LIV

Je suis allée à ta rencontre, et quand tu es descendu de voiture pour

venir à moi, j'ai ressenti une fois de plus cet étonnement toujours

nouveau que j'éprouve à te voir surgir devant mes yeux des profondeurs

de l'absence. Il y a dans l'impression que laisse toute disparition de

l'être aimé, ne fût-ce que pour une heure, que pour un jour, une sorte

de vertige inquiet; le voir revenir, retrouver la lumière de son regard,

entendre la voix unique, est à l'âme une délivrance inexprimable. O

bien-aimé, tu n'oublieras pas ces retours; lorsque d'autres journées

finiront pour toi, sûrement tu évoqueras parfois ces heures où, sur la

route solitaire, nous avons cheminé ensemble, où la beauté parfaite du

monde semblait complice de notre bonheur. Dans le ciel profond et bleu

que nous regardions, il y avait à l'orient, au-dessous du mince

croissant de lune, blanc comme un pétale de lis, une seule étoile

ardente, mais sa beauté et sa sérénité suffisaient pour éclairer la

nuit: une seule dans ce firmament immense (du moins notre faible vue

n'en discernait pas d'autres); et j'ai pensé que, parmi les millions

d'êtres humains qui peuplent la terre, un seul existe pour moi; qu'il

paraisse, et ma route est illuminée!--Que les coeurs sont merveilleux

pour suivre les lois qui les ont créés! Plus j'aime, plus j'apprends à

aimer; comme des facultés ignorées naissent en moi; je crois que si la

terre et tout ce qui m'entoure me paraissent revêtus d'une splendeur et

de charmes que je ne leur connaissais pas, ce n'est point le mirage de

mon coeur qui les change: je vois ce que je ne voyais pas, l'amour m'a

révélé l'univers.

Lettres d'une amoureuse · 第 55 / 86 题