XLI

J'aime ces brèves journées d'hiver, et les heures mystérieuses

d'obscurité; le soleil à cette époque se couche dans une splendeur qui

surpasse pour moi celle des jours d'été: lorsque les grandes ombres

violettes tombent sur toutes choses, j'éprouve je ne sais quelle ardeur

triste, avec une crainte confuse de voir arriver la nuit, et un désir

qui l'appelle: c'est comme un frisson de mort qui glace mon âme, et lui

donne cependant le goût de la vie. Il y a dans la grande maison un

moment de paix solennelle, durant lequel la vie des êtres et des choses

semble suspendue jusqu'au réveil des lumières. Il m'arrive alors de

perdre pendant une seconde la perception de ta présence; tu disparais

dans les ténèbres... Puis je te revois, et je me dis que jusqu'au jour

rien ne nous troublera, que nul ne viendra, et que toutes les heures

sont à moi, à moi seule. Cette sécurité double ma joie, je me sens

défendue par la nuit...

Ces heures d'isolement parfait, oh! que je les aime! Je ne m'en lasserai

jamais... Mais toi? Quand je t'ai vu, l'autre soir, marcher de long en

large, le visage sérieux, ce mouvement, dont tu as éprouvé le besoin,

m'a fait peur. Moi, lorsque tu es à mon côté, je ne ressens jamais le

désir de bouger, et nous avons passé souvent de longues soirées dans une

immobilité délicieuse; la paresse est une des jouissances de l'amour.

Pourquoi s'agiter, pourquoi se charger d'inutiles tâches? Ces efforts

sont bons pour ceux qui souffrent, pour ceux qui n'aiment point.

Lettres d'une amoureuse · 第 43 / 86 题