J'aime ces brèves journées d'hiver, et les heures mystérieuses
d'obscurité; le soleil à cette époque se couche dans une splendeur qui
surpasse pour moi celle des jours d'été: lorsque les grandes ombres
violettes tombent sur toutes choses, j'éprouve je ne sais quelle ardeur
triste, avec une crainte confuse de voir arriver la nuit, et un désir
qui l'appelle: c'est comme un frisson de mort qui glace mon âme, et lui
donne cependant le goût de la vie. Il y a dans la grande maison un
moment de paix solennelle, durant lequel la vie des êtres et des choses
semble suspendue jusqu'au réveil des lumières. Il m'arrive alors de
perdre pendant une seconde la perception de ta présence; tu disparais
dans les ténèbres... Puis je te revois, et je me dis que jusqu'au jour
rien ne nous troublera, que nul ne viendra, et que toutes les heures
sont à moi, à moi seule. Cette sécurité double ma joie, je me sens
défendue par la nuit...
Ces heures d'isolement parfait, oh! que je les aime! Je ne m'en lasserai
jamais... Mais toi? Quand je t'ai vu, l'autre soir, marcher de long en
large, le visage sérieux, ce mouvement, dont tu as éprouvé le besoin,
m'a fait peur. Moi, lorsque tu es à mon côté, je ne ressens jamais le
désir de bouger, et nous avons passé souvent de longues soirées dans une
immobilité délicieuse; la paresse est une des jouissances de l'amour.
Pourquoi s'agiter, pourquoi se charger d'inutiles tâches? Ces efforts
sont bons pour ceux qui souffrent, pour ceux qui n'aiment point.