Après sept jours de navigation dans la mer Rouge, nous arrivâmes à Suez;

je débarquai avec un véritable plaisir. Le parcours de l’isthme se fait

dans les diligences qui sont traînées par de mauvais chevaux, qu’on est

obligé de relayer toutes les deux lieues. Les bagages et les

marchandises suivent à dos de chameaux; les conducteurs qui font le

service du désert sont presque tous borgnes. Une quantité innombrable de

mouches voltigent sans cesse autour de ces malheureux et s’attachent

impitoyablement à leurs yeux, qu’elles semblent ronger; on dirait que

ces vilaines bêtes travaillent sur des matières pourries. Des carcasses

de chameaux, que l’on rencontre à chaque instant et qui sont laissées

sur le chemin, servent de pâture aux corbeaux. Deux hôtels restaurants

existent sur la route, ils sont ouverts par les soins de la Compagnie

pour les besoins des voyageurs; le trajet du désert se fait en seize

heures, puis on arrive au Caire.

Le Caire, la ville orientale où l’on croit rêver les yeux ouverts, où

l’on marche de surprises en surprises, comme dans les contes des _Mille

et une Nuits_. Tant de récits complets ont été écrits sur ce pays, que

je ne tenterai pas d’en faire ici une pâle description. J’y passai trois

jours et je les employai à visiter ce qu’il y a de curieux: les bazars,

où s’étalent des étoffes brodées d’or et de soie avec une richesse

merveilleuse; la citadelle qui renferme le tombeau du vice-roi d’Égypte.

Là, il me fallut ôter mes chaussures et marcher pieds nus. Quant aux

pyramides, je ne les vis que de loin, en descendant le Nil, de sorte que

leur vue n’excita pas chez moi cet enthousiasme traditionnel et, sans

doute, mérité qu’elles inspirent d’ordinaire. Je fis toutes ces

excursions escortée d’un guide qui me servait d’interprète. De toutes

les sensations que j’ai ressenties dans mes voyages, aucune n’est

comparable à celle que m’a fait éprouver la ville du Caire.

Pour se rendre à Alexandrie, on prend un petit bateau à vapeur qui

descend le Nil jusqu’à Boulac; c’est un trajet de six heures. En suivant

la rive je pus jouir à mon aise de la vue de tous ces villages égyptiens

bâtis en terre grise, avec une fourmilière de pigeonniers.

A Boulac, on prend le chemin de fer qui, en trois heures, vous conduit à

Alexandrie; j’y séjournai encore trois jours, temps nécessaire pour

l’arrivée des bagages, et les préparatifs d’embarquement pour l’Europe.

Alexandrie ne présente rien de pittoresque; ses bazars sont malpropres

et mal assortis. On n’a pas là, comme au Caire, la vue réjouie par la

variété et la richesse des costumes orientaux, car les Européens y sont

en bien plus grand nombre. J’allai visiter le palais du vice-roi, la

colonne de Pompée, l’aiguille de Cléopâtre. Que d’antiquaires eussent

été heureux à ma place! Quant à moi, pressée du désir de revoir ma

patrie, je ne songeais qu’au départ; je m’embarquai donc à bord du

steamer _le Valetta_. Je n’avais plus que six jours de mer avant de

toucher la terre natale. Le quatrième on relâcha à Malte, mais pour une

halte de quatre heures seulement: personne n’alla à terre. Deux jours

après, le 26 décembre 1854, _le Valetta_ jetait l’ancre dans la rade de

Marseille, et le 30 j’étais à Paris, où je pus lire dans le journal _la

Presse_: «Mademoiselle Fanny Loviot, qui avait été prise par des pirates

dans les mers de la Chine, vient de rentrer en France, par Marseille, à

bord du _Valetta_.»

Avec quelle joie, quel bonheur, après avoir fait le tour du monde et

couru les plus grands dangers, je me retrouvai au milieu de ma famille,

de mes amis. Partie pour chercher la fortune, je n’avais rencontré que

des périls; mais la nature m’était apparue sous ses aspects les plus

variés, et s’il m’avait fallu subir les privations, endurer la fatigue,

j’avais du moins vécu de cette vie pleine d’émotions qui n’est pas sans

charme dans la jeunesse. Je n’ai donc point à regretter d’avoir fait ce

voyage.

Puisse le lecteur indulgent ne point regretter de l’avoir lu!

Les articles qui terminent cet ouvrage relatent comme faits divers

quelques fragments de mon histoire. Ils ne méritent pas une sérieuse

attention, car ils répètent en partie le récit déjà fait par le

capitaine Rooney; mais je les ajoute comme cachet d’authenticité, ayant

paru dans les journaux français.

PIÈCES JUSTIFICATIVES

LA PRESSE, 20 _décembre_ 1854.

Le _Moniteur de la Flotte_ publie l’extrait suivant d’une lettre datée

de Hong-Kong, le 27 octobre, et qui contient des détails intéressants

sur un petit drame maritime:

«Le navire chilien _le Caldera_ partit de Hong-Kong, le 5 octobre, pour

San-Francisco, avec deux passagers, une jeune dame de Paris, Mlle

Fanny Loviot, et un Chinois. Surpris, deux jours après son départ, par

une affreuse tempête, il avait relâché dans une baie située derrière

quelques îles où le vent l’avait poussé: il comptait s’y réparer; mais,

pendant la nuit, et tandis que l’équipage était occupé aux pompes, trois

jonques chinoises l’ont assailli tout d’un coup, s’en sont emparées et

l’on mis au pillage; les brigands qui les montaient sont restés deux

jours maîtres du navire; ils l’ont quitté en voyant arriver une nouvelle

flottille de jonques.

»Le 11 octobre, les bandits qui montaient une de ces dernières jonques

offrirent au capitaine du _Caldera_ de le conduire à Hong-Kong, lui, un

Chinois du bord et une jeune dame passagère; mais quand la jeune dame et

le Chinois furent descendus dans l’embarcation, les bandits poussèrent

au large et ne voulurent jamais prendre le capitaine, qui réussit enfin,

un peu plus tard, à se procurer un bateau et à se rendre à Hong-Kong.

»Pendant ce temps, les pirates entraînèrent la jeune dame et le Chinois,

et les firent entrer dans un bateau, où ils les enfermèrent dans une

petite cabine de l’arrière. «Nous étions obligés, écrit la jeune dame

dans son récit, de nous tenir _en raccourci_ faute de place, et on nous

surveillait de très-près; le soir, il nous était permis de sortir pour

un quart d’heure à peu près de notre prison; mais dès que les pirates

voyaient venir d’autres bateaux, ils nous faisaient rentrer au plus

vite; ils nous fournissaient de la nourriture à l’heure de leurs repas,

et nous disaient souvent que si le bateau qui portait notre capitaine à

Hong-Kong ne ramenait pas notre rançon, ils nous relâcheraient.

»Nous sommes restés ainsi jusqu’au matin du 18; le Chinois, mon

compagnon d’infortune, entendit les pirates dire qu’un steamer était en

vue et qu’il fallait faire des préparatifs pour se sauver à terre; ils

ne tardèrent pas, en effet, à s’échapper, nous laissant ainsi libres, et

sans nous faire aucun mal. Pendant le temps que nous avons passé à bord

de ce bateau, les pirates ont attaqué, la nuit, un bateau chinois, et,

le lendemain, ils ont trafiqué de leur butin avec un autre bateau. De

notre prison, nous entendîmes distinctement passer les marchandises d’un

bateau à l’autre et compter l’argent.»

»Le steamer envoyé à la recherche des pirates, et qui a délivré la jeune

dame et le Chinois, a détruit, avant de quitter ces parages pour revenir

à Hong-Kong, trois villages occupés par les pirates. On croit qu’une

nouvelle expédition de bâtiments de guerre sera spontanément dirigée

contre les repaires où ces bandits se réunissent.»

PRESSE, 30 _décembre_ 1854.

«Mademoiselle Fanny Loviot, qui avait été prise par des pirates, dans

les mers de Chine, vient de rentrer en France, par Marseille, à bord du

_Valetta_.»

MONITEUR, 20 _janvier_ 1855.

«Le gouvernement de l’Empereur a reçu de Son Excellence lord Cowley

communication d’une dépêche adressée à l’amirauté par le contre-amiral

sir James Sterling, commandant en chef la station navale de Sa Majesté

britannique dans les mers de l’Inde et de la Chine, ainsi que d’un

rapport en date du 20 octobre 1854, dans lequel sir William Hoste,

capitaine du vaisseau _le Spartan_, rend compte d’une expédition

entreprise contre les pirates de l’île de Symong, aux environs de Macao.

»Les pirates avaient pillé et fait échouer la barque portugaise

_Caldera_, emmenant une dame française qui se trouvait au nombre des

passagers. Le croiseur britannique _Lady Mary Wood_ les ayant vainement

poursuivis, le vice-consul de France à Hong-Kong demanda au capitaine du

_Spartan_ d’envoyer un détachement à bord du steamer _Ann_, que les

assureurs de la barque se proposaient d’expédier pour recommencer la

même tentative.

»Le 17 octobre dernier, d’après les ordres de sir William Hoste, le

lieutenant Palisser partit avec quatre-vingt-cinq hommes montés sur

trois chaloupes; il jeta l’ancre près des débris du _Caldera_. Le

lendemain matin, ayant aperçu sous le vent quelques jonques d’une

apparence suspecte, le lieutenant leur donna la chasse avec les trois

bateaux qu’il commandait, le peu de profondeur de l’eau interdisant au

steamer d’approcher de la côte. Ces jonques se dirigèrent aussitôt vers

la terre, où leurs équipages s’empressèrent de se réfugier, après avoir

jeté leurs armes à la mer. Les Anglais eurent le bonheur de trouver dans

la première jonque la voyageuse française, ainsi qu’un négociant chinois

fait prisonnier en même temps qu’elle. Ils les envoyèrent tous deux à

bord de l’_Ann_, et incendièrent la jonque ainsi que deux autres

bâtiments; ils se dirigèrent ensuite jusqu’au village de Kou-Cheoumi,

d’où l’on avait fait feu sur les bâtiments anglais deux jours

auparavant, et où l’on savait qu’était déposée la cargaison enlevée par

les pirates. Ils retrouvèrent en effet cent cinquante-trois sacs de

sucre et quarante caisses de thé qu’ils emportèrent, et ils brûlèrent

deux villages.

»Pendant la première de ces opérations, on découvrit un troisième

village, défendu par une batterie de quatre canons et huit pièces de

siége. Le lieutenant força son chemin à travers un taillis épais, et,

après avoir essuyé une décharge qui ne lui blessa personne, il s’empara

de la batterie, en dispersa et en tua les défenseurs, incendia le

village avec les bateaux échoués sur le rivage, et s’éloigna après

avoir encloué les canons, à l’exception de six qu’il emporta comme

trophée de sa victoire.

»Dans sa dépêche, sir William Hoste signala la bravoure et la bonne

conduite des équipages, qui ont travaillé pendant douze heures, exposés

à un soleil ardent: il fait aussi le plus grand éloge du lieutenant

Palisser, qui, en quatre mois, a commandé cinq expéditions contre les

pirates avec le même succès, et a détruit trois forts pourvus de

dix-sept canons.»

LA PATRIE, 12 _février_ 1855.

«Macao, 6 décembre.

»Le 6 octobre dernier, un navire chilien, _le Caldera_, parti la

veille de San-Francisco, étant venu échouer, par suite de mauvais

temps, près d’une des nombreuses îles situées au sud-ouest de

Macao, fut attaqué et pillé par les pirates. Une jeune Française,

Mlle Fanny Loviot se trouvait à bord; les pirates la retinrent

prisonnière ainsi qu’un autre passager, riche marchand chinois, et

laissèrent partir le capitaine du bâtiment pour Hong-Kong, dans

l’intention d’en obtenir une double rançon.

»Instruit de ces faits par le capitaine du _Caldera_, le

vice-consul français s’adressa au commandant de la station

anglaise, sir William Hoste, et le pria, en l’absence de toutes

forces françaises dans ces parages, d’envoyer un bâtiment à la

recherche de Mlle Loviot. Sir William Hoste accéda avec

empressement à cette demande et fit aussitôt partir quatre-vingts

hommes de la corvette _le Spartan_, sous les ordres du second de ce

bâtiment, le lieutenant de vaisseau Palisser, à bord du steamer

_the Lady Mary-Wood_, que les consignataires du _Caldera_ avaient

affrété dans le but de sauver la partie du chargement qui n’aurait

pas encore été enlevée par les pirates.

»Le détachement des marins anglais rencontra les pirates, incendia

un grand village où ils s’étaient retranchés, leur tua vingt hommes

et leur prit quelques canons. Il surprit la jonque sur laquelle se

trouvaient la captive ainsi que le négociant chinois, sévit

énergiquement contre les bateaux et les villages qui servaient

d’abri aux pirates, et revint à Hong-Kong dans la matinée du 19. La

jeune femme était restée douze jours prisonnière de ces misérables;

mais l’espoir qu’ils avaient d’obtenir pour elle une riche rançon

les avait empêchés de la maltraiter.»

FIN

TABLE

CHAPITRE PREMIER

Départ du Havre.--Regrets de la vie parisienne.--Un banc de

rochers.--Rio-Janeiro.--Le bétail humain.--Départ de Rio.--Six semaines

en mer.--Le cap Horn.--Tempêtes.--Mort d’un matelot.--Pêche d’un

requin.--Terre! terre!--Le pays de l’or 3

CHAPITRE II

La baie de San-Francisco.--Navires abandonnés.--La Mission

Dolorès.--Mœurs des Chinois émigrés.--La race noire.--Les habitués

de Jackson-street.--Maison des jeux.--La bande noire.--Comité de

vigilance.--La pendaison 21

CHAPITRE III

Sacramento.--Le fort Sutter.--Indiens

nomades.--Mary’s-ville.--Shasta-City.--Rencontre d’un

ours.--Weaverville.--Les mineurs.--Les montagnes

Rocheuses.--Yreka.--Retour à San-Francisco 37

CHAPITRE IV

Incendie.--Départ pour la Chine.--_L’Arturo._--Une malade à

bord.--Les sorciers chinois.--Mort.--Les mers de la Chine.--Une

voie d’eau.--Arrivée à Hong-Kong.--Visite au consul.--Voyage à

Canton.--Insurrection chinoise 61

CHAPITRE V

Le capitaine Rooney.--Than-Sing.--Le typhon.--Chute du mât de

misaine.--Effets de la tempête.--Désastres du _Caldera_.--Les

pirates chinois.--Scènes dans l’entre-ponts.--Équipage

enchaîné.--Interrogatoire.--Menaces de mort.--Pillage 83

CHAPITRE VI

Séquestration.--Le bon Chinois.--Une lueur d’espoir.--Nouvelle

flottille de jonques.--Déguisement.--Plus de vivres.--Pirate père

de famille.--Proposition de fuite.--Refus de l’équipage.--Fureur du

capitaine Rooney.--Embarcation à la mer.--Désappointement 109

CHAPITRE VII

Désespoir.--J’écris la date de ma captivité.--Apparence de

bonté des pirates.--Un joyeux repas.--Un steamer en vue.--Fuite

des pirates vers la montagne.--Coups de canon sur notre

jonque.--Reconnaissances.--Hourra! hourra!--Je suis sauvée 167

CHAPITRE VIII

Récit du capitaine Rooney.--Expédition sur la côte.--Villages

incendiés.--La mère des pirates.--Mort d’un Chinois.--_The lady

Mary Wood._--Retour à Hong-Kong.--Protection du consul.--Visite de

Than-Sing.--Adieux du capitaine Rooney 193

CHAPITRE IX

Départ de Chine.--_Le Malta._--Singapore.--Penang.--L’île de

Ceylan.--_Le Bentinck._--Aden.--Dans la mer Rouge.--Isthme de

Suez.--Le Caire.--Le Nil.--Les pyramides.--Boulac.--Alexandrie.--_Le

Valetta._--Malte.--Marseille.--J’ai fait le tour du monde 218

FIN DE LA TABLE

Les pirates chinois · 第 10 / 10 段