Irène me rend ma liberté; je pars et la laisse à sa solitude. Pauvre âme
tendre! il n'en est pas de plus abandonnée. Tous les jours ses beaux
yeux s'ouvrent à la lumière, mais cette lumière ne sert qu'à faire
éclater la désolation de sa destinée. Tous les élans de son coeur sont
refoulés; elle les contient elle-même d'une main impitoyable; cette
créature si ardente, faite pour les joies les plus fortes, végète dans
l'existence la plus terne, la plus morne. Elle sait, en se levant, que
nul regard d'amour ne cherchera le sien, que nul ne se préoccupera si
elle est gaie ou triste; qu'on attend tout d'elle et, qu'en échange rien
ne lui sera donné. Je suis parfois épouvantée en songeant aux réserves
qui s'accumulent dans son coeur, et je me demande vers quoi elle marche:
car il est impossible qu'à une heure qui sonnera sûrement elle ne se
révolte ou ne se brise pas; il est impossible que le cours des années
s'écoule de la sorte. Je ne sais d'où viendra le heurt, mais je le
pressens. Elle m'a promis, si son coeur lui faisait trop mal, de venir
me trouver.
--Mais ne t'inquiète pas de moi, Claudia; je suis accoutumée à souffrir.
Et, vois-tu, peut-être est-ce mieux ainsi: cela m'occupe.