Les dernières ténèbres fuyaient pour faire place à l’aurore. Le chef des

pirates ayant terminé ses recherches sur les choses les plus précieuses,

nous fit tous rassembler, après quoi il ordonna qu’on nous fit descendre

à l’entrepont, cette nouvelle mesure nous causa une inquiétude affreuse;

on nous escortait les armes à la main. Arrivés au pied du grand mât, le

panneau fut ouvert, et nous descendîmes comme on nous l’intimait. Nos

ennemis à ce moment avaient l’air des plus farouches, chacun de nous

pensa qu’ils allaient décider de notre sort; nous nous assîmes, dans un

morne silence, sur les ballots de marchandises; mais elles étaient en si

grand nombre dans cet endroit que nous trouvâmes bien juste à nous

caser. Peu après, plusieurs de ces pirates apparurent pour nous

surveiller. Ils frappaient à chaque instant et sans motif, à coup de

plat de sabre, les matelots. Je me serrais tout effarée contre le

capitaine, lequel pouvait bien peu pour soutenir mon courage. Ces

misérables regardaient les poignets de chacun, et une joie sauvage

brillait dans leurs yeux en voyant la meurtrissure qu’avaient marquée

les liens. Ils faisaient sans cesse tournoyer leurs sabres autour de nos

têtes. Un mouvement se fit sur le pont; ils se retirèrent, nous laissant

seuls, mais ils avaient eu le soin de boucher hermétiquement le panneau,

de sorte que non-seulement nous étions plongés dans d’épaisses ténèbres,

mais encore nous étouffions faute d’air. Ce supplice dura environ une

heure. Au bout de ce temps, une voix amie parvint jusqu’à nos oreilles:

c’était celle de Than-Sing qu’on avait séparé de nous. Il ouvrit ce

panneau qui pesait sur nos têtes, et les rayons d’un soleil ardent

vinrent bientôt inonder la nuit de notre prison avec un éclat tel, que

nous restâmes comme aveuglés pendant quelques instants.

Comme on a pu le voir jusqu’à présent, le marchand chinois nous avait

rendu de grands services; jusqu’au jour de notre délivrance, il devait

être notre bon génie. Sa seule présence calmait nos terreurs, et le

danger nous semblait moins menaçant dès que le vieillard ouvrait la

bouche pour s’interposer entre notre faiblesse et la férocité de ses

compatriotes. Son sang-froid ne se démentait pas un seul instant; quand

il n’était pas à nos côtés pour nous consoler et ranimer notre courage,

il employait son adresse auprès de nos ennemis pour nous épargner

quelque nouvelle épreuve. Nous reprenions confiance à sa vue, et sa

laideur disparaissait sous la calme sérénité de son visage; j’étais

étonnée de trouver dans un homme de sa nation une bonté toute

chrétienne.

Le chef des pirates avait décidé que tous nos hommes d’équipage

travailleraient au pillage du navire. Nous supposâmes qu’un long débat,

qu’une question de vie ou de mort avait dû être agitée relativement à

nos personnes, pendant qu’on nous avait tenus enfermés. La Providence

veillait sur nous, puisque, cette fois encore, on nous laissait

l’existence.

Les pirates commencèrent par se gorger de la cargaison d’opium, qui

était le fret de notre ami Than-Sing; le reste, consistant en riz,

sucre, café, etc., fut l’ouvrage de nos matelots; mêlés au milieu de ces

voleurs, ils passaient de main en main toutes les marchandises qui se

trouvaient à leur portée; et, ces derniers, faisant la chaîne, les

transportaient à leur tour, dans leurs joncques.

Dans cette nouvelle occupation, je fus comme oubliée, c’est-à-dire qu’on

me laissa au milieu de mes compagnons qui m’engagèrent à rester à leurs

côtés, ce que je fis en désespérée.

Au bout d’une heure, il y eut un moment de repos, les pirates donnèrent

du biscuit et de l’eau à nos matelots. Ceux-ci me proposèrent de prendre

part à leur repas, mais il me fut impossible de goûter à cette pâte dure

et sèche. D’ailleurs, mon estomac, oppressé par tant d’émotions, était

incapable de prendre quoi que ce fût. Je bus avec avidité de l’eau qu’on

me présentait; depuis de longues heures, j’avais la poitrine en feu, et

je souffrais cruellement de la soif.

A peu de temps de là, le capitaine Rooney et Than-Sing vinrent me

chercher. Il était temps qu’ils fissent leur apparition. Plusieurs de

ces bandits commençaient à tourner autour de nous d’une manière

inquiétante. Ces cœurs généreux, au milieu de tant de périls, ne

songeaient pas qu’à eux seuls; après en avoir fait la demande au chef,

ils avaient obtenu de m’emmener dans une des chambres de la dunette pour

m’y établir plus commodément. En passant sur le pont, je pus voir que

nous étions près de terre, dans une immense baie entourée de collines

verdoyantes. J’aurais joui de ce riant spectacle, si, en ramenant mes

regards autour de moi, je n’avais été bientôt rappelée à toute l’horreur

de ma situation. Le _Caldera_, déjà détruit par la tempête, n’était plus

qu’un amas de ruines; les mats brisés étaient abattus en travers du

pont, des débris de fenêtres et de portes gisaient çà et là, la boussole

avait disparu; ces pillards par mesure de précaution avaient enlevé le

gouvernail. Ils ajoutaient à cette scène de désolation leurs cris

barbares. Saisie de vertige, je me laissai vivement entraîner à

l’arrière. Là encore, tout était méconnaissable, ce qui n’avait pas été

brisé comme les glaces, était jeté de tous côtés sur le plancher. Je ne

sais si, à ce moment, j’avais bien ma raison; mais, ce que je puis dire,

c’est que je souffrais mille morts. J’étais torturée moralement par les

craintes les plus odieuses. J’essayais de combattre les angoisses que

j’éprouvais, en me rappelant que les pirates s’étaient refusé de me lier

les mains, ce qui me semblait témoigner de leur part une certaine

déférence pour les femmes; mais il me revenait à l’esprit bien des

histoires lugubres qu’on m’avait racontées et qui constataient la

férocité de leur nature. Aussi, j’eusse préféré me jeter vingt fois à la

mer que d’être victime de leurs brutalités; et à l’heure où j’écris ces

lignes, on peut croire que si je raconte tout au long les souffrances

que j’ai endurées, c’est que Dieu, dans sa paternelle sollicitude, n’a

pas permis que de telles horreurs fussent ajoutées au nombre des

épreuves qu’il me réservait. J’y eusse succombé; du reste tant le nombre

des ennemis qui nous tenaient en leur pouvoir était considérable, le

lendemain de notre capture, nous pouvions en compter amplement un mille.

Je me reposais en proie à ces sombres préoccupations, sur un large divan

en velours vert qui était resté dans une des chambres et qu’on n’avait

pu faire sortir à cause de sa dimension. J’étais veillée par le bon

Than-Sing et par le brave capitaine Rooney. Quant au subrécargue, homme

à la figure fausse, il a montré tant de lâcheté dans cette affaire,

qu’il ne mérite aucunement d’être cité.

Pendant toute cette journée, nos matelots n’eurent pas de relâche, ils

travaillaient sous le sabre en poussant des gémissements, leur fatigue

était grande; vers le soir, Than-Sing obtint pour eux qu’ils prendraient

quelque repos; il parvint aussi à nous apporter une gamelle de riz cuit

à l’eau. C’était tout ce qui restait de nos vivres: ils en mangèrent;

quant à moi, de même que le matin, je ne pus rien prendre. Ces émotions

successives me tenaient dans un état de fièvre qui m’ôtait toute idée de

nourriture.

Nous avions obtenu de fermer toutes les portes; mes compagnons

reposèrent dans la pièce voisine de celle où j’étais. Je passai une nuit

comme les damnés seuls doivent en avoir; j’entendais les cris de ces

hommes célébrant leur facile victoire, et les frayeurs de mon cerveau

troublé ne me faisaient voir que poignards, incendies et scènes

sanglantes. Voulant respirer un peu d’air, je me précipitai, toute

haletante, vers une petite fenêtre qui donnait sur la mer, et

j’apercevais à la clarté de la lune les forbans qui se partageaient le

butin dans le plus grand tumulte. Ce spectacle était bien fait pour

perpétuer mes affreuses visions.

Le jour vint. Il y avait à peine une heure que nos matelots étaient

parmi les Chinois, lorsque nous entendîmes une rumeur qui n’était pas

ordinaire. En effet, quelques-uns des nôtres vinrent à pas précipités,

et nous dirent avec une voix troublée: «Les pirates se sauvent!... les

pirates se sauvent!...» Une lueur d’espoir traversa en ce moment

l’esprit de chacun de nous; nous crûmes un instant que nous touchions au

terme de nos épreuves, car l’effroi subit des pirates nous semblait ne

devoir être causé que par l’approche d’un steamer; mais nous fûmes

trompés d’une manière bien douloureuse quand nous eûmes porté nos

regards à l’horizon. Hélas! ce que nous avions cru être notre délivrance

n’était, au contraire, qu’un accroissement à nos maux. Il n’y avait plus

à en douter; au loin une nouvelle flottille de jonques se dirigeait à

toutes voiles vers nous. Pendant l’espace d’un quart d’heure, où nous

fûmes seuls sur notre navire, le bon Than-Sing nous expliqua que les

petites jonques fuyaient devant les grandes, et que, s’il n’en était pas

ainsi, les pirates se livreraient combat entre eux. Les nouveaux ennemis

qui nous arrivaient étaient donc plus redoutables que les premiers.

Qu’allaient-ils faire de nous? Nous étions là, sans espoir, attendant le

poignard, la hache ou le sabre qui devaient nous frapper peut-être; nous

comptions les minutes qui s’écoulaient, et mes yeux ne pouvaient se

détacher de la vue des jonques qui rapprochaient nos bourreaux; je

sentais une pâleur livide me couvrir le visage; ce n’était pas la peur

de la mort elle-même qui me rendait faible en ce moment, mais celle des

horreurs de toute nature dont je pouvais être la victime. «Capitaine,

dis-je, j’ai peur, oh! bien peur! Ne pourriez-vous pas me faire changer

de costume? Voyez ma robe! et ces monstres qui vont venir! je voudrais

être vêtue comme vous. Que faire? Ayez pitié de moi.» Le capitaine

Rooney me regarda avec compassion. «Oui, vous avez raison, me dit-il,

attendez.» Et il me présenta un double pantalon qu’il avait sur lui;

puis, il me donna une chemise et une jaquette en toile de Chine. Je

rentrai dans une cabine où je me débarrassai de ma robe, seul vêtement

qui me restât, et je m’habillai à la hâte; un des matelots me donna sa

casquette, sous laquelle je dissimulai le mieux que je pus ma chevelure.

Une seule épingle à cheveux me restait encore, et des souliers dans

lesquels mes pieds étaient nus.

A peine avais-je fini d’opérer cette transformation que des cris partant

de toute part nous annoncèrent l’approche de nos nouveaux ennemis. Ils

montaient à l’abordage. Pendant ce temps-là les autres jonques, plus

petites que les nouvelles, fuyaient à leur approche, comme des

sauterelles effarées qu’on aurait surprises dévastant un champ de blé;

nous nous réfugiâmes dans l’une des chambres de l’arrière. Le capitaine

avait ordonné à ses hommes de se grouper de manière à me cacher aux

premiers regards de l’ennemi; lui-même me masquait de sa personne, et

Than-Sing se tenait à mes côtés. Il y avait bien en ce moment une

quarantaine de jonques autour du _Caldera_. Chacune portait de vingt à

quarante hommes, et les plus grandes avaient dix ou douze canons.

Chaque jonque a un chef qui commande despotiquement à une troupe de ces

forbans, enrôlés sous l’étendart du vol et de l’assassinat. Les pirates

qui infestent les lointains parages de la Chine ont pullulé d’une telle

sorte dans cet empire de quatre cent millions d’âmes qu’ils exercent

impunément leurs actes de brigandage. Il arrive même souvent qu’ils se

pillent et se tuent entre eux dans des combats à coups de canons, où la

victoire reste avec le butin à ceux qui ont les jonques les mieux

armées. Comment peut-il en être autrement dans ce pays, qui n’a pas la

moindre marine organisée pour les détruire?

Nous étions réfugiés, ainsi que je l’ai déjà dit, dans une des chambres

du fond; comme une digue rompue, en un instant un torrent de ces

barbares s’abattit sur notre navire. Les premières jonques n’ayant pu

emporter qu’une faible partie du chargement, les nouveaux pirates

faisaient encore une bonne prise avec ce qui restait de marchandises;

ils s’occupèrent donc à piller la cargaison sans paraître prendre garde

à nous. L’appât du butin semblait seul captiver leur attention. Celles

de leurs jonques qui étaient suffisamment chargées se détachaient des

autres, et faisaient voile vers les côtes pour transporter leur prise

dans des villages qui leur servaient de repaire. Tous ces misérables

semblaient également animés du même esprit de destruction. Ainsi, dans

le but d’emporter le plus de choses qu’ils pouvaient, ils brisaient tout

avec une rage insensée; ils démolissaient à coups de hache les parois

des cabines; dans la dunette, les parois volaient en éclats; le cuivre,

le fer et le plomb étaient arrachés des panneaux et des portes

enfoncées. Ils étaient parvenus à enlever le divan en velours vert qui

avait été épargné jusqu’alors, à cause de sa grandeur; les planchers

étaient jonchés de débris de thé, de café, de sucre, mêlés à des

morceaux de biscuit, etc. L’indifférence qu’ils nous témoignèrent tout

d’abord, ne dura pas longtemps. Il nous fallait à tout moment montrer la

doublure de nos poches pour leur prouver que nous ne leur dérobions

rien; la foule de ces monstres fut un instant tellement compacte en se

ruant sur nous, qu’ils faillirent nous étouffer. La seule robe qui me

restait lors de leur arrivée, et que j’avais essayé de cacher, me fut

enlevée comme tout le reste. Than-Sing ayant quitté un instant ses

souliers, ils lui furent dérobés en un clin d’œil, ce qui chagrina fort

le pauvre homme; ces chaussures étaient confectionnées à la mode de son

pays. Un matelot parvint tant bien que mal, un peu plus tard, à lui en

arranger une paire avec des morceaux de cuir qu’il découvrit dans des

débris de toutes sortes.

Notre position au milieu de ces hommes dénaturés était horrible; aussi

l’égarement se peignait-il sur nos physionomies. Mon costume n’avait pu

les tromper; ma figure, sur laquelle la douleur était empreinte d’une

manière si profonde, leur divulgua sans doute mon sexe, car ils me

considéraient avec une curiosité avide.

Plusieurs d’entre eux nous demandèrent d’un air railleur si nous

pensions toujours aller à Hong-Kong; comme nous restions silencieux et

abattus, ils se mettaient alors à rire avec des éclats bruyants.

Quelques-uns, aux regards cruels et féroces, s’approchaient de nos

matelots et faisaient le simulacre de leur couper la tête. Mourante de

frayeur, je me faisais aussi petite que possible en me blottissant au

plus épais de mes compagnons. A quoi tenait notre existence au milieu de

ces êtres sans pitié et sans loi? Qui sait ce qui serait arrivé à la

première goutte de sang, ne fût-elle tombée que d’une égratignure?

Cette avalanche humaine vint pourtant à s’éclaircir. Vers le soir de ce

même jour, nos matelots, à moitié morts de fatigue, se plaignirent

amèrement de la faim. Il nous vint un secours tout à fait inattendu.

Parmi ces pirates, il y en avait un qui semblait avoir quelque pitié

pour nous, il apparaissait de temps à autre et nous considérait en

silence, puis il se plaisait à nous montrer dans l’une des jonques sa

femme et ses enfants. Nous prêtâmes involontairement quelque attention

aux êtres qui lui étaient chers. Ce pirate, père de famille, voulut

alors nous témoigner le plaisir qu’il en ressentait, car, au moment où

nous déplorions notre dénûment, il nous apporta du riz et une marmite

pleine d’un ragoût arrangé à la mode chinoise; ce mets était surtout

remarquable par une sauce jaune comme du safran. Nos matelots, peu

habitués aux douceurs du confortable, s’en régalèrent. Il n’y eut que

moi qui y touchai du bout des lèvres; il me fut impossible d’en avaler

deux cuillerées; je lui trouvais une saveur capable de provoquer les

vomissements. Je mangeai un peu de riz pour calmer les atroces douleurs

d’estomac que je commençais à ressentir.

Than-Sing, depuis un instant, causait avec cet honnête brigand, quand il

vint nous dire, à notre grande surprise, qu’il lui proposait, moyennant

une forte somme d’argent, de nous faire évader; une telle proposition ne

pouvait avoir d’autre effet que d’être bien accueillie. Le capitaine,

par l’entremise de Than-Sing, convint avec cet homme du prix de notre

liberté, du lieu où nous déposerait la jonque et où il toucherait la

rançon. Ce devait être à Hong-Kong. Ce projet arrêté, il s’éloigna en

promettant de nous avertir quand l’heure propice à notre fuite serait

arrivée.

L’imagination fait de si rapides progrès dans un moment critique, que je

me laissai aller à croire que nous allions être sauvés. Aussi, je

portais, malgré le mal éprouvé déjà, des regards reconnaissants sur

cette jonque amarrée près de nous. J’examinais d’un œil avide tout ce

qui s’y passait, et je voyais sous les derniers rayons d’un beau soleil

couchant des enfants jouer, courir, se chamailler; des femmes chinoises,

des femmes pirates je devrais dire, qui faisaient l’office des

matelots, en s’employant aux manœuvres. Deux d’entre elles portaient un

jeune enfant sur leur dos dans un sorte de sac d’étoffe, ce qui ne les

gênait pas le moins du monde pour grimper comme des chats, partout où

elles étaient utiles. Les têtes nues de ces enfants, que les mères

portent ainsi jusqu’au jour où ils peuvent marcher, ballottaient,

allaient, venaient de tous côtés, que cela faisait peine à voir. Mais

peut-on rien changer aux coutumes? Cette habitude semi-barbare, ce qu’il

y a de certain, ne les empêche pas de croître, et encore bien moins de

multiplier. J’achevais à peine ce raisonnement en moi-même, qu’un de ces

bambins se laissa choir par-dessus le bord. Malgré moi, je jetai un cri.

Inutile de dire qu’il fut bien vite retiré de l’eau. Je pus voir alors

que cet enfant avait des petites vessies remplies d’air attachées à ses

vêtements. Les parents prennent ces précautions afin que s’ils viennent

à tomber dans l’eau, ils n’aillent pas si vite au fond.

Or, cette jonque sur laquelle, à tort ou à raison, nous avions quelque

espoir, prit le large.

Avions-nous été l’objet d’un jeu cruel? ou bien éprouvés

traîtreusement? C’est ce que nous ne pûmes savoir. Toujours est-il, que

nous ne revîmes pas notre pirate. Nous finîmes par croire qu’il avait

été retenu par la crainte de voir sa trahison découverte, ou d’être

rejoint dans le cours de l’évasion par les autres jonques. Il avait

pensé peut-être aussi que la somme qui lui était offerte ne compensait

pas suffisamment le danger de mort auquel il s’exposait en nous tirant

des mains de ses complices.

La nuit étant tout à fait venue, les jonques se détachèrent peu à peu

des flancs du _Caldera_ et gagnèrent le large. Il n’était pas probable

qu’il en revînt en aussi grand nombre, car, de retour dans les villages,

elles ne manqueraient pas d’annoncer que notre navire était complètement

vide de sa cargaison.

Leur départ nous laissait la perspective d’une nuit plus calme que les

précédentes; mais, d’un autre côté, nous restions sans ressources sur

notre navire délabré. Qu’allions-nous devenir? Au loin, devant nous,

était Macao, on en voyait la direction entre deux montagnes; que de

désespoir à cette vue! La vie était là, si près de nous, et nous ne

pouvions rien pour notre salut. Quand même nous eussions essayé de

lever l’ancre et de laisser dériver au hasard le navire dépouillé de sa

mâture, toutes nos chances ne nous permettaient que d’échouer sur la

côte. Pour échapper aux angoisses nouvelles que nous ressentions, nous

fîmes nos préparatifs afin de prendre quelque repos, c’est-à-dire que

chacun s’étendit tant bien que mal sur le plancher, assez près les uns

des autres, de manière à être tous debout à la moindre alerte. Mes

compagnons me réservèrent un mauvais banc que les pirates avaient

dédaigné, et sur lequel je m’étendis à mon tour avec résignation.

Quel tableau! une mèche fumante brûlait dans un peu de graisse et jetait

des lueurs blafardes sur toutes ces figures amaigries par la souffrance.

Cette chambre, si fraîche et si coquette quelques jours auparavant,

avait maintenant l’aspect d’un de ces hideux caveaux des _Mystères de

Paris_. Tous ces matelots avec leurs costumes salis et souillés par le

travail, aux teints hâlés, aux mains rudes et noires, étaient navrants à

voir; et quand je pense que je ne faisais aucun contraste avec ces

hommes par les vêtements dont j’étais vêtue; par le danger qui me

tenait rivé sous sa griffe, comme eux, j’avais un pied dans la tombe.

Voyant chacun s’endormir peu à peu, je restai seule à songer aux chances

horribles de ma destinée. Je cherchais dans mes souvenirs quelle faute

j’avais pu commettre pour endurer de telles épreuves; je fouillais ma

conscience, je creusais mon esprit pour en trouver qui valût mes

souffrances; je ne voulais pour douter de la bonté divine.

Il pouvait être dix heures du soir; les bruits du dehors s’apaisaient

peu à peu, et malgré moi, je me sentais agitée par mille pensées

diverses. Je ne comprenais pas alors que des hommes pussent dormir sans

songer davantage à leur salut. J’éprouvais comme une surexcitation

nerveuse; je me levai et me dirigeai en silence vers le pont, en passant

à travers les débris qui m’arrêtaient à chaque pas. Là, je m’appuyai le

long du bord. Nous étions seuls! La mer ne faisait pas entendre le plus

léger bruit; elle étincelait comme un miroir d’argent sous les pâles

rayons de la lune. Cette calme solitude me fit une émotion telle que

toutes les fibres de mon cœur furent émues. Je rentrai à l’intérieur de

la dunette et j’appelai à voix basse le capitaine. Il n’était

qu’assoupi, car il tourna vivement la tête de mon côté. Je l’engageai à

me suivre sur le pont, ce qu’il fit aussitôt, assez étonné de mon air

mystérieux. Quand nous fûmes là, nous nous arrêtâmes pour écouter un

bruit de voix qui venait de l’avant. C’était une petite jonque dont les

pirates étaient encore occupés à prendre les débris du chargement. Le

capitaine se pencha par-dessus le bord pour calculer les hommes qu’elle

contenait; ils pouvaient être huit à dix. Après cet examen il resta

silencieux. Il paraissait réfléchir. Etonnée de son silence, je

l’entraînai vers la grande embarcation qui occupait le milieu du pont,

et, la lui montrant, je lui dis: «Eh bien! capitaine, vous laissez

dormir vos hommes!» Il me regarda, cherchant à lire l’intention que

j’attachais à mes paroles. Je repris aussitôt: «Voulez-vous donc

attendre patiemment la triste fin qui nous est réservée, en ne faisant

rien pour échapper aux mains des pirates? Je ne suis qu’une femme, moi:

eh bien! j’aimerais mieux aller au-devant de la mort et tenter quelque

chose pour mon salut, que de l’attendre ici du poignard ou de la faim.

Nous ne sommes qu’à vingt milles de Macao; cette embarcation peut tous

nous contenir; une fois en mer, il est peu probable que les pirates,

gorgés comme ils le sont, épient notre fuite ou essayent de nous

atteindre. Partons! fuyons! capitaine, je vous le demande à genoux.

Il se pencha de nouveau par-dessus le bord, puis me faisant signe de le

suivre, il rentra dans l’intérieur de la dunette où les autres

semblaient dormir profondément. «Holà! dit-il, que tout le monde se

lève!» Il communiqua alors ses intentions; car, dans ce moment suprême

où il fallait risquer sa vie, il ne pouvait guère donner des ordres. Au

premier mot qu’il dit pour dévoiler le plan de l’évasion, les matelots

se resserrèrent les uns contre les autres, avec un air d’improbation et

de désobéissance. Cette marque d’hésitation mit aussitôt le capitaine en

fureur; et, s’adressant surtout au subrécargue et à son second: «Vous

n’êtes pas des hommes, leur dit-il, et vous devriez rougir en voyant une

femme, la première, vous donner l’exemple du courage: oui, la première,

elle a pensé à braver la mort qui nous attend, en voyant dans une fuite

quelque chance de salut; et vous, vous hésitez, vous tremblez comme des

lâches! car je vois la peur dans tous les yeux. Non, je le répète, vous

n’avez pas l’énergie d’une femme!»

Je dois dire ici quel était le plan d’évasion du capitaine Rooney. Il

venait de proposer à son équipage de sortir sur le pont et de tenter,

par la surprise, de se rendre maître de la jonque en égorgeant les huit

Chinois qui s’y trouvaient. Alors, sans perdre de temps, la mer nous

favorisant, nous faisions voile sur Macao, où il nous était possible

d’arriver la nuit, selon toutes ses prévisions.

Je me gardai bien de dire une parole qui fût une approbation au milieu

de ces débats sinistres; mon rôle, en cette circonstance, devait être

simplement passif, afin que ces hommes ne pussent croire que j’avais

proposé ou applaudi à une tentative de meurtre. Leur réponse au

capitaine me fit voir qu’ils m’accusaient d’avoir eu cette idée

sanguinaire; et, pourtant, je certifie que ce genre de coup de main ne

m’était pas venu à la pensée. Le capitaine ne m’avait pas fait part de

ses projets; mais il n’avait pas douté de mon courage, puisque, la

première, je lui avais donné l’idée de fuir. Il avait donc jugé à propos

de me citer en exemple afin de leur faire honte.

Les pirates chinois · 第 5 / 10 段