propre volonté dans ma cellule. Je ressentis une lassitude extrême, que
je m’expliquais par la séquestration que j’avais subie les jours
précédents. Je m’étendis sur mes planches; elles me semblèrent moins
dures qu’à l’ordinaire; enfin, je ne sais pourquoi je ne me sentais pas
aussi malheureuse. Je promenais mes yeux au hasard sans qu’aucune
pensée occupât réellement mon esprit, lorsque j’aperçus un vieux livre,
tout sale, que j’avais déjà remarqué; il était écrit en allemand, langue
qui m’était inconnue; mais, bien que ce livre ne pût m’être d’une grande
distraction, j’aimais à le retourner en tous sens, parce que c’était la
seule chose qui me rappelât l’Europe. Il me vint alors à l’idée de
tracer sur une des feuilles, restée blanche, un court résumé de ma
position; j’avais encore, au milieu de mon dénûment, une épingle à
cheveux; je la pris entre mes doigts, et, me servant de la pointe,
j’écrivis, sur la page restée blanche, ce qui suit: «J’ai été prise par
des pirates chinois sur _le Caldera_; ils me retiennent prisonnière. Je
suis Française. Nous sommes au sixième jour, 17 octobre 1854.» Et je
signai mon nom: «Fanny Loviot.» Puis, sur une autre page, j’écrivis la
même chose en anglais. Pouvais-je espérer que ce livre servirait jamais
à guider les recherches qu’on ferait peut-être pour me retrouver? Hélas!
je calculais peu alors les probabilités; je caressais des illusions qui
me voilaient toute l’horreur de ma situation; c’était pour moi une
consolation de rêver à la France, à la liberté. Du moins, me disais-je,
si je ne dois pas être délivrée, ce livre servira peut-être, après ma
mort, à punir nos assassins. Je ne m’en tins pas là; à l’aide d’un
mauvais clou je gravai le plus lisiblement qu’il me fut possible, dans
le cadre de bois intérieur qui recevait le panneau, mes deux noms et
celui du _Caldera_. Chaque lettre avait au moins un pouce.
L’inscription, où elle était écrite, devait sauter facilement à la vue.
J’éprouvais dans cette occupation une vague inquiétude, car les pirates
allaient et venaient sur le pont et jetaient souvent des regards de mon
côté; mais ils ne se doutaient pas que ce que j’écrivais pouvait suffire
à les faire pendre tous, si cela tombait sous des regards ennemis. Après
ce travail, je me reposai. Tout un monde de pensées s’agitait dans ma
tête; je rêvais à la possibilité de voir se réaliser ce que mon esprit
venait de me suggérer; et, pour la première fois, machinalement, je me
mis à approprier mes ongles, qui étaient longs et noirs, avec un petit
fêtu de bois que je déchirai le long d’une planche; jusqu’alors je
m’étais refusé ce soin superflu dans mon état de détresse et d’abandon.
Où donc courait ma pauvre imagination, pour que j’en vinsse ainsi à
m’occuper de ma personne? Profitant de la permission qui m’avait été
donnée, je remontai sur le pont. Les pirates continuèrent à me faire
bonne mine. Plusieurs d’entre eux s’occupaient à détacher le petit canot
qui était le long du bord. Ils allaient pêcher des huîtres à quelques
brasses plus loin. Ce jour-là était, à ce qu’il paraît, une sorte de
fête pour eux, car leur cuisinier, autour de ses fourneaux, semblait
fort préoccupé de l’importance des plats qu’il avait à préparer. Il y
avait un quart de porc, tournant dans une broche, qui se dorait à la
flamme d’un brasier ardent, et de délicieux petits poissons avec
l’éternel riz que l’on versait à profusion dans des plats. Tous ces
préparatifs aiguisaient notre appétit. Quand vint l’heure du repas, nous
nous retirâmes discrètement dans notre réduit.
Mais quelle ne fut pas notre surprise! non-seulement on ne ferma pas
notre panneau, mais encore nous vîmes les pirates se ranger autour de
notre case que le jour éclairait en plein, et s’asseyant sur le
plancher, à la manière des Orientaux, ils se mirent en devoir de faire
honneur à ce fameux repas. Le cuisinier commença à faire passer à
chacun une portion de ces huîtres qui avaient mis tout l’équipage en
révolution. (Ces huîtres, pour la grosseur et la qualité, peuvent être
comparées à celles que nous appelons ici _pied de cheval_). Than-Sing et
moi nous ne fûmes pas oubliés, les uns et les autres nous passaient une
part de tout ce qu’ils mangeaient. Je commençai d’abord par goûter du
bout des lèvres, me méfiant beaucoup des sauces chinoises; mais je ne
tardai pas à sentir un petit fumet qui n’était pas désagréable.
L’accommodement était une sauce très-relevée, à la provençale; ce devait
être un de leurs mets de prédilection, car toutes les physionomies
avaient un air de contentement extrême, sans excepter mon compagnon, qui
avait une figure épanouie. Le tour du porc rôti vint ensuite; nous en
eûmes notre part, de même que du poisson et du riz; nous eûmes aussi du
thé et du vin dont j’ai déjà parlé. Les pirates nous paraissaient avoir
une bonhomie, une prévenance qui pouvaient nous faire croire un moment
que nous étions leurs hôtes, puisqu’ils semblaient oublier que nous
fussions leurs prisonniers. Ils demandaient à Than-Sing si j’étais
satisfaite de leur cuisine. Dois-je avouer que ces nouveautés
culinaires, après des privations plus qu’inouïes, ne m’étaient pas
désagréables? oui, sans doute, mais il fallait que j’eusse perdu à un
certain degré l’odorat essentiel, car ce qui constitue le fond de la
nourriture des Chinois ne venait nullement me troubler; et pourtant, ils
sont aussi sales que les sauvages sous ce rapport, s’ils ne le sont pas
plus. Ils mangent, dit-on, les chiens, les chats, les rats. Lorsqu’ils
tuent les volatiles, rien n’est perdu dans ces animaux, les intestins
sont lavés, raclés, essuyés, et passe sans conteste par le gosier des
Chinois. Enfin, ils absorbent jusqu’à des chenilles, des sauterelles,
des vers de terre, sans oublier les fameux nids d’hirondelles, dont la
réputation chez eux est proverbiale.
La circonstance aidant je faisais donc bonne contenance, comme je l’ai
déjà dit. Mais l’inquiétude devait bientôt succéder aux heures de repos
que nous venions de goûter. Les pirates, stimulés par leur chef,
s’étaient levés tout à coup avec un fort mouvement d’action; ce dernier,
en regardant dans sa longue-vue, venait d’apercevoir au loin une jonque
marchande, il la signalait à toute sa bande; les débris de notre dîner,
à peine achevé, disparurent en un clin d’œil et les pavillons furent
hissés au haut du grand mât en signe de ralliement.
Les pirates couraient çà et là, disposant tout pour une attaque. Il
s’agissait encore de pillage; mon compagnon et moi reprîmes notre rôle
passif; nous attendions, dans une anxiété silencieuse, des événements
nouveaux; mais Dieu ne permit pas que cette journée qui avait été si
heureuse pour nous s’achevât au milieu du _carnage_; ils s’aperçurent
que la jonque qu’ils poursuivaient, gagnant trop le large, ne pouvait
être atteinte, et ils se virent forcés de renoncer à leurs projets, ce
qui dissipa les angoisses que nous éprouvions.
Vers le soir, plusieurs jonques pirates s’étant approchées les unes des
autres, se touchèrent presque bord à bord, et, en bons voisins, les
chefs firent des échanges de marchandises; ils se cédèrent des
provisions de bouche. Ainsi, notre capitaine acheta, entre autres, des
canards tout vivants; s’apprêtait-il à nous bien traiter encore?
Quand la nuit fut venue, toutes les jonques se séparèrent, et la nôtre
continua seule sa route.
Peu après, la cérémonie de la prière commença à bord. Confiants dans les
bonnes dispositions qui nous avaient été manifestées, nous remontâmes
mon compagnon et moi, sur le pont. La brise était douce et molle, le
ciel d’une pureté splendide, reflétait ce qui constitue en mer
l’occupation du penseur, les étoiles. Je regardais d’un œil humide. Sous
cette voûte azurée je cherchais à découvrir l’ombre de la mienne, ou à
défaut le moindre signe favorable, le plus petit espoir. N’étais-je pas
abandonnée de la terre entière? Livrée à ces tristes pensées je
reportais les yeux autour de moi, c’est-à-dire que je rentrais dans la
réalité, et je remarquai que, contrairement aux jours précédents, on
avait mis toutes les voiles dehors, au lieu de jeter l’ancre à la tombée
de la nuit, comme on avait fait jusqu’alors. Vers dix heures j’allai
m’étendre sur mes planches et je pensai néanmoins à tout ce que nous
avions eu d’heureux dans ce jour qui venait de s’écouler, puis je tâchai
de fermer les yeux; mais plusieurs fois je m’éveillai, et je prêtai
l’oreille au moindre bruit. Le vent s’était élevé, et j’entendais au
sillage de l’eau, le long de la coque du navire, que nous filions
rapidement.
* * * * *
Le lendemain devait être un jour marqué par la Providence; c’était le
18. Il pouvait être quatre heures du matin, lorsque mon compagnon et moi
nous fûmes tirés de notre sommeil par un bruit de voix et de pas
précipités. L’ancre avait été jetée, nous ne marchions plus; en outre,
on avait hermétiquement fermé notre panneau. Je cherchai à m’expliquer
la cause de l’activité qui régnait à une heure si matinale, et plus
j’écoutais, plus il me semblait qu’il se passait quelque chose
d’extraordinaire.
Après avoir tourmenté quelques instants mon esprit, j’essayai de me
rendormir, mais l’inquiétude était plus forte que le sommeil. Je me
tournai vers Than-Sing, il avait les yeux ouverts, je le priai alors de
me dire ce qui se passait sur le pont. Il se tenait l’oreille tendue; il
mit un doigt sur sa bouche comme pour me dire: silence! Je ne comprenais
pas très-bien. Comme je m’apprêtais à lui faire de nouvelles questions,
il me fit encore signe de me taire, en me disant bien bas: «Ils s’en
vont!» Puis il écoutait de nouveau.
Je ne comprenais absolument rien à ce que disait ce pauvre homme, quand
tout à coup il s’écria, avec un sentiment qui exprimait la joie et la
peur en même temps: «Ils s’en vont! vous dis-je, c’est un steamer!--Un
steamer?» répétai-je d’un air stupide. Je crus un moment que mon
compagnon devenait fou, et je le regardai, avec une véritable peur,
mais, me calmant aussitôt je me contentai de hausser les épaules avec
pitié. Je lui en voulais de réveiller en moi une espérance depuis
longtemps abandonnée, parce qu’elle me semblait irréalisable; aussi je
lui tournai le dos avec humeur. «Un steamer!» me disais-je en moi-même.
Mais, à peine avais-je eu le temps de faire quelques réflexions, qu’il
me toucha l’épaule, et qu’il me dit encore: «C’est un steamer! les
pirates ont vu un steamer, ils se sauvent dans la montagne!»
Je le regardai cette fois en face. Mes idées commençaient à
s’embrouiller. Il m’était impossible de donner un sens à tout ce que je
lui entendais dire. «Vous vous trompez, lui dis-je; si nos ennemis
étaient poursuivis, est-ce qu’ils perdraient leur temps à rester à
l’ancre?» Pour toute réponse, il colla son visage à la petite lucarne
près du gouvernail, et je l’entendis qui répétait: «Oui, oui, c’est un
steamer; regardez plutôt.» Cette fois, le cœur commença à me battre avec
violence; je m’approchai, à mon tour, de la lucarne, et je distinguai,
en effet, un navire qui pouvait se trouver à environ deux milles au
large. Je me sers du mot _navire_, parce que je ne lui voyais laisser
aucune trace de fumée derrière lui. Ma joie se calma même aussitôt, et
le doute me revint à l’esprit. Je me dis, alors, que c’était tout
simplement un navire voguant vers Hong-Kong, Canton ou Macao. «Qui pense
à venir nous secourir? me disais-je. Qui pourra nous découvrir à bord de
cette jonque, ressemblant à tant d’autres qui sillonnent ces parages?»
Cependant, quelques efforts que je fisse pour contraindre mon agitation,
je ne pouvais détacher mes yeux de la lucarne.
A ce moment, Than-Sing dit encore entre ses lèvres: «Ils s’en vont! ils
s’en vont!» Mais j’étais d’une incrédulité désespérante. Il est
difficile de revenir à la vie lorsqu’on a été si longtemps à l’agonie.
«Et pourquoi s’en iraient-ils? lui disais-je.--A cause du steamer, me
répondait-il.--Mais je vous dis que cela n’en est pas un.--Si, je vous
assure que je ne vous trompe pas.--D’abord, il n’y a pas de fumée; vous
voyez bien que c’est un navire.--Cela ne fait rien; les pirates s’en
vont. Écoutez.» Le silence se faisait en effet autour de nous, car l’on
n’entendait plus que par intervalle un murmure de voix qui allait
toujours s’éloignant. Pourtant, les pas d’un homme se faisaient encore
entendre. J’élevai les bras en l’air pour soulever le panneau; je
voulais voir; mais Than-Sing me retint, jugeant plus prudent, en cette
circonstance, de nous faire oublier. Au même instant, le panneau fut
ouvert avec précipitation, et une figure aux traits bouleversés apparut
à nos yeux. C’était le cuisinier du bord, que l’alerte répandue parmi
l’équipage forçait d’abandonner ses utiles fonctions. Il parla en
gesticulant, et avec une volubilité de paroles que l’émotion
entrecoupait. Il disait à Than-Sing (je l’ai su depuis): «N’ayez pas
peur... vous allez être sauvés... c’est un steamer...» Il était resté le
dernier; mais le sentiment de la conservation l’emporta sur le désir
qu’il pouvait éprouver de converser plus longtemps avec nous, il
s’enfuit au plus vite pour rejoindre les autres. Je poussai alors une
exclamation de joie impossible à rendre; plus prompte que la pensée, je
m’élançai sur le pont. Il était bien vrai, nous étions seuls sur la
jonque, laquelle se trouvait engravée dans le sable. Le but des pirates,
en s’arrêtant en cet endroit, avait été de faire une provision d’eau
douce, lorsqu’aux premières lueurs du jour, un steamer, masqué jusque-là
par une pointe de terre, leur apparut. Ce steamer avait jeté l’ancre et
déjà il envoyait des embarcations pour reconnaître la côte. C’est alors
qu’effrayés du danger qui les menaçait, et ne pouvant démarrer, les
pirates avaient préféré fuir en abandonnant leur jonque. Ils avaient
gagné la terre en entrant dans l’eau jusqu’à mi-jambes; nous les
apercevions encore très-distinctement grimper en toute hâte le long du
versant de la montagne. Ils traînaient avec eux ce qu’ils avaient pu
emporter de leurs rapines; les uns étaient chargés à dos, les autres
portaient des fardeaux sur la tête ou sur les bras.
J’étais dans un saisissement qui ne peut se dépeindre. En les voyant
ainsi disparaître, mes yeux se tournaient alternativement vers nos
ennemis qui fuyaient et vers le steamer qui nous apportait sans doute la
délivrance. Je joignais les mains en les serrant avec ivresse, mon cœur
se dilatait, je jetais dans l’air des exclamations bruyantes, je
prononçais des paroles incohérentes; enfin, je regardais dans la
montagne, je regardais le steamer; j’aurais voulu, comme dans un conte
de fées, m’y trouver transportée. Cependant, aucune embarcation ne se
détachait pour venir à notre rencontre; mes pieds ne tenaient plus en
place. Je jetai la vue vers la pointe de terre près de laquelle le
steamer semblait rapproché, et je dis à Than-Sing: «Allons là-bas, ils
nous apercevront peut-être; il n’y a qu’un peu d’eau à traverser, nous
ferons comme les pirates; venez! venez!» Je ne voyais que la distance,
je ne mesurais pas la difficulté. Mais Than-Sing me répondit: «Non,
c’est inutile, ils vont venir.--Ils vont venir!» disais-je. Puis
j’attendis une minute, et, cette minute passée, je répétais les paroles
que j’avais dites un instant avant, et Than-Sing me répondait avec son
flegme habituel: «Ils vont venir, calmez-vous, ils vont venir.» Ce
sang-froid m’exaspérait; je ne comprenais pas qu’il nous fît perdre un
temps précieux, en n’allant pas au-devant du secours que le ciel nous
envoyait. Je tentai une dernière fois de le persuader. «Écoutez, lui
dis-je, prenons le petit canot; il me semble qu’avant une heure d’ici,
nous pourrions aborder le steamer. Songez donc, si les pirates allaient
revenir nous faire prisonniers, ce serait la mort cette fois! Venez.
Voulez-vous? Je vous en supplie!» Et je regardais le steamer avec
avidité.--«Non, me répondait-il toujours avec le même calme, c’est un
steamer; attendons; je vous dis qu’ils vont venir.» J’étais désespérée;
c’était la première fois qu’il s’élevait un débat entre nous deux. Si
j’avais su nager, je crois que j’aurais eu le courage de me jeter à la
mer pour tenter de me sauver. Je regardais le petit canot avec envie.
Mon salut ne me paraissait véritablement assuré que lorsque je ne
foulerais plus ce plancher de malheur. Je me dirigeai vers l’arrière de
la jonque, où il était amarré, et je l’examinai comme mon unique
ressource; je ne tremblais pas à l’idée de me voir seule au milieu des
flots, je me demandais simplement si je serais assez forte pour le
conduire; je me sentais le courage du désespoir, surtout lorsque je
portais mes regards vers la montagne, sur le versant de laquelle
quelques pirates apparaissaient encore.
Tout à coup, Than-Sing me saisit le bras en m’arrêtant dans ma pantomime
désespérée: «Tenez, regardez, regardez là-bas! me dit-il; voyez-vous
trois canots?» Je tournai les yeux dans la direction qu’il m’indiquait,
et je vis, en effet, trois canots, lesquels après avoir fait un circuit,
semblaient se diriger vers nous. Je suivais avec anxiété leur marche
progressive, une idée subite me vint. Je me dépouillai de mon premier
vêtement, et je l’attachai en toute hâte au bout d’un long bambou pour
attirer l’attention de l’équipage du steamer. Je me disais au milieu de
mes transports de joie: «Nos yeux nous trompent peut-être: ces canots
qui paraissent venir à nous ne peuvent-ils pas tout à coup changer de
route?» Alors, courant à l’arrière de la jonque, qui était le point le
plus en vue, je me mis à agiter avec frénésie mon signal improvisé, puis
je le fixai bien vite entre deux planches. Quelle émotion! mon cœur
battait avec tant de violence, qu’en quelques instants j’avais épuisé
mes forces. Il n’y avait plus à en douter, on venait pour nous sauver.
Notre jonque était la seule qui existât sur le rivage; quelques minutes
encore et nous allions pouvoir distinguer la forme et la couleur des
vêtements de ceux qui montaient les embarcations. Than-Sing, qui se
tenait tout près de moi, croisait ses mains en signe de prière; sa bonne
figure exprimait la joie la plus vive. Une idée me vint à l’esprit:
c’est que la vue de son habillement chinois pouvait être d’un mauvais
effet et nous compromettre; je le priai de se dissimuler le plus
possible; il comprit ma pensée, car sans mot dire il se retira à
l’écart. Mes yeux, perçant la distance, commencèrent, quoique
faiblement, à apercevoir les mouvements des rameurs, mais il se fit un
temps d’arrêt dans la marche des canots; les rames, d’une seule
manœuvre, furent relevées debout; une crainte se glissa dans mon âme:
allaient-ils virer de bord et retourner au steamer? Je portai mes mains
à la hauteur de mes yeux pour abriter ma vue qui était gênée par le
soleil, quand une des plus effroyables détonations retentit, en même
temps qu’une fumée blanche et épaisse enveloppait, comme dans un nuage,
les trois embarcations. A cette attaque inattendue, surprise,
épouvantée, mes jambes fléchirent sous moi, et je tombai sur mes
genoux, en criant, dans un paroxysme violent de frayeur: «Than-Sing! ils
viennent pour nous tuer! Nous allons mourir!!!» Mais à peine avais-je
proféré ces cris de désespoir, qu’une rage subite plus forte que la
douleur s’empara de moi. En moins de temps qu’il ne faut pour l’écrire,
je m’étais dit: «Puisque mon malheur est à son comble, puisque je suis
abandonnée de Dieu, puisqu’il faut que je meure, eh bien! je veux qu’ils
me voient, qu’ils me tuent bien en face!» C’en était trop, je m’élançai
à la même place où j’étais quelques moments auparavant. Mes yeux étaient
secs et ardents; de la main droite, je saisis ma casquette et je
l’agitai en l’air avec frénésie. Oh! alors, surprise! surprise inouïe!
Au lieu d’un nouveau feu, des hourras formidables et prolongés
parviennent à mes oreilles. Ce cri, partant des canots est répété par
trois fois différentes, ce n’était pas un rêve cette fois, il me révéla
que nos sauveurs étaient des Anglais; tous les hommes d’équipage se
découvraient et agitaient leurs chapeaux en signe de salut; j’étais
reconnue, j’étais sauvée!
CHAPITRE VIII
Récit du capitaine Rooney.--Expédition sur la côte.--Villages
incendiés.--La mère des pirates.--Mort d’un Chinois.--_The lady
Mary Wood._--Retour à Hong-Kong.--Protection du consul.--Visite de
Than-Sing.--Adieux du capitaine Rooney.
Comment peindre ce que j’éprouvai alors! mon âme succombait sous l’excès
de ce bonheur inattendu; et sans parole, presque sans pensée, je sentais
des larmes baigner mon visage. En ce moment, les canots abordaient,
c’étaient les soldats de la marine anglaise. Les officiers, le capitaine
Rooney en tête s’élancèrent aussitôt vers moi avec des marques du plus
vif intérêt. Ayant aperçu Than-Sing qui se tenait à mes côtés, plusieurs
marins lui montrèrent le poing, le prenant pour un pirate oublié par les
siens; mais j’étendis la main, de peur qu’on ne fît un mauvais parti à
mon compagnon d’infortune, et le capitaine Rooney se hâta d’expliquer
aux officiers quel était le marchand chinois, et combien sa conduite
était digne d’éloges.
Lorsqu’on vit que je n’étais pas trop faible pour me mettre en route,
l’on me fit descendre dans l’une des chaloupes pour nous conduire au
steamer. Je m’éloignai donc à tout jamais de la jonque, où je serais
morte peut-être quelques jours plus tard, si le ciel n’eût mis une fin
si heureuse et si brusque à mes épreuves, et ne m’eût témoigné son
ineffable miséricorde en m’envoyant un secours inespéré. Pendant ce
trajet, les officiers, qui parlaient français, m’expliquèrent pourquoi
j’avais douté si longtemps de la présence du steamer; ils avaient
abaissé la cheminée afin de pouvoir mieux surprendre les pirates. Ils me
félicitèrent de ce que j’avais eu le courage, après avoir essuyé un coup
de feu de leur part, de m’être mise encore en évidence pour me faire
reconnaître, ajoutant que c’était grâce à ma chevelure blonde, qu’ils
m’avaient reconnue. Jusqu’alors, ils m’avaient prise pour un Chinois
qui donnait l’alarme aux autres. Enfin, mes sauveurs témoignaient une
joie bien vive du succès qu’ils venaient de remporter. J’appris qu’à
Hong Kong on me croyait morte, ou, pour le moins, emmenée dans
l’intérieur de l’empire pour y être vendue. Eux-mêmes, me disaient-ils,
n’avaient pas l’espoir de me retrouver.
Nous étions à moitié de la distance qui nous séparait du steamer et de
la jonque, que cette dernière était déjà la proie des flammes. Peu
après, nous abordions. Les soldats poussaient de longs hourras, auxquels
les marins répondaient avec non moins de chaleur. Bien que je fusse
très-émue des marques de sympathie dont j’étais l’objet, j’étais presque
honteuse en me voyant dans un état si misérable, et ce fut en baissant
la tête que je traversai un rang de personnes notables de Hong-Kong,
venues à bord pour voir de plus près les résultats de l’expédition. Mais
je pus bientôt me dérober à tous les yeux, en me retirant dans une
cabine qu’on avait disposée à mon intention. Une fois seule, je me hâtai
de faire disparaître les souillures de ma captivité en mettant des
vêtements préparés pour moi. Je me regardai dans un miroir; c’est à
peine si je pouvais me reconnaître, tant mes traits étaient changés et
maigris. Un cercle bleuâtre cernait mes yeux, ma peau était noircie par
le hâle de la mer. Je dus renoncer pour le moment à réparer complétement
le désordre de ma chevelure, qui demandait un soin tout particulier.
Pendant ce temps, les trois embarcations qui avaient effectué ma
délivrance repartaient de nouveau pour aller incendier deux ou trois
villages sur la côte, villages connus pour servir de repaires aux
pirates.
Les détails qui vont suivre sont racontés par le capitaine Rooney
lui-même; c’est le récit exact qu’il fit aux autorités anglaises et au
vice-consul de France, après la catastrophe. J’ai pensé qu’en le
reproduisant fidèlement, comme l’ont fait les journalistes de Hong-Kong
dans leurs feuilles, il retracerait mieux que je ne pourrais le faire la
marche des deux expéditions dirigées à ma recherche et à celle du
_Caldera_.
Laissons donc parler M. Rooney:
_Extrait de l’_OVERLAND CHINA MAIL, _de Hong-Kong_.