LES PIRATES CHINOIS
Paris.--Imprimerie de la Librairie Nouvelle, A. Bourdilliat, 15, rue
Breda.
[Illustration: portrait, Fanny Loviot]
FANNY LOVIOT
LES
PIRATES CHINOIS
MA CAPTIVITÉ
DANS LES MERS DE LA CHINE
NOUVELLE ÉDITION REVUE ET AUGMENTÉE
avec portrait de l’auteur
PARIS
LIBRAIRIE NOUVELLE
BOULEVARD DES ITALIENS, 15
A. BOURDILLIAT ET Cᵉ, ÉDITEURS
La traduction et la reproduction sont réservées
1860
PRÉFACE
Au moment de mettre sous presse une nouvelle édition des _Pirates
chinois_, j’éprouve le besoin de remercier le public pour l’accueil
bienveillant qu’il a fait à ce livre. Encouragée par le succès, j’ai
voulu le revoir et le corriger, le compléter autant que possible, en
glissant çà et là dans mon récit quelques traits saillants des mœurs de
ce peuple étrange, au milieu duquel j’ai forcément vécu. Cette relation,
écrite sous l’impression des terreurs que j’ai éprouvées pendant que
j’étais au pouvoir des pirates chinois, offre, du reste, un puissant
intérêt d’actualité en ce moment même où tous les regards sont portés
vers la Chine; et pourtant, lorsque je publiai cet ouvrage, je ne me
doutai nullement que les soldats de France et d’Angleterre allaient, à
une époque aussi rapprochée, pénétrer dans cet empire mystérieux à
l’extrême Orient, et que les faits relatés de ma propre histoire
viendraient donner une fois de plus raison aux événements du jour. Or,
dans un temps non déterminé, mais qu’on peut prévoir, nos officiers de
terre et de mer rapporteront de cette expédition de précieux souvenirs,
et peut-être alors ce livre aura-t-il réellement son utilité, sa place,
car on le consultera comme un document exact de ce qui existait il y a
quelques années.
FANNY LOVIOT.
VOYAGE
EN CALIFORNIE ET EN CHINE
CHAPITRE PREMIER
Départ du Havre.--Regrets de la vie parisienne.--Un banc de
rochers.--Rio-Janeiro.--Le bétail humain.--Départ de Rio.--Six
semaines en mer.--Le cap Horn.--Tempêtes.--Mort d’un
matelot.--Pêche d’un requin.--Terre, terre!--Le pays de l’or.
En l’année 1852, par une belle journée de printemps, je me rendais au
Havre avec l’intention de m’embarquer pour la Californie. J’accompagnais
ma sœur aînée, que des affaires commerciales et l’espoir d’une prompte
fortune attiraient dans ce pays. Or, nous passâmes quelques jours en
cette ville, et le 30 mai, jour de la Pentecôte, nous nous embarquâmes
sur une petite goëlette qui avait nom _l’Indépendance_.
Outre le capitaine, l’armateur et l’équipage, notre navire emportait
dix-huit passagers, la plupart maris et femmes, un tiers célibataires,
et tous animés d’un désir de prospérité que l’on concevra facilement.
Au moment de mettre à la voile la foule encombrait le quai, et nous
entendions les uns et les autres se récrier, non sans quelque effroi,
sur la petitesse de notre goëlette. «Jamais, disaient-ils, elle ne
pourra doubler le cap Horn; ce n’est qu’une coquille de noix que le
moindre coup de vent fera chavirer, etc.» Qu’on juge de l’impression
produite par de telles paroles sur des Parisiennes qui, comme ma sœur et
moi, voyageaient pour la première fois; nous nous regardâmes avec
quelque hésitation, mais il n’était plus temps.
Quelques minutes après, nous entendîmes la voix du capitaine qui criait:
«Lâchez les amarres!...» Le grand sacrifice était accompli... Adieu nos
amis, adieu France, adieu Paris, seconde patrie dans la patrie même...
Adieu le confortable... les soins de la toilette, les spectacles... le
sommeil tranquille... l’intérieur de famille; que sais-je? enfin, tout
ce qui fait aimer la vie. Mais pendant cinq mois au moins rien qu’un
hamac pour lit, pour plafond le ciel, pour plancher la mer; pas d’autre
musique que le bruit des vagues et le chant rude des matelots. Nous
allons chercher fortune; que trouverons-nous?
J’avais en perspective une rude et longue traversée; au premier
vacillement du navire, mon cœur se serra. Mille pensées diverses me
traversaient l’esprit: c’était l’espoir et le regret qui combattaient en
moi. Je m’accoudais sur le bastingage, et pour adieu à la France, comme
dernier témoignage d’affection aux amis que nous laissions, et qui nous
suivaient des yeux, j’agitais mon mouchoir, et je voyais peu à peu
disparaître la jetée, puis la côte d’Ingouville avec ses maisons en
amphithéâtre, Sainte-Adresse, devenue célèbre, grâce à Alphonse Karr,
puis le cap la Hêve, et ensuite plus rien que l’immensité.
Le passage du golfe de Gascogne (en plein pot au noir, comme disent les
marins) ne s’effectua pas sans quelque danger pour nous. Nous voguions
constamment au milieu de la pluie et du brouillard, placés entre un
ciel gris et des lames énormes, et je supportai fort mal ce commencement
de traversée. Le dimanche, qui était le septième jour après notre
départ, j’essayai de sortir sur le pont; nous longions toujours les
côtes de l’Angleterre, et je pus encore apercevoir le phare du cap
Lizard; mes yeux fixaient avec peine cette lumière qui est le guide et
l’espoir du voyageur en mer.
Après avoir bravement passé la Manche, nous atteignîmes les régions
tropicales, et je ne me lassais point d’admirer la pureté du ciel et la
splendeur de ses couchers de soleil, dont ni plumes ni pinceaux ne
peuvent rendre l’imposante beauté. Un mois s’était passé, lorsqu’un
jour, en plein midi et par un soleil ardent, quand l’espérance se lisait
sur tous les visages, nous entendîmes un roulement semblable au bruit du
tonnerre; la mer était calme, on ne voyait pas un nuage au ciel, aucun
navire en vue. Aussitôt, tout le monde fut sur le pont; le même bruit
continuait et chacun se regardait avec effroi; le second, monté dans les
haubans avec sa longue-vue, cria: «Rochers! un banc de rochers!--Vire de
bord!» répondit le capitaine; il était temps. Heureusement pour nous,
notre goëlette n’avait qu’une égratignure; mais il faut dire, pour
expliquer ce fait, que le vent soufflait mollement et que nous ne fîmes
qu’effleurer les récifs.
Pendant la courte durée de cet incident, la plupart des femmes s’étaient
évanouies, les autres poussaient des cris lamentables. Quant à moi,
j’étais pétrifiée, et cependant je n’avais pas compris l’imminence du
danger; mais la figure du capitaine me sert de baromètre en mer, et je
dois dire que ce jour-là le baromètre n’était pas rassurant. Ma pauvre
sœur était verte d’épouvante. «Eh bien! lui dis-je, toi qui désirais à
notre départ une toute petite tempête comme échantillon, il ne faut pas
désespérer, voici un assez joli commencement.»
Il avait huit jours que cet incident était passé lorsque nous aperçûmes
les côtes du Brésil. Avec quelle joie nous découvrîmes la montagne que
les marins appellent _Pain-de-Sucre_, et qui domine la baie. Je crois
qu’il n’existe pas sous le ciel un plus admirable point de vue, et il
est resté gravé dans ma mémoire en traits ineffaçables; je crois voir
encore ces collines boisées, ces anses solitaires, ces jolis vallons,
ces arbres toujours verts, cette immense étendue d’eau salée, tout ce
paysage merveilleux, tels qu’on croit rêver en les voyant.
L’entrée du port est défendue par plusieurs forts: celui de Santa-Cruz,
bâti entre la montagne de Pico, et ceux de Villagagnon, de _ila das
Cabras_ (île des Serpents). Ces deux derniers forts, qui sont des plus
imposants, sont construits sur deux îlots dans l’intérieur de la baie. A
Rio-Janeiro, nous fûmes heureux de retrouver une partie des habitudes et
des mœurs européennes.
Rio est, comme on le sait, une ville entièrement commerçante: le Havre,
la Bourse, les marchés sont encombrés de marchands et de matelots; la
variété des costumes, le chant des nègres portant des fardeaux, le son
des cloches, la physionomie diverse des Allemands, des Italiens venus là
pour faire le négoce, tout contribue à donner à cette ville l’aspect le
plus étrange.
Nous passâmes quinze jours au Brésil, nous les employâmes à visiter la
ville et les environs. Les montagnes qui s’élèvent vers le nord-est sont
en partie couvertes par de larges constructions. On y voit le collége
des Jésuites, le couvent des Bénédictins, le palais épiscopal, le fort
de Concéiado, et l’aqueduc qui amène l’eau des torrents du Corcavado
jusque dans les fontaines de la cité. Le palais de Saint-Christophe,
résidence de l’empereur, est orné d’un portique et de deux galeries de
colonnes, et le _Passao public_ est planté de mouryniers et de
lauriers-roses (cours public). La rue la plus remarquable est la rue
Ouvidor; là sont les riches magasins dont les étalages rappellent un peu
ceux de nos villes d’Europe. Je ne manquai point, en véritable femme, de
m’occuper de la toilette des Brésiliennes. Quoique ces dames aient la
prétention de suivre exactement les modes françaises, le goût portugais
domine dans leurs ajustements, et la plupart d’entre elles sont si
chargées de bijoux, qu’elles ressemblent à la montre d’un orfèvre. Elles
aiment avant tout ce qui se voit de loin. Du reste, assez jolies,
quoique peut-être un peu trop pâles et d’une pâleur jaune. Les
Brésiliennes sont volontiers familières et même coquettes avec les
étrangers; leur nonchalance est extrême. Étendues une partie de la
journée sur des canapés recouverts de nattes, elles dédaignent les
soins du ménage. Quant à leur instruction, elle est complétement nulle;
leur conversation n’est ordinairement qu’un commérage où leurs plaintes
sur la race noire tient une large place. Il n’est pas rare de voir ces
petites maîtresses, si indolentes, se secouer de leur torpeur pour
enfoncer de longues aiguilles dans les bras ou dans le sein des
négresses qui les servent. La société de Rio-Janeiro est divisée en
coteries; quoique le jeune empereur du Brésil protége les sciences, les
lettres et les arts, son peuple ne se préoccupe guère que de commerce et
de gain; et, il y a peu de temps encore, un libraire de Paris, auquel je
demandais quel genre de livres se vendait le mieux à Rio, me répondit
que c’étaient les livres avec les reliures rouges. Quant au commerce,
depuis qu’il est devenu indépendant de celui de la métropole, il a pris
une extension prodigieuse: les sucres, les cafés, les cotons, le rhum,
le tabac, etc., etc., et tous les articles d’exportation s’élèvent,
dit-on, à plusieurs millions de piastres. Un jour, pour me rendre à
l’hôtel que j’habitais, et dont j’ai eu l’ingratitude d’oublier le nom,
quoiqu’on y mangeât une excellente cuisine française, je fus obligée de
passer derrière le palais de l’empereur et je me reculai saisie
d’épouvante: devant moi, derrière moi, à côté, partout des nègres,
négresses et négrillons, tous hideux, les uns de vieillesse, les autres
de misère ou de maladie, étendus au soleil et cherchant leur vermine.
Vivant là comme un bétail humain, ils me regardaient avec un hébêtement
qui me fit mal, car quinze jours au Brésil n’avaient pas suffi pour me
faire considérer les nègres comme des animaux; et, de retour de mes
voyages, je crois fermement encore qu’ils appartiennent à la race
humaine.
Je visitai avec ravissement les environs de Rio, et je ne puis oublier
dans mes excursions celle de Tijuca, où nous arrivâmes, par les plus
délicieux sentiers, à la région verdoyante où se précipite la cascade;
il nous fallut deux jours pour arriver là, mais nous fîmes halte dans
une plantation où nous reçûmes le meilleur accueil. Le lendemain, au
jour naissant, nous nous trouvâmes en face de la cascade sur laquelle le
soleil reflétait mille teintes variées au milieu d’une enceinte de
rochers. A ce beau spectacle, je dois dire à ma louange que je commençai
à regretter un peu moins Paris et le boulevard des Italiens. J’avais
bien vu jouer les grandes eaux de Versailles; mais, n’en déplaise à
l’ombre de Louis XIV, je les trouvai dépassées.
Ce qui me plaisait moins, je l’avoue, c’était le voisinage dont on me
parlait, les jaguars et autres bêtes qui peuplent ces vastes solitudes,
et j’eusse mieux aimé admirer certains de ces animaux au Jardin des
Plantes que de les rencontrer là.
Comme le temps paraissait favorable, le capitaine ayant fait de
nouvelles provisions, nous quittâmes Rio-Janeiro. Je dois dire ici que
sur dix-huit passagers, huit nous avaient abandonnés, les uns parce
qu’ils avaient trouvé des emplois à leur convenance, les autres, le
courage leur faisant faute au moment décisif, reculaient devant les
hasards d’une aussi périlleuse traversée.
Le 7 juillet, nous remîmes à la voile pour la Californie. En voyant
partir notre petite goëlette pour un si long voyage, les Brésiliens ne
se montrèrent pas plus rassurants pour nous que les Havrais ne l’avaient
été dans leurs prévisions. «Jamais, disaient-ils, la goëlette
_l’Indépendance_ ne pourra résister aux tempêtes inévitables du cap
Horn.» Ma sœur m’engageait à ne pas continuer notre voyage; mais je ne
cédai point à ses craintes, que cependant je partageais intérieurement.
Indépendamment du désir de faire fortune, je ne sais quel démon me
poussait, malgré mon amour de la patrie, à m’en éloigner davantage et à
rechercher des dangers tout en les craignant, j’étais fière d’avoir
passé la ligne et je ne voulais pas rester en si beau chemin. Notre
goëlette ne m’inspirait pas beaucoup de confiance; mais il eût fallu
payer un autre passage, et nous avions déjà dépensé beaucoup pour notre
pacotille.
Nous passâmes plusieurs semaines avec le plus beau temps du monde. Nous
étions cinq femmes à bord, nous causions, nous brodions, nous jouions au
loto comme dans notre chambre. Le soir, nous nous réunissions tous sur
le pont, et l’on chantait, quelquefois faux, il est vrai, mais en mer on
n’est pas difficile; puis, d’ailleurs, c’étaient souvent des chœurs, des
airs français, et loin d’elle, tout ce qui rappelle la patrie est bien
venu.
Une seule chose passablement essentielle venait parfois assombrir nos
chants. C’était notre nourriture, qui était bien des plus détestables.
Depuis longtemps déjà mon estomac était fatigué de viande de conserve,
de soupe aux choux sans beurre et de morue à moitié pourrie. Ces
détails-là manquent de poésie, mais ils ne manquent pas de vérité. Les
vivres sont excellents sur les steamers qui relâchent souvent et qui ont
du bétail à bord; mais sur les navires marchands, tels que notre pauvre
_Indépendance_, on ne donne trop souvent au passager qu’une nourriture
insuffisante et malsaine.
Notre cuisinier, qui se livrait agréablement à la boisson malgré les
invectives et les coups qu’il recevait, ne faisait pas le moindre
progrès, il semblait confier au hasard le soin de sa cuisine, plusieurs
fois le capitaine l’avait menacé des châtiments les plus sévères, mais
il était incorrigible; en outre, il n’ignorait pas qu’on ne pouvait le
destituer de ses hautes fonctions culinaires, d’où dépendait le sort de
nos estomacs.
Chaque jour qui s’écoulait glissait dans nos cœurs les craintes les plus
vives, car nous étions à la veille d’affronter ce redoutable cap Horn.
Le temps commençait à se refroidir, et la mer, plus grosse, ne nous
berçait plus, mais nous secouait; alors plus de broderie, plus de loto,
plus de chant: nous subissions tous les inconvénients d’un voyage
maritime. On ne voyait que des visages jaunes, terreux, renfrognés; on
n’entendait que plaintes et gémissements; nous ne courions alors nul
danger, mais nous subissions deux fléaux cruels: le mal de mer et
l’ennui. Enfin, nous l’aperçûmes ce cap tout couvert de glaces, et
malgré moi, je pensais aux sinistres prédictions faites depuis le
départ; mais, à mon grand étonnement, plus nous en approchions et plus
la mer devenait calme; nous eûmes même un calme plat. Nous restâmes
quarante-huit heures sans bouger de place. Mais, hélas, c’était le
précurseur d’une tempête des plus violentes. Les vents soufflent avec
une telle impétuosité dans ces parages qu’en un moment la mer souleva
des vagues plus hautes que des montagnes, et ces flots écumants
battaient sans merci de tous côtés à la fois les flancs de notre fragile
goëlette. Ce passage fut des plus terribles! Le capitaine, dès le début
fit carguer précipitamment les voiles. Dans cette manœuvre, un jeune
matelot, monté sur la grande vergue, fut emporté par une rafale;
on ne s’en aperçut que lorsqu’il ne fut plus temps de lui porter
secours. J’entends encore la voix du capitaine appelant et comptant
ses matelots: «Jacques, Pierre, André, Remy, Christian, Robert, où
êtes-vous?...--Présents.--Et Jean-Marie, Jean-Marie!» et toutes ces
rudes voix qui criaient: «Jean-Marie!» Jean-Marie ne répondit pas, il
avait disparu; sur huit hommes d’équipage, nous en avions perdu un. Le
pauvre Jean-Marie était le charpentier du bord. C’était son premier
voyage; il devait, à son retour, se marier; mais il avait épousé la
mort. Personne ne dormit à bord cette nuit-là. On avait raison,
pensais-je, c’est un lieu dangereux et funèbre que le cap Horn. La mer
mugissante et le vent qui ne cessait de souffler formaient un lugubre
accompagnement à ces sombres pensées. Nous restâmes ainsi douze jours en
panne; puis, nous doublâmes le cap; bientôt après la chaleur revint, et
nous repassâmes la ligne pour la seconde fois. Notre navigation dans les
mers du Mexique et du Pérou fut assez heureuse. Jusqu’alors nous avions
conservé l’espoir que notre capitaine ferait une relâche à Lima, mais il
n’en fit rien.
Les vivres devenaient de plus en plus rares, tout le monde se plaignait
de l’armateur; on calculait qu’il nous fallait huit ou dix jours avant
d’arriver à San Francisco. Si un mauvais temps nous retardait, nous
étions exposés à mourir de faim; toutes les physionomies étaient
rembrunies. Je commençais à regretter de n’avoir pas cédé aux craintes
de ma sœur. Sur ces entrefaites, on pêcha un requin; il était d’une
telle grosseur qu’après l’avoir harponné et hissé sur le pont, je ne pus
m’empêcher de me sauver tout effrayée; mais aussitôt, nos matelots,
armés de leurs couteaux, s’élancèrent sur lui et le dépecèrent; il passa
ainsi morceau par morceau dans les mains de notre abominable cuisinier,
qui l’assaisonna à différentes sauces et nous en fit manger pendant
trois jours consécutifs; c’est horrible à avouer, mais cela parut bon
presque à tout le monde, tellement, depuis longtemps déjà, on souffrait
des privations de toute sorte; il n’y eut que le capitaine et deux
matelots qui refusèrent d’y toucher. Ce refus venait, non de dégoût,
mais d’une sorte de superstition; les matelots n’aiment pas manger le
requin, s’imaginant qu’un jour ou l’autre ils peuvent tomber sous la
dent d’un de ces monstres.
S’il est une jouissance inconnue aux gens de loisirs, dont la seule
ambition est de les connaître toutes, sans sortir des habitudes où
s’écoule leur vie nonchalante; s’il est une félicité qu’ignorent ces
sybarites des grandes villes, ces chercheurs d’or dans les placers du
bonheur, qui veulent épuiser les joies de ce monde sans risquer leur
existence, c’est cette joie immense, ineffable, qui emplit le cœur,
lorsqu’on touche au terme d’un long voyage. Il faut avoir passé six mois
de sa vie entre le ciel et l’eau, en butte aux tempêtes, aux naufrages,
aux incendies, pour comprendre le délire qui s’empare de tous, quand un
matelot, monté dans les vergues, d’où il contemple l’horizon, prononce
ces mots magiques: «Terre! terre!» Tout le monde se précipite sur le
pont, les hommes relèvent la tête avec orgueil, leur physionomie semble
dire: «Malgré la distance et les dangers, rien n’a pu m’empêcher
d’atteindre mon but.» Les femmes pleurent, car, chez elles, toute
émotion de joie ou de peine se traduit ainsi. A la vue de
San-Francisco, tous les passagers de notre goëlette, oubliant les
souffrances d’une longue traversée, se reprirent à espérer la fortune,
ainsi qu’ils l’avaient fait au départ; ma sœur et moi nous fîmes comme
eux, et le présent se colora pour nous de rêves d’avenir. Pauvre France!
tu fus alors oubliée, et nous tendîmes les bras à cette terre
inhospitalière dont l’or est le dieu véritable.
CHAPITRE II
La baie de San-Francisco.--Navires abandonnés.--La Mission
Dolores.--Mœurs des Chinois émigrés.--La race noire.--Les habitués
de Jackson street.--Maisons des jeux.--La bande noire.--Comité de
vigilance.--La pendaison.
Le 21 novembre 1852, nous distinguâmes les petits îlots nommés
_Farellones_, qui sont devant le goulet de la baie de San-Francisco, et
la pointe Bonetta, qui s’avance à gauche, à une assez grande distance
dans la mer. A cet endroit, un pilote monta à bord de notre goëlette
pour lui faciliter l’entrée du goulet qui est très-étroit et n’a guère
plus d’un demi-mille de largeur. Les rochers escarpés et les collines de
sable, couvertes de broussailles qui bordent le rivage, se dessinaient à
nos regards; un magnifique spectacle vint alors nous frapper; à mesure
que nous avancions, nous découvrions des navires de toutes nations avec
leurs pavillons de différentes couleurs, pressés les uns contre les
autres, comme pour attester l’importance de cette cité moderne. Mais
l’œil se fixait bientôt avec étonnement sur les bas-côtés. Là, gisaient
pêle-mêle des navires dont les flancs tombaient en ruine; les pavillons,
aux couleurs effacées, pendaient comme des loques au milieu des vergues
brisées; les ponts étaient effondrés, et la mousse poussait déjà entre
les planches désunies; ils étaient depuis longtemps abandonnés par les
équipages, qui, à peine débarqués, avaient fui vers les placers, en
proie à la soif effrénée de l’or; ils offraient aux nouveaux venus un
triste exemple des désastres que l’amour insatiable des richesses peut
causer.
La Californie faisait autrefois partie du Mexique. En 1846, les
Américains, après une guerre qui dura un an, la soumirent et
l’annexèrent aux États de l’Union. Deux ans plus tard, le capitaine
Sutter faisait surgir du sein de cette terre aurifère le premier lingot
qui devait attirer l’attention, et le déplacement de plusieurs millions
d’âmes.
Avant la découverte des mines d’or, San-Francisco était un port de
relâche pour les navires baleiniers qui venaient s’y radouber et y
prendre des provisions. Les rapports des marins du continent européen
avec les Indiens se bornaient à des échanges de peaux. Il y a plus d’un
demi-siècle, des missionnaires espagnols arrivèrent dans ce pays et
construisirent, à plusieurs milles du rivage, parmi les huttes
d’Indiens, une petite église nommée la _Mission Dolorès_ et qui existe
encore aujourd’hui. Lorsque les solitudes de la Californie furent
envahies par les Américains et les Européens qu’attirait la récente
découverte des mines d’or, ce lieu désert, où la foi religieuse avait
seule pénétré, devint un des lieux les plus fréquentés par les habitants
de San-Francisco. On traça une belle route, des établissements de toutes
sortes s’élevèrent, comme par enchantement, autour de la modeste
chapelle, et le chemin de la Mission est devenu l’une des plus
brillantes promenades de la ville.
A l’époque de mon arrivée (novembre 1852), San-Francisco présentait
encore un aspect bien bizarre, avec ses rues sablonneuses, ses trottoirs
en planches et beaucoup de ses maisons construites en bois, en fer et en
briques. Du reste, l’activité la plus grande y régnait partout, et, ce
qui me frappa tout d’abord, ce fut le va-et-vient de cette population
composée d’hommes et de femmes de races et de couleurs différentes,
revêtus de leurs costumes nationaux. On coudoyait à chaque instant les
hommes de l’ouest et de l’est de l’Amérique, les Indiens des îles Havaï
ou Sandwich et de Taïti, les Européens de toutes les parties du
continent. Les émigrations ayant été très-fréquentes pendant les années
qui précédèrent mon arrivée, la population avait considérablement
augmenté, et San-Francisco pouvait alors contenir environ soixante mille
âmes.
Mais cette ville allait de jour en jour changer de physionomie: des
constructions en pierre commençaient à s’élever; Montgommery street, une
des plus belles rues, était pavée et laissait voir de superbes maisons;
des magasins, des cafés, des hôtels magnifiques, étincelaient, le soir,
aux lumières, et, en voyant la foule sortir de _Metropolitan-Theater_,
qui est dans cette rue, l’on ne pouvait s’imaginer que, six ans
auparavant, les Indiens chassaient à cette même place, avec le _lasso_,
les bœufs et les chevaux sauvages.
Et pourtant San-Francisco a été détruit au moins six fois par des
incendies; les plus considérables furent ceux de 1852. Mais la
prodigieuse rapidité avec laquelle on reconstruisait de la veille au
lendemain laissait à peine de trace.
La vie matérielle commençait à y devenir un peu moins chère que par le
passé; on pouvait trouver une chambre meublée pour 40 piastres (une
piastre vaut 5 francs), ce qui était une remarquable diminution sur les
premières années, où des boutiques s’étaient louées 100, 200 et jusqu’à
600 piastres par mois, contenant deux pièces de dix-huit ou quatorze
pieds de long sur onze de large. La viande, et surtout le gibier,
étaient à meilleur marché; le mouton s’était vendu jusqu’à 1 piastre la
livre, et le veau une demi-piastre. Le lait avait coûté 1 piastre la
bouteille, puis 4 réaux, 2 fr. 50; 2 réaux, 1 fr. 25; 1 réal, 60
centimes. Les légumes s’étaient vendus à des prix exorbitants en raison
de leur rareté même; une livre de pommes de terre n’avait pu s’obtenir
que moyennant 2 réaux; les œufs avaient coûté jusqu’à 6 piastres la
douzaine, et se vendaient encore 3 piastres. Le linge, pour le
blanchissage d’une douzaine de pièces, 5 piastres; une bouteille de
champagne, 5 piastres. Les décrotteurs en plein vent, pour cirer une
paire de bottes, 4 réaux; en revanche, le saumon se vendait sur tous les
marchés à 1 réal la livre; enfin, à San-Francisco, dans les
commencements de son existence, 1 piastre suffisait à peine pour le plus
simple repas dépourvu de vin.
Une partie de cette population est originaire de la Chine; si je
mentionne en premier les émigrés chinois, c’est que leurs
établissements, au milieu de gens d’un autre pays que le leur,
présentent un fait curieux par lui-même. On connaît en effet leur
répugnance à entretenir des relations avec les autres peuples. Bien que
leur génie industrieux, patient et persévérant les poussât vers cette
terre jeune et féconde, qu’ils se savaient impuissants à conquérir, ils
avaient néanmoins emporté avec eux les instincts insociables et
particuliers à leur race; aussi, pour ne pas frayer avec les Européens,
s’étaient-ils relégués principalement dans un quartier spécial;
Sacramento street est le centre de leurs habitations et conserve
complétement la physionomie d’une place de Canton ou de toute autre
ville chinoise. Leur commerce se compose exclusivement des produits et
denrées qu’ils importent de leur pays, et, dans Dupont street, ils ont
des maisons où des tables de jeux sont dressées pour exciter la passion
de ceux de leurs compatriotes qui veulent tenter la fortune.
Ils ont aussi un théâtre, mais un vrai théâtre (en planches bien
entendu), où ils représentent des pièces chinoises, leurs sujets sont
d’une singularité telle, qu’il serait bien difficile d’en faire la plus
légère description. Ce sont des cris, des grimaces, des contorsions qui
vous surprennent et vous donnent à chaque instant l’envie d’un fou rire.
Les femmes sont généralement exclues de ces troupes artistiques.
L’emploi des ingénues et autres est confié à de jeunes garçons; il faut
leur accorder cependant qu’ils déploient la plus grande richesse dans
leurs costumes, on ne les évalue pas à moins de cinquante à soixante
mille piastres.
Une autre population non moins bizarre se fait encore remarquer à
San-Francisco; ce sont les noirs. Ainsi que les Chinois, ils se sont
réunis comme les membres d’une grande famille, et ils habitent un côté
de Kearney street; mais les motifs qui les ont fait ainsi s’agglomérer
sont différents; l’antipathie des Américains à l’égard des nègres est
connue et peu dissimulée; le mépris qu’ils leur témoignent a
naturellement porté ces derniers, par les besoins d’une commune défense,
à se réunir entre eux et à ne gêner en rien leurs oppresseurs. La haine
réciproque des deux races qui, chez l’une, est timide, et, chez l’autre,
arrogante, se traduit par l’absence presque complète de relations. Les
noirs sont exclus de tout établissement public fréquenté par leurs
tyrans, tels que les restaurants, les cafés, les théâtres; aussi
n’ont-ils d’autres moyens de montrer leur goût pour la toilette qu’en se
promenant dans les rues, les doigts chargés de bagues, avec des cravates
de soie éblouissantes, et dont la couleur tendre tranche ridiculement
avec leur teint d’ébène; on en rencontre çà et là qui s’étudient à
imiter les manières d’un gentleman, et vous les voyez préoccupés du
lustre de leurs chaussures et s’efforçant à paraître des dandys
parfaits. Tous les efforts de Mme Beecher-Stowe n’ont pu encore les
réhabiliter dans l’esprit des citoyens des États-Unis, auxquels semblent
parfaitement ridicules les sympathies de cette femme généreuse pour la
race noire; et bien que, sur le sol libre, les droits de l’homme leur
soient concédés, leur infériorité sociale est assez marquée pour leur
faire sentir qu’ils n’ont encore véritablement gagné qu’une chose qui,
du reste, a bien son prix, la suppression des coups de fouet. Comme les
Chinois, ils ont ouvert, pour eux seuls des restaurants, des cafés, des
maisons de jeux, et la plupart exercent la profession de coiffeur.
Le restant de la population se compose d’Américains, Français, Anglais,
Allemands, Hollandais, Mexicains, Chiliens, etc., etc.
Jackson street est l’une des rues de San-Francisco la plus curieuse à
voir; elle a gardé, dans toute sa longueur, les constructions primitives
en bois, et ses habitants ont cela de particulier, qu’ils tiennent
presque tous des restaurants-buffets, connus dans le pays sous la
dénomination de _bar_. C’est surtout le soir, à la clarté du gaz, que
ces établissements présentent un coup d’œil extraordinaire; les mineurs,
après une tournée heureuse dans les placers, viennent s’y réunir et s’y
délasser de leur pénible labeur; cet assemblage de gens de différents
pays offre le spectacle le plus étrange; c’est un tumulte de voix
parlant plusieurs langues, une variété de costumes impossibles à
décrire. Les Mexicaines, les Péruviennes, les Chiliennes, les Négresses
et les Chinoises, revêtues de robes à falbalas, sont confondues avec ces
hommes qui boivent ou dansent, en poussant de grands cris de joie et
avec force trépignements de pieds, au son d’une musique infernale. Pour
peu que vous vous arrêtiez devant la porte d’un de ces bouges de
plaisirs, à contempler ces réunions grossières et burlesques, vous ne
tardez pas à être témoin d’une querelle terrible qui s’élève comme une
bourrasque à la suite d’un éclat de rire; de même que l’éclair précède
le coup de tonnerre, la mêlée devient bientôt générale, et vous n’avez
que le temps de vous sauver, car le quartier est troublé pour toute la
soirée; le sang coulera à la suite d’un formidable combat au couteau et
au revolver, dans lequel de nombreuses victimes sont laissées sur le
pavé.
Les maisons de jeux sont en très-grand nombre à San-Francisco. C’est là
encore qu’il est curieux d’observer cette population. Je visitai
l’intérieur de ces établissements et je pus voir, à la lumière des
lustres de cristal, le contraste de toutes ces figures blanches et
bronzées: le mélange de ces sociétés avait réellement un cachet des plus
bizarres. Ainsi, autour de plusieurs rangs de tables tenues par des
banquiers, et devant lesquelles étaient amoncelées des piles d’or, de
monnaies et de lingots, se coudoyaient, se pressaient, se bousculaient,
armés comme des corsaires ou des brigands calabrais, gentlemen, mineurs
et matelots. Chacun pris dans la foule avait son type; mais ce qu’on
remarquait avec étonnement, c’est que la plupart, dans ces réunions,
suivaient un enjeu quelquefois considérable sans qu’aucune passion
réelle se lût sur leur physionomie, tant il est vrai que l’or, en ces
temps de bonne moisson, avait peu de prix aux yeux de ces hommes.
Lorsque ces maisons commencèrent à s’ouvrir, au moment où la fièvre de
l’or régnait dans toute sa force, le jeu engendrait souvent des rixes
violentes, et plus d’une fois, les joueurs trop heureux n’y reçurent
pour payement que la balle d’un pistolet logée dans leur cervelle.
Il fut longtemps question de fermer ces maisons; mais comme le
gouvernement percevait des sommes énormes de celles qu’il tolérait, on
conçoit que ces apparences de morale soient longtemps restées à l’état
de projet.
Les jeux sont variés; ainsi les Mexicains jouent principalement au
_monte_, les Français, au _trente et quarante_, à la _roulette_, au
_vingt-et-un_, au _lansquenet_, et les Américains, au _pharaon_. Je ne
puis oublier la physionomie des individus qui, avec la foule des
joueurs, composent le personnel de ces maisons; le _gambler_ occupe le
premier rang; c’est, autrement dit, le banquier de la table, il la tient
pour son compte ou pour celui d’un autre; dans ce dernier cas, il peut
gagner de huit à douze dollars par soirée; vient ensuite le paillasse,
chaque table en a toujours à ses gages un ou deux; on les voit jouer
sans discontinuer pour mettre la partie en train et amorcer les
visiteurs; ils gagnent quatre à cinq dollars par jour. Les ramasseurs de
morts méritent aussi d’être cités; ils sont en majeure partie
Américains, et cette dénomination leur vient de ce qu’ils s’emparent des
pièces qu’un joueur favorisé par la chance aurait laissées par
inadvertance sur la table. Ces ramasseurs suivent d’un œil vigilant
chaque coup de la partie, et lorsque le banquier annonce une nouvelle
séance, si une pièce semble oubliée ou laissée sur le tapis, une seconde
seulement, par un joueur distrait, un bras s’allonge vivement dans la
foule et va saisir cette pièce, qui passe rapidement de la main au
gousset. Les maisons de jeux foisonnent de ces individus, vivant de la
sorte, au jour le jour; ils emploient mille stratagèmes pour détourner
l’attention d’un novice qui veut tenter la fortune: c’est la plaie des
joueurs non expérimentés; mais il arrive souvent que des rixes terribles
sont la suite de leur fraude éhontée, car un joueur s’apercevant qu’il a
été volé, dans un accès violent, tuera comme un chien un de ces
impudents fripons.
Toutes ces maisons sont pourvues de bons orchestres, dont l’harmonie
fait une agréable diversion avec le son de l’or.
Il est aussi une classe d’individus très-redoutée de la population, et
qui infestent ces lieux de leur présence comme tout autre endroit
public. Je veux parler des hommes connus sous le nom de la _Bande
noire_; ils forment une société d’escrocs américains. Ce sont des
voleurs émérites, fort bien vêtus, exerçant avec la plus complète
impunité leur astucieux métier; s’ils entrent dans un de ces
établissements, ce n’est pas pour perdre leur temps à tenter la fortune;
ils trouvent plus commode de s’emparer de l’or répandu sur les tables et
d’opérer ensuite leur retraite, avec le plus grand sang-froid. Les
spectateurs et le personnel des gamblers sont foudroyés par tant de
hardiesse, mais personne n’ose prendre au collet ces audacieux voleurs.
Ces délits sont déjà depuis longtemps consacrés par la tradition, et le
gouvernement local et la police sont encore dans un tel état d’enfance,
que cette violence d’un petit nombre est tolérée; mais les méfaits
scandaleux commis par les hommes de la Bande noire seraient trop
nombreux à relater ici, s’il fallait en faire un récit complet; il
suffira de dire que les policemen les laissaient agir dès qu’ils
s’étaient fait reconnaître à eux. Chaque jour un commerçant avait à
déplorer des pertes que plusieurs de ces coquins lui avaient fait subir.
S’avisait-il de porter plainte?--ces voleurs cassaient, brisaient tout
chez lui, enfin mettaient sa maison en ruine. Ils mangeaient de leur
autorité privée dans les restaurants, buvaient, consommaient dans tous
ces endroits publics; avec l’audace qui leur était connue, ils
troublaient les réunions par toute sorte d’extravagances, et, bien que
leurs excès eussent cependant diminué d’une manière sensible depuis les
premiers temps, il n’existait encore, en 1852, aucun pouvoir régulier
qui pût sévir contre eux.
A notre arrivée à San-Francisco, nous avions loué, ma sœur et moi, dans
Montgomery-street, une petite chambre meublée que l’on nous fit payer
trois cents francs par mois, ce qui nous semblait assez cher, attendu
que l’eau y filtrait le long des murs et inondait notre lit en temps de
pluie. Nous crûmes d’abord que la vue dont nous jouissions compenserait
un peu la cherté du prix, car cette vue s’étendait sur la plus grande
partie de la ville et des montagnes environnantes; mais peu de jours
après, nous nous aperçûmes que nos fenêtres faisaient face à la maison
d’un boulanger choisi par le comité de vigilance pour y établir son
tribunal. Une corde enroulée sur une poulie fixée au premier étage était
l’emblème de cette Thémis simple et sommaire, connue sous le nom de loi
de _Lynch_. Un matin que je m’étais éveillée de bonne heure, je
m’approchai de celle de mes fenêtres qui donnait sur la rue, et j’allais
l’ouvrir lorsque mes yeux s’arrêtèrent avec effroi sur la maison qui me
faisait face: deux hommes étaient montés sur des échelles et
s’occupaient à la hâte de fixer à la poulie dont j’ai parlé une corde
neuve et démesurément longue. Je ne devinai que trop la scène terrible
qui allait se passer. A ce moment, des rumeurs lointaines commençaient à
se faire entendre. Ne voulant pas être spectatrice de cette exécution,
j’entraînai ma sœur, et nous sortîmes de la maison par une porte de
derrière; un quart d’heure après nous étions dans la campagne: nous
passâmes la journée chez des amis. Je sus bientôt que le coupable que la
foule entraînait à grands cris était un Espagnol accusé d’assassinat. Ce
tableau funèbre me fit une impression si horrible que ce jour même je
m’occupai d’un autre logement. Cette terrible loi de Lynch, dont j’étais
peu soucieuse de voir les fréquentes rigueurs, doit son nom à un
individu nommé Lynch, qui en fut la première victime. On concevra
facilement quelles fatales et nombreuses erreurs doit entraîner cet
exercice illégal de la justice.
CHAPITRE III
Sacramento.--Le fort Sutter.--Indiens
nomades.--Mary’s-ville.--Shasta-City.--Rencontre d’un
ours.--Weaverville.--Les mineurs.--Les montagnes
Rocheuses.--Yreka.--Retour à San-Francisco.
Après une année passée à San-Francisco, je voulus voir l’intérieur de la
Californie; je commençai par visiter Sacramento, qui est construite sur
la rive gauche du fleuve; cette ville de second ordre comptait déjà à
cette époque de vingt à trente mille âmes. L’importance de son commerce
est considérable; c’est l’entrepôt où s’écoulent les deux tiers des
marchandises qui débarquent à San-Francisco. Comme cette dernière,
Sacramento est bâtie moitié en briques, moitié en planches. Mais son
climat est tout différent. Les chaleurs y sont plus fortes; ses
alentours, rendus marécageux par suite du débordement de la rivière,
produisent de terribles fièvres; à l’époque de la crue des eaux, ces
plaines fertiles ressemblent à d’immenses lacs. Les chercheurs d’or
firent d’abord irruption dans cette contrée malsaine, et beaucoup y
trouvèrent la mort; aussi fut-elle abandonnée après les premières
fouilles, qui seules furent productives.
Lorsqu’on veut se rendre à Mary’s-ville sans remonter la rivière, on
prend une diligence; elles sont assez bien suspendues, mais ces routes
sont si mauvaises, que les cahots sont fréquents. A vingt milles du
chemin, l’on aperçoit le fort _Sutter_ gardé par une tribu d’Indiens.
Ces bandes nomades sont curieuses à observer; lorsque, par les fenêtres
d’une diligence, on les voit s’avancer en troupeaux à travers les
plaines, le contraste entre la vie sauvage et la vie civilisée fait que
vous examinez avec plus d’intérêt leur bizarre accoutrement. Dans une
halte que nous fîmes, j’eus l’occasion d’approcher de ces Indiens, et ce
ne fut pas sans curiosité que je détaillai quelques-unes de leurs
physionomies. La plupart d’entre eux n’expriment aucune intelligence;
ils ont le teint d’un jaune foncé, un front bas, le nez plat, des
cheveux noirs et abondants qui descendent presque à la naissance des
sourcils; les yeux un peu ronds et noirs, et leur regard, quand il n’est
pas empreint de mécontentement, a l’expression étonnée du regard de
l’enfant. Leur costume se compose de peaux de bêtes et de morceaux
d’étoffes voyantes à dessins bizarres; ils portent en outre des
vêtements qu’ils ramassent sur les chemins, et presque tous se couvrent
de ces débris de la manière la plus grotesque; leurs bras et leur cou
sont chargés de colliers, de bracelets, de coquillages, de verroteries,
et jusqu’à des boutons, enfilés dans des bouts de ficelle; ils sont, du
reste, malgré leur goût pour les ornements, d’une saleté répugnante. Ils
habitent des huttes qui ont la forme d’un dôme; elles sont bâties avec
de la terre et des branches d’arbres: une seule ouverture carrée et
basse les laisse pénétrer à l’intérieur en rampant sur leurs genoux. Ils
vivent là pêle-mêle, hommes, femmes, enfants et chiens, se nourrissant
du produit de leurs chasses et de poissons, entre autres, de saumons
pêchés dans la rivière de la _Trinité_; ils les font sécher pour leur
saison d’hiver.
Ces Indiens ne mangent pas de viande fraîche; ils attendent qu’elle soit
corrompue pour la faire cuire; ils préparent leur pain avec des glands
de chêne; ces glands sont d’abord séchés et mis en poudre; ils font
ensuite une pâte qu’ils cuisent simplement dans l’eau; ils mêlent aussi
à leur nourriture des sauterelles et quantité d’insectes.
On rencontre aussi sur la route qui mène à Mary’s-ville, de ces
indigènes que l’irruption des peuples civilisés a refoulés avec leurs
instincts sauvages vers les régions désertes; cependant, bon nombre
d’entre eux, attirés par la curiosité et cet amour du lucre qui est
commun à la race humaine, ont fini par pénétrer dans les villes et se
mettre en relation avec les nouveaux venus qui, insensiblement, les ont
amenés à travailler dans les _ranchos_ (fermes). D’autres sont restés en
guerre ouverte, et des expéditions américaines ont été dirigées contre
eux dans les reconnaissances qui étaient faites de certains points
inexplorés du sol californien.
Au bout de huit heures de trajet, on arrive à Mary’s-ville, après avoir
subi bien des fatigues sur les mauvais chemins qui y conduisent et avoir
passé à gué plusieurs rivières.
Mary’s-ville est construite en bois, sauf quelques maisons qui sont en
briques; elle est située sur les bords verdoyants de la _Yuba_; mais,
sur ces rives enchantées, la chaleur est plus accablante et les fièvres
sont plus terribles encore qu’à Sacramento; cette ville offre l’aspect
d’un immense bazar destiné à alimenter les placers et les petits
villages environnants.
C’est dans cette ville que m’arriva une aventure qui faillit me coûter
la vie, à l’hôtel même où la diligence descendait tous les voyageurs.
Nous étions à dîner, ma sœur, une autre dame et son mari; notre repas
terminé, nous nous apprêtions à quitter la maison, lorsque nous
entendîmes un affreux tapage; le maître de l’établissement, interrogé
sur la cause de ce bruit, nous répondit qu’il était produit par une
réunion de gentlemen de la ville. Comme nous étions au fait des mœurs
américaines, la chose ne nous surprit en aucune façon; seulement, nous
hâtâmes nos préparatifs de départ, afin de pouvoir nous échapper avant
que les manifestations bachiques de ces messieurs se fussent produites
plus à découvert, et afin aussi de profiter d’un clair de lune superbe
pour nous remettre en marche; il n’y avait pas de temps à perdre, car
déjà un bruit formidable d’assiettes et de verres brisés présageait une
de ces redoutables fins de repas américains bien capables, certes, de
désespérer les sociétés de tempérance; mais la bonne intention que nous
avions de ne pas sortir sans payer nous porta malheur. Au moment où le
maître de l’hôtel nous rendait noire monnaie, l’escalier qui conduisait
à la pièce où se donnait le repas retentit du bruit de gens avinés qui
roulaient plutôt qu’ils ne descendaient, au milieu d’un grand tumulte de
cris et de vociférations. Nous cherchâmes à nous esquiver
précipitamment, mais alors une mêlée s’engagea entre ces hommes armés de
revolvers, et je me trouvai, sans trop savoir comment, séparée de mes
compagnons. Au même instant, un coup de feu retentit, et le sifflement
d’une balle vient effleurer ma chevelure; chacun de se sauver, de fuir
dans toutes les directions, je veux fuir comme tout le monde, mais au
moment de franchir le seuil de la porte, un nouveau coup de feu succède
au premier, il vient frapper un individu qui tombe devant moi; effrayée
à juste titre, je sors en courant, et ne sachant au juste où je
dirigeais mes pas, au point que je fus quelque temps à retrouver mes
amis. Ils étaient dans la plus grande inquiétude; ils me croyaient
blessée, mais, Dieu merci, j’en était quitte pour la peur. Nous apprîmes
bientôt que le meurtrier, dans son ivresse, avait ajusté un individu de
sa bande, lequel s’était esquivé du côté où je me trouvais; le premier
coup dirigé sur lui avait failli m’atteindre, et le second n’avait pu
être évité par ce malheureux, qui avait reçu la balle dans l’aiselle
gauche.
Le costume d’homme dont j’étais revêtue et la nuit presque noire où nous
étions avaient contribué à tromper l’assassin; enfin, je l’avais échappé
belle! Peut-être n’est-il pas hors de propos de donner la description du
costume que je portais dans ces excursions et d’expliquer pourquoi je
l’avais adopté. Il se composait d’un feutre gris de forme légère, d’un
paletot de voyage proportionné à ma taille, de bottes à l’écuyère: telle
est la mode en Californie. A ces bottes était adaptée une paire
d’éperons à la mexicaine pour les mules dont on se sert fréquemment
dans le pays; puis, des gants de daim et une ceinture en cuir pour
mettre l’or, et dans laquelle était passé un poignard. Ce costume, assez
pittoresque pour une femme, lui est de toute nécessité dans ces voyages
à travers des contrées abruptes; il lui laisse, dans un moment de
danger, une plus grande liberté de mouvement qu’elle n’en aurait sous
des habits habituels. Jusqu’alors, je n’avais eu qu’à me louer de cette
idée de dissimuler mon sexe; mais cette fois, il faut l’avouer, j’avais
failli être punie bien sévèrement de ma témérité.
Comme on a pu en juger par le récit qui précède, l’ivresse, chez les
Américains, offre les caractères de la folie la plus furieuse; dans
leurs excès d’intempérance, ils dédaignent le vin; l’abus qu’ils font de
l’eau de vie, du wiskey, du genièvre, de l’absinthe et des autres
liqueurs fortes, produit chez eux cette exaltation de forcenés qui les
rend si dangereux. Les vapeurs alcooliques qui leur montent au cerveau y
font presque toujours germer des idées sanguinaires, et il n’est pas
rare de voir des hommes d’un naturel paisible, dès que l’ivresse s’en
est emparée, commettre des meurtres qui leur feraient horreur s’ils
avaient leur raison.
_Shasta-City_, en se dirigeant vers le Nord, est une des plus petites
villes de la Californie; elle est moins étendue que certains villages de
la France; elle n’a à proprement parler, qu’une seule rue qui la
traverse dans toute sa longueur, composée de chaque côté de maisons en
bois, située à quelque distance de la _Sierra-Nevada_. Elle
approvisionnait autrefois les riches placers environnants qui se sont,
comme dans certaines parties de la Californie, vite épuisés; mais elle
est restée un lieu de passage important par sa situation; c’est là que
s’arrête le parcours des diligences, et, si l’on veut pousser au delà,
on peut louer à _Shasta-City_ ou acheter des mules qui vous
transportent, avec vos bagages, à travers les petits chemins sinueux des
montagnes.