menace tout à la fois. «Capitaine, dit-il, cette femme est folle, sans
doute, et si elle a pu vous conseiller une pareille témérité, vous
trouverez bon que nous vous refusions notre aide; cette tentative loin
d’avoir le succès que vous en attendez, il pourrait se faire, au
contraire, qu’elle tournât contre nous, parce qu’il est plus que certain
que nous serions surpris en mer avant le jour par les pirates, et cette
fois nous n’obtiendrions pas quartier d’eux; ils devineraient facilement
d’où nous vient la possession de leur jonque maudite.» Ces raisons, qui
combattaient le plan du capitaine, étaient justes; aussi parurent-elles
le convaincre; il proposa alors d’exécuter en partie le projet d’évasion
qui pouvait nous faire conquérir la liberté. Il s’agissait de démarrer
l’embarcation et de la débarrasser de la charge de charbon de terre dont
elle était remplie jusqu’à moitié. En ce moment, et comme pour favoriser
notre fuite, la dernière jonque qui était à l’avant du navire s’éloigna
et gagna le large; nous étions donc seuls pour la première fois depuis
le commencement de notre captivité, et nous pouvions travailler avec
plus de sécurité à notre délivrance. Pendant que tous les hommes se
livraient à ce travail, je montai sur le pont de la dunette, et là je me
mis à chercher dans les débris de toutes sortes qui gisaient à cette
place; la lune brillait dans son plein, elle me permit de découvrir
quelques-unes de mes lettres, toutes maculées et déchirées; je les
ramassai en poussant un douloureux soupir, et les serrai pieusement sous
mes habits, j’allai ensuite au milieu de mes compagnons. L’embarcation
fut bientôt débarrassée de la charge de charbon qui l’encombrait. Mais
les craintes du capitaine n’étaient que trop réelles; on s’aperçut que
plusieurs planches étaient disjointes et qu’elle ne pourrait tenir la
mer. Le désappointement fut grand; on redoubla néanmoins d’activité; on
ferma tant bien que mal ces trous, ces fissures qui s’opposaient à nos
projets. Enfin, après un travail des plus opiniâtres, au moyen de fortes
poulies, on parvint à hisser la chaloupe le long du bord. Un bruit sourd
s’ensuivit; elle touchait la mer. Nous étions tous penchés sur le
bastingage; la moitié du corps en dehors du navire, nous plongions nos
regards avec une anxiété fébrile dans le fond noir de ce grand canot,
demandant à Dieu qu’il ne nous abandonnât pas. Dix minutes s’étaient à
peine écoulées, que la voix du capitaine résonna comme un glas à nos
oreilles; il articula d’une voix sourde: «C’est impossible!» Et c’était
en effet impossible. L’eau, qui avait pénétré d’abord lentement, monta
peu à peu et remplit la barque à moitié. Chacun se retira en silence:
les grandes souffrances ne s’expriment pas. J’allai de nouveau m’étendre
sur le banc où, deux heures avant, j’avais cru à la possibilité de notre
salut. Il fallait remettre au lendemain l’espoir de nous sauver.
Le lendemain était le 10, les matelots se mirent à l’œuvre avec ardeur.
Cette embarcation nécessitait un travail de huit à dix heures au moins,
pour la rendre propre à notre fuite; encore fallait-il que nous ne
soyons point assaillis, comme dans la journée précédente, par de
nouveaux pirates. Une partie du jour se passa sans que nous aperçussions
la moindre voile; c’était presque du bonheur de nous voir ainsi isolés.
Nous parcourions en tous sens _le Caldera_, qui n’était plus qu’un amas
de décombres. Ce malheureux navire, vidé jusqu’à la cale, avait un
aspect hideux et misérable, et son délabrement faisait mal à voir: il
n’y avait pas un mètre carré où l’on pût mettre les pieds.
Comme tous les agrès de la chaloupe avaient été enlevés, on fut obligé
de les remplacer par de longs bambous qu’on parvint à découvrir dans la
cale; à l’aide de cordes, on adapta à ces mêmes bambous des planches
destinées à faire le service des avirons. Des morceaux de toile furent
ramassés, taillés et cousus ensemble pour faire une voile; tout marchait
au gré de nos désirs; la nuit était venue. Nous allions enfin partir,
lorsque nous aperçûmes deux jonques venant à pleines voiles dans notre
direction; elles eurent bientôt abordé; nous nous réfugiâmes au plus
vite dans nos cabines, après avoir fait disparaître, autant que
possible, toutes traces de nos préparatifs. Les pirates qui débarquèrent
vinrent d’abord s’assurer de notre présence; plusieurs d’entre eux,
portant des lanternes, nous les passèrent devant le visage, comme s’ils
cherchaient quelqu’un. L’inquiétude fit place à la terreur, lorsque
arrivés à moi, qui m’étais cachée derrière tous les autres, ils parurent
joyeux et satisfaits. L’un d’eux me fit signe de me lever; je les
regardais avec les yeux hagards, mais sans faire un seul mouvement. Un
autre, que mon inertie irritait sans doute, fit tournoyer son sabre
autour de ma tête. Ce geste menaçant ne pouvait qu’augmenter mon effroi,
et je ne sais ce que je serais devenue, si, à ce moment, un grand cri ne
se fût fait entendre et ne fût venu attirer leur attention..... Ce cri
provenait d’un des leurs qui s’était laissé choir à fond de cale par
l’ouverture de l’entrepont laissée ouverte. Les matelots qui se
trouvaient les plus rapprochés de cet endroit se hâtèrent d’aller le
retirer; ils le rapportèrent sur le pont à moitié mort. Cet incident
détourna l’intention qu’avaient les pirates de s’emparer de ma personne,
car ils ne donnèrent pas suite à leurs menaces; ils se contentèrent de
faire une perquisition à l’intérieur. Cependant, nous n’étions pas
encore au bout de nos alarmes; un matelot accourut tout effaré.
Plusieurs de ces maudits barbares, sous prétexte d’éclairer leurs
recherches, promenaient, de côté et d’autre dans l’entrepont, des
torches enflammées, et cela avec une indifférence qui marquait bien leur
intention cruelle; les étincelles volaient autour d’eux sur toutes
choses inflammables, et elles auraient certainement suffi à mettre le
feu au navire, si nos matelots ne s’étaient hâtés de les suivre, en
jetant de l’eau pour les éteindre à temps. A notre grande joie, ils
finirent par s’éloigner.
Quand ils furent à une assez grande distance, on se mit de nouveau à
l’œuvre; les agrès furent disposés dans la chaloupe; elle faisait encore
eau par certains endroits, mais il n’y avait plus à reculer. Personne,
du reste, en ce moment solennel, n’éprouva la moindre hésitation; il ne
s’éleva aucune objection à l’encontre de cette entreprise hasardeuse.
Chacun s’en remettait à la grâce de Dieu et acceptait d’avance, comme
une des plus douces fins de sa triste existence, la chance d’être
englouti au sein de cette mer lointaine, plutôt que de rester exposé à
mourir lentement dans les tortures de la faim, ou violemment du sabre
des pirates. Cependant, l’aspect du temps ne pouvait que nous ébranler
dans nos résolutions, si l’espoir de recouvrer la liberté eût été moins
vivace dans nos cœurs; en effet, le ciel, qui, depuis la dernière
tempête, avait gardé la plus grande sérénité, s’était peu à peu chargé
de nuages; le vent, qui jusqu’alors nous avait été propice, soufflait
maintenant en sens contraire et venait debout. La mer, comme si elle
s’opposait à nos projets, fouettait contre _le Caldera_ ses vagues, qui
semblaient autant de barrières impossibles à franchir. Le capitaine, à
ces signes de mauvais augure, hochait encore la tête; mais notre
décision était irrévocable. On procéda à l’embarquement; il était
difficile d’atteindre la chaloupe; le navire tirant beaucoup moins d’eau
par suite de la prise de son chargement, s’était haussé, de sorte qu’il
existait une distance énorme entre le pont et le canot. Aussi fallut-il
avoir recours à des cordes avec lesquelles on nous lia, le matelot
blessé et moi, afin de nous faire descendre sans accidents; les autres,
ayant l’habitude des manœuvres, se laissèrent glisser le long du bord,
et bientôt nous nous trouvâmes réunis au nombre de vingt-deux, prêts à
gagner la pleine mer.
Le capitaine se mit à la barre; le subrécargue, le marchand chinois, le
matelot malade et moi, nous nous assîmes près de lui. Comme nous avions
vent debout, il fallut renoncer à hisser la voile; dès les premiers
coups de rames, les matelots s’aperçurent qu’ils auraient à lutter. Des
lames courtes et serrées, poussées par des courants, s’opposaient à
notre marche. Un moment, je tournai les regards vers _le Caldera_; sa
noire silhouette semblait grandir à mesure que nous nous en éloignions;
elle se projetait dans le sillage de la chaloupe comme un bras immense
toujours prêt à nous ressaisir. Haut de bord sur les flots, notre navire
avait l’aspect sinistre d’un immense mausolée destiné à renfermer tous
les malheureux égarés sur cette mer funeste. Hélas! nous fûmes
impuissants à le fuir. Ces avirons improvisés rendaient le plus triste
service. A cause de leur mauvaise forme, ils n’avaient aucune prise dans
l’eau. Les vagues, en outre, entraient à profusion au point que quatre
hommes suffisaient à peine à rejeter l’eau à mesure qu’elle pénétrait;
le froid d’un vent glacial commençait à nous engourdir. Nous fîmes
jusqu’à trois milles dans ces tristes conditions; enfin, après quatre
heures de tentatives vaines, d’efforts surhumains, les matelots
déclarèrent que leur état de faiblesse ne leur permettait pas de faire
davantage pour le salut commun; c’était un arrêt du ciel: _le Caldera_,
que nous avions abandonné, nous forçait, pour ainsi dire, à revenir à
lui. Devions-nous donc finir nos jours sur ce navire maudit?
«Retournons!» dit le capitaine d’une voix rauque; et l’accent qu’il
donna à ce seul mot disait assez qu’il se regardait comme vaincu par la
fatalité. «Eh bien! retournons, capitaine, lui répondis-je; après tant
de souffrances, la mort ne peut qu’être douce.» Le courant, qui était le
seul obstacle à la réussite de notre entreprise, nous entraîna donc en
peu de temps vers notre point de départ et nous colla contre les flancs
du _Caldera_, que nous avions cru quitter pour toujours. La corde qui
avait servi à nous descendre pendait le long du bord; les matelots y
grimpèrent avec agilité, et, parvenus sur le pont, nous jetèrent de
nouveaux cordages à l’aide desquels, après mille difficultés, on nous
hissa, le matelot malade et moi.
Lorsque je me retrouvai sur ce plancher de malheur, je fus prise d’un
vertige, mes yeux se fermèrent, et je tombai lourdement; la vie
s’échappait en moi, épuisée, comme je l’étais, par la douleur et les
tortures de la faim. Mon évanouissement dura assez longtemps; en
rouvrant les yeux, je me vis étendue sur mon banc, enveloppée de
quelques morceaux de voiles. Chacun de ces hommes, pour me couvrir le
corps et me rendre un peu de chaleur, s’était défait d’un vêtement;
comme il n’y avait que de l’eau, ils m’en offrirent; ils me prodiguèrent
tous les soins qu’ils purent pour me rappeler à la vie: il m’eût été si
doux pourtant de mourir ainsi! Tous mes compagnons rangés autour de moi
me considéraient avec compassion; à travers la lumière enfumée, je vis
quelques-uns de ces hommes rudes verser des pleurs; ma vue réveillait
peut-être chez eux le souvenir d’une mère, d’une sœur, d’une femme ou
d’une fille, enfin de quelque être qui leur était cher. Des larmes
brûlantes coulèrent de mes yeux, car moi aussi je pensais à ma famille,
à la France que je n’espérais plus revoir.
Tout retomba bientôt dans le silence; on se groupa sur le plancher de la
petite chambre, et chacun s’y étendit de nouveau, attendant, dans un
repos sinistre, le réveil du lendemain.
* * * * *
Ce lendemain était le 11; lorsque je m’éveillai, le jour commençait à
poindre; j’avais dormi quelques heures, et ce court sommeil avait
momentanément effacé le souvenir de mes souffrances. Mais je fus bientôt
rappelée à l’affreuse réalité; à peine avais-je les yeux ouverts, que
j’aperçus, à quelques pas de moi, plusieurs de ces hideux Chinois armés
de sabres et de pistolets. Than-Sing discutait au milieu d’eux: il
paraissait dans la plus vive agitation. Il y en avait un qui commandait
les autres, car il me désignait du doigt. Je considérais cette scène
avec stupeur, mais sans tressaillement de crainte, de longs jours de
jeûne et de si poignantes émotions commençaient à me faire perdre le
sens de ce qui se passait autour de moi. Than-Sing interpella le
capitaine Rooney, en lui disant: «Le chef que voici veut vous prendre,
ainsi que la dame française et moi, pour nous emmener à Macao; là, il
espère tirer de nous une bonne rançon.» Ce dernier, comprenant que cette
demande du chef des pirates équivalait à un ordre, ne répondit que par
un signe d’acquiescement. Aussitôt je fus saisie, secouée, entraînée sur
le pont. Je n’essayai même pas de me défendre contre cet enlèvement
subit, parce que, je le répète, ma raison, cette fois, se trouvait
comme ébranlée. Than-Sing dut obéir le premier; une mauvaise échelle qui
faillit se rompre au milieu servit à nous descendre. Arrivée sur la
jonque, je levai la tête sur _le Caldera_ pour voir si notre capitaine
nous suivait; mais je restai foudroyée d’étonnement; les pirates, après
s’être laissé glisser vivement à leur tour, par une manœuvre habile,
poussèrent au large sans prendre le capitaine Rooney. Ce qui se passa
dans mon être, en présence de ce coup inattendu, est inexprimable à
dépeindre. A mon départ, j’avais été recommandée aux soins de ce
courageux marin; dans le malheur qui nous accablait, il avait veillé sur
moi avec une touchante sollicitude. Lorsque je me vis séparée de mon
unique protecteur, que je me vis seule au pouvoir d’hommes barbares,
d’assassins redoutés pour leurs cruautés, je ne comprends pas, à l’heure
qu’il est, comment je ne succombai pas à tant d’épreuves; ne devais-je
pas me croire perdue, entièrement perdue? Je levai les bras vers mes
compagnons d’infortunes, en signe d’adieu éternel, et je pus voir encore
le capitaine Rooney. Penché sur le bord, il nous suivait du regard; sa
consternation, ou plutôt son désespoir paraissait grand, car il
s’écriait avec des gestes désespérés: Emmenez-moi! prenez-moi aussi! Et
tout à coup, comme s’il comprenait l’inutilité de ses efforts, il se
cacha le visage dans les deux mains; il pleurait peut-être?... Je lui
fus toujours reconnaissante de cet élan de pitié!
Il est peu de peuples, je crois, où la lâcheté, la fausseté, la
cupidité, la cruauté soient plus dominantes que chez les Chinois: les
sauvages, sous ces différents points, ont leur excuse, eux; car, s’ils
se rapprochent de la bête par leurs instincts, c’est que Dieu a voulu
qu’ils fussent marqués du sceau de l’ignorance. Tandis que la Chine,
entachée comme elle l’est dans ses mœurs perverses et vicieuses, a
possédé au plus haut degré la civilisation; elle a porté la lumière
quand nous étions encore dans les ténèbres. Cette décadence m’autorise à
faire ici quelques remarques judicieuses sur leur caractère.
Le Chinois, vil par nature, parle très-haut et très-fort quand il sait
qu’il est soutenu. Dans un moment difficile, il n’attaquera jamais son
adversaire en face, parce que la bravoure est un vain mot pour lui, et
qu’il ne sait pas ce que c’est que d’affronter un véritable danger. Ce
qu’il aime, avant tout, c’est un meurtre, une torture isolée, dont il
peut se repaître; une preuve à l’appui, c’est le plaisir qu’ont les
Chinois en général à tourmenter les animaux. On sait, en outre, qu’ils
ont droit de vie et de mort sur leurs enfants. Les nouveau-nés, soit
parce qu’ils sont malingres ou chétifs, sont souvent étouffés ou jetés à
l’eau, ou, ce qu’il y a de plus affreux encore, égorgés et laissés à
l’abandon sur un fumier où ils pourrissent. On rencontre les pauvres
créatures dans une rue, sur une place, au milieu d’un champ, quelquefois
à moitié rongées par la voracité des chiens, des chats, des corbeaux,
des porcs, lesquels sont toujours à l’affût d’une telle proie. C’est
surtout les filles que l’on sacrifie ainsi; les garçons à leur entrée
dans le monde sont au contraire salués d’une bienvenue; car le devoir
d’un fils est de donner aide et protection à son père lorsqu’il devient
caduc.
Ceci a un côté moral qui ne manquerait certainement pas d’éloges, si les
mœurs et coutumes des Chinois sur leurs enfants en général pouvaient
être compensées.
Désormais la proie de ces monstres, et connaissant à fond leur
barbarie, ne devais-je pas me considérer entièrement perdue?
La jonque fuyait toujours!
Quelques minutes s’étaient à peine écoulées, lorsqu’on nous fit entrer
dans une petite cabine qui servait de chambre au capitaine des pirates,
lequel avait l’air tout joyeux de notre capture. Il apprit à Than-Sing
que le capitaine Rooney allait être dirigé sur Hong-Kong ou Macao; que,
là, il devrait traiter de sa rançon et de la nôtre, mais qu’il ne nous
relâcherait que s’il trouvait la somme de notre rachat suffisante. Il
ajouta que, dans sept ou huit jours, nous rencontrerions la jonque avec
laquelle il s’était donné rendez-vous; jusque-là, il nous fallait
demeurer en otages.
Peu de temps après, on nous fit remonter sur le pont. Je jetai les yeux
avec anxiété autour de moi pour voir si j’apercevrais encore notre
navire; mais nous en étions déjà fort éloignés, il avait disparu.
Parvenus à l’arrière, deux Chinois enlevèrent un panneau en bois de la
dimension de deux pieds carrés, servant d’entrée à un petit réduit, dans
lequel on nous enjoignit de descendre. Que l’on juge des tortures
nouvelles qui nous étaient réservées: dans cet étroit espace, il nous
était impossible de nous tenir debout; nous nous assîmes, nos têtes
touchaient au plafond; nous essayâmes de prendre une position meilleure
en nous allongeant tout de notre long, à peine avions-nous de quoi
étendre nos jambes. Le panneau étant ouvert, toute la lumière du jour
entrait, et nous voyions le ciel; une fois notre prison fermée (ce que
l’on fit un instant après que nous y fûmes), nous n’avions de jour que
par une lucarne de huit pouces carrés, qui donnait sur l’endroit où se
mouvait le gouvernail; pas un souffle d’air n’y parvenait, à moins que
l’on n’ouvrit la trappe, et ce soulagement semblait ne pas devoir nous
être souvent accordé.
Je fis quelques questions à Than-Sing sur les projets de nos ennemis; il
me dit qu’il ne fallait croire à aucune de leurs paroles; il fallait que
le digne homme fût bien désespéré pour mettre aussi peu de précautions à
me préparer à toutes les catastrophes. Il y avait tout au plus une
demi-heure que nous étions là, lorsqu’un bruit sourd retentit au-dessus
de nous; Than-Sing et moi nous nous regardâmes avec quelque surprise,
ce bruit devenait plus distinct, on semblait clouer le panneau qui nous
recouvrait; une pâleur livide me couvrit le visage. Sans nous dire un
mot, la même pensée nous était venue à tous deux: c’était notre tombeau
que les pirates fermaient en ce moment! Ils nous avaient pris pour nous
laisser mourir lentement par le manque d’air, d’eau et de vivres. Un
frisson mortel me parcourut tout le corps. Il doit en être ainsi, me
disais-je, lorsqu’on est cloué vivant dans un cerceuil. J’étendis les
bras et j’essayai de soulever de mes faibles mains ce panneau qui pesait
sur nos têtes; mes efforts restèrent impuissants. Oh! alors, j’eus un
véritable désespoir. Cette idée, qu’il me faudrait endurer les tortures
d’une horrible agonie et voir celle de mon compagnon, ébranlait ma
raison. Je voulais me briser la tête contre les parois de mon cachot; je
voulais me débarrasser de cette vie maudite: la folie commençait à
s’emparer de mon cerveau brûlant. En ce moment, deux mains pressèrent
les miennes, c’étaient celles de Than-Sing; le malheureux me regardait
avec des yeux baignés de larmes. Il m’exhortait, avec de douces paroles,
au calme, à la résignation; je voyais, sur son visage, des pleurs
couler lentement. Moi aussi je pleurais en songeant que j’étais au
pouvoir de ce peuple cruel qui exècre tout ce qui n’est pas lui. Nous
passâmes ainsi deux heures; au bout de ce temps, le panneau qui fermait
notre cellule fut enlevé comme par enchantement. Le grand jour nous
frappa au visage, nous étions inondés des rayons du soleil. Après les
tortures morales que je venais d’éprouver, je compris que c’était une
épreuve à laquelle ces êtres dénaturés nous avaient soumis. Ils
jouissaient, en ce moment, du mal qu’ils supposaient nous avoir fait;
ils passaient leur visage par l’ouverture et riaient méchamment en nous
regardant. Comme ils allaient refermer encore le panneau, Than-Sing les
supplia de le laisser entr’ouvert pour renouveler l’air; ils y
consentirent et l’écartèrent de trois pouces, ce qui nous donna en même
temps un peu de jour.
Vers le soir, on nous apporta un petit baquet qui contenait de l’eau
pour que nous pussions nous laver les mains et le visage. Ma faiblesse
était si grande que ma tête me semblait lourde à porter; aussi, mon
premier mouvement fut la plus complète indifférence, mais l’offre de
ces ablutions n’était pas sans motif. Une provision de riz, de poisson
et de thé nous fut apportée. Le pauvre Than-Sing rayonnait de plaisir.
«Mangez, me dit-il, il ne faut pas que nous ayons l’air de les
craindre.» Ces mots me décidèrent. Je pris, avec une certaine émotion,
ce peu de nourriture; mais mon estomac était tellement délabré qu’après
de grands efforts, c’est à peine si j’avais pu manger une demi-soucoupe
de riz; je bus du thé, et ce fut tout, quand il pouvait être huit
heures. Un sabbat infernal se fit entendre; je me bouchai les oreilles.
C’était l’instant de la prière. Il y a en Chine diverses religions,
celle qui entraîne le plus de superstitions, d’idolâtrie est le
bouddhisme. La religion de Confucius est, dit-on, la plus sensée, aussi
est-elle le culte des savants, des hommes éclairés. Les Chinois font
leurs invocations à l’aide des cymbales et des tams-tams. J’aurai plus
tard occasion de parler de ces bizarres cérémonies.
La nuit étant tout à fait venue, les pirates firent monter Than-Sing sur
le pont. Il vint quelques minutes après me dire que je pouvais y monter
comme lui, pour prendre l’air. Nous étions alors mouillés dans une
petite baie, non loin de terre. Plusieurs joncques étaient à l’ancre à
peu de distance de la nôtre. On y célébrait aussi la prière; le son des
gongs, des tams-tams arrivaient jusqu’à nous. Ce moment de liberté me
fit du bien. Je reposais avec délices et amertume tout à la fois ma vue
vers l’horizon; la mer était calme, et le ciel rempli d’étoiles les plus
brillantes. J’aurais oublié les souffrances de ma captivité durant ce
court instant où la nature bienfaisante semblait vouloir me consoler,
s’il ne m’eût fallu bientôt rentrer dans ma prison.
J’avais de longues heures pour penser à moi-même. Quelles n’étaient pas
mes craintes en songeant que j’allais fermer les yeux au milieu de ces
hommes sans foi ni loi! Je me sentais heureuse d’avoir un compagnon
d’infortune auquel son âge prêtait, dans ces heures d’affliction, un
caractère tout paternel.
Quoique Than-Sing fût Chinois, j’avais pris confiance en lui, car sa
constance était inébranlable; il cherchait à soutenir ma misère par des
paroles de consolation. C’était pour moi un réel protecteur: «Tant qu’il
sera à mes côtés, me disais-je, il éloignera peut-être les lâches
tentatives de ces hommes sanguinaires; il saura, par sa persuasion,
déjouer leurs mauvaises intentions. Et puis, pensai-je, si je suis
délaissée de Dieu, je saurai bien trouver une nuit pour me jeter à la
mer.»
Telles étaient mes noires réflexions, lorsqu’on nous apporta de la
lumière, c’est-à-dire une petite mèche enflammée dans un récipient
rempli d’huile. Malgré la faible clarté qu’elle répandait, elle me
permit d’inspecter les extrémités de ce petit caveau. J’avais à peine
jeté les yeux autour de moi que je poussai un cri; je rentrai mes
jambes, mes épaules, je me pelotonnai enfin pour ne pas toucher les
planches qui nous entouraient. Je voyais courir, le long des parois, de
grosses araignées velues à longues pattes, d’énormes cancrolats, des
cloportes monstrueux avec de grandes cornes, et jusqu’à des rats qui
s’enfuyaient dans les coins en glissant sur mes jambes. Ces barbares,
voyant ma répulsion, ma douleur, étaient dans la plus grande joie; ils
se plaisaient à nous montrer, en les désignant du doigt, toutes ces
bêtes immondes. Than-Sing, voyant ma répugnance, voulut éteindre la
lumière, mais je l’en empêchai; j’aimais mieux voir ces animaux hideux,
afin de pouvoir les repousser, plutôt que d’en sentir le contact au
milieu d’une nuit profonde. Il me restait un mouchoir; je m’enveloppai
la tête et cachai mes mains sous mes vêtements en me tenant immobile.