XXX

Tout à l'heure j'entendais un carillon, oh! si joyeux et si fou! et

j'aurais voulu être cloche aussi pour chanter mon allégresse et faire

retentir l'air du cri de ma joie. Je venais de lire ta lettre,

bien-aimé: quelle lettre! j'en ai bu les paroles; elles prenaient à mes

yeux une forme, une couleur, un parfum. Je suis donc le désir de tes

yeux... la douce chaleur de ton coeur--et toi, aimé, que n'es-tu pour

moi? dis, le sais-tu?... Il importe peut-être peu que tu le saches: que

connaissons-nous, même de notre propre âme? Nous lui obéissons sans la

comprendre, elle règne comme un hôte tout-puissant, mais dont on ne

saurait pas le nom, ni d'où il vient, ni où il va. Parfois mon coeur se

lasse de chercher et se débat dans l'obscurité qui l'étouffe; et puis,

soudain, je pense combien de ces choses qui sont sous mes yeux, à la

portée de ma main, demeureront ignorées pour moi à tout jamais. N'est-ce

pas triste, tant d'émotions divines perdues, tant de joies exquises que

nous ne pourrons jamais savourer! Tu ne saurais te figurer, toi qui es

si sage, ce que cette idée me cause de mélancolie. Je voudrais tout

goûter, tout voir, tout lire, tout apprendre, avoir une part à toutes

les merveilles du monde, depuis les étoiles jusqu'aux insectes,--et

devant mes faibles yeux les choses passent et glissent, et à peine si

mes bras tremblants peuvent en arrêter quelques-unes!... Nous ne pouvons

sans efforts supporter notre félicité inquiète: que serait-ce si elle

devenait parfaite?

Lettres d'une amoureuse · 第 32 / 86 题