LXII

Tu me reproches de trop te parler d'Irène; mais, mon amour, devant ce

pauvre coeur éperdu je m'oublie moi-même. Tous les jours elle me

remercie de ma présence comme d'un secours inespéré, et j'ai la

certitude que la violence qu'elle s'impose lui aurait fait perdre

l'esprit, si au moins devant un être sur terre elle n'avait pu décharger

le fardeau de sa pensée. Le drame qui se joue sous ses yeux, qui la

touche de si près, et dont elle ignore les péripéties, qu'elle devine

seulement, la jette dans un trouble qui l'affole. Maurice, qui avait

toujours été doux pour elle, se montre maintenant dur et agressif; il

est certain qu'il doit y avoir entre lui et la Riva des scènes

violentes; il en sort en proie à une fureur jalouse qu'il ne sait

dissimuler qu'en cherchant des prétextes à son irritation. Je devine

qu'Irène déteste plus cette femme de le faire souffrir, qu'elle ne la

haïssait de l'aimer. Si Maurice l'avait librement abandonnée, Irène en

serait peut-être morte de joie, mais qu'il en soit abandonné, elle en

ressent l'outrage. L'humiliation de Maurice est la sienne: lorsqu'il est

sombre et triste, je vois bien qu'elle a envie de lui crier qu'elle est

sa chose, sa créature, prête à pleurer de toutes ses douleurs. Mais lui,

plus que jamais, la tient à l'écart, et moi je la conjure de ne rien

hâter: si son heure doit enfin venir,--elle l'espère maintenant avec une

véhémence qui m'effraie,--il faut l'attendre avec une longue patience...

Du reste elle ne laisse voir aux indifférents que cette mine noblement

fière qui arrête toutes les questions, tous les témoignages de pitié.

Les habitudes anciennes ne sont point changées; elle se rencontre avec

la Riva comme elle l'a toujours fait, et Maurice y paraît aux heures

accoutumées. La Riva, toute glorieuse de la nouvelle passion qu'elle

inspire, plus belle et plus altière que jamais, semble défier le monde

entier, et suscite en effet autour de sa personne un regain d'admiration

et de désir.

Lettres d'une amoureuse · 第 63 / 86 题