Les femmes qui enfantent dorment entre les crises qui les brisent, puis
se réveillent pour recommencer leurs plaintes. Irène, de même, au bout
de quelques jours, dans l'atmosphère paisible, bercée par le silence
extérieur, a paru se reprendre et goûter un calme bienfaisant; l'extrême
fatigue de son âme la privait presque de la force de sentir; mais
soudain, comme réveillée d'un sommeil réparateur, elle a paru revenir à
un sentiment plus aigu de la réalité. Au besoin d'être continuellement à
mon côté a succédé un désir de solitude, et quand elle en sort c'est
pour s'attacher à moi avec une sorte de passion, me conjurant de ne pas
la laisser partir.
--Garde-moi ici, Claudia, garde-moi de force, s'il le faut! Ne me
permets pas d'aller à lui!
Cette espèce de terreur devant l'inconnu que j'ai déjà observée chez
elle, l'a ressaisie. Parfois elle frémit en silence, les mains crispées,
la bouche dure, incapable de pleurer, comme figée par l'apparition d'une
vision qui l'épouvante... Puis, quand elle parvient à parler, il monte à
ses lèvres des phrases brisées et déchirantes; une horrible impatience
de sa destinée semble la torturer; elle me demande où elle trouvera le
repos, elle cherche à deviner ce que sera sa vie.
--Claudia, j'ai souvent le sentiment que je ne serai pas longtemps où je
suis... Imagines-tu ce que je deviendrais si je devais vivre encore
vingt ans comme je vis?
--Oui, je l'imagine; tu serais résignée, et c'est ce qui arrivera.
--Non, Claudia, il arrivera autre chose, pas cela, j'en suis sûre...