LXV

Les femmes qui enfantent dorment entre les crises qui les brisent, puis

se réveillent pour recommencer leurs plaintes. Irène, de même, au bout

de quelques jours, dans l'atmosphère paisible, bercée par le silence

extérieur, a paru se reprendre et goûter un calme bienfaisant; l'extrême

fatigue de son âme la privait presque de la force de sentir; mais

soudain, comme réveillée d'un sommeil réparateur, elle a paru revenir à

un sentiment plus aigu de la réalité. Au besoin d'être continuellement à

mon côté a succédé un désir de solitude, et quand elle en sort c'est

pour s'attacher à moi avec une sorte de passion, me conjurant de ne pas

la laisser partir.

--Garde-moi ici, Claudia, garde-moi de force, s'il le faut! Ne me

permets pas d'aller à lui!

Cette espèce de terreur devant l'inconnu que j'ai déjà observée chez

elle, l'a ressaisie. Parfois elle frémit en silence, les mains crispées,

la bouche dure, incapable de pleurer, comme figée par l'apparition d'une

vision qui l'épouvante... Puis, quand elle parvient à parler, il monte à

ses lèvres des phrases brisées et déchirantes; une horrible impatience

de sa destinée semble la torturer; elle me demande où elle trouvera le

repos, elle cherche à deviner ce que sera sa vie.

--Claudia, j'ai souvent le sentiment que je ne serai pas longtemps où je

suis... Imagines-tu ce que je deviendrais si je devais vivre encore

vingt ans comme je vis?

--Oui, je l'imagine; tu serais résignée, et c'est ce qui arrivera.

--Non, Claudia, il arrivera autre chose, pas cela, j'en suis sûre...

Lettres d'une amoureuse · 第 66 / 86 题