Nous avons laissé la ville derrière nous...
Voici que je viens d'entendre soudain un chant d'oiseau, tout mon être a
vibré avec cette voix qui monte, et du fond de mon coeur s'élancent les
tendresses qui y dorment.
Irène me dit sans cesse:
--Parle-moi, Claudia, ne me laisse pas songer à eux; dis-moi ta vie,
dis-moi ton amour.
Et je lui ai découvert mes joies, je lui ai lu quelques-unes de tes
lettres: ces dernières, qui sont si douces, et dans lesquelles tu
trouves des mots incomparables pour rassurer mes alarmes, et me répéter
que tu me gardes ta tendresse. Tu m'écris que mon souvenir est avec toi
comme un parfum précieux qui embaume ce qui t'entoure, que tu le
respires partout, que tout te paraît fade et triste en regard de nos
heures d'amour!... Irène m'écoute, et lorsque je veux m'arrêter,
craignant de meurtrir son coeur, elle me fait signe de continuer; son
visage grave et affectueux demeure tourné vers moi avec une attention
passionnée, des larmes qu'elle refoule embrument l'éclat de ses
prunelles noires, sa lèvre supérieure se soulève, et entre ses dents
serrées s'exhalent de courts soupirs. J'éprouve, à la voir malheureuse
et dédaignée, cette sorte d'horreur dont me remplirait le spectacle de
fleurs rares et magnifiques souillées de sang. Elle paraît tellement
faite et créée pour l'épanouissement de toute la joie d'amour qui est en
elle!... L'autre jour, en la regardant, gracieuse comme une jeune
immortelle, descendre presque en volant les marches du perron, je n'ai
pu me défendre de lui demander:
--O mon Irène, ne voudrais-tu pas être libérée de cette pensée qui te
fait toujours souffrir, ne veux-tu pas essayer d'oublier?
Elle s'est arrêtée net, posée comme un oiseau qui écoute, et m'a
répondu:
--Oui, Claudia, aujourd'hui je le voudrais; mais je ne peux pas... La
nuit, lorsque je ne dors pas et que je pense à lui, il me semble que des
mains cruelles me broient le coeur, et cela me fait si mal, si mal... O
Claudia, j'aurais tant aimé être heureuse, heureuse comme toi!...
Sa plainte m'a percé le coeur.