LV

Mes bras, qui s'ouvrent pour toi avec un élan si emporté, ne veulent

néanmoins ni te retenir, ni t'arrêter. Tu vas t'éloigner et je te laisse

partir... Tu as été surpris, lorsque, contre ton désir, je t'ai dit que

je voulais demeurer, que les forces me manquaient pour quitter cette

paix et cette solitude. Non, pas même avec toi ni pour toi... J'ai

médité pendant mes longues heures de faiblesse... Souvent, à l'automne,

j'ai regardé tomber les feuilles: elles se détachent et tournoient comme

libérées et heureuses, sans effort et sans souffrance, conservant leur

forme et presque leur beauté; mais celles qui veulent résister à

l'hiver, qui le traversent mornes et flétries, pour être arrachées

ensuite par le tourbillon des vents du printemps, elles sont comme

chassées par la vie nouvelle qui veut venir. Je serai, moi, la feuille

qui s'envole à l'heure où elle doit mourir. Je ne pourrais supporter de

voir vieillir ton amour. Aujourd'hui tes regards s'arrêtaient avec une

complaisance émue sur ce qui nous entoure, et tu m'as dit:

--Claudia, j'aime cette maison; j'aime l'air qu'on respire ici, je n'en

connais point au monde qui me plaise autant... Ma Claudia, que de joies

tu m'auras données!

Et j'ai senti que tu étais avide de mes baisers et de mes caresses, et

que la crainte de les perdre pour un temps mettait une tristesse dans

ton coeur, et une soif sur tes lèvres. Mon bien-aimé, je veux que, sur

la route que tu suivras, alors même qu'elle sera belle, tu retournes

parfois la tête.

Lettres d'une amoureuse · 第 56 / 86 题