Ce soir, quand la nuit venait et que nous étions tous deux recueillis
sans échanger un mot, mon âme était comme baignée dans l'atmosphère de
notre tendresse. Je te regardais comme si je ne t'avais jamais vu; toi,
penché en arrière dans ton fauteuil profond, tu semblais ne pas sentir
mon regard, et je suis sûre pourtant qu'il arrivait dans l'ombre jusqu'à
ton coeur. Je guettais chacun de tes mouvements, comme les mères épient
leur nouveau-né, avec une curiosité passionnée; j'écoutais le bruit
imperceptible de ton souffle; par moments je fermais les yeux pour avoir
la joie de les rouvrir et pour te retrouver, tout proche; je n'avais
qu'à me lever, qu'à étendre le bras pour t'enlacer; un mot et tu serais
venu à moi, et je ne le souhaitais pas; je goûtais un plaisir délicieux
à te posséder ainsi dans cette paix des sens. Oh! il doit y avoir de
secrètes délices à vieillir en s'aimant encore! Je ne les connaîtrai
point... Et lorsqu'enfin, cédant à l'appel de ma contemplation, tu as
levé les yeux et tu m'as souri avec un sourire d'amour, j'ai tressailli
d'une ivresse que rien ne peut exprimer. Ce regard silencieux me ferait,
j'imagine, me lever morte de mon cercueil: à la fois j'éprouve une
terreur délicieuse, un choc comme si l'on venait de me frapper, et un
ravissement qui fait fondre mon âme... Regard d'amour de mon bien-aimé
qui m'arrache des larmes!... Nos coeurs en de pareils instants flottent
dans nos prunelles et deviennent visibles l'un à l'autre! Ce que tes
lèvres ne me diront peut-être jamais, tes yeux me l'apprendront.
Auprès de toi, je ne suis jamais pressée de parler et, maintenant, après
ces longs jours d'absence, je crois te révéler mon âme en me taisant.
J'ai le sentiment que tu lis en moi, et il ne me semble pas avoir même
le pouvoir de te dérober mes pensées; il me paraît puéril de te les
confier, car tu les sais toutes. Si, après un de ces silences d'amour,
ton visage m'interroge, le mien te répond, et aucune parole ne peut
compléter ce que nous nous sommes dit.