LVIII

Irène m'a écrit qu'elle t'a vu et qu'elle t'a parlé. Je m'y attendais,

et pourtant j'en ai été saisie. Il m'a paru affreux que d'autres

puissent te voir et te parler, lorsque moi je ne te vois pas et je ne

t'entends pas. Au sein de mon isolement protecteur, je suis arrivée

pendant tes absences à me figurer que tu es dans un monde inconnu, et

j'aime mieux cela ainsi. La certitude de la réalité différente a fait

naître dans mon coeur une angoisse indéfinissable; le poids de la

séparation m'a oppressée comme il n'avait jamais fait. Je t'ai cherché

par la maison et les jardins. Je me disais: «Il est là, il va venir», et

je t'appelais, et le moindre bruit me causait un sursaut; la force de

mon aspiration vers toi a fini par me donner l'illusion que tu étais

près de moi, et que d'une façon cachée nos âmes avaient communiqué.

Lettres d'une amoureuse · 第 59 / 86 题