Un des Chinois qui avait tiré notre horoscope vint offrir au capitaine,

pour la malade, quelques pilules dont, comme docteur (car il paraît

qu’il était docteur), il avait expérimenté l’usage dans son pays. Ces

pilules étaient rouges et de la grosseur d’une tête d’épingle; elles

avaient la vertu, disait-il, de guérir la plupart des maladies; leur

effet dépendait surtout des quantités bien ordonnées. Les passagers

français et moi, nous crûmes qu’il valait mieux nous fier à la science

médicale des Chinois que de laisser Mme Nelson mourir sans secours.

On essaya alors de lui faire prendre douze de ces pilules; mais elle

nous questionna, et nous eûmes l’imprudence de lui dire que le remède

qu’on lui proposait avait été prescrit par un Chinois. Oh! alors elle

s’opposa obstinément à nos instances, tant le souvenir de l’affreuse

prédiction qui lui avait été faite pesait sur son esprit. La résistance

qu’elle apportait à nos soins nous mit au désespoir. Nous la suppliâmes

à mains jointes de céder à nos prières; elle y consentit enfin et prit

six de ces pilules, mais il fut impossible de lui faire accepter le

reste. Hélas! soit que ce remède, dans l’efficacité duquel nous avions

foi, lui fût administré trop tard, soit qu’il lui fût contraire, la

maladie qui devait la tuer fit, à compter de ce moment, de rapides

progrès; un violent délire s’empara d’elle, pendant lequel elle

s’écriait à chaque instant: «Les Chinois! oh! les Chinois!» Bientôt un

hoquet, avant-coureur de la mort, vint nous terrifier tous. Nous vîmes

cette pauvre femme, jeune encore et pleine d’intelligence, se débattre

dans les convulsions de l’agonie. Je m’approchai de son lit de douleurs,

j’attirai sur ma poitrine, avec un saint respect, ce visage amaigri par

la souffrance, et j’y déposai le baiser de l’adieu suprême. Ses

paupières appesanties et mi-closes se relevèrent par un dernier effort;

elle me sourit doucement, comme pour me remercier, puis son corps se

raidit sous mon étreinte, et le dernier souffle de sa vie, s’exhalant de

ses lèvres livides, glissa le long de mon visage.

Dans la même nuit, et par ordre du capitaine, les matelots

transportèrent son corps au milieu du pont; tout le monde se rangea

autour et l’on récita la prière des morts. La cérémonie achevée, le

cadavre fut enveloppé dans un drap avec un boulet aux pieds, puis on le

glissa dans la mer par-dessus le bord. Le bruit sourd produit par sa

chute retentit dans le cœur de chacun de nous; tout était fini.

La mort prématurée de Mme Nelson me fit un mal si poignant que je

demeurai plusieurs jours dans une prostration complète; les pensées les

plus sombres venaient en foule m’assaillir, car j’éprouvai à ce moment

la cruelle douleur de l’isolement, je me vis livrée à tous les hasards,

loin de ma patrie, de ma famille, et je maudis le jour où m’était venue

la fatale inspiration de quitter la terre natale. Ma situation présente

me parut être une punition du ciel et un mauvais présage. Que

pouvais-je seule dans l’avenir, sans un conseil, sans une voix amie,

dans la nouvelle route que je m’étais tracée? que n’aurais-je pas donné

pour retourner en arrière! mais je ne pouvais arrêter le navire qui

m’emportait à pleines voiles; je dus subir ma destinée!

* * * * *

Les mers de la Chine sont parsemées de récifs qui rendent la navigation

extrêmement périlleuse dans cette partie du monde; cependant, nous

dépassâmes, par un temps superbe, les Bacchises, groupe d’îlots parmi

lesquels notre navire glissa sans encombre. Trois jours encore et nous

devions toucher la terre; nous nous félicitions déjà d’être au terme de

notre voyage, lorsqu’un ouragan des plus effroyables vint fondre sur

nous. Le tonnerre gronda dans l’immensité avec accompagnement d’éclairs;

des nuages noirs, énormes, roulaient dans le ciel avec furie, ils

étaient en couches si épaisses au-dessus de nos têtes, qu’ils

assombrissaient l’atmosphère dans toute son étendue. Au loin, partout se

montraient à nos yeux des trombes à l’aspect gigantesque; si nous

étions touchés par l’une d’elles nous coulions infailliblement: le

capitaine, vieux loup de mer, jetait souvent les yeux sur son baromètre,

et chaque fois il n’avait rien de rassurant; nous subissions, disait-il,

la queue d’un typhon. L’inquiétude la plus vive commençait à s’emparer

de tous; _l’Arturo_ vint à faire eau; il fallut forcer les Chinois de

l’entrepont à s’employer aux pompes. Il y avait trois jours que nous

étions submergés, c’est le mot, par une pluie antédiluvienne lorsque la

tempête vint pourtant à s’apaiser. Mais un calme plat, qui dura neuf

jours, succéda à la tourmente. De temps à autre, une brise légère

s’élevait, mais des courants contraires nous repoussaient toujours.

Bref, il y avait vingt et un jours que nous étions ballottés aux abords

de l’empire chinois, lorsque le capitaine vint nous dire que nos vivres

étaient presque épuisés. Les matelots de _l’Arturo_, harassés de

fatigues et peu confiants du reste dans l’expérience de leur capitaine,

lui déclarèrent qu’ils se refuseraient à exécuter les manœuvres s’il ne

leur permettait de détacher une embarcation et d’aller avec une partie

de l’équipage à la recherche de Hong-Kong, qui ne devait pas être

éloigné de plus de trente milles. Le capitaine avait vingt-deux hommes

d’équipage; il consentit à en laisser partir huit. Il fit ensuite jeter

l’ancre près d’une côte vers laquelle nous avions pu avancer, et nous

attendîmes le retour de ces courageux matelots qui se dévouaient

d’eux-mêmes au salut de tous. Vingt-quatre heures après, ils revinrent

avec un steamer qui nous prit à la remorque. C’est ainsi que nous fîmes

notre entrée dans la rade de Hong-Kong, le 29 août, après soixante-seize

jours de traversée.

* * * * *

Le lendemain de mon arrivée, je fus mandée au consulat de France, ainsi

que les autres passagers qui composaient notre navire, afin de constater

la mort de ma malheureuse amie. Je fis au vice-consul, M. Haskell, un

récit fidèle de la position dans laquelle je me trouvais; il fut rempli

de bienveillance pour moi et me conseilla de ne pas continuer une

entreprise aussi malheureusement commencée. Je lui répondis que mon seul

désir était de retourner en Californie. «Laissez-moi arrêter moi-même

votre passage, me dit le vice-consul; les recommandations que je

donnerai à votre égard vous protégeront, je l’espère, jusqu’à votre

arrivée.» Je le remerciai de tant de bonté et j’envisageai avec un peu

moins d’inquiétude la durée que devait avoir mon séjour en Chine.

L’île de Hong-Kong ou Victoria Hong-Kong, comme l’appellent les Anglais,

leur fut cédée par les Chinois en 1842. Elle compte vingt mille âmes

d’indigènes et un millier d’Européens au plus. Située au bas d’une aride

montagne, la vue n’en est pas des plus agréables; et pourtant lorsqu’on

entre dans la rue principale, on est surpris d’y rencontrer de jolies

constructions semblables à celles d’Europe; la plupart sont bâties en

pierres de taille avec de larges galeries à colonnes, _verandahs_, les

ferment presque toutes avec des jalousies pour préserver de la chaleur

tropicale. Sur une des hauteurs, à gauche du port, on découvre la maison

de ville où siégent les autorités; un peu plus loin un vaste corps de

bâtiment qui sert de caserne aux soldats de terre, sujets anglais, et la

place d’Armes, espèce de fortification où plusieurs pièces de canon,

braquées sur la rue principale, tiennent en respect la population

chinoise. Puis une église du culte protestant.

Le climat à Hong-Kong est malsain et fiévreux, les chaleurs y sont

lourdes et pesantes, et le meilleur signe de santé est d’être dans une

transpiration continuelle et d’avoir des petites taches rougeâtres

semblables à celles de la petite vérole.

La vie pour les Européens est la plus monotone qu’on puisse imaginer;

aucun genre de plaisir, aucun lieu public, rien que la vie intérieure.

Car, chevaux, bals, spectacles, réunions, il n’y en a pas. Le seul

agrément que l’on puisse se procurer est d’avoir un bateau pour aller se

promener en rade; une femme ne sort jamais à pied, par ton d’abord; et

par principe, les Chinoises elles-mêmes se montrent fort peu dans les

rues; je ne parle pas de la basse classe qui fait exception. La moindre

sortie, le plus petit trajet s’opère en chaise à porteur.

On rencontre dans cette ville tous les métiers: les tailleurs, les

cordonniers, les blanchisseurs s’y font concurrence pour fournir aux

Européens; les femmes chinoises, en général, ne sont pas soumises au

travail; car on n’en voit aucune dans les maisons de commerce. Les

marchands ambulants sont en grand nombre; et si ce n’est le costume et

le langage qui diffèrent, on peut les comparer à nos marchands des

quatre saisons; ils vendent des fruits, des rafraîchissements, des

gâteaux, des poissons grillés, de la volaille rôtie, etc. Beaucoup de

mendiants, d’estropiés, d’aveugles parcourent les rues. Ces derniers

agitent constamment une petite clochette pour attirer l’attention

publique. Puis aussi, _ce qui ne manque pas de poésie_, des ménestrels;

ces bardes des temps anciens, sur un signe, entrent à domicile, et, pour

quelque menue monnaie récitent ou chantent de vieilles légendes, tantôt

tristes et tantôt bouffonnes.

Les barbiers ou coiffeurs, faisant vingt fois par jour le tour de la

ville avec tout leur attirail sur le dos, ne sont pas les moins curieux;

ils se promènent devant les maisons comme les porteurs d’eau dans nos

rues; un boutiquier ou un passant a-t-il besoin de se faire raser,

épiler ou teindre les sourcils? il fait signe à l’artiste en question,

et l’opération a lieu sur le pas de sa porte ou sur un trottoir le long

d’un mur.

Hong-Kong n’a que deux hôtels; la vie y est aussi chère qu’en

Californie, et le séjour on ne peut plus désagréable; ainsi les maisons

les plus propres, les mieux tenues, où l’on emploie de nombreux

_coolies_ (nom que l’on donne aux domestiques chinois), sont infestées

d’affreux insectes qui vous entourent obstinément et prennent à tâche de

vous tourmenter; ce sont: l’araignée, le cancrolat et le moustique; on

rencontre l’araignée et le cancrolat partout, sur les meubles, dans les

tiroirs, dans les chaussures, le long des rideaux, dans les malles; si

l’on décroche un vêtement du portemanteau, on est sûr, en le secouant,

de voir tomber une de ces horribles bêtes qui, une fois à terre, se met

à courir et se fourre dans un autre coin bien avant que l’on ne songe à

l’attraper. Mais le plus agaçant de ces deux insectes est le cancrolat,

parce qu’il vole, et surtout le soir, aux lumières. Au moment où l’on

s’y attend le moins, l’un vous tombe sur la tête, un autre vient

s’arrêter sur votre nez. Le matin, en vous réveillant, vous les trouvez

jusqu’à deux et trois noyés dans un verre d’eau. Un jour, à table, on

m’en servit un entouré de légumes; c’est vraiment répugnant; mais il est

tout à fait impossible d’empêcher cela.

Le parfum des fleurs, en Chine, semble plus suave, plus pénétrant que

celui d’Europe. Je fus admise à visiter la demeure d’un mandarin, et je

fus aussi étonnée que ravie en la parcourant. Là, tout était factice,

grottes, monticules, rochers, ruisseaux, aucune allée ne suivait la

ligne droite, et puis des ponts, des kiosques, des temples, des pagodes.

Ce qui me parut de la plus grande originalité, ce fut des arbres taillés

de manière à représenter des figures de tous genres. L’un, c’était un

poisson; l’autre, un oiseau; celui-ci, un chat; celui-là, un bœuf, et

bien d’autres bêtes encore; chacun de ces arbres était peint et coloré,

afin qu’il rendît bien exactement la physionomie qu’on avait voulu lui

prêter. A côté de cela, toute espèce de fleurs et d’arbres fruitiers

rabougris: on sait que les Chinois ont un goût tout lilliputien pour

contrarier la croissance des végétaux.

Cette campagne en miniature, ces aspects contournés à chaque pas me

plurent par leur étrangeté même; c’était pour moi d’une nouveauté

délicieuse; l’eau baignait de vertes pelouses coupées de distance en

distance; elle entretenait la fraîcheur du sol; les bocages étaient

pleins d’oiseaux et de fleurs; c’est dans ces jardins enchanteurs que

les Chinoises concentrent leurs plaisirs, vivant par le devoir et par

la loi séparées du monde plus encore que les femmes de l’Orient.

Je profitai du temps qui me restait encore pour aller, avec mes

compagnons de voyage, visiter Canton. Nous étions adressés, recommandés

à un négociant de cette cité superbe, car il n’y existe pas d’hôtel.

Un bateau à vapeur faisant le trajet le long de la côte nous y conduisit

en quelques heures.

Rien ne peut surprendre davantage l’œil d’un Européen que l’aspect de

cette ville bizarre: à son approche, on découvre se balançant sur les

eaux une multitude de jonques de la plus grande variété, où fourmille

une population sans nombre. Ces bâtiments aux formes les plus étranges,

ces maisons flottantes, de toutes dimensions, toutes grandeurs, servent

à abriter ce reflux d’êtres humains vivant, grouillant là, comme s’ils

avaient trouvé la solution du mouvement perpétuel.

Nous mîmes pied à terre dans cette ville immense, où nul peuple au monde

ne peut rivaliser pour l’activité industrielle.

Nous nous dirigeâmes vers les factoreries; ce ne fut pas sans peine que

nous y parvînmes. Nous n’avions pas fait cent pas dans les rues, que

tout le monde nous suivait des yeux en nous montrant du doigt, en criant

après nous, pour être plus véridique. Mais comme notre société s’était

renforcée d’autres personnes, nous fîmes peu d’attention à ces

criailleries tartaro-chinoises. Je remarquai sur notre passage que

presque chaque maison avait un petit autel dans une niche, consacré à

l’usage religieux. Ce qui me frappa surtout, ce fut l’ordre parfait avec

lequel sont rangés les magasins.

A Canton, chaque profession est classée par corps de métier. Une rue

n’est habitée que par les marchands de porcelaine, une autre par les

vendeurs de thé, une troisième par les négociants en soieries, etc. On

ne peut se lasser d’admirer les étalages merveilleusement disposés, où

figurent des produits d’un travail admirable: meubles de laque,

éventails d’ivoire, écrans, stores, tapisseries, étoffes à reflets

éclatants, se disputent à chaque pas l’attention de l’étranger. La rue

appelée _New-China street_ est bordée de ces magasins splendides,

installés dans des bâtiments aux toits aplatis, garnis de boules

multicolores. Chacun a son enseigne perpendiculaire, où des lettres

d’or sur un fond écarlate apprennent le nom du négociant et sa

spécialité.

Sur la chaussée circule une foule compacte, bruyante, affairée. Ce sont

des marchands ambulants avec leurs cris gutturaux et bizarres, des

bourgeois graves et solennels, avec leur tunique flottante et leur

inévitable parasol. Quelques femmes de la dernière classe du peuple

apparaissent seules à longs intervalles parmi tous ces hommes.

Après une heure de marche, nous parvînmes à la demeure de M. Liwingston,

lequel nous reçut de la manière la plus gracieuse, nous prévenant

toutefois de ne pas trop prolonger notre séjour à Canton. Il régnait en

ce moment des troubles d’insurrections dans l’intérieur aussi bien que

sur les côtes, et la prudence voulait que chacun se tînt sur la

défensive. Les citoyens anglais n’ignoraient pas que le peuple chinois

tramait sourdement contre eux des plans de révolte, et leurs prévisions

étaient bien fondées, car, à la connaissance de l’Europe entière, ils ne

tardèrent pas à éclater. Les actes de piraterie, en outre, pullulaient.

Tout cela n’avait rien de rassurant. Ces motifs hâtèrent, comme on peut

le comprendre, notre retour à Hong-Kong.

Avant, j’eus pourtant l’occasion de visiter la demeure d’un mandarin,

laquelle présentait un luxe merveilleux, du moins au point de vue

chinois. Les habitants en relation avec les Européens ne refusent pas

d’accorder cette satisfaction.

Qu’y avait-il, en réalité? Je ne saurais trop le dire.

C’était un corps de bâtiment entouré de terrasses, autour desquelles

grimpaient les fleurs les plus odoriférantes. A l’intérieur, les

appartements étaient séparés par des cloisons en bambous légères et

vernis. Des nattes en paille de riz et de diverses couleurs encadraient

les planchers. De tout côté, çà et là, des canapés, des fauteuils, des

chaises, la plupart en bambous, quelques-uns en bois sculpté. Sur les

meubles, des fleurs, des instruments de musique, des pipes pour fumer

l’opium; au plafond pendaient des lustres, des lanternes de toutes

formes, de toutes couleurs, en verre, gaze ou papier, ornées de franges,

de houppes, de colifichets. Sur les murs, des tableaux révélant

l’enfance de l’art, et des peintures vernies d’où se détachaient en

caractères métalliques des inscriptions et des sentences de philosophie.

Ce que j’eusse été curieuse de voir, c’était l’appartement des femmes,

mais il était sévèrement interdit aux étrangers.

Pendant les trois jours où je demeurai à Canton, je fus spectatrice

d’une attaque entre les rebelles et les soldats de l’empereur. Une armée

chinoise est la chose la plus grotesque qu’on puisse imaginer; il n’est

guère possible de donner une idée de ces soldats dont les noms répondent

aux formidables appellations de tigres de guerre et de fendeurs de

montagnes. Étant montée sur la terrasse d’une maison, je pus voir à une

distance facile un corps de ces troupes avec son général en chef. Tous

ces guerriers, ces braves, marchaient dans le plus grand désordre et

comme une bande de brigands; ils étaient armés de lances, de mauvais

fusils, et presque chaque soldat avait un parapluie, un éventail et une

lanterne, ce qui me rappela les scènes burlesques que j’avais vues dans

leurs théâtres à San-Francisco.

Le bruit du canon, les rumeurs lointaines et braillardes des Chinois,

ces attaques successives que l’on voyait au loin, les fausses alertes

qui venaient distraire ou inquiéter à chaque instant, nous déterminèrent

enfin à repartir.

Il y avait un mois que j’étais en Chine lorsque le vice-consul me fit

savoir qu’un navire allait mettre à la voile pour la Californie. Il eut

l’extrême bonté de faire venir le capitaine, auquel il me recommanda

particulièrement. Cet officier, nommé Rooney, lui engagea sa parole et

lui promit d’avoir pour moi tous les égards possibles. Je remerciai M.

Haskell de tout l’intérêt qu’il m’avait témoigné et j’allai, le cœur

presque content, faire mes préparatifs de départ[A].

[A] M. Georges Haskell, remplissant les fonctions de vice-consul à

Hong-Kong, était Américain; il fut si noble et si digne plus tard, que

je considère comme un devoir de dévoiler son origine.

CHAPITRE V

Le capitaine Rooney.--Than-Sing.--Le typhon.--Chute du mât de

misaine.--Effets de la tempête.--Désastres du _Caldera_.--Les

pirates chinois.--Scènes dans l’entre-ponts.--Équipage

enchaîné.--Interrogatoire.--Menaces de mort.--Pillage.

Le 4 octobre 1854, je me rendis, sur les quatre heures de l’après midi,

à bord du navire _le Caldera_, qui était sous pavillon chilien, et qui,

le soir même, devait mettre à la voile pour la Californie. Je me

trouvais donc encore une fois à la veille d’un long et pénible voyage;

cette solitude à laquelle j’allais être livrée désormais, ces dangers

que l’on court sur mer plus encore que sur terre, venaient, à ce moment

décisif, se présenter à mon esprit. Aussi, j’étais soucieuse. Le

capitaine, voyant mon affliction morale vint causer avec moi, et me

donner quelque encouragement. M. Rooney avait, si l’on peut dire, une

expression heureuse, c’était un homme d’environ trente-cinq ans, de

taille moyenne, brun; il avait un barbe fine et épaisse qui lui

encadrait le visage, lequel était un peu court, mais ses yeux étaient

grands et bleus, et cet ensemble des plus caractéristique donnait à sa

physionomie un reflet de jovialité et surtout d’énergie. Enfin c’était

un vrai type de marin, chez lequel le courage et la bonté se lisaient à

première vue.

Mon premier soin fut de visiter ma cabine et d’y installer mes bagages.

Peu de temps après le navire levait l’ancre.

Je fus prise alors d’une vague tristesse que je comprenais d’autant

moins, que ce retour en Amérique me rapprochait de ma patrie. Pour

m’arracher à cette funeste disposition, je me mis à examiner le navire.

C’était un beau trois-mâts de huit cents tonneaux, bien gréé, et d’une

forme gracieuse. A l’arrière, formant l’extrême partie du navire, était

la dunette, sur le pont de laquelle on montait par un escalier. Je

visitai l’intérieur de cette dunette qui servait de salle à manger; de

chaque côté étaient disposées les cabines. Au fond, se trouvaient deux

chambres qui avaient des croisées. L’une était le salon du capitaine,

l’autre appartenait au subrécargue d’une maison de commerce de

San-Francisco, lequel avait une forte cargaison à bord. Toutes les

boiseries étaient peintes en blanc avec des filets d’or. Cet intérieur

était éclairé au milieu par une fenêtre à tambour. Cette disposition

générale inspirait la sécurité par l’ordre parfait avec lequel chaque

chose était à sa place; il semblait que nous n’avions plus qu’à nous

laisser aller à un paisible sommeil pendant les trois mois que devait

durer notre traversée.

Il y avait à bord un passager dont j’aurai souvent à parler; c’était un

Chinois d’une cinquantaine d’années. Il avait aussi une maison de

commerce à San-Francisco, et il emportait une forte cargaison d’opium,

de sucre et de café. Than-Sing, tel était son nom, avait le type commun

aux gens de sa nation, de plus il était excessivement marqué par la

petite vérole. Cependant sa laideur n’avait rien de repoussant, il avait

toujours le sourire sur les lèvres.

Notre premier dîner à bord pouvait être l’objet d’une singularité; nous

étions quatre personnes de nation différente; le capitaine était

Anglais, le subrécargue, comme je l’appellerai dorénavant, était

Américain, Than-Sing, Chinois, et moi Française. Je rappelle avec

intention cette particularité pour donner une idée des difficultés que

devait nous apporter en un péril commun cette différence de langage.

Than-Sing parlait l’anglais comme moi-même, c’est-à-dire un peu, mais

aucun ne parlait français; on verra plus tard comment Than-Sing, qui

seul parlait chinois, devait nous rendre d’inappréciables services.

Notre équipage se composait de dix-sept hommes de différentes nations.

Le lendemain matin de notre départ, je fus réveillée désagréablement;

une grande agitation régnait à bord, des pas précipités retentissaient

sur le pont. L’inquiétude me fit lever, je m’habillai à la hâte, et je

sortis pour voir ce qui se passait. Le navire était en panne, un matelot

venait de tomber à la mer; on apercevait sa tête au milieu des vagues à

une distance très-éloignée déjà. Le malheureux nagea vingt minutes au

moins avant qu’on pût, à l’aide de cordes, le hisser sur le pont. Ses

camarades lui donnèrent de vives marques d’intérêt, mais il répondit

avec brusquerie et comme un homme qui a honte de sa mésaventure.

Quoique cet incident n’eût occasionné aucun mal réel, il me fit une

impression fâcheuse. Je trouvai que, pour le second jour de notre

voyage, c’était mal débuter, et puis le chant de ces matelots anglais

contribua aussi à augmenter ma tristesse. Ils accompagnaient les

manœuvres par une mélodie bizarre et monotone qui ne ressemblait en rien

aux airs pleins de gaîté de nos marins français. Je rentrai toute

soucieuse, et, pour me distraire, je m’occupai à mettre toutes choses en

ordre; je donnai à boire et à manger à deux charmants petits oiseaux que

j’avais emportés de Hong-Kong dans une cage, je les couvris de caresses;

je n’avais plus qu’eux à aimer.

Les pirates chinois · 第 3 / 10 段