avaient disparu. On vint bientôt nous apporter des vivres; d’abord, un
petit baquet et de l’eau pour nous laver le visage et les mains, c’est
une coutume chez les Chinois de ne toucher à la nourriture qu’après
s’être livré à une ablution. Notre repas se composait, comme la veille,
de poisson, de riz et de thé; il me fit voir, cette fois, comment il
fallait se servir des ustensiles qui remplacent la cuillère et la
fourchette, et dont les Chinois se servent avec une dextérité toute
particulière. Ce sont de petites baguettes longues d’un pied et de la
grosseur d’un crayon; on en tient deux ensemble vers le milieu, avec le
bout des doigts, comme si l’on voulait écrire, et c’est avec les
extrémités opposées à la main qu’on saisit les aliments pour les porter
à la bouche. J’éprouvais alors une telle difficulté à faire usage de ces
petites baguettes, malgré tout ce que s’efforçait de me démontrer
Than-Sing pour m’en servir, que je renonçai à leur usage et employai mes
doigts seuls pour manger.
Des pirates vinrent, comme le jour précédent, se pencher au-dessus de
notre cellule pour nous considérer à leur aise. Ils se montraient les
uns aux autres nos tristes personnes, et, par moment, il s’élevait de
leur groupe de grands éclats de rire; un de ces misérables se pencha
plus que les autres, et, nous regardant en riant d’un air sardonique, il
désigna la place du marchand chinois et la mienne, en simulant, avec les
bras, les gestes de deux personnes qui s’embrassent. A cette lâche
insulte, un mal poignant me saisit au cœur; l’idée d’un danger honteux
m’apparut et me fit monter le rouge au visage. Je laissai couler mes
larmes en abondance; mon chagrin était profond: à quoi n’étais-je pas
exposée! Le capitaine pirate apparut en ce moment; je ne sais s’il fut
touché de mon affliction, mais il fit fermer le panneau. Par un hasard
des plus singuliers, ce chef, contrairement à ses compagnons de
brigandage, avait quelque chose d’affable dans la physionomie, et je
dois avouer que, chaque fois que je l’envisageais, je ne me sentais
saisie d’aucun mauvais pressentiment. Il était d’une laideur originale,
si l’on peut dire: son visage était long et grêle; il avait les
pommettes saillantes, un nez retroussé avec de larges narines, des
sourcils épais, une grande bouche et de très-grands yeux noirs; lorsque
son regard se fixait il s’arrêtait lentement et semblait toujours
exprimer une douce pensée, comme s’il eût toujours exprimé une douce
pensée. Comme tous les Chinois, il était rasé jusqu’au sommet de la
tête, il avait une épaisse et longue natte de cheveux qu’il portait
parfois, à la mode des sauvages, en chignon noué et retroussé, ou bien
enroulée en forme de couronne, ou tombante jusqu’aux talons; chaque
coiffure lui donnait une physionomie différente, mais ces diverses
expressions lui étaient toujours favorables.
Or, l’apparente modération qu’il montra dans cette circonstance me fit
espérer pour l’avenir.
Than-Sing, en cherchant à apaiser mes craintes, me fit part de toutes
les questions que ces misérables lui avaient adressées. Ces maudits,
pour s’amuser à ses dépens, lui avaient demandé combien il avait de
femmes. La religion permet aux Chinois la polygamie, mais ils n’en
abusent pas comme les mahométans. Les grands dignitaires en ont, dit-on,
jusqu’à dix ou douze. Seulement dans les corps mixtes de la société,
pour le négociant, par exemple, il en est à peu près de même. Le
Chinois, en s’établissant, prend une femme; sa maison vient-elle à
prospérer, qu’il en prend deux, trois et plus; c’est pour lui un signe
de richesse. La première a un droit plus légitime que les autres, et ne
peut être répudiée; à elle le titre de mère pour tous les enfants qui
surviennent des femmes supplémentaires, des petites femmes, comme les
désignent les Chinois maris. Ces dernières donnent à leurs nouveau-nés
des soins maternels mais domestiques tout à la fois, car ils doivent le
respect et l’obéissance à la première épouse. Les pauvres n’en ont
qu’une. Pour en revenir à mon ami Than-Sing, ils lui disaient donc avec
raillerie, que si l’on n’offrait pas de nous une forte rançon, ils
feraient de lui un pirate, et de moi la femme de l’un d’eux. Cette
horrible confidence fut de nouveau pour moi un sujet de désolation; mais
le pauvre marchand chercha encore à me consoler, en me faisant observer
que tout ce qu’ils lui avaient dit n’avait été qu’une feinte pour le
faire parler, attendu que les hommes de sa nation ne pouvaient prendre
femme que parmi celles de son pays. «Ainsi, ayez soin, ajouta-t-il,
lorsque vous m’adresserez la parole de ne pas porter la main sur moi,
car ils pourraient le remarquer et me faire un mauvais parti, voyant
dans cette formalité une violation de cet usage.» Ces derniers mots me
rassurèrent, et mes appréhensions précédentes se dissipèrent peu à peu.
Il avait aussi répondu à toutes leurs instances pour connaître sa
position, qu’il n’était qu’un pauvre homme allant chercher fortune en
Californie, et qu’il avait obtenu un passage à bon marché à bord du
_Caldéra_, avec les matelots. Il s’était bien gardé de leur laisser voir
qu’il avait de l’aisance, de peur qu’on ne le soumît à quelques tortures
et qu’on élevât de beaucoup le chiffre de sa rançon; car il n’est pas
d’atrocités que ces écumeurs de mer ne puissent commettre pour
satisfaire leur cupidité. Et les habitudes de ces pirates lui étaient
trop connues pour qu’il ne craignît pas à chaque instant pour notre
existence. Cet estimable Chinois me parla ensuite de sa famille; il
habitait Canton, il n’avait qu’une femme, me disait-il, et trois
filles, une de huit, dix-huit et vingt-cinq ans. L’aînée était mariée.
Il paraissait les aimer tendrement, car il versait d’abondantes larmes à
leur souvenir; il conservait peu d’espoir de les revoir un jour; je dois
même dire que mon compagnon d’infortune ne croyait aucunement à notre
délivrance. Toutes les fois que je le questionnais sur les mœurs des
pirates, il me répondait toujours qu’ils aimaient à couper des têtes.
A ce point de la conversation, je m’arrêtais avec un certain
frissonnement, car je savais par ouï dire combien le sang était répandu
à profusion dans cet abominable pays, même de par la loi. Ainsi la peine
capitale est une mort des plus douces comparée aux supplices qui
s’exécutent chaque jour dans le Céleste-Empire. Un criminel ou condamné
politique est jeté parfois dans un cul de basse fosse jusqu’à ce qu’il y
pourrisse, qu’il y meure de faim; une victime doit-elle être étranglée,
on lui crève les yeux, on lui coupe les oreilles, comme si la
strangulation elle-même n’était qu’une légère punition. Un autre, on
l’écorche vif ou on l’enterre presque vivant. Celui-là, on broie ses
membres ou bien on l’écartèle; celui-ci lié et serré entre deux
planches, on le scie du haut en bas.
Toutes ces horreurs ne soulèvent-elles pas le cœur, rien qu’à les
énumérer? Lorsqu’elles se présentaient à mon esprit, un nuage voilait ma
vue, comme au bord d’un précipice; je me sentais prise de vertige,
j’étais au-dessus d’un abîme sans fond.
Ce jour là, les pirates demandèrent quels étaient mon nom, mon âge et
mon pays. Than-Sing, à ces questions inoffensives, répondit que j’étais
Française et qu’on m’appelait Fanny. Ces brigands recueillirent ces
détails avec une curiosité toute joviale, car ils se plurent à répéter
sur tous les tons: Fanny, Fanny. Mon nom, sortant de la bouche de tels
êtres, me faisait un effet indéfinissable, je ne pouvais en croire mes
oreilles.
Le soir venu, comme j’éprouvais une grande fatigue de ma séquestration,
Than-Sing demanda qu’on me permît de rester sur le pont un peu plus
longtemps qu’à l’ordinaire. On y consentit, et ce fut pour moi une
occasion d’être témoin de leurs cérémonies religieuses.
Chaque jonque (comme chaque habitation chinoise) a un autel dressé, sur
lequel brûle une quantité de petites bougies et où se trouvent déposées,
en guise d’offrande, des portions de vivres. La prière a lieu chaque
soir à la même heure; elle commence par une musique qu’on exécute au
bruit des cymbales et des tams-tams, ce qui fait un vacarme effroyable.
Je vis un jeune Chinois apporter deux épées qu’il fixa par la pointe sur
le milieu du pont; il déposa auprès un plateau garni de soucoupes, un
vase plein de liquide et plusieurs feuilles de papier couleur jaunâtre;
ces dernières étaient destinées à être brûlées.
Le jeune coquin, après avoir rangé toutes ces choses, suspendit à l’un
des mâts une lanterne allumée; le chef des pirates apparut bientôt; il
se prosterna, avec le sérieux dû à la circonstance, devant cet autel
improvisé. Je suivais malgré moi cette comédie bizarre, je regardais
avec des yeux plus grands que l’étonnement ce prêtre bandit; il baisait
à chaque instant le plancher de la jonque, ou bien élevait des petites
bougies en l’air. Au bout d’un instant, il saisit entre le pouce et
l’index un vase plein de liquide et l’avala, le liquide, pas le vase; il
frappa ensuite des médailles l’une contre l’autre, en faisant les
contorsions les plus drôles; à ce moment, les instruments firent
entendre leur tapage: c’est que la flamme commençait à consumer les
précieuses feuilles de papier. Ce chef religieux les promenait autour
des épées, comme pour les bénir. Lorsqu’elles furent à moitié brûlées il
se dirigea à l’arrière de la jonque et les lança à la mer. Cette fois la
musique cessa, la prière était achevée.
Cette cérémonie avait duré environ vingt minutes, et j’avais profité de
tout ce temps pour respirer l’air frais de la soirée.
Une fois rentrée, j’essayai de prendre quelque repos, mais je ne pouvais
en trouver. Les insectes qui nous infestaient, et desquels je ne pouvais
me préserver, me privaient de tout sommeil; je n’avais pas de bas, le
dessus de mes pieds était couvert de leurs morsures. Les rats, qui, les
premiers jours, s’étaient bien gardés de nous approcher, commençaient à
s’habituer à nous, ils se hasardaient en plein jour à passer sur mes
jambes.
Le 13, au matin, un incident vint troubler nos ennemis et les mettre en
rumeur: un des leurs était tombé à la mer, ils se hâtaient, à l’aide de
cordages, de lui porter secours. Après quelques difficultés, ils
parvinrent à le retirer, mais il était complétement asphyxié. De
l’ouverture de notre case, je voyais le moribond, il était assez près de
nous pour que l’eau qui dégouttait de son cadavre se répandît dans notre
cellule; ces méchants êtres, avec ou sans intention, l’avaient appuyé
sur le panneau qui laissait une légère ouverture. Il paraît qu’on
s’était aperçu trop tard de sa disparition, car tous les efforts tentés
pour le rappeler à la vie furent vains, bien qu’on le frictionnât à lui
arracher la peau. Après un quart d’heure de tumulte, nous entendîmes des
imprécations, et le bruit d’une masse lourde qui tombait dans la mer.
C’en était fait de ce misérable.
Notre jonque continuait sa route, louvoyant le long des côtes. Le 15,
elle fit la rencontre d’une flotte de pirates; tous se réunissaient pour
donner la chasse à une jonque marchande qu’on apercevait au loin sous le
vent et qui faisait le trajet de Hong-Kong à Canton avec des passagers.
La nôtre se mit de concert avec eux pour l’attaquer. Oh! alors, les
heures de repos étaient passées, car l’activité la plus grande
commençait à régner à bord.
Than-Sing entendait tous ces bandits discuter leurs plans d’attaque pour
la nuit suivante et calculer les chances de profit qu’offrirait le
butin. Ils s’apprêtaient à rentrer dans la vie de pillage et de carnage
qui était leur élément. Je vivais dans une anxiété impossible à décrire;
je me demandais quel serait notre sort si nous étions faits prisonniers
par de nouveaux pirates, plus cruels peut-être que les premiers.
Le soir venu, nous fûmes enfermés hermétiquement dans notre réduit. Il
pouvait être dix heures, lorsque des cris pareils à ceux que nous avions
entendus sur _le Caldera_ retentirent dans l’air. Ils ne tardèrent pas à
être suivis de plusieurs détonations lointaines, c’était le bruit du
canon. Ces échos sinistres arrêtèrent les battements de mon cœur. Plus
morte que vive, je songeais à l’imminence du danger. Un boulet ne
pouvait-il pas venir nous fracasser dans notre retraite obscure! Cette
première détonation avait eu pour effet d’amener un profond silence à
notre bord. Que pouvaient faire nos geôliers pendant l’interruption de
leurs cris féroces? Ils se préparaient à la riposte, car deux coups
successifs partant de notre jonque faillirent me rendre folle; à cette
détonation, tout sembla frémir dans les profondeurs de ce petit navire.
Les trépignements, les hurlements quelque peu interrompus recommencèrent
de plus belle; cette attaque durait depuis une heure ou deux, lorsque
nous entendîmes les canots emporter une partie de nos voleurs. Ces
vautours couraient sur leur proie, en peu de temps ils fondirent sur
cette jonque, et la mirent au pillage. Surprise à l’improviste, cette
dernière n’avait pu se mettre en garde, ni faire une sérieuse
résistance, nous le supposâmes du moins en entendant cesser le feu; en
outre, les bourdonnements extérieurs qui nous arrivaient, nous faisaient
deviner aisément que nous étions tout proche de cet abordage.
En somme, les pirates paraissaient avoir remporté la plus facile des
victoires.
Nous étions tellement suffoqués par la chaleur que Than-Sing essaya de
soulever le panneau qui nous recouvrait; mais aussitôt on le referma
avec violence, au risque de lui briser la tête. Le marchand chinois
achevait à peine de faire cet effort, que nous entendîmes de longs cris
de douleur. Ils nous parvenaient d’une manière si effrayante dans
l’obscurité, que poussions malgré nous des exclamations. Au comble de la
frayeur, je pressai Than-Sing de questions, je voulais qu’il m’en
expliquât la cause. Mais il garda un morne silence, et, comme
j’insistais, il me répondit pour la première fois avec mauvaise humeur:
«Je ne sais pas.» Le brave homme, dans la crainte de m’affliger, me
raconta le lendemain seulement la scène horrible qui se passait alors,
et que je vais essayer de décrire.
Les pirates, après l’abordage de la jonque marchande, avaient
brutalement fouillé tous les passagers. Plusieurs de ces malheureux,
ayant eu l’imprudence de dire qu’ils venaient de la Californie, furent
bientôt victimes de la rapacité de ces monstres. Dans le but de leur
faire avouer la somme de leurs richesses, on les flagella de la manière
la plus hideuse, plusieurs furent attachés par le pouce de l’un des
pieds ainsi que par celui de l’une des mains à une corde qui roulait
dans une poulie fixée au grand mât, et leur corps, suspendu par les
extrémités délicates, fut mis en mouvement de haut en bas et de bas en
haut, avec des secousses si brusques, si violentes, qu’elles arrachaient
aux victimes ces cris de souffrances qui étaient parvenus jusqu’à nous.
Souvent, après une ascension suivie d’une chute rapide, on les frappait
encore avec un bambou. Bien que Than-Sing n’eût pas été témoin de ces
horribles scènes, il connaissait trop bien les mœurs de ces brigands
pour n’avoir pas compris de suite à quel genre de cruautés ils se
livraient. De plus, leur langage cynique dévoilait sans honte les crimes
qu’ils se plaisaient à commettre.
Le jour apparut, les clameurs cessèrent insensiblement, et l’on
n’entendit plus que le clapotement de la mer le long de la coque du
navire et le bruit des canots transbordant le butin; une partie du jour
fut employée au pillage de la cargaison.
CHAPITRE VII
Désespoir.--J’écris la date de ma captivité.--Apparence de bonté
des pirates.--Un joyeux repas.--Un steamer en vue.--Fuite des
pirates vers la montagne.--Coups de canon sur notre
jonque.--Reconnaissances.--Hourra! Hourra!--Je suis sauvée.
Avec le jour, nous avions espéré que l’on nous donnerait un peu de
liberté, mais il n’en fut rien. Les pirates reçurent à bord les
marchands avec lesquels ils font commerce de troquer en mer les
marchandises volées, et tout préoccupés par l’appât du gain, ils
semblaient nous oublier complétement. Mon séjour dans ce réduit
insalubre avait fait sortir sur tout mon corps des petits boutons rouges
et gros comme des têtes d’épingles; la sueur coulait de mon visage, il y
avait si longtemps qu’on nous tenait enfermés dans cette atmosphère
suffocante que j’étais pour ainsi dire asphyxiée. Étendue sur les
planches de mon cachot je poussais de douloureux gémissements; ma
souffrance était grande, mon compagnon essayait par de douces paroles de
relever mon courage, mais je n’avais pas la force de lui répondre. Après
vingt-quatre heures d’un pareil supplice, un son métallique parvint
jusqu’à nous. C’étaient ces dignes émules de Mandrin qui vidaient entre
eux leurs comptes. Nous entendîmes verser des sacs, et le bruit que
faisait l’argent en tombant dans les balances, car, outre les dollars,
on se sert en Chine d’argent pur et non monnayé; ce métal en barres ou
en petits morceaux est reçu par tout le commerce.
Tous les receleurs s’en allèrent à la fin. Nos geôliers ne redoutant
plus qu’on nous découvrît, se souvinrent de nous, il était temps! Ils
entr’ouvrirent notre panneau à moitié, et nous respirâmes à pleins
poumons: j’aspirai avec délices la fraîcheur de l’une des nuits les plus
belles que j’aie vues dans ces lieux lointains.
Le lendemain était le 17; le jour qui se levait était brillant et
splendide; les pirates vinrent à la première heure, à notre grand
étonnement, enlever tout à fait notre panneau. Ils paraissaient joyeux
et semblaient vouloir nous être agréables comme à des amis qu’une
circonstance fâcheuse aurait forcé de négliger un moment. L’heure du
déjeuner venue, ils nous apportèrent à manger avec plus d’abondance
qu’ils ne l’avaient fait jusqu’alors et nous offrirent du vin. Cette
boisson est faite avec du riz fermenté; elle est claire comme de l’eau,
et possède un petit goût suret qui rappelle un peu le vin nouveau de
France.
Comme la jonque marchait en vue d’une côte déserte, les pirates
n’avaient aucune crainte relativement à nos personnes. Ils laissèrent
donc, pour la première fois, notre cellule ouverte tout le jour; ils
engagèrent Than-Sing à monter sur le pont, et cela avec une affabilité
qui nous surprenait. Aussi, malgré la frayeur, la répulsion que
m’inspiraient ces hommes, j’avais envie de le suivre. J’avais tant
souffert pendant ces deux jours qu’ils m’avaient tenue sous le
séquestre, que c’était pour moi un bonheur plein d’ivresse, de pouvoir
jouir librement des rayons du soleil. Mon sang se vivifiait peu à peu;
je me sentais revivre, enfin. Ne pouvant résister plus long-temps au
désir de me tenir debout et de voir encore une fois la terre, je me
dressai sur mes jambes et me trouvai de la sorte la moitié du corps en
dehors de notre prison. Oh! comme c’était délicieux! après avoir vécu
sept jours dans un cachot noir et sale; je promenais avec émotion mes
regards dans l’espace, et je voyais à l’horizon les coteaux d’une riche
verdure, dont les reflets étincelaient sous un beau soleil d’or. Au
milieu de cette végétation apparaissaient par instants de blancs
villages qui semblaient des points de broderie sur un long ruban vert.
La vue de ce paysage éclatant de lumière me remplit l’âme d’une joie
ineffable: je croyais revoir quelques beaux sites de ma patrie, de la
France! J’étendis les bras vers cette terre qui fuyait devant nous, et
des larmes, que je ne pus retenir, inondèrent mon visage. Le chef des
pirates passait en ce moment; il fallait que mon désespoir fût bien
profond: je lui montrai la terre avec un geste expressif. Le bon
Than-Sing, qui avait suivi avec intérêt toutes mes impressions,
s’approcha de lui et se hâta de lui expliquer ce qu’il avait compris;
c’est-à-dire que je lui demandais de nous rendre la liberté, la vie.
Cette question coïncidait avec une circonstance qui pouvait entraîner
pour nous de nouveaux hasards. La jonque qui était partie à Macao,
emmenant notre capitaine pour traiter de notre rançon, n’était pas
encore revenue. Elle était en retard d’un jour. Le chef des pirates me
fit signe de la main de me calmer, et il dit à Than-Sing que, si dans
cinq jours il ne se rencontrait pas avec la jonque qui avait dû aller à
Macao ou à Hong-Kong, il nous ferait passer sur une autre qui nous y
conduirait; il se refusa à nous donner plus d’éclaircissements sur notre
avenir. Cette réponse vague ne fit que nous jeter dans une plus grande
perplexité. Quel pouvait être, sur notre sort, l’effet d’une pareille
décision? Ils nous mettraient sur une autre jonque, c’est-à-dire que, ne
pouvant retirer aucun prix pour notre rançon, s’ils ne nous tuaient pas,
ils se débarrasseraient de nous en nous exposant à de nouveaux dangers.
L’apparition subite d’un steamer, en admettant que le hasard nous fît
trouver sur sa route, était encore plutôt un motif de crainte que
d’espérance, car les pirates, sur le point d’être atteints, et plutôt
que d’être pris en flagrant délit de rapt, ne préféreraient-ils pas
nous jeter, mon compagnon et moi, à la mer, pour éviter d’être pendus,
punition que notre présence entre leurs mains devait à coup sûr
entraîner? On voit ainsi à quel point se compliquait notre situation et
qu’elle devait amener un dénoûment prompt, mais impossible à prévoir.
Le capitaine, lequel avait la voix enrouée d’une manière affreuse par
les cris sauvages qu’il avait poussés la veille; lequel, d’après
l’opinion de Than-Sing, était le plus horrible scélérat; lequel suait
l’assassin par tous les pores, puisque des victimes, laissées à moitié
mortes à cet instant, le maudissaient sans doute, me force encore une
fois, à dire qu’il avait une grande bienveillance répandue dans la
physionomie. Il m’engagea à monter sur le pont, si je devais m’y trouver
mieux; je ne pouvais qu’accueillir avec joie cette proposition; ma vie
s’était étiolée dans l’ombre. Pour la première fois, je me mis à
regarder, sans trop de dégoût, ces hommes qui m’avaient torturée; je me
trouvais si heureuse de sentir la brise du matin m’effleurer le visage,
que je retrouvai assez de sang-froid pour observer ce qui se passait
autour de moi. Tous ces pirates allaient et venaient sur le pont d’un
air joyeux; ils s’occupaient à partager entre eux les dépouilles des
infortunés qu’ils avaient pillés la veille. A ce spectacle hideux, mes
yeux ne se détournèrent pas, mon cœur n’éprouva pas la moindre émotion.
J’avouerai à ma honte que j’étais tout entière au contentement égoïste
que je ressentais de ne plus être enfermée.
Je me reposais sur un petit escabeau que l’on m’avait offert.
Ce gibier de potence levait de temps à autre les yeux sur moi, si ce
n’était l’un, c’était l’autre qui me regardait, mais, non plus, d’une
manière sardonique ou menaçante; il y avait, si je puis m’exprimer
ainsi, dans leur joie, dans leurs évolutions, presque de l’enfantillage.
Ils se plaisaient à me montrer différents objets qui leur passaient par
les mains, comme font les enfants à une poupée, qu’ils veulent amuser.
La lâcheté est si grande chez les Chinois, que la moindre bravoure leur
en impose; je ne veux pas dire ici que j’ai été brave, car je perdrais
le charme naturel qui appartient à la femme; ce que je veux dire, c’est
que mon attitude, désespérée sans aucun doute, mais ferme au milieu
d’eux, enlevait à leur goût sanguinaire une partie de son âcreté. Je
dois le croire du moins, en rapportant les paroles de Than-Sing qui
causait avec eux: «Ils me disent qu’ils vous aiment, parce que vous avez
un doux visage et des yeux qui expriment la bonté, et ils ajoutent que
maintenant ils n’ont plus le désir qu’il vous arrive du mal.» Devais-je
croire que j’avais paralysé la barbarie de ces hommes, ou n’est-ce pas
plutôt que l’habitude de me voir à toute heure du jour, ma faiblesse
même, avaient été autant de motifs pour arriver à me traiter avec moins
de rigueur? D’un autre côté, leur cupidité me sauvegardait des excès de
leurs instincts brutaux et cruels; et quand je pense que j’ai vécu au
milieu de ces hommes, seule et abandonnée, je ne puis en croire mes
souvenirs.