LXIV

Nous avons laissé la ville derrière nous...

Voici que je viens d'entendre soudain un chant d'oiseau, tout mon être a

vibré avec cette voix qui monte, et du fond de mon coeur s'élancent les

tendresses qui y dorment.

Irène me dit sans cesse:

--Parle-moi, Claudia, ne me laisse pas songer à eux; dis-moi ta vie,

dis-moi ton amour.

Et je lui ai découvert mes joies, je lui ai lu quelques-unes de tes

lettres: ces dernières, qui sont si douces, et dans lesquelles tu

trouves des mots incomparables pour rassurer mes alarmes, et me répéter

que tu me gardes ta tendresse. Tu m'écris que mon souvenir est avec toi

comme un parfum précieux qui embaume ce qui t'entoure, que tu le

respires partout, que tout te paraît fade et triste en regard de nos

heures d'amour!... Irène m'écoute, et lorsque je veux m'arrêter,

craignant de meurtrir son coeur, elle me fait signe de continuer; son

visage grave et affectueux demeure tourné vers moi avec une attention

passionnée, des larmes qu'elle refoule embrument l'éclat de ses

prunelles noires, sa lèvre supérieure se soulève, et entre ses dents

serrées s'exhalent de courts soupirs. J'éprouve, à la voir malheureuse

et dédaignée, cette sorte d'horreur dont me remplirait le spectacle de

fleurs rares et magnifiques souillées de sang. Elle paraît tellement

faite et créée pour l'épanouissement de toute la joie d'amour qui est en

elle!... L'autre jour, en la regardant, gracieuse comme une jeune

immortelle, descendre presque en volant les marches du perron, je n'ai

pu me défendre de lui demander:

--O mon Irène, ne voudrais-tu pas être libérée de cette pensée qui te

fait toujours souffrir, ne veux-tu pas essayer d'oublier?

Elle s'est arrêtée net, posée comme un oiseau qui écoute, et m'a

répondu:

--Oui, Claudia, aujourd'hui je le voudrais; mais je ne peux pas... La

nuit, lorsque je ne dors pas et que je pense à lui, il me semble que des

mains cruelles me broient le coeur, et cela me fait si mal, si mal... O

Claudia, j'aurais tant aimé être heureuse, heureuse comme toi!...

Sa plainte m'a percé le coeur.

Lettres d'une amoureuse · 第 65 / 86 题