On a su depuis que ce navire était chilien et s’appelait _Caldera_. Le
récit suivant de sa capture par les pirates chinois a été fourni par le
capitaine Rooney:
«Le jeudi 5, à cinq heures du matin, _le Caldera_ quitta Hong-Kong
pour se rendre à San-Francisco avec un équipage de dix-sept hommes
et trois passagers, une dame française et deux Chinois. A quatre
heures, le baromètre baissant et le temps prenant un aspect
menaçant, je diminuai la voilure et me préparai à subir une forte
brise. A minuit, il ventait violemment, et le =6=, avant le point du
jour, nous courions sous la grande voile de hune à moitié carguée
au milieu des lames qui nous battaient en travers. Pendant toute la
journée, le vent continua à souffler avec violence; notre grand mât
de hune et notre mât d’artimon furent brisés au ras du pont et le
navire commença à faire eau en abondance. Cet état de choses
continua jusqu’au samedi à quatre heures de l’après-midi. En ce
moment, la terre se montra à deux milles vers le nord; le vent
soufflait sud-sud-ouest. Je pensai que le meilleur parti à prendre
était de me réfugier au plus vite dans une baie que je voyais sous
le vent, de réparer là mes avaries et d’y laisser reposer mon
équipage épuisé de fatigue. Je réussis à atteindre cette baie et
j’y jetai l’ancre à environ six heures de l’après-midi; les hommes
se mirent aussitôt aux pompes. Ils y étaient encore à dix heures du
soir, lorsque trois jonques chinoises vinrent accoster _le
Caldera_, jetèrent sur le pont leurs pots à feu, montèrent des deux
côtés à l’abordage et firent prisonniers tous les hommes qui
étaient sur le pont; puis ils s’emparèrent de moi et de ceux qui
étaient dans leur lit, nous lièrent les mains derrière le dos et
demandèrent si le navire était anglais. Sur notre réponse négative,
ils nous dirent que c’était heureux pour nous, car, si le navire
avait été anglais, ils nous auraient tous massacrés. Le 7, au point
du jour, ils nous forcèrent de lever l’ancre et de les suivre dans
une autre baie où nous mouillâmes par une profondeur de trois
brasses. Là, ils se mirent à piller la cargaison du navire. Mais,
dans la matinée du 9, une flotte nombreuse de jonques parut en vue,
et les trois jonques qui nous avaient capturés s’éloignèrent. Cette
flotte n’en comptait pas moins de trente-cinq. Elles s’emparèrent
de tout ce qu’elles trouvèrent à leur convenance et furent bientôt
remplacées par quelques autres jonques de moindre grandeur, que
d’autres suivirent encore jusqu’à ce qu’il n’y eut plus rien à
prendre dans le navire; alors les dernières arrivées se mirent,
faute de mieux, à enlever le cuivre. Une de celles-ci, le mercredi
suivant, s’empara de la dame française et d’un des deux Chinois
passagers à bord du _Caldera_. Dans l’après-midi de ce même jour,
j’obtins d’un des bateaux pirates qu’il me prît à son bord avec mon
charpentier et qu’il nous conduisît à Macao. J’y arrivai le
lendemain jeudi, et je fis connaître ma situation au capitaine du
port et au gouverneur; mais il me dirent que je ne pourrais trouver
aucune assistance dans ce port. Cela me détermina à partir
immédiatement pour Hong-Kong, où j’arrivai à minuit, vendredi
dernier.»
Aussitôt que le capitaine Rooney fut arrivé, il se rendit en toute hâte
chez ses agents, MM. Williams, Anthon et Cᵉ, et chez M. Haskell, un des
associés, et qui remplissait, à Hong-Kong, les fonctions de vice-consul
de France. M. Haskell se transporta immédiatement à bord du vaisseau de
S. M. B. _le Spartan_, et, après une entrevue avec sir William Hoste,
qui lui promit l’assistance d’un détachement de ses hommes, il alla
réveiller M. Walker, de la _Peninsular and Oriental Company_, qui frêta
_la Lady-Mary-Wood_ pour aller à la recherche du _Caldera_. M. Rooney se
rendit aussi chez le lieutenant-gouverneur, qui donna ordre à M.
Caldwell, interprète, d’accompagner l’expédition et de prendre sous sa
garde comme prisonniers les deux Chinois qui avaient amené le capitaine
Rooney à Macao et l’avaient de là accompagné à Hong-Kong, pour y
recevoir 50 livres sterling de récompense qu’il leur avait promises.
En conséquence, le lundi suivant, à 9 heures 30 minutes du matin, _la
Lady-Mary-Wood_ appareilla, ayant pris à bord quatre-vingts blue-jacket
(soldats de marine), sous le commandement du lieutenant Palisser et de
MM. Olivier et Rogers; elle quitta le port à la hauteur de la pointe
sud-ouest de Lantao (ty-ya-san); une jonque de la côte occidentale fut
aperçue voguant vers _la Lady-Mary-Wood_. Quand elle l’eut rejoint, on
vit qu’elle avait à bord le subrecargue et l’équipage du _Caldera_.
Cette jonque avait fait prix avec ces dernier de 400 livres sterling.
Les matelots furent pris à bord de la _Lady-Mary-Wood_, et la jonque
continua sa route sur Hong-Kong, avec une lettre de M. Caldwell.
Les faits qui suivirent ont été racontés en ces termes par un témoin
oculaire:
«_La Lady-Mary-Wood_ vint le soir jeter l’ancre dans un mouillage
où nous ne remarquâmes rien autre chose que l’absence totale de
toute voile le long de la côte. Pas une seule, ni petite ni grande
ne s’était laissé voir depuis que nous avions quitté le voisinage
de Macao jusqu’au moment où nous entrâmes à Koo-Lan. Comme la nuit
arrivait, on ne put rien entreprendre ce soir-là, d’autant plus que
le capitaine Rooney n’avait pas une idée très-exacte de l’endroit
où il avait laissé son navire. En attendant, les embarcations
furent mises en état: c’étaient la chaloupe du _Spartan_, dans
laquelle il y avait un canon de six, et trois canots du steamer. A
peine le jour levé, des débris des mâts du _Caldera_ se montrèrent
flottant sur les vagues à environ deux milles du steamer. Ils
étaient tout noirs, d’où l’on pouvait conclure que le navire avait
été incendié, en vue de s’emparer du cuivre et du fer employés dans
sa construction. A neuf heures du matin environ, les quatre
embarcations prirent le large escortées par soixante-dix hommes,
et, après une longue traversée, elles abordèrent dans le voisinage
de quelques huttes de pêcheurs dont les habitants gagnèrent
aussitôt les montagnes. On se mit à leur poursuite, et ce ne fut
pas sans peine qu’on parvint à en saisir un. Il fut amené à M.
Caldwell qui, toutefois, ne put en tirer aucun renseignement, si ce
n’est que le navire «avait été brûlé depuis plus d’un mois.» On lui
permit de s’en retourner, et la chaloupe, accompagnée de deux
embarcations, se dirigea vers le village de Choo-Koo-Mee, distant
d’environ huit milles du steamer. La chaloupe marchait à un mille à
peu près en avant de la seconde embarcation; elle fut rejointe par
la troisième; la quatrième, sous le commandement de M. Rogers, fut
laissée en arrière par mesure de précaution.
»Près d’aborder, M. Caldwell envoya à terre l’un des deux
prisonniers dûment accompagné, avec mission de bien faire
comprendre aux habitants qu’on venait dans un but tout pacifique,
et simplement pour s’enquérir de la dame qui avait été emmenée par
les pirates. Le prisonnier avait fait à peine quelques pas qu’un
boulet de quatre atteignit l’embarcation montée par M. Caldwell,
dans la direction de sa personne; mais c’était un boulet mort, et
il n’en résulta aucun mal. Le lieutenant Palisser considérant comme
un risque inutile de passer sous le feu des Chinois, les
embarcations se mirent hors de portée, mouvement que l’ennemi prit
pour une retraite, car il poussa aussitôt des cris de triomphe,
agita ses drapeaux en signe de défi. Nos hommes, conduits par M.
Olivier, eurent bientôt pris terre; ils poursuivirent les Chinois
de buissons en buissons et les chassèrent du village en leur tuant
de neuf à douze des leurs. En explorant les maisons, on eut
l’explication de leur résistance. On y trouva en grand nombre des
boîtes de thé, des balles de riz, etc., etc., qui avaient fait
partie de la cargaison du _Caldera_. Cela fait, les embarcations
vinrent rejoindre le steamer rapportant quelques-uns des canons
(pièces de quatre de fabrique anglaise) pris aux Chinois.
»_La Lady-Mary-Wood_ retourna à Hong-Kong, le lundi, sans avoir
accompli le principal objet de sa mission, c’est-à-dire la
délivrance de Mme FANNY LOVIOT, emmenée par les pirates; mais M.
Caldwell, nous assure-t-on, pense qu’elle ne peut être que dans le
voisinage de cette colonie, ou, dans tous les cas, de ce côté de
Macao, et il espère avoir bientôt sur elle des renseignements qui
lui permettront d’opérer sa délivrance.
»Cependant, une seconde expédition a été chargée de compléter
l’œuvre de _la Lady-Mary-Wood_. Le steamer _Ann_ a quitté le port
mardi matin, avec quatre-vingt-dix hommes du _Spartan_, sous le
commandement des lieutenants Palisser, Morell et Stokes,
accompagnés du chirurgien Bradsaw, qui avait aussi fait partie de
l’expédition de _la Lady-Mary-Wood_. Il y a tout lieu de croire que
cette nouvelle expédition retrouvera une grande partie du
chargement du _Caldera_, et rendra bon compte de tous les villages
de pirates qui existent dans l’île.
»Nous avons dit que le steamer _Ann_ avait été frété pour une
seconde expédition sur la côte occidentale, dans le but de
compléter la destruction des villages des pirates et d’y reprendre
tout ce qui pourrait s’y trouver de la cargaison du _Caldera_. Il
revint au port le vendredi en faisant le signal _tout va bien_, et
l’on apprit bientôt, en effet, que le steamer avait non seulement
réussi dans le but mentionné plus haut, mais encore qu’il avait eu
la bonne fortune de capturer la jonque dans laquelle Mme FANNY
LOVIOT et le marchand chinois, faits prisonniers par les pirates,
se trouvaient confinés. Voici les détails de cette capture, tels
qu’ils nous ont été racontés:
»_L’Ann_, comme _la Lady-Mary-Wood_, arriva à une heure trop
avancée de la soirée pour rien entreprendre ce jour-là. En
conséquence, le lieutenant Palisser et sa troupe attendirent en
repos jusqu’au lendemain matin. Mais, dès avant le lever du jour,
les hommes s’installèrent dans les embarcations (la barge, la
pinasse et le petit canot du _Spartan_) et se dirigèrent vers une
jonque qui gagnait le rivage; l’équipage de cette dernière, se
voyant poursuivi, s’enfuit en toute hâte vers la montagne; quand
les embarcations, qui avaient continué d’avancer, furent dans son
voisinage, elles tirèrent sur ladite jonque un coup de canon dont
le bruit fit monter sur le pont la prisonnière française et le
marchand chinois, qui furent ainsi miraculeusement délivrés. On sut
depuis que la jonque était entrée le matin dans la baie pour y
faire de l’eau. Deux autres jonques, chargées de volailles et
autres produits, reçurent la chasse et vinrent aussi s’échouer sur
le rivage. Abandonnées par leurs équipages, elles furent incendiées
et détruites par les nôtres.
»L’expédition se dirigea ensuite vers le village de Choo-Koo-Mee,
d’où les Chinois, à la première occasion, firent feu sur nos
embarcations, qui, à leur tour, lancèrent quelques boulets parmi
les maisons ruinées et les arbres, pour disperser les habitants qui
pourraient avoir la témérité de résister; puis nos hommes
débarquèrent. Un coup de canon lancé par les Chinois amena sur ce
même point un certain nombre de matelots et de soldats de marine
avec le lieutenant Palisser, et, tous ensemble, conduits par M.
Sarrat, s’élancèrent par un étroit sentier vers le village. Une
pluie de flèches et de pierres, et la décharge de neuf canons
chargés de vieux boulets de fer, de pierres, etc., etc., les
accueillit, mais ne leur fit aucun mal. Naturellement, on se
précipita aussitôt sur les canons, dont on s’empara; quelques
habitants furent tués à coups de fusil et de baïonnette; nos
hommes, après avoir mis en sûreté une centaine de ballots de sucre
et de thé appartenant au _Caldera_, détruisirent encore dans les
environs un petit nombre de huttes qu’ils trouvèrent, puis ils
mirent le feu au village, après quoi ils se rembarquèrent et
regagnèrent le steamer.
»Le lendemain mardi, dans la matinée, les embarcations furent
dirigées vers le village de Koo-Lan, qu’elles trouvèrent défendu
par un fort solidement établi, armé de canons de 24 et de 32, dont
plusieurs coups, habilement pointés, saluèrent leur approche, en
même temps qu’une flotte de pirates, comptant vingt grande jonques,
venait prendre position le long de la grève. Nos hommes ne
demandaient qu’à les attaquer; mais le lieutenant Palisser, en
présence d’une force si considérable, ne jugea pas prudent de le
faire avec les quatre-vingt-dix hommes qu’il avait sous ses ordres,
d’autant plus que le principal but de l’expédition avait déjà été
atteint par cette poignée de braves, et l’_Ann_ appareilla pour
revenir à Hong-Kong. On eut bientôt lieu de se féliciter de cette
sage détermination, car on a su depuis que, le lendemain matin, la
première flotte de pirates de vingt jonques, dont nous venons de
parler, avait été grossie par une seconde de quarante. Contre ces
soixante jonques, la lutte eût été trop inégale, et, si l’_Ann_
l’eût engagée, il est fort possible qu’elle n’en fût pas sortie à
son avantage.»
_Extrait de l’_OVERLAND FRIENDS, _of China_.
«Nous avons promis, dans le dernier numéro, de plus amples détails
sur l’expédition entreprise par le navire _Ann_, à la recherche des
deux passagers enlevés du _Caldera_ par les pirates, Mme FANNY
LOVIOT et le marchand chinois. Nous regrettons de ne pouvoir donner
de cette expédition un récit aussi ample que nos lecteurs auraient
pu le désirer, surtout en ce qui concerne le traitement que les
pirates ont fait subir à leurs deux prisonniers, traitement dont
nous avons entendu parler comme d’une chose inouïe, et devant
lequel nous nous arrêtons avec douleur, en pensant à la pauvre
jeune femme qui en fut l’objet. On nous a affirmé que les barbares
avaient jeté leur captive, dans une cabine peuplée de rats,
d’araignées, de cancrolats, enfin d’insectes les plus immondes.
Tout cela n’est-il pas fait pour exciter la curiosité et le plus
vif intérêt?»
(_Friend of China._)
Je dois dire ici qu’après cette catastrophe, je me trouvais dans un tel
état de fièvre et de malaise moral, qu’il ne m’a pas été possible de
satisfaire la curiosité bien légitime des journalistes de Hong-Kong en
ce qui touche les souffrances de ma captivité. C’est en France seulement
que, rappelant mes souvenirs, je me mis à écrire cette relation,
laquelle par son étrangeté même m’a paru mériter la publicité.
En terminant les détails de cette expédition, je ne veux pas oublier de
citer un trait de représailles des plus caractéristique.
Il avait été fait dans cette récente affaire deux prisonniers.
J’entendais les matelots raconter les différents épisodes du combat.
Tous les détails qu’ils donnaient sur la sanglante journée faisaient
peine à entendre; ils énuméraient le nombre d’ennemis égorgés; l’un
d’eux même, qui se vantait beaucoup de son intrépidité, s’attira, plus
peut-être par jalousie que par commisération pour le sort des victimes,
mainte observation sur sa cruauté. Comme on lui reprochait d’avoir tué
une femme chinoise avec le plus grand sang-froid, il répondit
impatienté: «Êtes-vous tous des imbéciles, vous n’avez donc pas vu que
c’était la mère des pirates!»
Mon retour à Hong-Kong causa une grande rumeur lorsque la nouvelle s’en
répandit. La foule accourut et se pressa sur les quais; en un instant,
des canots remplis de monde accoururent vers le steamer,
l’environnèrent, et tous les regards cherchaient à me découvrir parmi
les passagers. Il n’était guère facile de me reconnaître sous le costume
d’homme dont j’étais encore vêtue. Chacun me faisait des offres
généreuses. M. Walker, directeur de _the Peninsular and oriental
Company_, me pressait d’accepter l’hospitalité dans sa famille, près de
sa femme, qui compatissait à mes malheurs et avait le plus grand désir
de me connaître. J’étais très-touchée de toutes ces marques de
sympathie; mais je remerciai M. Walker en lui disant que mon plus vif
désir, avant de songer à moi-même, était de voir le vice-consul; j’avais
trouvé une protection si pleine d’humanité dans ce représentant de la
France, que j’eusse regardé comme une ingratitude d’accepter aucun
bienfait, sans qu’il fût le premier à me donner son approbation: ne lui
devais-je pas plus que la vie? Comme je me disposais à me rendre au
consulat, je fus prévenue par M. Haskell, qui se rendait sur le steamer;
il vint à ma rencontre. Il était très-ému; on lisait sur son visage
rayonnant la joie qu’il éprouvait en ce moment de voir tous ses efforts
couronnés d’un si grand succès. Il me dit ces simples paroles: «Venez,
je vous offre abri et protection au consulat de France.» Ce mot _France_
fit vibrer en moi un sentiment indéfinissable; il réveilla le souvenir
de tout ce qui m’était cher; il était l’expression de la sollicitude de
ma patrie veillant sans relâche sur le sort de ses enfants, en quelque
endroit éloigné du globe qu’ils se trouvassent égarés. Ma réponse fut
des larmes; il ne m’était pas possible de proférer une parole, tant mon
émotion était grande. La Providence, dans mon malheur, se montrait si
miséricordieuse!
Nous descendîmes dans une embarcation qui nous transporta à terre; là,
une chaise à porteurs m’attendait, et je parvins en peu d’instants à la
résidence française.
Je passai vingt et un jour à Hong-Kong, comblée d’attentions les plus
délicates. Plusieurs personnes de la ville vinrent me visiter, beaucoup
de dames surtout, dont le récit de mes malheurs avait excité la
sensibilité. Je dus pourtant me renfermer, par ordonnance du médecin; à
la suite de tant d’émotions contraires, ma constitution se trouva
complétement ébranlée. Cette joie, qui succédait à une immense douleur,
m’accablait avec trop de violence pour que mes facultés pussent résister
longtemps à la secousse. Le mal se déclara, et je fus prise d’une fièvre
ardente. Je restai plusieurs jours et plusieurs nuits en proie à un
horrible délire; mon cerveau malade me transportait sans cesse dans les
régions de piraterie, où je ne voyais que sang, poignards et incendie;
enfin, la nature reprit le dessus, Dieu aidant, et je me rétablis vite.
Des lettres de France, apportées par un navire arrivé de Californie, me
furent remises pendant ma convalescence, et opérèrent la guérison du
corps en même temps que celle de l’âme; ces lettres me rappelaient avec
instance, et j’avais été trop éprouvée dans mes voyages pour que mon
plus grand désir ne fût pas de revoir, le plus tôt possible, ma patrie
et tous ceux qui souhaitaient mon retour.
Je dus alors songer à remplacer par de nouveaux effets ceux que j’avais
perdus. Je fis mes commandes de robes et autres vêtements de femme; dans
le courant de mon récit, j’ai oublié de dire que, dans ce pays bizarre,
ce sont des hommes qui confectionnent les habillements des deux sexes:
la profession de couturière n’est pas, comme en Europe, l’attribution
exclusive des femmes. Tous les effets que je rapportai de Chine, tels
que robes, linge de corps, chaussures, furent faits par les mains
d’ouvriers chinois.
A quelques jours de là, M. Haskell vint m’annoncer la visite de
Than-Sing, mon compagnon d’infortune; ce digne homme avait tenu à me
faire ses adieux avant de partir pour Canton, où il comptait retrouver
sa femme et ses enfants. Il entra, et j’eus quelque peine à le
reconnaître, tant il était richement vêtu: tous ses habits lui avaient
été prêtés par un ami; car, ainsi que moi, il avait été complétement
dévalisé. Il avait les larmes aux yeux en s’informant de ma santé. Après
une heure de causerie, pendant laquelle nous parlâmes de notre temps de
misère, il se retira et me fit ses adieux, non sans m’avoir priée
d’accepter, en souvenir de nos malheurs, un joli fichu brodé de soie de
diverses couleurs et d’un travail très-précieux.
Mon départ était fixé pour le 11 novembre; je devais partir par un
steamer de la malle des Indes; le gouvernement français payait mon
voyage jusqu’à Marseille.
La veille de mon embarquement, je reçus deux visiteurs, que je ne puis
oublier de citer: c’étaient le capitaine Rooney et un des lieutenants
qui avaient fait partie de l’expédition envoyée à ma recherche. Cet
officier, après m’avoir exprimé toute la joie qu’il ressentait d’avoir
participé à ma délivrance, me présenta un livre écrit en langue
allemande, que je reconnus pour être celui dans lequel j’avais tracé, à
l’aide d’une épingle, quelques lignes en français et en anglais. Ce
livre lui était tombé sous les yeux lors de la perquisition faite dans
la jonque où j’étais retenue prisonnière; il s’en était emparé,
lorsqu’en retournant les premiers feuillets, il avait pu lire avec
surprise le peu de mots que j’y avais tracés. Il me demanda mon
consentement pour en rester possesseur; il voulait, disait-il, le garder
comme une relique, afin de le montrer dans sa famille, à son retour en
Angleterre. J’étais trop heureuse d’accorder cette légère satisfaction à
une personne qui avait contribué à me sauver la vie.
Quant au capitaine Rooney, il semblait fort triste, malgré l’heureuse
issue qui avait mis fin à nos infortunes; il paraissait accablé par ce
qu’il appelait la fatalité. Son séjour en Chine ne devait pas être de
longue durée; il sentait aussi le besoin de revoir sa patrie. Il me dit
pour dernier adieu: «Si mes vœux sont exaucés, vous arriverez à bon
port; parlez avec confiance, la Providence est avec vous.»
CHAPITRE IX
Départ de Chine.--_Le Malta._--Singapore.--Penang.--L’île de
Ceylan.--_Le Bentinck._--Aden.--Dans la mer Rouge.--Isthme de
Suez.--Le Caire.--Le Nil.--Les
Pyramides.--Boulac.--Alexandrie.--_Le
Valetta._--Malte.--Marseille.--J’ai fait le tour du monde.
Le 11 novembre 1854, je me rendis à bord du steamer _le Malta_. Le
vice-consul m’accompagnait, m’assurant ainsi sa généreuse protection
jusqu’à mes derniers pas dans ce pays; je ne pus le quitter sans
éprouver une émotion bien vive, et si jamais ce récit lui parvient, je
désire qu’il puisse y lire l’expression vraie de la reconnaissance que
je lui ai vouée.
La ligne que suit la malle des Indes pour se rendre en Europe est
certainement la plus enviée des voyageurs. On se rend de Hong-Kong à
Singapore: en sept jours. Le steamer stationne vingt-quatre heures pour
prendre du charbon, ce qui permet aux passagers de descendre à terre et
de visiter la ville, qui, outre les Malais, est en grande partie habitée
par des Chinois et un petit nombre de négociants anglais.
De Singapore on va à Penang; il faut trois jours; le steamer s’arrête
une demi-journée seulement pour prendre les lettres, mais ce temps
suffit pour visiter ce délicieux coin de terre, où la végétation est si
active et où les fruits les plus beaux sont en grande abondance.
Après huit jours de navigation on touche à Galle, île de Ceylan. Là tous
les passagers descendent à terre; les bagages sont transbordés sur un
autre steamer. Le nombre des voyageurs n’est jamais considérable dans
cette partie du continent; nous étions trente-deux, en partie tous
Anglais, et six ou huit Espagnols qui venaient des îles Philippines.
_Le Malta_ continuant sa route sur Bombay, nous nous rembarquâmes, après
deux jours de relâche et par conséquent de promenades, sur _le Bentink_,
autre steamer de la Compagnie des Indes, qui devait nous conduire
jusqu’à Suez. Mais avant d’y arriver on s’arrête à Aden. A cet endroit,
on prend encore du charbon; rien de plus désolé que cette terre aride
sur laquelle on ne rencontre que des habitations misérables. Les
naturels, comme des troupeaux de mendiants, nagent des heures entières
autour du steamer, guettant, se ruant les uns sur les autres pour la
moindre pièce qu’on leur jette. Ils sont d’une horrible laideur; leur
chevelure est laineuse comme celle des nègres, et de diverses couleurs.
Aden est, en somme, une fort malheureuse contrée.