LXXI

Il me semble que notre vie est comme une promenade très douce à travers

une forêt ombreuse dont le calme nous enchante et nous trompe. Nous nous

attardons dans les sentiers sans issue, comme craignant de trouver

l'au-delà de ce qui nous entoure; nous nous taisons, et nos regards se

cherchent constamment. Les miens, mon amour, se fondent de tendresse en

rencontrant les tiens, surtout lorsque j'y découvre un reflet

douloureux; les inquiétudes de l'avenir, dont tu as peur, je le devine,

t'oppressent en ce moment, et donnent à ton visage une expression à la

fois fatiguée et forte. Tu m'as laissée hier passer ma main sur ton

front, et baiser tes paupières sur lesquelles une ombre bleue fait un

reflet que j'aime, et pendant que ton front était soucieux encore, tes

lèvres s'entr'ouvraient et souriaient; je les voyais sous ta moustache

sombre, comme avides et prêtes à boire les baisers, et cependant je ne

t'ai pas offert les miens: je sentais que ma caresse légère te

rassérénait.

Lettres d'une amoureuse · 第 72 / 86 题