Tu me reproches de trop te parler d'Irène; mais, mon amour, devant ce
pauvre coeur éperdu je m'oublie moi-même. Tous les jours elle me
remercie de ma présence comme d'un secours inespéré, et j'ai la
certitude que la violence qu'elle s'impose lui aurait fait perdre
l'esprit, si au moins devant un être sur terre elle n'avait pu décharger
le fardeau de sa pensée. Le drame qui se joue sous ses yeux, qui la
touche de si près, et dont elle ignore les péripéties, qu'elle devine
seulement, la jette dans un trouble qui l'affole. Maurice, qui avait
toujours été doux pour elle, se montre maintenant dur et agressif; il
est certain qu'il doit y avoir entre lui et la Riva des scènes
violentes; il en sort en proie à une fureur jalouse qu'il ne sait
dissimuler qu'en cherchant des prétextes à son irritation. Je devine
qu'Irène déteste plus cette femme de le faire souffrir, qu'elle ne la
haïssait de l'aimer. Si Maurice l'avait librement abandonnée, Irène en
serait peut-être morte de joie, mais qu'il en soit abandonné, elle en
ressent l'outrage. L'humiliation de Maurice est la sienne: lorsqu'il est
sombre et triste, je vois bien qu'elle a envie de lui crier qu'elle est
sa chose, sa créature, prête à pleurer de toutes ses douleurs. Mais lui,
plus que jamais, la tient à l'écart, et moi je la conjure de ne rien
hâter: si son heure doit enfin venir,--elle l'espère maintenant avec une
véhémence qui m'effraie,--il faut l'attendre avec une longue patience...
Du reste elle ne laisse voir aux indifférents que cette mine noblement
fière qui arrête toutes les questions, tous les témoignages de pitié.
Les habitudes anciennes ne sont point changées; elle se rencontre avec
la Riva comme elle l'a toujours fait, et Maurice y paraît aux heures
accoutumées. La Riva, toute glorieuse de la nouvelle passion qu'elle
inspire, plus belle et plus altière que jamais, semble défier le monde
entier, et suscite en effet autour de sa personne un regain d'admiration
et de désir.