Un malaise inquiet m'étreint, je souffre, mais tu ne le sais point, et
c'est tout ce que je veux. Je suis retournée au couvent de
Sainte-Euphrasie en respirer un peu l'atmosphère assoupie. J'ai demandé
à la soeur Marcella de me laisser marcher à son côté dans le cloître,
sans me parler, sans m'interroger: son seul contact, la vue de sa
silhouette paisible et toujours pareille me rassérènent mieux qu'aucune
parole. Elle a consenti et s'est mise à dire son bréviaire en remuant
doucement les lèvres. Elle lisait, comme elle accomplit toutes ses
actions, avec une placidité sans hâte; elle se meut dans la vie avec
cette certitude et cette exactitude que les astres empruntent à
d'infaillibles lois; elle parcourt son orbite avec la même régularité,
indifférente au lendemain, occupée seulement à remplir son mandat dans
l'ordre éternel des choses. Sans doute, pour conserver intact et parfait
un amour, il faudrait ne jamais se quitter une heure, une minute, vivre
dans la contemplation permanente des mêmes objets, entendre les mêmes
voix. C'est ce qu'elles font ici, et leur inlassable persévérance est le
ressort de leur fidélité; elles nourrissent et attisent sans cesse leur
amour afin d'en garder la flamme vivante et forte. Je suis allée à la
chapelle; chaque jour, et plusieurs fois par jour, elles y répètent leur
clameur éperdue pour ne point défaillir... Oh! que cela est beau, la
fidélité que rien n'abat! Celle que je te garde ne pourra jamais
fléchir; comme la leur, elle me met hors des atteintes de la souffrance
extérieure; si l'univers entier m'abandonnait, je pourrais, comme elles,
répéter le cri consolateur: «Mon bien-aimé est à moi, et je suis à lui!»
Et c'est assez.