Je suis allée à ta rencontre, et quand tu es descendu de voiture pour
venir à moi, j'ai ressenti une fois de plus cet étonnement toujours
nouveau que j'éprouve à te voir surgir devant mes yeux des profondeurs
de l'absence. Il y a dans l'impression que laisse toute disparition de
l'être aimé, ne fût-ce que pour une heure, que pour un jour, une sorte
de vertige inquiet; le voir revenir, retrouver la lumière de son regard,
entendre la voix unique, est à l'âme une délivrance inexprimable. O
bien-aimé, tu n'oublieras pas ces retours; lorsque d'autres journées
finiront pour toi, sûrement tu évoqueras parfois ces heures où, sur la
route solitaire, nous avons cheminé ensemble, où la beauté parfaite du
monde semblait complice de notre bonheur. Dans le ciel profond et bleu
que nous regardions, il y avait à l'orient, au-dessous du mince
croissant de lune, blanc comme un pétale de lis, une seule étoile
ardente, mais sa beauté et sa sérénité suffisaient pour éclairer la
nuit: une seule dans ce firmament immense (du moins notre faible vue
n'en discernait pas d'autres); et j'ai pensé que, parmi les millions
d'êtres humains qui peuplent la terre, un seul existe pour moi; qu'il
paraisse, et ma route est illuminée!--Que les coeurs sont merveilleux
pour suivre les lois qui les ont créés! Plus j'aime, plus j'apprends à
aimer; comme des facultés ignorées naissent en moi; je crois que si la
terre et tout ce qui m'entoure me paraissent revêtus d'une splendeur et
de charmes que je ne leur connaissais pas, ce n'est point le mirage de
mon coeur qui les change: je vois ce que je ne voyais pas, l'amour m'a
révélé l'univers.