence» ces sujets
mythologiques. Il fallait que, chez le noble artiste ce sentiment de
l'honnête fût bien profond pour que, dans des peintures où le nu tient
une si large place, son pinceau ne se permît aucun écart, et, conduit
par une main discrète obéissant au coeur le plus droit, demeurât
d'habitude tellement chaste, que ces toiles, dont l'idée est toute
païenne, ne choquent pas même vis-à-vis des grandes et saintes pages de
la _Vie de saint Bruno_.
Lesueur d'ailleurs eût préféré traiter toujours des sujets plus en
harmonie avec son caractère; mais apprécié surtout, ou plutôt
uniquement, par des amateurs d'élite, il n'avait pas, tant s'en faut, le
choix des commandes, et ne jouissait pas pour les contemporains de la
renommée et de la considération de Ch. Lebrun, quoique la postérité ait
élevé sur un bien autre piédestal celui qu'elle a surnommé le _Raphaël
français_. Ainsi, dans cet hôtel Lambert même, Lebrun avait obtenu la
commande des travaux les plus importants en laissant à son émule la
décoration des pièces moindres, cabinets, salle de bains etc. Pourtant,
même alors, les connaisseurs ne se trompaient pas sur leur mérite
relatif. On raconte que, certain jour, le Nonce vint à l'hôtel Lambert
pour visiter les peintures nouvelles dont il était fort parlé dans le
monde, celles de Lebrun bien entendu, et en particulier la galerie de
_l'Apothéose d'Hercule_. Après une longue station devant ce tableau, on
passa dans le salon voisin, où se trouvaient, peints au plafond,
l'_Apollon_ et le _Phaëton_ de Lesueur. Comme Lebrun doublait le pas, le
prélat moins pressé le retint en disant: «Doucement, arrêtons-nous,
monsieur! car voilà de bien belles peintures!»
Suivant des auteurs mêmes, le Nonce aurait exprimé son admiration en
termes bien autrement énergiques, mais très-peu flatteurs pour Lebrun:
«À la bonne heure, voici des tableaux dignes d'un maître italien, le
reste est _una coglioneria_ (sottise, niaiserie).»
Cette seconde version n'est peut-être pas très-vraisemblable; mais la
première, qui paraît plus fondée, suffit pour expliquer ces sentiments
de rivalité, d'ardente émulation, sinon de jalousie, qu'on attribue à
Lebrun, artiste trop éminent lui-même pour ne pas reconnaître, dans son
for intérieur, la supériorité de son ancien camarade et peut-être s'en
inquiéter. «Ne se croyait-il pas, sans ce rival, assuré de la faveur du
public comme de celle du roi prodigue pour lui de ses récompenses, dont
pas une, on a regret à le dire, n'alla chercher Lesueur?» Ainsi
s'expriment à tour de rôle et assez étourdiment les biographes qui
oublient que Louis XIV avait dix-sept ans à peine quand mourut Lesueur.
La _Biographie universelle_, après d'autres, n'en fait pas moins d'un
air contrit écho à ces doléances: «Lebrun cherchait à s'attirer
exclusivement par l'allégorie de ses louanges les bienfaits de Louis
XIV, auxquels on sait qu'en effet Lesueur comme le bon la Fontaine n'eut
point de part.»
D'ailleurs, il faut reconnaître que notre artiste ignorait l'art de se
produire «modeste, inoffensif, incapable d'adulation», il disait en
parlant de ses rivaux: «J'ai toujours tout fait et toujours je ferai
tout pour être aimé d'eux.» Il ajoutait: «Est-ce donc un crime d'être
studieux, de chérir son art et de faire tous ses efforts pour y
réussir?» Ce langage, conforme à son caractère comme à ses principes,
nous ferait un peu douter de l'idée que lui ont prêtée sans doute
certains biographes. D'après eux, il se serait peint, dans une
allégorie, pas précisément modeste, triomphant comme le Poussin de tous
ses rivaux.
Nous avons dit plus haut ce qu'il fallait penser de la retraite de
Lesueur chez les Chartreux et de la sotte invention du duel dont le
sieur Miel est seul coupable. Les biographes, presque jusqu'à ces
derniers temps, ne semblent pas avoir été mieux renseignés sur d'autres
circonstances et des plus importantes de la vie du Maître. M. Ch. Blanc,
d'ordinaire plus exact, nous dit rondement: «Il ne fut point marié et
n'a laissé que des neveux.» Or, on a la date non-seulement de son
mariage, mais celle aussi de la naissance de ses six enfants dont quatre
lui survécurent: Eustache Lesueur, 11 juillet 1645--Geneviève
Marguerite, 9 novembre 1648--Louise, 23 février 1651--Michelle 1655--et
deux autres dont A. Jal donne les noms. Voilà qui est décisif.
_L'Encyclopédie des gens du monde_ n'est pas mieux informée quand elle
écrit: «La perte de sa femme qu'il aimait tendrement l'ayant plongé dans
un chagrin profond, il tomba dans une maladie de langueur et se retira
chez les Chartreux, dont le prieur reçut son dernier soupir.» La
nouvelle édition de la _Biographie de Michaud_, dit également:
«Persécuté, resté veuf et seul, une maladie de langueur détermina sa
retraite chez les Chartreux, où la reconnaissance l'avait souvent
accueilli.» «Plus tard, répète la _Nouvelle Biographie_ de Didot qui
fait si volontiers écho à l'autre, lorsque Lesueur eut perdu sa femme et
que, découragé, il lui sembla que sa vie était accomplie, il vint
mourir aux Chartreux!»
Autant d'erreurs que de mots, si incroyable que cela paraisse! Autant
d'erreurs grossières et que n'autorise aucunement le langage des
premiers biographes quoique «d'un laconisme extrême, ainsi que le fait
observer M. Vitet, en ce qui concerne la personne et la vie de l'artiste
et ne s'occupant que de ses tableaux.» Guillet, l'académicien, qui
parlait devant des confrères dont plusieurs avaient connu Lesueur, se
borne à dire: «Il était naturellement officieux, sociable, d'une humeur
gaie et d'une sage conduite. Il se maria et laissa deux enfants[6] qui
sont pourvus à leur avantage.»
Donc, malgré le côté poétique de cette légende établie, qui sait
comment? et passée si généralement à l'état de tradition historique, il
ne faut pas hésiter à reconnaître, à déclarer que ce n'était qu'une
_légende_ (qu'on le regrette on non). Cela résulte jusqu'à l'évidence de
l'examen des documents et en particulier des pièces publiées dans les
tomes III et V des _Archives de l'Art Français_.
Lesueur, dont la femme relevait de couches depuis quelques semaines
seulement, étant tombée malade, sans doute par suite d'un excès de
travail, fut forcé de s'aliter, et au bout de quelques jours, il
expirait dans les bras de Geneviève Goussé. Hélas! le grand artiste, peu
de temps avant, à ce qu'on raconte, ne se croyant pas si gravement
atteint: «se flattait encore de vivre de longs jours dans l'espoir
d'exécuter plus de vingt tableaux déjà conçus, qui effaceraient ce
qu'il avait déjà fait et lui procureraient peut-être la réputation à
laquelle il aspirait.» Tant, dans sa modeste opinion de lui-même, il se
croyait encore loin du but que pour la postérité il a, non pas atteint,
mais presque dépassé.
Lebrun lui-même en jugeait ainsi, s'il est vrai qu'étant venu voir son
confrère mourant, après lui avoir fermé les yeux, il n'ait pu s'empêcher
de murmurer en sortant: «_que la mort lui tirait une grosse épine du
pied_»[7]. Le mot a été rapporté par un chartreux même, Bonaventure
d'Argonne, qu'on en peut croire, malgré la contradiction d'A. Jal qui
s'appuie, pour innocenter Lebrun, «cet ennemi prétendu de Lesueur» de
cette circonstance qu'en 1649, celui-ci «fut choisi par Mme Lebrun,
pour être son compère au baptême de Suzanne Lebrun, fille de Nicolas
Lebrun, le paysagiste.» Il ne semble pas qu'il y ait là un motif
suffisant pour invalider le témoignage du bon chartreux, alors qu'au
contraire la visite de Lebrun au malade prouve ces relations d'intimité
et de camaraderie qui n'avaient cessé d'exister entre eux et
n'empêchaient pas, fût-ce à son insu et comme malgré lui, chez Lebrun,
les appréhensions que l'on sait.
Landon[8], avant Jal, avait contesté l'exactitude de l'assertion de
Bonaventure d'Argonne, mais par un autre motif et en s'appuyant aussi de
faits qui tendraient plutôt à la confirmer: «De pareils sentiments et
un pareil langage ne s'accorderaient point avec le caractère bien connu
d'un homme tel que Lebrun, et sont encore démentis par le témoignage
d'un artiste digne du foi. Simonneau, graveur, raconte que, se trouvant
un jour dans le cloître des Chartreux, il vit arriver Lebrun; et que
s'étant mis à l'écart pour entendre ce que dirait ce rival de Lesueur,
Lebrun, _qui se croyait seul_, s'écriait à chaque tableau:
«Que cela est beau! que cela est bien peint! que cela est admirable!»
Il n'en faut pas savoir moins gré à feu A. Jal des renseignements
précieux et précis qu'il nous a donnés d'après examen des pièces
officielles (actes de naissance, de décès, etc.), et desquels il résulte
que Geneviève Goussé survécut de longues années encore à son mari
puisqu'elle mourut seulement «le 24 décembre 1669, place Maubert, au
coin de la rue de Bièvre, au logis même où elle était née... Par
prudence, par amour pour le métier de son père, peut-être par respect
pour la mémoire de son mari, au lieu d'élever Eustache II, son fils,
pour la peinture, où il aurait pu compromettre un beau nom, elle lui fit
prendre le tablier de l'épicier. Ainsi, le grand Lesueur, allié à
l'épicerie par sa femme, eut un fils épicier; et comme si ce n'était
point assez, il eut une fille épicière... car sa veuve avait marié,
treize mois avant sa mort (9 octobre 1668), Marie-Geneviève, sa fille, à
François Violaine, épicier-cirier qui demeurait aussi sur la place
Maubert[9].»
Ces détails, tels étranges qu'ils nous paraissent, ne permettent pas le
doute; ils tendent à confirmer ce qu'on soupçonnait par la tradition, à
savoir la position modeste et peut-être même gênée dans laquelle a vécu
trop longtemps l'illustre artiste, aussi bien que l'injustice ou plutôt
l'incroyable indifférence de ses contemporains qui semblent avoir eu si
peu conscience de la sublimité de son génie. «Il mourut honoré,
regretté, comme homme de bien, dit avec trop de vérité M. Vitet, estimé
comme artiste, mais à peu près au même titre que ses onze confrères de
l'Académie et le jour où son génie fut enlevé aux arts personne, dans
tout le royaume, ne mesura la perte que venait de faire la France.»
Aussi combien douloureuse, combien désolante, cette mort prématurée pour
le grand artiste si, comme tant d'autres, il n'eût travaillé que dans un
but humain et en vue de ce qu'on appelle la gloire! Quoi! au moment
peut-être d'atteindre au but rêvé, quand tout lui souriait dans la vie,
entouré des chers objets de ces affections qui la rendent plus douce et
plus aimable, une tendre épouse, des enfants adorés, des frères, des
parents, des amis dévoués, jouissant enfin de l'aisance acquise au prix
de tant d'efforts, voilà qu'il faut entendre prononcer l'arrêt de la
suprême séparation, dire à tout ce qu'on aimait l'éternel adieu! Avec
quelles angoisses, avec quel déchirement! si Lesueur n'avait pas été
fortement chrétien, s'il n'eût pas trouvé le courage de la résignation
dans la pensée que la providence de Dieu le voulait ainsi pour le plus
grand bien de tous et qu'il était sûr de trouver ailleurs la récompense
de ses vertus comme celle de ses talents dont il avait su faire un si
noble usage.
Disons, pour terminer, que Lesueur, habitant, lors de sa mort, sur la
paroisse _Saint-Louis en l'Île_, fut porté cependant, pour y être
inhumé, à l'église Saint-Étienne du Mont ainsi que le constate le
registre de cette paroisse: «Le samedi, 1er mai 1655, fut inhumé dans
l'église défunt M. Lesueur, vivant peintre sculpteur (sic) ordinaire du
Roy, apporté dans un carrosse de la paroisse Saint-Louis en l'Île.»
«Mais pourquoi, dit A. Jal, Lesueur désira-t-il être enterré dans cette
église? Maintenant que vous savez que c'est là qu'il se maria ne
devinez-vous pas que ce fut un dernier témoignage de tendresse qu'il
voulut donner à sa chère et bien-aimée Geneviève?»
L'épitaphe de Lesueur gravée sur la pierre tumulaire à Saint-Étienne du
Mont s'est effacée par le laps de temps ou par d'autres causes. On se
demande comment elle n'a pas été rétablie ainsi qu'on a fait pour celles
de Racine et Pascal.
[6] Erreur, comme on l'a vu.
[7] _Mélanges de littérature et d'histoire_, publiés sous le pseudonyme
de Vigneul de Marville, t. 1er, p. 184.
[8] _Galerie des artistes célèbres_, in-4, 1807-1809.
[9] A. Jal, _Notice sur Lesueur_.--_Archives de l'Art français._
III
Un critique à qui l'on peut faire des reproches sérieux au point de vue
historique et biographique, parce que, sans les appuyer des preuves
décisives qui seules pourraient les faire accepter, il a raconté sur
Lesueur des faits nouveaux, singuliers, contraires à toute
vraisemblance, le rédacteur de l'_Encyclopédie des gens du monde_ et de
la _Galerie française_, Miel enfin, ne semble point avoir fait ainsi
fausse route quand il s'est agi de juger l'artiste. Bien au contraire,
son appréciation sympathique et motivée prouve qu'il ne parlait point
au hasard ni de ce qu'il connaissait mal ou peu, mais en Aristarque
éclairé, consciencieux et d'autant de sens que de goût. On sent qu'il
s'était recueilli de longues heures devant les chefs-d'oeuvre du maître
illustre qu'il a su comprendre et louer dignement comme peintre si, par
une regrettable méprise ou le désir exagéré d'ajouter un élément nouveau
d'intérêt à cette vie trop courte, il a su moins heureusement nous
parler de l'homme. Aussi, pour que le lecteur n'incline point à le juger
trop sévèrement, semble-t-il juste de citer cette excellente page entre
autres dans laquelle l'oeuvre de Lesueur nous paraît dans l'ensemble
excellemment apprécié:
«Lesueur n'éblouit pas, mais il attache, sa peinture est douce,
persuasive, pénétrante; elle tient le spectateur sous le charme et ce
charme est celui de la vertu. Rien de théâtral, ni de recherché, ni
d'ambitieux dans son talent; point d'accessoires parasites ni de
mensonges pompeux dans ses oeuvres; partout la mesure unie à
l'enthousiasme et cette sagesse de jugement qui, conduisant au beau par
le vrai, s'arrête là où il convient au sujet plutôt que là où il
pourrait convenir au peintre; partout cette fécondité d'imagination qui
produit facilement, abondamment comme la nature même, et ce pouvoir
d'exécution qui ne demeure jamais au-dessous de ce que l'esprit conçoit
et de ce que l'âme sent... Quelle variété, quelle aptitude à prendre
tous les tons! Quelle puissance de talent! Qu'on ne s'y trompe point,
c'est à la rigidité même de ses principes modifiée par une âme tendre,
une imagination vive, et un génie original que le peintre doit la
flexibilité de son style.»