LXI

J'ai passé une première nuit dans cette chambre délaissée depuis bien

longtemps. En y rentrant, j'avais éprouvé une mortelle tristesse, et,

sans les supplications d'Irène, je n'aurais pu y rester, et je serais

retournée là où tout me parle de toi, là où des échos de ta voix

flottent dans toutes les pièces. Ici rien que silence; les souvenirs du

passé n'existent plus; c'est une autre moi-même qui jadis a vécu dans

cette demeure, une autre femme dont je ne reconnais aujourd'hui ni le

regard, ni la voix... Sans trêve j'entendais le grondement sourd du

fleuve: cette rumeur persistante et continue a sur mon âme une

attraction indéfinissable; j'imagine que des voix m'appellent. Je me

suis levée, et j'ai ouvert les volets pour regarder au dehors; le ciel

était d'une clarté presque cruelle (il me semble toujours que les nuits

sombres sont plus douces et miséricordieuses aux humains); de l'autre

côté du pont, la vieille tour, avec son cadran éclairé, paraissait une

sentinelle infatigable. Des lumières dessinaient la ligne du quai; elles

vacillaient, car il y avait un grand vent, un vent qui balayait et

rendait luisantes les dalles blanches sous les reflets de lune. Tout

cela était si triste, si angoissant!... Le fleuve lourd et bourbeux

roulait sous les arches des ponts, où ses vagues paraissaient gémir en

se brisant. Tous les êtres aussi courent en pleurant vers une issue

certaine où ils se perdent.

L'influence des choses inertes, qui nous possèdent bien plus que nous ne

les possédons, m'écrasait... Irène, dont la pensée pourtant me tenait

éveillée, n'avait aucune forme distincte dans mon esprit. J'essayais de

m'arracher à l'obsession déchirante de cette nuit, de retrouver les

souvenirs d'autres nuits, nuits de félicité et d'amour... peu à peu ils

remontaient, en foule, m'emportant loin de moi, loin de tout, pour me

ramener dans tes bras.

Lettres d'une amoureuse · 第 62 / 86 题