J'ai vu aujourd'hui une des formes les plus poignantes de la douleur, et
je ne sais par quelle sympathie obscure mon âme est lasse comme d'avoir
porté un fardeau trop lourd.
En entendant tout à coup ce matin la rumeur sourde de roues sur le
gravier, j'avais tressailli d'une espérance tumultueuse; l'heure me
disait que ton arrivée imprévue était possible. J'ai écouté... mais
d'après les portes qui s'ouvraient, j'ai compris que ce n'était pas toi.
Alors, par une brusque intuition j'ai pensé à Irène: j'ai eu la
certitude qu'une douleur arrivait vers elle du monde extérieur, et c'est
en tremblant que j'ai été à la rencontre de ceux qui venaient m'appeler.
Quand j'ai su que Donna Angela m'attendait, mes pressentiments sont
devenus une terreur inquiète qui sans doute s'est révélée sur mon
visage, car, aussitôt qu'elle m'a aperçu, elle m'a dit en essayant de
sourire:
--Vous êtes bien surprise de me voir, Claudia...
Je lui ai répondu que j'étais surtout heureuse, et j'ai baisé son vieux
visage fané dont la peau est si fine. Elle m'a rendu mon étreinte en me
regardant avec des yeux noyés de douleur. Je lui ai demandé si elle
souffrait... elle a fait des efforts pour parler, mais les sons
mouraient dans sa gorge. J'avais au coeur un effroi instinctif de ce
qu'elle allait dire, et un besoin de cacher encore un peu de temps sa
présence à Irène. Je lui ai demandé de monter en haut, où nous serions
plus libres; nous avons gravi l'escalier en silence; elle allait si
lentement, s'appuyant sur mon bras... Puis nous nous sommes assises côte
à côte; je lui ai pris les mains, des mains si diaphanes et agiles, et
mes yeux avec mes paroles l'ont interrogée.
--Avez-vous besoin de moi, chère Donna Angela? Vous avez du chagrin, je
vois.
--Du chagrin!... Ah! Claudia, je ne veux point dire que parmi tant
d'êtres qui souffrent j'avais le droit d'être épargnée... mais j'aurais
bien voulu mourir avant, mourir sans avoir vu cela.
--Vu quoi?...
Alors son visage s'est revêtu de cette expression de révolte angélique
qui passe sur celui des enfants quand ils sont témoins d'une injustice;
elle regardait droit devant elle, et laissait tomber ses mots comme
stupéfaite de les articuler:
--Ma belle-soeur... Je l'aimais beaucoup... Et Gino, mon Gino...
Elle a poussé un gémissement déchirant, et s'est retournée un peu vers
moi.
--Il ne m'est rien... mon Gino, Claudia, rien... mon frère me l'a dit
hier... notre enfant n'est pas notre enfant... Elle l'a emporté avec
elle; car elle est partie, Claudia; elle est partie avec un homme...
J'ai pu à peine murmurer, car j'entrevoyais tout possible:
--Avec qui, Angela, dites qui?
Péniblement elle a prononcé le nom que j'espérais:
--Le prince Aurèle!... oh! c'est épouvantable... et c'est elle qui l'a
écrit à mon frère: j'ai vu la lettre, l'horrible lettre, et quand je lui
ai crié, à lui: «Mais ton fils, mais Gino! va le reprendre, va le
chercher...» Claudia, Claudia... il m'a répondu que ce n'était pas son
fils... qu'il ne pouvait pas être son fils... il m'a appris des choses
affreuses... Mon petit Gino! en qui je chérissais le sang de ma mère,
que j'aimais plus que ma vie, sur qui je comptais pour m'aider à
mourir... il m'avait promis bien des fois que personne ne me toucherait,
quand je serais morte, que lui... car il m'aime: j'ai été sa mère plus
que sa mère, et il est parti!... parti avec cette femme de péché; et je
ne le verrai plus... J'ai cru mourir, Claudia; et ce matin, j'ai pensé à
vous, à Irène, à la chapelle où elle faisait prier Gino pour son père.
Et je suis venue... Je ne sais pas pourquoi je suis venue; sans doute
parce que je suis folle... Mon Dieu!
Ce n'était pas un vain cri qui sortait de ses lèvres, mais une prière
d'une ardeur inexprimable. Et moi, mon bien-aimé, je ne trouvais pas une
seule parole à lui répondre! Tout se heurtait dans ma tête contre cette
idée unique: Irène va paraître, je ne puis la prévenir? J'entendais son
pas rapide au dehors; la porte s'est ouverte, et elle a couru vers
Angela:
--Angela, qu'y a-t-il? que venez-vous m'apprendre? qui est mort?...
Maurice?...
--Non, non! je lui ai crié cela, non, Irène, rien de Maurice, rien,
entends-tu!
Elle s'est redressée dans un mouvement subit qui disait clairement quel
avait été son effroi. Angela s'est emparée de ses mains, et, sans que je
pusse intervenir, en des phrases plus courtes, plus haletantes, elle a
dit tout... La pâleur d'Irène ne ressemblait à rien de ce que j'aie
jamais vu. Elle a répété à deux ou trois reprises, d'une voix sans
expression, sans une intonation: «Gino... Gino!...» puis paraissant
enfin comprendre la désolation de la pauvre femme qui lui parlait, elle
lui a jeté les bras autour du cou et a éclaté en pleurs... Cette
compassion a semblé rendre Donna Angela à elle-même; elle a essayé de
consoler Irène en répétant de sa voix pénétrante:
--Elle l'aimait tant, elle aussi!
L'idée de Maurice et de l'enfant ne s'associent à aucun moment dans son
esprit; la cruelle vérité dont son frère l'a foudroyée appartient pour
elle à un passé ténébreux qu'elle ne cherche pas à sonder, et devant
lequel sa pensée recule avec horreur. Elle n'a aucun soupçon du mal
qu'Irène a souffert par la Riva... Tout le jour, elle nous a parlé, et
la simplicité, la candeur de cette âme enfantine, ne se peuvent
imaginer; elle accepte sans murmurer la souffrance, mais en demeure
étonnée, comme si la bonté de son propre coeur en était offensée. Vers
le coucher du soleil, elle a voulu descendre à Sainte-Euphrasie où on
lui a donné une cellule.