Nous avons revu Maurice à déjeuner; il s'efforçait de montrer un visage
souriant et a pris sa place avec une affectation de bonne humeur; il
s'est mis tout de suite à entretenir Irène de questions d'affaires, afin
de bien témoigner qu'il s'en était occupé à la ville; elle lui répondait
posément, n'essayant pas de détourner l'entretien, comme au contraire
contente de le poursuivre sur les sujets qu'il voulait. A la fin,
lorsqu'ils ont été épuisés, il a demandé avec une intonation banale:
--Vous n'avez vu personne hier?
--Si, nous avons vu donna Angela et Gino.
Il a paru étonné et a répété:
--Gino!
--Et tu n'as pas eu occasion d'apprendre, a continué Irène, si sa mère
va mieux?
--Mais elle n'est pas malade?
--Il paraît qu'elle l'était hier.
--Hier, mais elle accompagnait son mari!--Et il a ajouté hâtivement:--Du
moins j'avais cru le comprendre ainsi.
--Je ne sais pas ce qui était convenu, je sais seulement ce qu'Angela
m'en a dit.
Il avait repris tout son aplomb, et dominé la surprise qu'il avait
d'abord éprouvée.
Irène qui le regardait avec insistance a eu évidemment la conviction
qu'il n'avait pas vu la Riva pendant cette absence. Aussi, d'une voix
gaie, elle a ajouté:
--Nous pourrions aller prendre des nouvelles tantôt; veux-tu, Claudia?
--Oui, certainement, a appuyé Maurice avec empressement; vous ferez
bien, elle en sera reconnaissante... Comment se portait Gino?... C'est
un bel enfant, n'est-ce pas, Claudia?
--Il m'aime plus que jamais, a dit Irène avec une expression
indéfinissable.
--Très bien... très bien... il a raison... Peut-être, si vous voulez
bien m'emmener, j'irai avec vous jusqu'au Pioggio.
Et il s'est fait très aimable pour Irène, causant avec habileté de
toutes les choses sur lesquelles leur intérêt se rencontre et devient
commun. Il la flatte avec une fausseté cruelle et elle, qui est si
perspicace, paraît sans aucun pouvoir pour se défendre. Il la mène où il
veut, et elle subit fatalement sa volonté. Elle ne se reprend un peu que
lorsqu'il disparaît; pendant quelques moments alors, elle secoue son
joug, et je suis certaine qu'il y a des secondes, fugitives et brèves,
pendant lesquelles elle le hait: cela dure le temps d'un éclair; mais
cet éclair traverse son âme. Je ne saurais expliquer ce qui me donne
cette certitude, et cependant je l'ai. Ainsi aujourd'hui, après avoir ri
avec lui, parce qu'il l'a forcée à plaisanter, dès qu'il a eu fermé la
porte, elle m'a dit, les dents serrées:
--Il l'a attendue évidemment, et elle n'est pas venue.
Une lueur sauvage a brillé dans ses yeux; puis, presque aussitôt, elle a
été comme reconquise à sa faiblesse, et son regard n'exprimait plus
qu'angoisse aimante. Je voudrais qu'elle pût le détester: elle ne s'en
affranchira qu'ainsi.
Quand nous sommes arrivés au Pioggio, chez la Riva, nous avons trouvé la
porte défendue par une consigne formelle: «Non, la marquise ne recevait
pas.»
Le vieux valet de pied tout blanc, répétait cela obséquieusement, en
regardant Maurice avec humilité.
--Va avertir ta maîtresse, va, te dis-je! a-t-il commandé avec autorité.
Et, comme Irène ne voulait pas qu'on insistât:
--Quelle idée! Elle serait désolée... Elle ne soupçonne pas ta visite,
voilà tout.
Au bout de quelques minutes la réponse est venue: on nous recevait.
Je n'avais jamais pénétré dans la chambre de la Riva: on nous y a menés
à travers l'immense salon auquel elle attient.--C'est une pièce énorme
aussi, toute peinte à fresque, avec un plafond voûté; devant les hautes
fenêtres tombaient des stores de soie blanche, et les lourds rideaux
cramoisis se croisaient très bas. On aurait dit la chambre d'une reine.
Le lit, tout de soie rouge sur des pieds dorés très larges, a un
baldaquin triomphant. En face, entre les fenêtres, un immense canapé,
rouge aussi, et deux ou trois grands meubles, raides et lourds contre le
mur.
Sur un lit de repos ancien, la Riva, drapée d'une longue robe de satin
blanc, était étendue; devant un fauteuil, le jeune prince Aurèle se
tenait debout. Même immobile, il a je ne sais quoi d'insolent dans la
mine; on ne peut cependant être plus gracieux et plus courtoisement
aristocratique. Son teint était un peu coloré, ses yeux brillaient; il
dissimulait mal une vive contrariété. La Riva nous a tendu les bras, et
a forcé Irène à l'embrasser:
--Que vous êtes bonne! Je suis si misérable depuis deux jours... une
migraine horrible... Mon jeune voisin me faisait la lecture... vous le
connaissez tous, n'est-ce pas?
Le prince Aurèle s'est incliné et s'est effacé pour permettre à Maurice
de s'approcher de la Riva:--elle avait enfoncé sa tête dans le large
coussin de soie blanche qui lui servait d'appui, et, ainsi affaissée,
dans la splendeur de cette chambre sévère, elle paraissait vraiment
belle. Elle a allumé une cigarette et s'est mise à fumer, avec des
gestes gracieux. Le petit prince, silencieux et farouche, avait pris
place sur un tabouret au pied du lit de repos, tout contre, et fumait,
lui aussi, sans regarder personne; la Riva causait avec Irène, avec moi,
et de temps en temps disait quelques mots à Maurice que, même devant
Irène, elle a coutume de traiter comme sa chose; elle se plaignait de sa
santé, puis de son mari en termes couverts: c'est son habitude d'essayer
toujours de lui donner des torts mystérieux. Irène répondait avec une
ironie dont la Riva n'avait pas conscience; elle n'a aucune perception
du caractère d'Irène, elle la croit une enfant un peu sauvage, et jamais
elle ne s'en inquiète sérieusement. L'entretien se traînait péniblement,
quand Maurice finit par demander Gino:
--Est-ce que nous ne le verrons pas?
--Il n'est pas là aujourd'hui, je le regrette.
Le prince Aurèle a paru se réveiller d'un songe et a dit:
--Je viendrai le prendre demain matin de bonne heure, comme je le lui ai
promis.
--Prendre qui? a demandé Maurice.
--Le petit Gino; la marquise me permet de l'emmener chez nous pour la
journée.
Là-dessus, il s'est levé, a baisé très longuement la main de la Riva,
nous a salués avec cérémonie, et s'est retiré. Il n'avait pas disparu
derrière la porte que Maurice s'est écrié impérieusement:
--Je pense que vous ne laisserez pas votre fils aller avec ce fou.
--Pourquoi fou? a demandé la Riva.
--Mais il est connu pour ses prouesses téméraires, il a des chevaux
impossibles; il se fera tuer, un jour.
--Quelle idée, cher!... vous exagérez beaucoup... Cette promenade
amusera Gino.
Il y a eu un moment d'embarras silencieux qu'Irène a rompu en disant à
la Riva que nous ne voulions pas la fatiguer; elle nous a remerciés avec
des mots très doux, et elle a exprimé ses regrets de ce que sa
belle-soeur ne fût pas là.
Quand nous avons été en voiture, la colère de Maurice a éclaté:
--Quelle infatuation ridicule pour ce prince Aurèle! Lui confier Gino,
un enfant qui n'est déjà que trop hardi! A quoi peut-elle penser? Les
femmes sont folles!
Irène a répondu:
--Je suppose qu'elle sait qu'il n'y a pas de véritable danger pour le
petit.
Il a mâchonné quelques paroles heurtées, puis il n'a plus fait le
moindre effort pour continuer la causerie. Je regardais Irène avec
étonnement. Très certainement elle aussi ressentait l'intrusion d'un
étranger dans la vie de l'enfant, et elle n'en voulait pas à Maurice de
son indignation. Il lui est possible, presque sans souffrance, de
supporter la pensée que Gino est le fils de son mari: cette idée la
détourne parfois de songer à la Riva; elle y trouve des excuses pour sa
propre faiblesse, et elle croit que Maurice comprend sa générosité. Il
est vrai qu'il lui arrive de la remercier de ses bontés pour Gino; mais
il y est sensible uniquement parce que cette conduite lui est commode et
rend les choses moins difficiles pour lui. Plus je vis entre eux, plus
je suis persuadée qu'il a pris dans son for intérieur l'habitude absolue
de ne pas compter avec Irène. Elle doit se plier à ses désirs et
accomplir ses volontés: c'est, pour lui, un fait acquis; l'idée qu'un
jour elle puisse l'entraver ou lui résister, l'idée qu'elle serait
capable de s'affirmer d'une façon hostile ne lui vient jamais. Il
accorde à sa femme toute l'indépendance dont il la croit jalouse, et de
cette façon il se juge quitte envers elle.