si communs en Californie: à peine arrivés, nous fûmes témoins d’un
immense incendie qui dévora, en moins d’une heure, la plus grande partie
de la ville, et au moment de notre départ, nous eûmes le spectacle,
encore plus triste, de voir les malheureux habitants qui cherchaient, au
milieu des ruines fumantes, le moindre vestige de leurs biens.
Lorsqu’on a quitté _Shasta-City_, en remontant vers le nord, comme pour
gagner _l’Orégon_, on traverse une contrée montagneuse qui sert de
repaire à d’énormes ours couleur fauve; l’un d’eux me causa une frayeur
dont je me souviendrai toujours. Je m’étais attardée à la suite de mes
compagnons; la mule qui me portait avait insensiblement ralenti son pas,
et je ne songeais nullement à activer sa marche, me laissant aller à une
somnolence causée par la fatigue et l’extrême chaleur du jour; tout à
coup, j’aperçus à vingt pas de moi un ours de haute taille qui
débouchait d’un fourré en balançant sa tête avec une tranquille
assurance; il semblait vouloir traverser la route où je cheminais. Ma
frayeur fut telle en découvrant cet animal, que je ne pus même pas
pousser un cri d’alarme; les rênes s’échappèrent de mes mains, mes yeux
se fixèrent sur ceux de l’ours avec stupeur; le sang me monta au
cerveau, et je restai comme frappée de paralysie; mais il se contenta
de se rouler au milieu du chemin sans même daigner prendre garde à moi
et à ma monture, qui trahissait pourtant notre présence par le bruit de
ses clochettes. J’arrivais heureusement à un coude que faisait la route
et qui permettait d’apercevoir mes compagnons; leur vue me réveilla en
me rendant quelque courage, et, sans plus me fier à l’apparente
générosité de l’hôte des montagnes, j’enfonçai mes éperons dans les
flancs de ma mule, et j’eus bientôt rejoint mes amis, auxquels je fis le
récit de cette courte mais poignante impression de voyage. Et maintenant
que j’écris ces lignes, je suis portée à croire que ce cruel animal
avait dû faire un copieux déjeuner, puisqu’il laissait échapper la belle
occasion de me dévorer. Quelques personnes verront sans doute dans sa
manière d’agir à mon égard le fait d’un animal repu de sang, mais la
reconnaissance me fait un devoir de ne pas passer sous silence sa
généreuse conduite.
Avant d’arriver à Weaverville, où nous avions le dessein de faire une
halte, on rencontre la rivière de la Trinité, sur les bords de laquelle
s’étaient engagés de terribles combats lorsqu’il fallut repousser les
Indiens et devenir maître des travaux qui devaient bientôt bouleverser
le pays en tout sens. Après l’avoir passé à gué, nous tenant à genoux
sur nos mules qui avaient de l’eau jusqu’à mi-corps, nous arrivâmes sur
le plateau qui domine la ville. Weaverville est enfouie au milieu des
montagnes, dont les sommets les plus élevés sont couverts de neige,
quelle que soit la saison. La situation de ses maisonnettes, au pied des
montagnes plantées de sapins, lui donne assez l’aspect de certains
villages des Alpes; comme eux elle respire une tranquillité agreste qui
fait contraste avec l’activité fiévreuse de San-Francisco et de
Sacramento. De plus, l’air y est pur et les fièvres y sont inconnues,
aussi la richesse aurifère de cette contrée y attire-t-elle chaque jour
grand nombre de travailleurs. Le transport des lettres et de l’or se
fait par le service d’express.
Nous séjournâmes quelque temps dans cette paisible localité, qui
semblait n’avoir été troublée par aucun événement lugubre. Un jour que
je me promenais sur les bas-côtés de la ville, j’arrivai sur un terrain
abandonné où s’élèvent deux croix de bois, peintes en noir, comme dans
les cimetières; elles occupaient seules l’emplacement qui paraissait
avoir été jadis habité; fort curieuse de ma nature, je demandai à
quelques personnes du voisinage l’explication de ces signes funèbres, et
voici à peu près ce qui me fut raconté.
Dans la première ou la seconde année qui suivit la découverte de l’or en
Californie, alors qu’il n’existait encore aucun gouvernement établi, les
premiers mineurs qui pénétrèrent dans la région de Weaverville durent,
en l’absence de tout pouvoir public qui pût les protéger, garder
eux-même leur personne et le terrain qu’ils s’étaient choisi. Ils
vivaient là dans la plus complète indépendance, ne payant aucun impôt et
résolus à défendre, à l’aide du revolver, leurs propriétés contre toute
agression. Quand le gouvernement américain vit que l’émigration affluait
de tous les points du globe, il sentit la nécessité de donner une
organisation politique à cet État nouveau, il dut rendre la mesure
générale. Or, un shérif se présenta à Weaverville pour y faire exécuter
les lois qui s’établissaient sur tous les points de la Californie; il
imposait à chaque mineur l’obligation de payer une taxe pour avoir le
droit d’exercer son métier. On comprend ce que ces nouvelles
ordonnances durent rencontrer d’oppositions; l’un de ces mineurs,
Irlandais de nation, était un des premiers qui avait pénétré dans les
montagnes de Weaverville; aux premières sommations que lui fit le shérif
d’ouvrir sa maison pour qu’on pût procéder à l’enquête, il répondit
qu’il était décidé à défendre son foyer à main armée, jusqu’à ce que de
plus amples informations lui eussent garanti le caractère officiel dont
se disait investi l’homme qui se présentait alors à lui comme un
agresseur. Le shérif, homme d’une sauvage énergie, qui avait servi dans
les expéditions contre les Indiens, répondit par un coup de revolver qui
étendit raide mort le malheureux mineur sur le seuil de sa porte; la
femme, en voulant défendre son mari, partagea le même sort. A partir de
ce moment, la taxe fut perçue sans difficulté. On rasa la maison, et les
victimes furent enterrées sur l’emplacement où les deux croix servent à
perpétuer ce triste souvenir des commencements de Weaverville.
Les Irlandais sont en grand nombre parmi les mineurs de la Californie. A
trois milles de Weaverville, il existe un groupe de maisonnettes qu’on
appelle _Sidney_, exclusivement occupées par des gens de cette nation.
J’eus aussi l’occasion d’aller visiter quelques Indiens qu’on avait
faits prisonniers tout récemment et que l’on gardait à vue sur un
terrain peu éloigné de la ville où ils s’étaient dressé des huttes,
comme au fond de leurs forêts; ils avaient été pris à la suite d’une
expédition faite pour venger la mort d’un marchand américain qui s’était
égaré dans les régions habitées par des peuplades sauvages et avait été
massacré. Ces malheureux, attaqués à l’improviste dans leur retraite,
expiaient peut-être le crime des vrais coupables. Il se trouvait parmi
eux un vieillard fort âgé, qui semblait devoir empirer d’un moment à
l’autre; il se tourna avec effort et me montra sur sa poitrine une large
et très-profonde blessure produite par une balle. A quelques pas de lui,
était une jeune Indienne dans un état de prostration dont rien ne
pouvait la distraire; une grossière couverture l’enveloppait; elle avait
l’un des poignets brisé par une balle; à son attitude, on l’aurait crue
morte; mais le regard s’arrêtait bientôt sur sa physionomie, empreinte
d’une fierté sauvage; ses traits étaient d’une pureté admirable; ses
grands yeux noirs, étincelants, vous regardaient avec un air étrange
sans exprimer le moindre sentiment de douleur.
Deux chiens de ces contrées, et qu’on appelle _Coyottes_, avaient suivi
les prisonniers dans leur captivité; cette espèce de chiens errants vit
par bandes comme les Indiens; ils ont les pattes courtes, le poil ras et
de couleur fauve, le museau effilé comme celui d’un renard; on les
rencontre en grand nombre dans le nord de l’_Orégon_; il faut que la
faim les presse fort pour qu’ils s’approchent des villes ou des ranch,
en poussant des hurlements plaintifs; leur naturel est, du reste, peu
féroce, car ils se sauvent à la vue d’un homme. Je vis encore plusieurs
femmes occupées à préparer la nourriture et à soigner les enfants, comme
chez les nations civilisées, les hommes de ces tribus nomades
abandonnent aux femmes les soins du ménage.
Nous offrîmes aux prisonniers indiens quelques pièces de gibier, deux
écureuils gris et trois tourterelles dont on fait, en Californie, des
repas délicieux; nos offrandes furent accueillies avec plaisir, et les
femmes nous donnèrent en échange quelques-uns des colliers de
coquillages qu’elles portent à leur cou.
La petite place de Weaverville est le centre de nombreux placers; elle
fournit aux mineurs, outre les provisions, les ustensiles et outils
nécessaires à leurs travaux. La terre de cette partie montagneuse d’une
couleur jaunâtre, est reconnue pour une des plus aurifères de la
Californie; il est véritablement peu d’endroits où le mineur, à la
recherche d’un _claim_ (portion de terre qu’il s’est choisie), ne trouve
à utiliser sa pioche et son plat en fer-blanc. Cet appareil lui sert à
laver les lingots et à en détacher avec de l’eau la couche terreuse qui
les enveloppe; dès les premiers coups de pioche et après le lavage du
premier plat, il sait à quoi s’en tenir sur le terrain qu’il veut
exploiter, parce qu’il sait combien de plats de terre il peut laver dans
une journée. De grands travaux ont été entrepris au milieu des montagnes
pour détourner, au profit d’un canal creusé à travers les placers, le
cours de la Trinité qui passe à vingt milles de Weaverville; mais faute
de capitaux, ils furent abandonnés par les compagnies qui en avaient
l’exploitation. Les mines du Sud sont beaucoup plus pauvres en métal
que celles du Nord: aussi la masse des travailleurs s’est-elle portée
vers ce dernier côté.
Il y a deux saisons bien distinctes pour le travail des mines: l’une
commence au mois de novembre, au moment des pluies, et l’autre après la
fonte des neiges, c’est-à-dire en avril ou mai. Si tous les placers
avaient de l’eau en abondance, on aurait extrait plus d’or de la
Californie, et les mineurs n’auraient pas à souffrir la misère pendant
les temps de sécheresse.
Les bénéfices des mineurs dépendent de la veine qu’ils poursuivent: les
uns gagnent cinq piastres par jour; les autres, plus favorisés,
travaillent sur un _claim_ qui leur rapporte jusqu’à dix, douze piastres
et plus. Il en est enfin auxquels le hasard fait découvrir un terrain
non encore exploité, et qui s’enrichissent en très-peu de temps: ceux-là
sont les élus du sort; mais ceux dont on ne parle pas, ce sont les
malheureux qui ont abandonné leur famille et leur patrie dans l’espoir
de réaliser en peu d’années leurs rêves de fortune; arrivés les
derniers, ils n’ont souvent plus trouvé que des terrains épuisés dont le
produit ne suffit même pas à les faire vivre. La misère et le
découragement sont les seuls fruits qu’ils retirent de leur rude et
ingrat labeur. Dieu veuille que les choses aient changé!
Il est curieux de rencontrer un chercheur d’or en voyage, c’est-à-dire
passant d’un placer à l’autre. Il porte toute une panoplie d’ustensiles
dont il ne peut se séparer dans la rude existence des mines; il est
d’abord vêtu de grandes bottes de cuir capables de résister aux plus
dures intempéries, d’une chemise de laine, espèce de vareuse semblable à
celles des matelots; sa tête est couverte d’un feutre qui n’a plus de
forme, tellement il est usé et cassé; à sa ceinture, à gauche, pend son
_knife bovie_ (couteau à bœuf), à droite un revolver; il porte sur son
épaule la pioche qui lui sert à faire des entailles dans la terre; sur
son dos, un fusil en bandoulière, une couverture de laine enroulée, une
marmite et son plat de fer-blanc.
Le terme de notre excursion était Yreka, situé au nord de la Californie.
Avant d’y arriver, nous passâmes par une longue chaîne de montagnes,
coupée par des chemins sinueux et escarpés, où les mules seules peuvent
tenir pied. Nous rencontrâmes une caravane de ces pauvres bêtes
chargées de marchandises, et que des muletiers conduisaient. Nous
reconnûmes leur approche par le son des clochettes qu’elles portent à
leur cou, et dont les différents timbres produisent une harmonie
étrange. Elles commençaient ainsi que nous à gravir ces gigantesques
montagnes Rocheuses. Qui n’a pas vu ces chemins tortueux, raboteux, sans
aucune trace dans le roc, ne peut avoir la plus simple idée des
difficultés, des dangers qu’il y a à les parcourir. Nous nous trouvâmes
après plusieurs heures de marche au-dessus d’abîmes si profonds, qu’ils
nous eussent donné le vertige si notre regard eût osé en sonder la
profondeur. Nous avancions lentement en suivant la ligne étroite d’un
sentier qui ne permettait qu’à une personne ou à une mule de passer à la
fois. Si le pied manquait, on roulait infailliblement avec elle à plus
de deux ou trois mille pieds. Les sombres vapeurs qui nous
enveloppaient, le sentiment du danger que nous courions au moindre faux
pas, l’éloignement de toute habitation, tout remplissait mon âme d’une
sorte de crainte religieuse. On tente quelquefois vainement de prier
dans une église; la prière vient d’elle-même au bord des lèvres dans
ces lieux d’une effrayante majesté.
Nous traversâmes une bonne partie de ces montagnes Rocheuses dont
l’accès était devenu de plus en plus difficile par suite de l’énorme
quantité de neige qui encombrait les chemins. Nous pûmes voir sur notre
passage la marque des pieds des ours gris, et, dans les excavations des
rochers, des carcasses qui témoignent de leur voracité. Des traces de
sang, encore fraîches sur la neige, attestaient même qu’ils nous avaient
précédés de peu de temps, et qu’ils s’étaient sans doute enfuis avec
leur proie au fond de leurs tanières.
A plusieurs milles de là, pressés par la fatigue, nous fîmes une halte
chez des Américains qui avaient construit une hutte au milieu des
neiges; je les pris d’abord pour des brigands; ce n’était que des
aubergistes, qui nous vendirent, au poids de l’or, des côtelettes
d’ours; elles nous semblèrent fort appétissantes; j’en avais déjà mangé
à San-Francisco.
Entre ces montagnes Rocheuses et l’Orégon, on rencontre de belles
plaines qui, en été, offrent l’aspect de la plus riche végétation, de
vastes prairies émaillées de fleurs, des chênes gigantesques. Cette
nature encore vierge est cultivée par des émigrants dont la plupart sont
venus de l’intérieur des États-Unis à travers les plaines;
l’agglomération de tous ces laboureurs dans la Californie septentrionale
rendit la place d’Yreka plus importante, comme centre d’affaires, que
Weaverville et Shasta-City. Elle devint un lieu de passage où les
voyageurs des plaines vinrent s’alimenter et faire les achats
nécessaires aux établissements situés dans les environs; mais aussi, à
mesure que la population européenne et américaine s’augmentait, elle
avait de plus en plus à veiller à sa sûreté personnelle. Les Indiens,
que les envahissements d’agriculteurs refoulaient sans cesse, gardaient
contre les nouveaux venus un profond ressentiment de se voir déplacés
d’une contrée qu’ils habitaient depuis un temps immémorial; il fallait
se tenir continuellement en garde contre leurs attaques nocturnes. Lors
de mon arrivée à Yreka, on parlait encore d’affreux ravages causés tout
récemment par des tribus indiennes: des incendies avaient dévoré, sur
différents points, des fermes entières, et l’on avait trouvé leurs
habitants cruellement massacrés pendant la nuit par la main des
sauvages.
Yreka n’est qu’à quinze milles de l’Orégon; nous y arrivâmes en novembre
1853.
Les maisons de la ville sont encore presque toutes en bois, même son
plus bel hôtel. Il existe des maisons de jeu, comme dans toutes les
villes qui ont un placer pour voisinage. On peut goûter de la cuisine
française au restaurant Lafayette qui est le plus confortable
établissement de ce genre. Cependant, malgré la tendance au bien-être
matériel, il était encore difficile, en 1853, à un voyageur, d’y trouver
toutes ses aises; les matelas y étaient complétement inconnus; il
fallait, bon gré mal gré, coucher sur des paillasses.
Les froids furent si rigoureux pendant l’année où je visitai cette
ville, qu’il ne se passa pas de jour sans que je ne visse ramener à
Yreka des gens qu’on avait trouvés gelés dans la campagne. Le pain, la
viande avaient tellement durci sous cette température glaciale, qu’on
était réduit à les fendre à coups de hache et de marteau.
Les mines y sont aussi très-productives; mais l’absence de l’eau s’y
faisait sentir, comme en d’autres localités, à certaines époques de
l’année.
Après y avoir séjourné deux mois et demi pour nos affaires de commerce
et nous être défaits heureusement de nos marchandises, nous retournâmes,
ma sœur et moi, à San-Francisco. Ce voyage, des plus fatigants, nous
avait été fort pénible, et nous avions le désir de nous établir à
San-Francisco.
CHAPITRE IV
Incendie.--Départ pour la Chine.--_L’Arturo._--Une malade à
bord.--Les sorciers chinois.--Mort.--Les mers de la Chine.--Une
voie d’eau.--Arrivée à Hong-Kong.--Visite au consul.--Voyage à
Canton.--Insurrection chinoise.
Après dix-huit mois passés en Californie, pendant lesquels j’éprouvais
tour à tour des chances de prospérité aussi bien que des déboires réels,
je pris un parti téméraire. Dans le courant de l’année, je m’étais liée
avec une artiste, nommée Mme Nelson. Cette dame avait formé le projet
de quitter la Californie pour se rendre à Batavia. Des lettres
pressantes l’invitaient à se rendre dans ce pays pour y donner pendant
six mois des représentations; elle m’engagea à l’accompagner, m’offrant
les bénéfices d’une spéculation qui devait mettre notre voyage à
profit; nous devions nous arrêter en Chine, et là faire une pacotille de
tous objets propres à revendre à notre retour. J’hésitai longtemps à
entreprendre cette longue traversée, lorsqu’une catastrophe, trop
fréquente à San-Francisco, vint me décider entièrement. Le feu se
déclara une belle nuit dans la maison voisine de celle que j’habitais
avec ma sœur; l’incendie prit en un instant de telles proportions, qu’il
ne fallut songer qu’à se sauver. Réveillées en sursaut, nous n’eûmes que
le temps de nous habiller à la hâte et de jeter pêle-mêle des vêtements
et des valeurs dans des malles qu’on faisait ensuite passer par les
fenêtres. Enfin, l’intensité du feu devint telle, qu’il nous fallut
descendre les escaliers quatre à quatre sans même prendre le temps de
nous chausser. Nous n’étions pas à vingt pas que le corps de logis,
construit en bois, s’embrasa et s’abîma en moins de dix minutes. Trois
heures plus tard, on comptait cinquante-deux maisons détruites de fond
en comble. Ce feu nous emportait plus de quatre mille piastres. Aucune
des marchandises de notre _store_ n’avait pu être sauvée.
Ma sœur, assez démoralisée par ce revers inattendu, résolut de retourner
à Yreka, où l’on nous disait que le commerce allait fort bien. Quant à
moi, je pris le parti de suivre Mme Nelson, car, outre l’avantage
pécuniaire que je croyais retirer de ce voyage, j’étais dévorée du désir
de voir des pays nouveaux.
Notre itinéraire fut décidé de la manière suivante: nous devions nous
diriger d’abord vers la Chine, et, après avoir passé à Canton, Macao et
Hong-Kong, gagner en dernier lieu Batavia. Dès que tous ces projets
furent arrêtés, nous fîmes nos préparatifs de départ.
Or, le 11 juin 1854, nous nous rendîmes à bord de _l’Arturo_, navire
anglais, en partance pour la Chine. Par un hasard singulier, il y avait,
comme passagers, quatre artistes français: un chanteur, une chanteuse,
un pianiste et un violoniste qui allaient à Calcutta. Ils faisaient,
comme nous, un circuit, et comptaient donner des concerts sur leur
passage dans les différentes villes où ils s’arrêteraient. De plus, dans
l’entrepont, trente-cinq Chinois qui regagnaient leur patrie.
Quinze jours après notre départ, nous dépassions les îles Sandwich.
Vers cette époque, Mme Nelson, qui s’était bien portée jusqu’alors,
devint mélancolique et souffrante. Pour la distraire de son malaise, je
lui proposai de nous faire tirer la bonne aventure par deux Chinois qui
parlaient un peu anglais. Ils avaient des prétentions à l’infaillibilité
dans l’art de la chiromancie. La curiosité m’était venue de mettre leur
science à l’épreuve, en voyant le second du bord éclater d’un fou rire
en les écoutant. Le plus difficile était de décider ces magots à nous
approcher; je fis tant qu’ils vinrent auprès de nous. Mme Nelson leur
tendit la main avec un certain air de raillerie et d’incrédulité; ces
deux Chinois examinèrent avec attention cette main mignonne et blanche;
et fixant tour à tour les yeux sur son visage ils s’interrogeaient entre
eux sur les lignes qu’ils découvraient. Cette consultation durait depuis
un moment et cela commençait à nous impatienter, car ils ne nous
parlaient pas. Croyant qu’ils se moquaient de nous, nous les pressâmes
de s’expliquer, mais ils gardèrent le silence. Mon amie leur demanda
alors en souriant s’ils n’étaient pas sûrs de leur prétendue science.
L’un d’eux répondit qu’ils se taisaient, crainte de l’affliger. «Vous
avez tort, leur dit-elle, car je n’y crois pas.» Je ne sais si cette
parole les mécontenta, mais ils se mirent à lui tirer le plus triste
horoscope. «Vous avez été très-riche, lui dirent-ils (et cela était
vrai), mais il est inutile de chercher à le devenir davantage, car vous
n’avez que très-peu de temps à vivre.»
Mme Nelson parut frappée de cette prédiction et, à partir de ce
moment, elle tomba dans une tristesse qu’il me fut impossible de
dissiper. Je me reprochai presque, comme une mauvaise pensée, de l’avoir
engagée à consulter l’avenir. Néanmoins, je voulus à mon tour connaître
mon sort, et je tendis bravement la main gauche. Le second horoscope
parut les dédommager du premier, ils me dirent que j’avais des lignes
très-heureuses; qu’un jour je deviendrais riche, mais très-riche.
Cependant, leur visage prit tout à coup une expression sérieuse en se
montrant un signe sur mon front, qui n’était certainement visible que
pour eux; il indiquait qu’un jour il m’arriverait un grand malheur,
mais..., car il y avait un mais, que pourtant cela ne ferait point
obstacle à ma future prospérité. Je ris de leurs prédictions qui
m’avaient déjà été faites par des somnambules, et j’essayai, par des
plaisanteries, de ramener quelque gaieté dans le cœur de ma pauvre amie.
Le lendemain de ce jour, Mme Nelson fut plus triste et plus
souffrante encore; elle dessina, néanmoins, au crayon, le portrait des
deux Chinois et le leur donna pour les remercier, ce qui leur causa une
véritable joie.
Huit jours après la scène que je viens de raconter, Mme Nelson était
dans un état de santé des plus alarmants, elle était prise de douleurs
rhumatismales articulaires, et il n’y avait aucun médecin à bord.