La brise était molle, et pendant cette journée nous avançâmes lentement.

Pourtant, vers le soir, le vent s’éleva, il vint à souffler de tous les

points de l’horizon; je ne pensais pas sans inquiétude à l’affreuse

tempête que j’avais déjà essuyée sur _l’Arturo_, lors de mon arrivée en

Chine. J’allai vers le capitaine Rooney, et je le questionnai;

comprenant mes appréhensions, il essaya de me rassurer, mais je voyais,

malgré lui, son visage se rembrunir, et c’était avec juste raison. Le

baromètre qui s’était maintenu jusque-là, tomba si bas en moins d’une

heure, que le doute n’était plus permis; nous allions être aux prises

avec le typhon. Le typhon, ce vent si redoutable dans les mers de l’Inde

et de la Chine, et dont l’influence désastreuse amène toujours, sur mer

comme sur terre, la désolation et la mort. Le typhon est plutôt la

réunion de tous les vents soufflant avec fureur des quatre points

cardinaux, qu’un seul soufflant sans partage. Ce n’est pas plutôt le

vent du nord que celui du sud, le vent d’ouest que celui d’est; ce sont

tous les vents combattant entre eux et faisant de la mer le théâtre de

leur lutte. Le capitaine, reconnaissant à ces signes précurseurs que

nous étions menacés de l’une des plus terribles tempêtes, fit exécuter

de rapides manœuvres. Il était temps, car les vents cette fois étaient

déchaînés, la mer tourmentée en tous sens soulevait ses vagues comme des

furies; de sombres éclairs sillonnaient la nue précédant les coups du

tonnerre dont le bruit éclatait de toutes parts avec fracas. Poussé de

l’avant à l’arrière et retourné brusquement sur lui-même sans que son

gouvernail pût lui imprimer de direction, _le Caldéra_ menaçait à chaque

instant de s’engloutir; il y avait à peine deux heures que la tempête

s’était déclarée, que déjà c’était un vrai désastre: le mât d’artimon et

le grand mât étaient plus d’à moitié brisés, deux canots secoués dans

leurs liens avaient été emportés à la mer. Tout se brisait â

l’intérieur; la mer entrait à profusion par les sabords; chaque vague

qui s’engouffrait dans la dunette produisait le bruit d’une écluse; les

bois craquaient de tous côtés.

Le capitaine se présentait de temps en temps à la porte de ma cabine

pour dissiper mes inquiétudes. Ses cheveux étaient collés sur son

visage, ses vêtements ruisselants d’eau. «Vous avez peur, me disait-il

avec une brusquerie bienveillante.--Non, répondais-je en essayant de

dissimuler ma frayeur.» Mais la pâleur de mon visage trahissait mes

craintes, car il hochait la tête avec un air de doute, tout en allant

surveiller les manœuvres.

Je dois avouer que j’étais dans des transes mortelles. Tout dans ma

cabine était renversé, jeté pêle-mêle. Mes pauvres petits oiseaux, que

j’avais avec grand’peine, au risque de me blesser, rattachés à la

cloison, se blottissaient dans le coin de leur cage avec des marques

d’épouvante; j’étais moi-même couchée, le roulis ne permettant plus de

se tenir debout. La mer déferlait avec une telle violence contre les

flancs du navire, que ma terreur augmentait à chaque instant. Tout à

coup, un fracas épouvantable retentit sur ma tête, et je me trouvai, par

une forte secousse, lancée hors de mon lit sur le plancher. Au comble de

l’effroi, j’y restai à deux genoux, je me cachai la tête dans les mains:

il me semblait que le navire allait s’entr’ouvrir et que nous allions

être précipités dans les abîmes. Ce bruit affreux provenait de la chute

du mât de misaine, entraînant avec lui les haubans; le vent l’avait

brisé au pied en tombant; il avait blessé un matelot qu’on avait relevé

dans un état déplorable. Comment _le Caldera_ résistait-il encore? Après

quatorze heures passées dans les plus cruelles angoisses, la tempête

vint pourtant à se calmer, le vent se ramollit, la mer conservait encore

bien du roulis, mais cet apaisement sensible de ses fureurs nous

semblait être la plus complète tranquillité.

J’entre-bâillai la porte de ma cabine et je jetai un coup d’œil dans la

salle à manger. On n’y voyait plus alors qu’un amas confus de meubles et

de vaisselle renversés et brisés; l’eau y ruisselait de toutes parts.

Vers quatre heures, voulant contempler les effets désastreux de la

tempête, je montai sur le pont; je m’y frayai un chemin avec peine; il

était rempli d’objets brisés, câbles, chaînes, sans compter les trois

mâts. L’eau de la mer avait été tellement remuée dans ses profondeurs,

qu’elle avait pris la teinte jaunâtre de ses couches de sable. Le ciel

chargé de nuages éclairait l’horizon par un jour douteux; je portai avec

tristesse mes yeux autour de moi, et je vis nos matelots allant çà et

là, l’air épuisé, accablés de fatigue. Cinquante-deux poules et six

porcs avaient été tués par l’effet du roulis. Comme nous avions la terre

en vue, le capitaine, après avoir fait hisser avec grand’peine une voile

à l’avant, fit mettre le cap sur Hong-Kong. Il nous fallait regagner

cette ville, notre navire ayant besoin d’au moins six semaines de

réparations.

En même temps que le calme se rétablissait l’appétit, oublié pendant le

danger, reprenait ses droits. L’heure du dîner venue, chacun prit place

à la table, et peu de paroles s’échangèrent pendant ce repas. Nous

étions tous recueillis comme des gens qui viennent d’échapper à la mort.

J’examinai la figure du capitaine, elle était empreinte d’un profond

découragement. J’ai su depuis qu’il songeait à une lugubre aventure qui

lui était arrivée deux ans auparavant. Pris par des pirates indiens,

après un combat où tout son équipage avait trouvé la mort, le capitaine

Rooney avait été attaché au mât de son navire, et ces barbares ennemis

lui avaient tailladé le corps en tous sens, sans pouvoir obtenir de lui

autre chose qu’un sourire de mépris. Ils le gardèrent prisonnier six

mois, après lesquels il parvint à s’échapper.

Le subrécargue présentant la mine la plus piteuse que l’on puisse voir;

car, outre la crainte qu’il avait eue de perdre la vie, il finit par

avouer qu’au moment du danger, ses plus cruelles angoisses avaient été

pour la perte de ses marchandises.

Than-Sing, le Chinois, avait la physionomie d’un homme qui se sent

franchement heureux d’être sauvé; aussi son sourire bienveillant

faisait-il contraste avec le malaise général.

Quant à moi, encore sous le coup de mes récentes terreurs, je songeais

combien la fatalité semblait vouloir déjouer tous mes projets d’avenir.

Que puis-je connaître de plus des horreurs de la mer, me disais-je, si

ce n’est d’y trouver une tombe?

Vers huit heures, le capitaine ordonna que tout le monde prît du repos.

J’éprouvais une telle fatigue, que j’aurais dormi sur des planches aussi

bien que sur un lit de plumes. Je dis sur des planches parce qu’au

moment de me coucher je m’aperçus que mon matelas, mes draps, toute ma

literie enfin étaient trempés d’eau. M. Rooney mit une complaisance

extrême à faire chercher une partie de ce qui m’était nécessaire. Mais

ma lassitude ne me permettait pas d’attendre longtemps, la première

couverture que l’on me présenta, je m’en enveloppai et m’étendant sur

mon lit dégarni, je ne tardai pas à tomber dans un sommeil profond.

* * * * *

Il pouvait être minuit lorsqu’un songe effrayant vint agiter mon

esprit. Il me semblait entendre des cris infernaux, poussés par une

bande de démons. Était-ce une hallucination? ou cet horrible cauchemar

avait-il de la réalité? J’étais oppressée, souffrante, et plus d’une

fois je me retournai sur ma couche; le songe durait toujours, il fut

tout à coup rompu par un effroyable vacarme. Éveillée en sursaut, je me

dressai sur mon séant, et j’ouvris les yeux, j’étais éblouie, ma cabine

se trouvait entièrement illuminée par une lueur rouge. Frappée de

terreur et persuadée que le navire devenait la proie d’un incendie, je

sautai en bas de mon lit et me précipitai vers la porte. Le capitaine et

le subrécargue étaient sur le seuil de leurs cabines. Je jetai des yeux

hagards sur eux, ils me regardaient sans pouvoir proférer une parole,

car nous entendions des hurlements sauvages et comme des coups de massue

qui retentissaient contre les flancs du navire. Des pierres, des

projectiles de toutes sortes étaient lancés dans les carreaux des

fenêtres du plafond, de la dunette, et les brisaient en mille pièces,

des flammes semblaient brûler, tout au-dessus de nous; nous restions

terrifiés.

J’allai vers le capitaine et je me cramponnai à son bras. Je voulais

parler, je n’avais pas de voix, quelque chose d’aride dans mon gosier

arrêtait les paroles sur mes lèvres; je parvins cependant à lui dire

avec des sons étranglés: «Capitaine! capitaine! le feu! le feu est au

navire!..... Répondez-moi..... Entendez-vous là-haut?...» Mais il était

entièrement pétrifié, car il me répondit: «_I don’t know_ (je ne sais

pas).» Il s’éloigna tout à coup et reparut avec un revolver à la main,

la seule arme qu’il y eût à bord. En ce moment, le second de l’équipage

accourut de l’avant du navire, et, s’approchant du capitaine, lui dit

quelques mots que je n’entendis pas. Plus prompte que la pensée, et

soupçonnant un terrible malheur, je rentrai précipitamment dans ma

cabine et je regardai derrière le carreau qui s’ouvrait sur la mer. Au

feu extérieur, j’entrevis les mâtures de plusieurs jonques chinoises. Je

ressortis épouvantée, folle, en criant: «Les pirates!..... les

pirates!.....» En effet, c’étaient les pirates, ces écumeurs de mer de

la Chine, si redoutés par leurs cruautés. Ils nous tenaient en leur

pouvoir; trois jonques, montées chacune par trente ou quarante hommes,

entouraient _le Caldera_. Ces brigands semblaient être des démons

sortis du sein de la tempête pour achever son œuvre de destruction. Le

délabrement de notre navire désemparé était pour eux un facile succès.

Après avoir jeté sur le _Caldera_ des crocs en fer, fixés à de longues

amarres, ils n’avaient pas tardé à grimper le long du bordage avec

l’agilité des chats. Une fois parvenus sur le pont, ils s’étaient livrés

à une danse infernale en poussant des cris qui n’ont rien d’humain. Les

projectiles, en outre, cassant les vitres, nous avaient tirés du profond

sommeil où nous étions tous plongés. Les lueurs que nous avions prises

pour le reflet d’un incendie, étaient produites par des matières

inflammables. Ils emploient ce moyen afin de frapper de stupeur et

d’effroi ceux qu’ils attaquent, et paralysent souvent par là leur

résistance.

Le capitaine, le subrécargue, le second, firent quelques pas en avant

pour sortir de la dunette et aller sur le pont; je les suivis

instinctivement. A peine avions-nous fait trois pas, que des boules

fulminantes furent jetées sur nous et nous forcèrent à opérer une

retraite. Il s’en fallut de bien peu que nous ne fussions atteints par

cette pluie de feu qui nous aurait causé d’atroces brûlures. Nous ne

pouvions nous expliquer où ils voulaient en venir, leur intention était

évidemment de mettre le navire au pillage. Le capitaine, qui n’avait que

son revolver pour nous défendre, jugea qu’il était prudent de nous

dérober le plus longtemps possible à leur fureur. C’était une précaution

bien inutile, car ils devaient nous trouver n’importe où, aussi bien que

si nous fussions restés dans nos lits; mais notre esprit troublé ne nous

laissait pas le loisir de raisonner. Nous descendîmes avec précipitation

dans l’entreponts, dont l’ouverture se trouvait justement sous nos

pieds, et nous nous cachâmes le mieux que nous pûmes. Cinq matelots se

trouvaient déjà en cet endroit; nous ne savions ce qu’était devenu le

reste de l’équipage; peut-être était-il déjà fait prisonnier.

Quant à Than-Sing, il n’avait pas reparu depuis la veille au soir.

Les pirates continuaient à pousser leurs cris sauvages. Par un

écartement dans le panneau qui nous recouvrait, on pouvait voir, à

travers les lueurs incendiaires, quelques-unes de leurs têtes hideuses

entourées d’étoffes rouges en forme de turban. Leur costume était comme

celui de tous les Chinois, excepté que leur ceinture était garnie de

pistolets, de larges couteaux, et chacun d’eux avait un sabre nu à la

main. A cette vue, un nuage de sang me passa devant les yeux, mes jambes

fléchirent sous moi; je croyais ma dernière heure arrivée. Rampant des

pieds et des mains, je m’acheminai vers le capitaine, en cet instant de

détresse son appui me semblait cher. Nous nous tînmes blottis au milieu

des ballots de marchandises, à peu près à vingt pieds de l’ouverture. Il

nous était impossible d’aller plus loin, le navire étant comble dans

cette partie. Nous respirions à peine, quand nous entendîmes une foule

de pirates entrer dans nos cabines et bouleverser tout avec violence.

Une voix connue parvint en même temps jusqu’à nous: c’était celle de

Than-Sing. Une vive altercation paraissait s’élever entre lui et les

pirates. On le sommait sans doute de dire où nous étions, car nous

l’entendîmes crier en anglais: «Capitaine, capitaine! où êtes-vous? en

bas? Répondez! venez! venez!...»

Mais personne ne bougeait.

Le capitaine Rooney retournait convulsivement son pistolet dans ses

mains, en murmurant qu’il allait briser la première tête de pirate qui

apparaîtrait. Je le suppliai de n’en rien faire; une pareille tentative

non-seulement devait être de nul effet, mais encore pouvait servir à

nous faire égorger tous. Il sentit si bien cela du reste qu’il mit son

arme au repos en la cachant sous ses vêtements.

Nous n’attendîmes pas longtemps la venue de nos ennemis; c’en était

fait, nous allions être découverts... Je frissonne encore à ce souvenir!

Ils levèrent la trappe et firent descendre après une corde, une lanterne

allumée. Nous nous pressions les uns contre les autres pour nous dérober

à ce jet de lumière qui nous gagnait peu à peu et devait révéler notre

présence. C’était peine perdue; des jambes passèrent bientôt, puis des

corps tout entiers, et nous nous trouvâmes couchés en joue par une

douzaine de pirates qui cherchaient avec des yeux de tigres dans la

direction qui leur faisait face; ils étaient armés jusqu’aux dents. Le

capitaine le premier se détacha de notre groupe, et s’avança à leur

rencontre. Il leur présenta son revolver du côté de la crosse. Les

pirates levèrent tous à la fois les bras d’un air menaçant; mais voyant

qu’on ne leur opposait aucune résistance, ils se mirent à nous

considérer avec une joie sauvage. Deux de ces bandits s’élancèrent hors

de l’entrepont et firent signe avec des gestes brusques qu’il fallait

les suivre. Plus morte que vive, j’étais restée blottie derrière un

ballot; je vis du coin de l’œil mes compagnons remonter un à un, je

voulais m’avancer comme eux, mais j’étais foudroyée d’épouvante. Quand

le dernier eut disparu, que je me vis sur le point d’être seule avec ces

monstres, ces assassins, une frayeur plus forte que le courage s’empara

de moi, je me raidis par un effort suprême, et je m’avançai à mon tour.

Alors à ma robe, à ma coiffure, ils reconnurent que j’étais une femme;

une exclamation de surprise éclata parmi eux, une joie horrible se

peignit sur leur physionomie; j’envisageai le lieu où j’étais comme une

tombe béante: il me semblait déjà sentir les griffes de ces démons. A ce

moment ce n’était plus du courage, de l’énergie, c’était du délire. Je

m’élançai vers l’ouverture, et j’élevai les bras en l’air, en

recommandant mon âme à Dieu. Au même instant, je me sentis saisir et

entraîner, j’étais hors de l’entreponts.

Arrivée là, je fus entourée d’une foule de pirates qui se tenaient en

cercle avec des sabres et des pistolets au poing. Je jetai un coup d’œil

égaré sur mes agresseurs: ils fixaient sur moi des yeux avides en

m’examinant. Ce n’était pas, comme on pourrait le croire, l’insuffisance

de ma mise qui excitait leur curiosité, car, dès le moment de leur

arrivée, par une sorte d’instinct bien naturel chez une femme, je

m’étais revêtue à la hâte d’une robe, et j’avais mis mes pieds dans des

chaussures. Ce qui excitait leur cupidité, c’était quelques bijoux que

j’avais conservés; comprenant leurs exclamations bruyantes, je détachai

bien vite mes boucles d’oreilles, mes bagues, et je les leur jetai pour

m’éviter toute brutalité au cas où ils n’auraient pu résister longtemps

à l’impatience de les posséder. Ceux qui étaient le plus rapprochés de

moi se ruèrent dessus avec avidité, au grand mécontentement des autres;

ces derniers même paraissaient si exaspérés, qu’ils cherchèrent querelle

aux premiers, et il s’en serait suivi probablement une lutte sanglante,

si la voix du chef ne fût intervenue avec autorité; tout cela s’était

passé en quelques moments. On me poussa ensuite sur le pont, je montai

l’escalier qui conduisait sur la dunette; là, je retrouvai mes

compagnons de captivité déjà enchaînés, et je m’assis auprès d’eux comme

on me l’indiquait.

La mer était encore houleuse; de gros nuages noirs, dernières menaces de

la tempête, couraient çà et là dans le ciel et allaient se confondre

dans l’horizon ténébreux; il s’élevait du sein des flots une brume

épaisse qui nous enveloppait du froid le plus glacial; le pauvre

_Caldera_, ainsi désemparé, capturé, ressemblait à un ponton en révolte.

Il régnait parmi nous un silence de mort, qu’interrompaient parfois les

gémissements du matelot qui avait été atteint par la chute du mât de

misaine. Ces poignantes émotions avaient tellement troublé mon esprit,

que mille idées confuses se pressaient dans ma tête; j’éprouvais l’envie

de pleurer, et mes yeux restaient secs. Je promenais sur chacun des

captifs des regards désolés. Cette communauté de malheurs m’attachait à

eux; je redoutais qu’on ne vînt à m’en séparer.

Pendant ce temps-là, les pirates, qui pouvaient être au nombre de cent,

couraient en tous sens dans le navire, se livrant au pillage.

Quelques-uns s’approchèrent de moi et me montrèrent mes compagnons

attachés. Pensant qu’ils voulaient me lier aussi, je leur tendis les

mains, mais ils me firent un signe négatif. L’un d’eux impatienté, me

passa la lame froide de son sabre le long du cou, faisant le simulacre

de me couper la tête; je ne bougeai pas; mon visage exprimait sans doute

un morne désespoir, mais je n’avais pas une larme. Cette immense douleur

me mettait à une si rude épreuve, qu’elle semblait déjà avoir tout

anéanti, tout épuisé en moi. Voulant néanmoins les satisfaire, je leur

tendis encore les mains afin qu’ils pussent me les lier, si telle était

leur intention. Ils s’en emparèrent avec colère, puis ils recommencèrent

à promener leurs doigts autour de mes poignets, cherchant à me faire

comprendre ce que je ne pouvais deviner. Où voulaient-ils donc en venir?

Leurs froides menaces étaient sans doute pour me démontrer qu’ils me les

couperaient. Dès ce moment, toute l’horreur de ma position me fut

révélée; j’inclinai ma tête sur ma poitrine, et je fermai les yeux. La

vue seule de ces monstres suffisait pour donner le courage du martyre;

j’attendais la mort non sans épouvante, du moins avec résignation.

J’étais dans cette cruelle perplexité, lorsque je me sentis frapper sur

l’épaule; c’était Than-Sing qui, touché de mon attitude, voulut calmer

mes craintes: «N’ayez pas peur, me dit-il, ils veulent seulement vous

effrayer pour que vous n’ayez aucune envie de détacher vos compagnons.»

On vint bientôt le chercher pour parler au chef des pirates. Than-Sing

n’avait pas été enchaîné, mais il était prisonnier comme nous; il nous

servit d’interprète ainsi qu’à ses compatriotes. Ce chef était un petit

homme d’apparence grêle, et chose singulière, il avait l’air moins

féroce que les autres.

Le capitaine Rooney fut interpellé devant lui; son attitude pendant cet

interrogatoire fut calme et dédaigneuse; il était superbe de mépris

devant tous ces hommes de sang. On lui demanda d’abord s’il était

Anglais; Than-Sing, chargé de traduire la réponse, se souvint, alors, de

la haine qui existait entre la nation chinoise et la nation britannique.

Il répondit que le capitaine était Espagnol, et que l’équipage se

composait d’hommes de différents pays. Le marchand chinois avait été

heureusement inspiré en dissimulant l’origine du capitaine et des

matelots, car le chef des pirates fit observer que si nous avions été

Anglais, il nous aurait tous fait égorger sur-le-champ. Il s’informa du

nombre d’individus qui étaient à bord, ainsi que des sommes d’argent

dont pouvait disposer le capitaine; si j’étais la femme de M. Rooney.

Than-Sing satisfit à toutes ces questions, et dit, relativement à ma

personne, que j’étais Française, simple passagère et sans aucun parent

ou ami en Chine. Cet excellent homme fit ressortir l’abandon dans lequel

je me trouvais, afin d’éloigner de l’esprit des pirates l’idée de ne me

rendre la liberté qu’au prix d’une forte rançon.

Le chef de ces bandits ordonna qu’on déliât les mains au capitaine

Rooney, et celui-ci eut l’humiliation de l’accompagner dans une visite à

l’intérieur du navire. Il se vit dans la nécessité de faire le compte

exact des marchandises qui composaient le chargement du _Caldera_. Nos

chambres furent dévalisées les premières; je vis passer mes bagages, qui

allaient disparaître dans leurs jonques; je soupirai tristement en

voyant ces voleurs de mer emporter avec mes malles des objets auxquels

j’attachais un prix tout particulier: un de ces barbares tenait dans

leur cage mes oiseaux mignons. Ces frêles petites créatures allaient

peut-être, si elles n’offraient pas assez d’appât à la cupidité de ces

monstres, mourir de faim, leur sort était aussi misérable que le nôtre.

Nous devions la vie au généreux mensonge du marchand chinois. Mais les

pirates pouvaient changer de résolution, et nous eussent-ils promis cent

fois la vie sauve, nous ne pouvions pas nous appuyer sur leur perfide

parole. Notre malheur, au contraire, semblait sans limites; il était

parfaitement à notre connaissance que les mers de la Chine regorgent de

cette écume des nations. Ceux-ci nous faisaient grâce; de nouveaux venus

pouvaient nous disputer aux premiers et compromettre par ce motif même

notre vie, dans une lutte horrible.

Je fus tirée de cette rêverie douloureuse par le retour du capitaine. Le

chef des pirates venait de lui ordonner de faire lever l’ancre et de

diriger le navire vers une baie voisine. Nos matelots furent, en

conséquence, délivrés pour être employés aux manœuvres; avant d’en

arriver là, on leur fit comprendre qu’au moindre signe de révolte de

leur part, on nous égorgerait tous sans pitié: ces menaces étaient

répétées à chaque instant. Quant à moi, que ma faiblesse condamnait à

l’inaction, je fus laissée à la même place, en compagnie du matelot

blessé, lequel souffrait cruellement. Le subrécargue et Than-Sing,

quoiqu’on leur eût délié les mains, étaient restés inoccupés à cause de

leur inexpérience des manœuvres.

A ce moment, un des bandits passait près de nous; il nous fit voir, avec

les marques de la joie la plus vive, un paquet assez volumineux:

c’étaient une forte somme d’argent, des bijoux et de l’argenterie. Il

prit une fourchette, la retourna en tout sens, puis la porta à sa tête

en me regardant, comme pour me demander si c’était un peigne de femme

(on sait que les Chinois ne font pas usage de fourchettes). Son

ignorance, qui, dans tout autre instant, m’eût semblée risible, ne me

donna pas même l’envie d’un sourire, tant mes sens étaient plongés dans

un accablement profond. Than-Sing me vint heureusement en aide, et se

chargea de lui expliquer à quoi servait l’ustensile en question. Le

pirate s’éloigna. Je me croyais débarrassée de sa présence, quand,

revenant sur ses pas, il remplit une de ses mains de pièces d’argent

qu’il mit sous mes yeux en étendant son autre main vers une jonque qui

était amarrée au navire; je compris, à ces signes multipliés, qu’il me

proposait de fuir avec lui. Thang-Sing, qui avait suivi du regard cette

scène muette, eut encore pitié de ma détresse; il s’approcha de cet

homme et lui dit quelques mots dans leur langage. Il le menaçait sans

doute de dévoiler sa conduite au chef, car le pirate s’éloigna la tête

basse et sans réplique.

La température s’était refroidie et était même devenue des plus

glaciale. Nous étions trop peu couverts les uns et les autres pour ne

pas ressentir cette brume humide qui nous enveloppait. Je dois dire ici

que nos ennemis usèrent alors de quelque générosité à notre égard;

plusieurs d’entre eux ramassèrent des lambeaux de vêtements qui

traînaient sur le pont et nous les jetèrent pour nous en couvrir les

épaules.

A ce moment, un bruit de chaînes se fit entendre, le navire ne marcha

plus, l’ancre tomba dans la mer; devait-elle bientôt remonter ou

s’enfonçait-elle à jamais dans le lit qu’elle se creusait au fond des

abîmes? Dieu seul le savait!

CHAPITRE VI

Séquestration.--Le bon Chinois.--Une lueur d’espoir.--Nouvelle

flottille de jonques.--Déguisement.--Plus de vivres.--Pirate père

de famille.--Proposition de fuite.--Refus de l’équipage.--Fureur du

capitaine Rooney.--Embarcation à la mer.--Désappointement.

Les pirates chinois · 第 4 / 10 段