Le frisson de l'hiver a passé; tout le jour, par rafales, la neige est
descendue, barrant la route aux choses du dehors. Tu ne m'as point
quittée: j'ai éprouvé à nouveau l'impression d'être dans le jardin
enchanté, dans le monde irréel où s'épanouit notre amour. Il faut des
cloîtres et des thébaïdes aux coeurs que l'amour dévore: la vue des
autres humains est mauvaise à ceux qui s'aiment uniquement. J'ai peur,
parfois, que ce pauvre coeur qui ne te cache rien, qui t'appartient sans
réserve, ne te paraisse presque méprisable dans son abandon et sa
soumission... O bien-aimé! quand tu liras ces lignes, rappelle-toi
combien ce coeur t'a chéri!... Il se soulève dans ma poitrine, il monte
jusqu'à mes lèvres; il déborde de mes yeux rien qu'à prononcer ton nom.
Toute seule je frémis et soupire à évoquer ton visage adoré; et lorsque
ce visage s'enflamme, que tes regards dardent sur moi leur magie et leur
amour, je connais ce que la vie peut donner de félicité.
Qu'il a été doux de te garder près de moi toute cette longue journée! Tu
étais fou et tendre; tu as dénoué mes cheveux, et, pour te divertir, tu
m'as couronnée de lierre comme une faunesse... Moi je suis ce que tu
veux: il suffit que tu le veuilles pour que je sois belle; tout ce qui
fait ton plaisir fait aussi mon orgueil, puisque ma gloire est de te
plaire. Tu m'as juré que ta Claudia était la maîtresse de ton coeur, la
lumière qui t'enchante! Et pour m'entendre dire cela, je n'ai fait que
t'aimer... Mais le jour viendra où ma tendresse sera appelée à d'autres
sacrifices, et ce jour-là elle n'y faillira pas... Je veux apparaître à
jamais dans ta vie comme celle qui t'a aimé d'une façon suprême, je veux
être l'unique; et cette espérance surpasse même celle d'être aimée
toujours. C'est la certitude de souffrir pour toi qui donne à mon amour
une force invincible; je le porte dans mes bras, comme les mères
tiennent leurs enfants à l'heure du péril, je l'élève au-dessus de ma
tête, et, même si les grandes eaux me submergent, il surnagera.