Elle dort enfin! pour la première fois depuis cet appel qui m'a fait me
lever au milieu de la nuit et venir ici.
O cette course effrénée à travers la campagne encore noire, à côté de ce
paysan qui ne voulait rien m'apprendre, et me répétait seulement:
--Il y a un malheur, un grand malheur...
Et enfin l'arrivée: cette porte s'ouvrant devant le son des roues, les
gens silencieux et atterrés me regardant passer, et en haut de
l'escalier Irène, Irène elle-même, se jetant dans mes bras avec un cri
d'angoisse tellement affreux que je l'entendrai toujours...
--Parle, parle, Irène! tu me rends folle...
Mais c'était déjà un soulagement inexprimable de la voir là, devant mes
yeux... Et alors elle a parlé...
Hier était l'anniversaire de la mort de sa fille, et Maurice et elle
avaient couvert de fleurs la tombe blanche; ils s'étaient entretenus de
leurs souvenirs communs et il avait paru à Irène que son mari tournait
les yeux vers elle avec l'expression ancienne:--l'amour de toute sa vie
de femme, l'amour de l'épouse et celui de la mère la possédaient
toute... Lui cependant était sorti comme de coutume, et, le soir, avait
marché sur la terrasse sans lui parler, mais passant et repassant devant
elle; et elle avait hésité à aller à lui, à tomber dans ses bras...
--Quand il m'a quittée pour la nuit, Claudia, et que je me suis vue
seule, toujours seule, j'ai été prise d'une fureur de désespoir; j'ai
tout essayé pour retrouver le calme, je suis restée longtemps dehors
frissonnante sous l'humidité de la nuit; puis enfin je suis remontée...
Lorsque je suis entrée dans cette chambre où je l'ai vu si souvent, où
notre enfant est né, je ne saurais te dire ce qui s'est agité en moi.
J'ai été possédée par une volonté qui me dominait, de vivre, ou du moins
de lutter pour vivre; la soif d'avoir un enfant à aimer me rendait
folle; je me suis dit: «J'en ai le droit, je le peux, je suis sa femme,
je vais aller à lui, lui demander de m'accueillir...» J'ai pensé cela!
j'ai envisagé l'humiliation possible d'être repoussée... mais je ne le
croyais pas: «je l'aime tant! peut-être pourra-t-il m'aimer une heure;
peut-être m'attend-il... les plus misérables femmes inspirent le désir:
pourquoi ne l'inspirerais-je pas, moi?...» Alors, Claudia, je suis
sortie; j'allais comme dans un rêve; j'ai traversé le long vestibule et
j'ai essayé doucement la porte qui conduit chez Maurice... elle était
fermée... O Dieu! que ne suis-je retournée en arrière!... je ne l'ai pas
fait; je me disais que ce courage que j'avais, je ne l'aurais jamais
plus, que cette heure ne reviendrait pas dans ma vie... et je suis
descendue... Il m'était venu à l'idée que peut-être la porte du petit
escalier intérieur qui mène chez lui du rez-de-chaussée était demeurée
ouverte... elle l'était, Claudia, elle l'était...
Elle tremblait en parlant, et ses dents claquaient si fort que ses
paroles sortaient difficilement, mais elle voulait parler. J'étais à
genoux devant elle, les yeux fixés sur son visage de morte où brûlaient
ses yeux; elle s'attachait à moi d'un mouvement convulsif--car, par
moments, son corps vacillait.
--Je suis montée, avec joie, oui avec joie: j'avais tout oublié, je
pensais à lui comme il était autrefois... J'ai traversé deux pièces
vides, et enfin je suis arrivée à sa chambre... je l'ai ouverte sans une
hésitation; j'ai franchi le seuil et rapidement j'ai marché vers le lit
où je croyais qu'il dormait, pour y tomber à genoux et l'appeler de son
nom... A ce moment-là seulement--et comme brusquement; avec un cri, il
se redressait--j'ai levé les yeux... Claudia, dans ce lit, où moi, moi
j'allais comme une malheureuse implorer la grâce d'être reçue... une
femme était couchée... une des filles qui travaillent ma terre... une
créature que j'aimais... Elle était là, me regardant, terrifiée... O
Claudia! ce qui a passé dans mon âme... l'horreur de vivre, l'horreur
folle de leur donner un second regard, de voir cela encore... son
revolver était là, à portée de sa main, comme toujours; je l'ai saisi
sans une hésitation, je l'ai levé à mon front dans une ivresse de
délivrance... je ne sais pas ce qui est arrivé, mais mon bras a été
frappé, et, dans le mouvement de défense que j'ai fait, car j'avais une
hâte effroyable de mourir, le coup est parti...
Elle a été jusque-là de son récit; puis une crise de nerfs l'a terrassée
et elle est restée comme morte... Les autres m'ont dit le reste:--ce
coup dévié a frappé Maurice à la tête; et aux cris de la femme couchée à
ses côtés, on est arrivé pour le trouver expirant, et Irène privée de
ses sens, à terre, près du lit...