Tout à l'heure j'entendais un carillon, oh! si joyeux et si fou! et
j'aurais voulu être cloche aussi pour chanter mon allégresse et faire
retentir l'air du cri de ma joie. Je venais de lire ta lettre,
bien-aimé: quelle lettre! j'en ai bu les paroles; elles prenaient à mes
yeux une forme, une couleur, un parfum. Je suis donc le désir de tes
yeux... la douce chaleur de ton coeur--et toi, aimé, que n'es-tu pour
moi? dis, le sais-tu?... Il importe peut-être peu que tu le saches: que
connaissons-nous, même de notre propre âme? Nous lui obéissons sans la
comprendre, elle règne comme un hôte tout-puissant, mais dont on ne
saurait pas le nom, ni d'où il vient, ni où il va. Parfois mon coeur se
lasse de chercher et se débat dans l'obscurité qui l'étouffe; et puis,
soudain, je pense combien de ces choses qui sont sous mes yeux, à la
portée de ma main, demeureront ignorées pour moi à tout jamais. N'est-ce
pas triste, tant d'émotions divines perdues, tant de joies exquises que
nous ne pourrons jamais savourer! Tu ne saurais te figurer, toi qui es
si sage, ce que cette idée me cause de mélancolie. Je voudrais tout
goûter, tout voir, tout lire, tout apprendre, avoir une part à toutes
les merveilles du monde, depuis les étoiles jusqu'aux insectes,--et
devant mes faibles yeux les choses passent et glissent, et à peine si
mes bras tremblants peuvent en arrêter quelques-unes!... Nous ne pouvons
sans efforts supporter notre félicité inquiète: que serait-ce si elle
devenait parfaite?