J'ai passé une première nuit dans cette chambre délaissée depuis bien
longtemps. En y rentrant, j'avais éprouvé une mortelle tristesse, et,
sans les supplications d'Irène, je n'aurais pu y rester, et je serais
retournée là où tout me parle de toi, là où des échos de ta voix
flottent dans toutes les pièces. Ici rien que silence; les souvenirs du
passé n'existent plus; c'est une autre moi-même qui jadis a vécu dans
cette demeure, une autre femme dont je ne reconnais aujourd'hui ni le
regard, ni la voix... Sans trêve j'entendais le grondement sourd du
fleuve: cette rumeur persistante et continue a sur mon âme une
attraction indéfinissable; j'imagine que des voix m'appellent. Je me
suis levée, et j'ai ouvert les volets pour regarder au dehors; le ciel
était d'une clarté presque cruelle (il me semble toujours que les nuits
sombres sont plus douces et miséricordieuses aux humains); de l'autre
côté du pont, la vieille tour, avec son cadran éclairé, paraissait une
sentinelle infatigable. Des lumières dessinaient la ligne du quai; elles
vacillaient, car il y avait un grand vent, un vent qui balayait et
rendait luisantes les dalles blanches sous les reflets de lune. Tout
cela était si triste, si angoissant!... Le fleuve lourd et bourbeux
roulait sous les arches des ponts, où ses vagues paraissaient gémir en
se brisant. Tous les êtres aussi courent en pleurant vers une issue
certaine où ils se perdent.
L'influence des choses inertes, qui nous possèdent bien plus que nous ne
les possédons, m'écrasait... Irène, dont la pensée pourtant me tenait
éveillée, n'avait aucune forme distincte dans mon esprit. J'essayais de
m'arracher à l'obsession déchirante de cette nuit, de retrouver les
souvenirs d'autres nuits, nuits de félicité et d'amour... peu à peu ils
remontaient, en foule, m'emportant loin de moi, loin de tout, pour me
ramener dans tes bras.